‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 10 sur 71 · II. — Œotres poléoa. et dir · texte numérisé non relu

II. — Œotres poléoa. et dir

révolution a hérité, et qu elle se garde bien de lâcher quand elle le tient.

On parle beaucoup, en ce moment, de la nécessité d'une réaction contre le paganisme, et on a mille fois raison. On poursuit cette pensée dans le domaine de l'éducation, et on a encore raison, pourvu toutefois qu'on sache garder la mesure qui convient à toutes les réactions, même les plus légitimes ; pourvu qu'on ne passe pas d'un excès à l'autre, qu'on ne renie pas la tradition constante de l'enseignement catholique, et qu'on n'en vienne pas à proscrire tout ce qui n'est pas dans les Pères et dans l'Évangile, comme le calife Omar brûlait tout ce qui n'était pas dans le Koran. On ne dira jamais assez, à mon avis, le mal qu'a fait la renaissance du paganisme dans l'ordre social, moral et littéraire. Mais, en fait de paganisme, je n'en connais pas de plus révoltant, de plus enraciné, de plus dangereux, que le paganisme politique qui érige en dogme l'unité du pouvoir, l'omnipotence de l'État, l'idolâtrie monarchique, le gouvernement sans contrôle et sans contrepoids, sur les ruines des franchises et des barrières que l'ancienne organisation de la chrétienté opposait au despotisme *.

Le gouvernement d'un homme qui prétend agir pour tous, parler pour tous, penser pour tous, voilà l'idéal du paganisme tel qu'il a été réalisé sous l'empire romain. Les victoires et les excès de la démocratie ont fait descendre alors le genre humain à cette misère extrême. Mais le moyen âge chrétien a été fondé sur la négation complète et absolue d'un

1 On citait dernièrement une instruction remarquable du pape Clément VIII, sur l'Index, où jo lis ces mots :

c Ea quoque aboleanlur, quze paganismum redolent... Item quœ ex gentilium placitis, raoribus, exemplis, tyrannicom politiam lovent, et quam falso vocant ralionem su lu s, ab evangelica et christiana lege abhorrentem inducuut, deleantur. (Univen du 19 septembre 1852.)

pareil état de choses. Depuis la renaissance, quelques rois de l'Occident, Louis XIV en tète, ont pu en rêver le retour, sans lavoir accompli. La Russie en est l'idéal moderne. Depuis cent ans, les progrès du rationalisme et de la démocratie parmi nous nous ont incontestablement préparés et façonnés à ce régime, et déjà il s'est trouvé, comme sous les empereurs romains, des jurisconsultes complaisants et diserts, pour saluer le triomphe de la démocratie dans l 'avènement du despotisme, et pour inaugurer de nouveau la formule abjecte du droit païen : Quod principi placuerit legis habel vigorem. Mais que des catholiques deviennent, à quelque degré que ce soit, directement ou indirectement, les apologistes ou les instruments d'une telle abjection, c'est une calamité qui, espérons-le, nous sera encore épargnée. C'est à cette conclusion toutefois que conduit la guerre systématique faite par des écrivains religieux à la liberté politique , telle que les peuples modernes l'ont réclamée et pratiquée.

La liberté politique, dont le seul but légitime est de garantir la liberté civile et morale, n'est qu'une réaction, souvent égarée dans sa forme, mais profondément légitime au fond, contre l'exagération triomphante de la doctrine du pouvoir. C'est pourquoi elle est nécessairement favorable à l'intérêt catholique, bien qu'un trop grand nombre de ses champions et de ses prôneurs aient commis le crime de s'armer contre la religion : les uns, parce qu'ils ne voulaient aucun frein, pas plus dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel ; les autres, parce qu'ils la prenaient pour la complice du despotisme, dont elle n'était en vérité que la victime. Ce malentendu avait cessé, depuis que les esprits, saisis d'une frayeur salutaire, commençaient à comprendre que la religion ne repoussait que la révolution et non la liberté. Voulons-nous l'empêcher de renaître? alors soyons ûdèles à l'atti-

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tude que nous avons prise en 1 848, et répétons le mot d'ordre que nous avions alors : La religion a besoin de la liberté^ et la liberté a besoin de la religion. Hélas! le second de ces deux axiomes n'est que trop démontré par les cruelles humiliations de la liberté, partout où Ton a séparé sa cause de celle de Dieu ; mais le premier n'est pas moins indispensable à soutenir et à proclamer. La religion ne doit rien, absolument rien à la démocratie -, elle doit beaucoup à la liberté. Sans doute il n'en faut pas trop, ni toujours, ni partout, ni sans motifs, ni sans préparation ; pas plus qu'il ne faut enseigner le grec ou l'algèbre à un enfant qui ne sait pas l'alphabet. Mais la refuser d'une façon systématique et permanente; s'enrégimenter à la suite des passions et des terreurs même fondées qui la proscrivent aujourd'hui; croire que l'on pourra définitivement sevrer de cette forte et substantielle nourriture les nations qui en ont une fois goûté, c'est à la fois une erreur capitale et une grande bassesse.

Et quand on le pourrait, encore ne le devrait-on pas, sous peine d'affaiblir et de discréditer la vérité.

Sans doute il ne faut jamais approuver ni permettre, si on peut l'empêcher, que l'esprit de désordre, la révolte contre toute autorité, l'orgueil et l'envie ligués contre le droit et l'histoire, viennent envahir le cœur des peuples et les institutions sociales, sous les dehors de la liberté, comme cela se pratique trop souvent. Voilà pourquoi, dans les temps de révolution, la liberté est plus exposée que jamais et pourquoi ses plus dévoués amis sont condamnés à des sacrifices dont il n'est pas toujours facile de mesurer l'étendue ou la durée. Voilà pourquoi, pendant ces dernières années, au milieu des périls et des agitations de la guerre, sous le feu de l'ennemi, dans l'incertitude de l'issue de ces luttes chaque jour renaissantes, nous tous, catholiques dévoués à la liberté,

nous avons, non pas désespéré d'elle, mais gémi de voir son nom profané par l'anarchie, et prêté notre énergique concours à la répression du désordre. Nous avons dû pencher de tout notre poids du côté de Tordre et de l'autorité; car c'était le seul moyen de maintenir l'équilibre, de sauver la liberté, aujourd'hui engloutie dans le naufrage que lui préparaient les folies de la démocratie, et que nous avions tant de fois prévu et annoncé.

On nous accusait alors, nous, les amants sincères et passionnés de la liberté, de l'oublier, de l'immoler. On nous reprochait de donner le signal d'une complète volte-face vers l'autorité. Des hommes, qui se font gloire de ne jamais reconnaître qu'ils ont pu se tromper, nous reprochaient, avec une aigreur hautaine, d'avoir fait une sorte d'amende honorable, parce que les alarmes de- notre conscience nous arrachaient l'aveu d'une crainte et d'un regret, la crainte d'avoir tant soit peu ébranlé l'édifice du pouvoir et le regret d'avoir paru, quoiqu'il n'en fût rien, associé aux adversaires systématiques d'un gouvernement tombé. Ils nous taxaient d'infidélité, de désertion, de trahison, parce que nous marchions avec précaution sur le champ de bataille, en comprimant les ennemis irréconciliables du bien, en transigeant avec d'anciens adversaires à moitié ramenés vers le vrai, en sauvant le principe aux dépens de quelques applications hasardées. Et toutefois nous la servions alors, cette chère liberté, et nous ne l'avons jamais mieux servie qu'en essayant de la préserver de l'étreinte de ceux qui l'ont toujours compromise et souillée. Parmi ceux qui nous dénonçaient alors à l'indignation des âmes libérales, nous en connaissons plusieurs qui aujourd'hui , en pleine paix et en toute sécurité , lorsque le danger est passé, lorsque la liberté n'inspire plus que des regrets et des espérances, s'approchent de sa statue, muette

et voilée, pour l'insulter, et pour se faire devant elle les échos attardés des Pindares de l'autocratie.

Je sais bien qu'aujourd'hui, à la différence des temps antérieurs, la Liberté politique entraîne partout avec elle la liberté religieuse, mais j'aime à croire que le catholicisme n'a pas plus à redouter l'une que l'autre. Je n'hésite pas à le dire : si on pouvait supprimer la liberté de l'erreur et du mal, ce serait un devoir. Mais l'expérience prouve que, dans notre société moderne, on n'en peut venir complètement à bout sans étouffer également la libellé du bien, sans confier la toute-puissance à des gouvernements qui peuvent n'être ni dignes, ni capables de l'exercer. La liberté de conscience, ce principe • invoqué si longtemps par les ennemis de la religion, tourne aujourd'hui partout à son profit. Sans doute il serait insensé de le proclamer dans les pays où il n'existe pas, et où il n'est réclamé par personne. Mais là où il existe, où il a été une fois inscrit dans les lois, gardons-nous de l'en effacer, car il y devient la sauvegarde de la foi et le boulevard de l'Église. On sait assez que ce principe, invoqué par les premiers réformateurs, n'a jamais été appliqué par eux ; que Luther, Calvin, Henri VIII, ont été les plus violents persécuteurs, non-seulement des catholiques, mais des protestants qui ne pensaient pas en tout comme eux; que la réforme n'a triomphé en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, qu'à l'aide des supplices et de la compression la plus énergique. Ce n'est donc pas le principe de la liberté religieuse qui a fait la fortune du protestantisme. D'un autre côté, on ne voit pas que le catholicisme ait gagné quelque chose en France à la révocation de redit de Nantes; au contraire, il a toujours été en déclinant depuis lors jusqu'à la Révolution. L'on ne voit pas davantage qu'en Espagne, en Italie, en Piémont, où la liberté des cultes dissidents a été proscrite jusqu'à nos jours, l'Église ait

échappé aux spoliations et aux persécutions. 11 semble donc ipie là n'est point aujourd'hui le principal péril de l'Église. Par un merveilleux secret de la miséricorde divine, partout aujourd'hui le libre examen ne profile plus qu'à la vérité, partout l'hérésie est contrainte de se mettre à l'abri d'une légalité oppressive ou des violences de l'émeute pour arrêter le progrès de la foi catholique; il en est ainsi en Suède, en Angleterre, en Prusse, en Suisse, et jusque dans le petit duché de Mecklembourg Ce ne sont certes pas aujourd'hui les catholiques qui proscrivent, qui exilent, qui empêchent la prédication, qui traînent au prétoire leurs adversaires; ce sont eux au contraire contre lesquels, à Stockholm, à Londres, à Schwerin, à Genève, il faut employer ces moyens pour arrêter la triomphante expansion de leur foi. Aujourd'hui, craindre la liberté ou craindre la science dans l'intérêt prétendu de la religion, ce serait douter de la vérité. Aussi le vénérable évêque que nous citions tout à l'heure a écrit ces paroles, sous l'abri desquelles nous plaçons avec bonheur notre conviction personnelle : « Après tout , qu'avons-nous à redouter? La vérité catholique a jusqu'à ce jour lutté contre tous les obstacles, vaincu toutes les hérésies, combattu avec succès toutes les opinions les plus hostiles de la philosophie, triomphé de toutes les passions les plus haineuses ; elle s'est trouvée aux prises avec toutes les sciences soulevées contre

1 Dans ce pays luthérien, il n'est pas permis à an catholique de faire célébrer l'office divin dans sa maison particulière par un prêtre voyageur. Une ordonnance spéciale du grand-duc, en date du 10 mars 1852, intordit aux catholiques lacélébration de la messe ailleurs qu'à Schwerio et à Ludwigslust, et une fois par an à Bûtzow. Un gentilhomme converti, M. de Keltenburg, qui avait fait venir un prêtre pour habiter chez lui, a été sommé de le faire sortir du pays sous huitaine. Il faut lire la correspondance de ce grand-duc avec les prêtres catholiques, publiée par la Volluhalle du ltr septembre 1852, pour se faire une idée juste de ce que les luthériens entendent par la liberté de conscience.

elle, et les sciences ont été forcées de Tenir successivement s'agenouiller devant elle et reconnaître sa divinité. L attaque a revêtu toutes les formes, épuisé tous les moyens : laissons à la liberté de la défense le soin de paralyser la liberté de l'attaque. Que le catholicisme trouve son chemin débarrassé, et vous verrez qu'il arrivera partout. L esprit de l'homme ayant été fait pour lui comme il a été fait pour l'esprit, les passions auront beau gronder et murmurer, il faudra qu'il arrive à l'esprit '. »

Je parlais tout à l'heure de ce qui se passe à l'étranger, et j'arme que cette préoccupation ne cesse de me dominer. Tous les catholiques sont nos frères par la foi; rien de ce qui les intéresse ne saurait nous être indifférent; et j'ai signalé plus haut, au nombre des symptômes les plus signiGcatifs de la réaction religieuse, cette ardente et féconde sympathie qui unit aujourd'hui les catholiques de tous les pays d'Occident, si supérieure en cela à l'indifférence de leurs pères pendant les deux siècles qui viennent de s'écouler. Cela étant, et si je le pouvais, je m'adresserais aux écrivains religieux qui se font parmi nous les avocats et les panégyristes du pouvoir absolu, et je me permettrais de leur parler ainsi :

Avez-vous jamais réfléchi à l'impression que pouvaient produire au dehors de la France vos nouvelles opinions? Avez-vous songé que les changements survenus en France ne sont encore ni accomplis, ni même désirés au delà du Rhin et de la Manche ? Avez-vous oublié que les catholiques de la Prusse en sont encore où nous en étions il y a un an, à invoquer la liberté, la discussion, et même la Constitution, pour obtenir de leur souverain un peu de justice? Avez-vous ignoré qu'en Belgique, dans ce noble pays que vous avez si

1 Mgr Rendu, é*éque d'Annecy : De la liberté et de l'avenir de la République française, p. 98.

longtemps donné à la France pour modèle, chacune de vos paroles est soigneusement ramassée et commentée par les ennemis acharnés de l'Église, qui y puisent des arguments parfaitement adaptés à leur thèse quotidienne de l'incompatibilité de Tinfluence catholique avec le maintien d'un gouvernement libre? Êtes-vous restés sourds à la joie de ces journalistes liôérdtres, qui trouvent en vous des auxiliaires si puissants et si imprévus, et qui battent des mains lorsqu'ils vous voient tantôt disposer de l'avenir national de la Belgique, avec un sans- gêne qui n'eût pas été déplacé au congrès de Vienne, tantôt contester et renier tous les principes que les catholiques belges ont eu l'honneur d'inscrire dans leur constitution, et de pratiquer les premiers sur le continent européen?

Et en Angleterre? n'avez- vous donc jamais pensé au démenti dédaigneux que vous infligiez chaque jour au grand émancipateur, à O'Connell, à ce champion infatigable de la liberté, et à tout cet épiscopat d'Irlande, unanime pour souffrir, pour lutter et pour vaincre au nom de la liberté du pays et de l'Église? Et si le passé vous est devenu indifférent, êtesvous également peu soucieux du présent? Avez- vous jamais calculé Ja part de responsabilité qui peut revenir à ceux qui d'abord, par des récits exagérés et inopportuns, ont effrayé les anglicans sur les résultats immédiats du mouvement catholique? qui ensuite justifient toutes les appréhensions et toutes leurs accusations à l'endroit du catholicisme, en arborant le mépris de toutes les garanties libérales et constitutionnelles? Quoi ! les Anglais protestants sont convaincus, depuis Louis XIV et Jacques JI 1 que le papisme est le synonyme de

Les personnes qui jugent encore à la façon du dix-septième siècle la teutative de Jacques II voudront bien nous permettre de les renvoyer à l'ouvrage récent de M. Macaulay sur l'histoire de la révolution de 1688. Je

l'oppression , qu'il est incompatible avec la liberté civile et religieuse ; et pour les éclairer, pour les ramener, vous leur envoyez l'apologie de la révocation de l'édit de Nantes! Quoi! personne ne vous a fait apercevoir tous ces yeux ouverts, toutes ces oreilles tendues, toutes ces plumes taillées, pour saisir, transcrire, commenter, développer, exagérer et expédier aux quatre coins de l'univers, aux innombrables possessions britanniques, et sur le vaste continent américain, telle boutade d'un écrivain de talent, ou telle étourderie d'un copiste subalterne, qui deviendra ainsi le mot d'ordre des ennemis de la foi, des persécuteurs de l'Église, et perpétuera l'éternel malentendu qui a désorienté le monde!

S'il vous importe peu de tout compromettre à l'étranger, avez-vous déjà oublié tout ce qui, chez nous, dans notre propre et présente histoire, devait vous avertir et vous arrêter? Avez-vous oublié tous ces évêques de France, dont les actes ont été recueillis, dont les écrits sont dans toutes les mains et toutes les mémoires, qui ont pendant dix années consécutives placé la liberté de l'Église à l'abri de la liberté civile et politique; qui n'ont pas attendu la révolution de Février pour invoquer la force du droit et le droit de la liberté? Avez-vous oublié les jésuites, qui n'ont triomphé des. arrêts du parlement, des ordonnances de Charles X, des ordres du jour législatifs, qu'en se retranchant sur le terrain de la charte et de la constitution ; qui n'ont entrepris, demandé, obtenu de rentrer en France, d'y élever résidences, noviciats, collèges, qu'à titre de citoyens et de Français? Encore une fois, pieux contempteurs des constitutions libérales et des

crois en outre devoir donner, à titre de renseignement très-intéressant, un jugement sur la conduite du clergé catholique sous Jacques II, par un auteur dont on n'a peut-être pas assez lu les ouvrages, par le prince Louis-Napoléon, président de la République. (Voir à Y Appendice ^ n* 111.)

droits civiques, avez- vous oublié le P. de Ravignau descendant de la chaire de Notre-Dame pour défendre, visière levée, l'existence de son institut, en refusant de répondre à un autre titre qu'à celui de libre citoyen d'un pays libre? et M. Thiers, devenu l'avocat des jésuites, après avoir été leur accusateur, consacrant sa rare éloquence à faire sanctionner leur droit (>ar une assemblée souveraine, en jetant aux hurlements des montagnards déconcertés la Constitution pour réponse!

Eh quoi! vous ne craignez pas de faire tressaillir de joie tous nos anciens adversaires, d'absoudre toutes les répugnances, les défiances, les préjugés dont nousa>ons été si longtemps victimes. Que nous objectait-on, en effet, pendant toute la durée de notre lutte pour la liberté de renseignement, la liberté de la charité, la liberté des ordres religieux, des conciles, de l'Église tout entière? On ne niait pas que cette liberté fût un bien, un droit, une conséquence de la charte. On nous disait : Vous ne la réclamez que parce que vous êtes les plus faibles; le jour où vous serez les plus forts, le jour où vous serez les maîtres, vous la renierez, et vous la refuserez à ceux qui vous l'auront donnée!

Eh bien! catholiques, vous voilà à l'épreuve. Vous êtes les maîtres ou les amis du maître. On le croit, du moins. Comment allez-vous répondre à l'attente de vos ennemis, aujourd'hui défaits et humiliés? Allez- vous leur donner la plus douce des consolations, la plus profonde des satisfactions? Allez- vous vérifier leurs prédictions injurieuses, réveiller leurs haines en les motivant, fournir un prétexte à leurs antipathies? Marchant en aveugles, sans vous soucier ou vous douter du mal que vous faites, obscurcirez-vous, comme à plaisir, la lumière qui se levait rayonnante dans leurs esprits? Repousserez-vous leurs mains qu'ils tendaient vers vous? Les refoulerez-vous dans leurs préjugés, dans leurs

défiances, dans leurs rancunes? Leur prodiguerez-vous des arguments, des armes, du venin pour les luttes de l'avenir, alors que chacune de vos inconséquences, chacune de vos palinodies, aujourd'hui soigneusement et silencieusement enregistrées dans la mémoire des vaincus, seront évoquées avec transport et jetées à la face des catholiques confus, humiliés et désarmés par votre faute?

Ce n'était donc qu'un masque, vous dira-t-on, que cet amour de la liberté dont vous vous targuiez! un masque incommodément porté pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion favorable ! Non, non, vous dira-t-on encore, quand vous essayerez d'invoquer la liberté dans l'intérêt religieux; non, votre masque ne nous trompera plus; nous vous connaissons, nous savons ce que vaut la liberté à vos yeux, au jour de ses défaites. Nous savons que la liberté d'enseignement elle-même, qui vous avait servi de bannière pendant un quart de siècle, vous vous êtes empressés de la désavouer à la première lueur d'un privilège dont vous pourriez seuls profiter, au sein du monopole ressuscité? Vous avez deux poids et deux mesures ; vous avez des enseignes de rechange : hier, la liberté comme en Belgique; aujourd'hui, le pouvoir comme en Russie *.

Savez-vous ce qu'on dirait en un mot, et comment on écrirait votre histoire? On dirait que vous avez donné une seconde édition de la comédie de quinze ans!

La comédie de quinze ans! je cite à dessein ce mot, parce que chacun sait le tort qu'il a fait à l'opinion libérale en

1 M. de Cabné, Hevue des Deux-Mondes, 15 mai 1853. J'aime à citer cet ancien et intrépide défenseur de notre cause, que l'on a toujours vu sur la brèche, dans les occasions les plus difficiles, quand il fallait tenir tête à des orateurs tels que MM. Thiers et Dupin, à tous les préjugés gallicans et voltainens, dans la chambre d'autrefois, et qui, aujourd'hui comme alors, reste noblement fidèle à l'union de la religion et de la liberté.

France et ailleurs. Et cependant il y eut certes autre chose que des comédiens dans ce grand parti constitutionnel de la Restauration. Certes ils aimaient et voulaient la royauté, ces hommes- d'État, ces orateurs illustres, Royer-Collard , de Serre, Laîné, Martignac, Camille Jordan , Casimir Périer, (nous ne voulons nommer que les morts), eux qui, en l'avertissant, en la contenant, en 1 éclairant, croyaient lui montrer la voie du salut et de la durée. Mais il arrive qu'un jour un esprit aventureux, dans l'ivresse d'une victoire imprévue, résume ses appréciations erronées sous cette image ; et il lui suffit de la lancer dans le publie, sans quelle soit contredite avec autorité, pour qu'elle devienne un lieu commun de l'histoire contemporaine. Je veux, autant qu'il est en moi, préserver la cause catholique d'une pareille ignominie; je proteste contre le scandale de cette défection , pour ma part, et pour tous ceux qui, comme moi, humbles défenseurs de l'Église, ont été les amis résolus et dévoués de la liberté, et qui le sont encore. Je tiens qu'il fallait laisser ce changement de costume et de cocarde aux démocrates qui sont devenus préfets, et aux ultra - parlementaires transformés en conseillers d'État.

Je me résume. Les libéraux portent en ce moment, dans toute l'Europe, la peine d'avoir combattu ou méprisé la religion, d'avoir cru qu'ils pouvaient se passer de toute force spirituelle, et ne tenir aucun compte de l'ordre surnaturel. Les catholiques commettraient à leur tour une faute, qu'un prompt châtiment viendrait atteindre, s'ils voulaient abandonner la liberté.

La liberté est une des forces vitales de l'humanité : elle existe toujours et partout, à l'état de regret ou d'espérance, là où elle n'est pas en réalité. Elle a deux ennemis, la révolution et le despotisme; ou plutôt elle n'en a qu'un sous deux

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