DE LA RELIGION
Avec quelle rapidité Ton oublie ! La vie est courte, la mémoire Test encore plus. A tout homme qui a la conscience d'un devoir public, d'une mission , quelque modeste quelle soit, envers ses semblables, le temps manque pour faire ce qui est essentiel , et encore bien plus pour le refaire. Pourquoi faut-il donc recommencer sans cesse des tâches qui semblaient accomplies à outrance?
Serions-nous donc condamnés à démontrer, après tant d'autres, une vérité qui semblait passée à l'état de lieu commun , savoir, que, de tous les gouvernements, celui qui a toujours exposé l'Église aux plus grands dangers a été le gouvernement absolu? Peu importe que ce soit l'absolutisme de la foule ou l'absolutisme d'un seul. Un pouvoir sans frein, sans contrôle, c'est-à-dire un pouvoir omnipotent, est nécessairement redoutable à l'Église, par cela seul qu'il peut tout; parce que l'omnipotence constitue une tentation trop forte pour l'infirmité humaine ; parce que celui qui peut tout veut tout; parce que tôt ou tard il est nécessairement conduit à envahir le domaine spirituel, seul domaine resté en dehors de sa main, seule force restée debout en face de la sienne. Aussi tout pouvoir qui veut ôter à l'Église la bienheureuse vie de la liberté, la trompe et la trahit, en attendant qu'il l'opprime. Même en s'alliant à l'Église avant de commencer la lutte inévitable, le pouvoir absolu ne peut lui donner que
des faveurs et du repos, des honneurs et des privilèges ; mais il ne lui donnera jamais ni droits ni forces. De sorte que, quand la lutte commence, elle y entre, humainement parlant, sans force et sans droit. Je sais bien que le bras de Dieu ne mauquera jamais à l'Église universelle; mais l'histoire est là pour prouver que l'Église peut disparaître de certains pays où elle a été longtemps florissante : elle a péri dans presque tout l'Orient, dans la Scandinavie, dans une portion de l'Allemagne; elle périt en ce moment chez les races slaves. Or, partout où elle a été ruinée, ça été sous la pression du pouvoir absolu.
Ce qui semble devoir surtout convenir à l'Église, c'est un gouvernement analogue au sien , aussi analogue du moins que des institutions humaines peuvent l'être à une institution divine; c'est-à-dire, par conséquent, une autorité tempérée par des lois durables (lorsqu'elles ne peuvent pas être perpétuelles, comme celles de l'Église) ; tempérée par des coutumes, par des traditions, par des résistances permises et indomptables. Nous ne parlons pas ici des entraves que la sénilité gallicane avait inventées pour enchaîner l'Église et donner libre carrière au despotisme laïque. Selon la doctrine ultramontaine, la seule vraie, suivant nous, le pape est le monarque de l'Église; mais il n'est pas un monarque absolu : il ne peut rien, et il n'entreprend jamais rien, en dehors de la constitution divine de l'Église, qu'il n'a pas faite, et dont il n'est que l'interprète et le dépositaire. Il ne gouverne pas seul, mais avec l'assistance d'un nombreux corps d'évêques, dont il maintient lui-même l'autorité d'une main scrupuleuse. Jusque dans les derniers rangs du clergé et des fidèles, chaque sujet de cet empire spirituel a son droit propre, traditionnel, et imprescriptible. Le catholicisme, fait pour durer, ne connaît pas ces extrémités de la bassesse où se
confondent des affranchis qui ont abusé de leur liberté
On peut affirmer, la main sur l'histoire, que l'idée moderne du pouvoir absolu, si imprudemment adoptée par certains catholiques et même par certains théologiens, est née uniquement de la guerre contre l'Église.
Le moyen âge catholique n'avait pas la moindre notion de la souveraineté moderne, cest-à-dire d'une domination, d'une tutelle sans limites exercée sur tous les corps et tous les individus qui composent la société. C'est le droit moderne et rationaliste qui a ressuscité cette idée païenne, morte avec le Bas-Empire, afin d'opprimer l'Église sous prétexte de la contenir. Partout l'asservissement de l'Église et la décadence de son influence ont été en raison directe des progrès du despotisme. Cela a été surtout visible en France, où la royauté depuis Richelieu a violemment séparé le pays de ses institutions nationales, qui étaient basées sur l'idée de la liberté hiérarchique et traditionnelle 2. Mais les princes, déclarés tout-puissants contre l'Église, ont bientôt retourné cette doctrine contre tout ce qui pouvait et devait leur résister dans l'ordre temporel ; ils ont triomphé là, comme dans l'ordre ecclésiastique, avec le secours des légistes et des théologiens gallicans. Et ils ont fondé ainsi le pouvoir absolu, dont la
1 Bellannin, qui passe pour le plus outré des ultramon tains, Bellarmin, jésuite et cardinal, n'hésite pas à dire dans son livre de Romano t'onti/lce : « Licet résistera Pontiflci invadenti animas, vel turbanti rempublicam, et mullo magis si Ecclesiam destruere viderelui ; licet, inquam, eî résistera, non faciendo quod jubet, et impediendo ne exequatur voluntatem suam. Non taroen licet eum judicare, vel punira, vel deponere, quod non est nisi superioris. » (Lib. Il, cap. 39.) — Au chap. 3 du même ouvrage, il prouve que la monarchie tempérée par l'aristocratie est infiniment supérieure à la monarchie pure.
'Voir, pour celte transformation de la royauté tempérée en royauté absolue, un témoin non suspect, M. Laferrière, inspecteur général, etc., dans son Court de droit odminulratif, publié par la Revue de ligielation, en 1838.