OBSERVATIONS FINALES
Sait-on de qui l'on se rapproche le plus, par ces invectives et ces récriminations contre le régime parlementaire? Du socialisme, ni plus ni moins. J'entends le socialisme théorique et littéraire. Ce socialisme, en effet, se montre au premier rang parmi les ennemis des institutions représentatives. Il est ingrat, car ces institutions lui ont fourni les moyens de se produire au grand jour. Il est vrai que le grand jour, venu peut-être un peu plus vite qu'il ne l'aurait voulu, ne lui a guère été favorable. Il est encore vrai qu'en plein moyen âge, les ancêtres du socialisme, ceux qu'il a découverts et dont il se targue, les Albigeois, les Vaudois, les Wicléfites, et toutes les autres sectes de ce genre, avaient su également se faire jour; car il n'y a pas d'institutions humaines qui puissent étouffer radicalement et à toujours les insurrections de l'orgueil et de la cupidité.
Quoi qu'il en soit, les écrivains socialistes usent de ce qu'on leur laisse de liberté pour immoler sans façon le gouvernement représentatif. Cela se conçoit : chaque fois que le socialisme a voulu aborder la tribune, et cela dans les circonstances les plus favorables, il a été battu, battu à plates coutures, battu par M. Thiers, par M. Berryer, par M. Buffet, par M. Mortimer-Ternaux. On se rappelle les succès de fou rire obtenus par M. Louis Blanc et M. Pierre Leroux, et les quatre séances de nuit demandées par M. Considérant pour l'exposition de sa théorie.
Beaucoup de socialistes en ont conclu, non sans quelque
raison, que le régime de la discussion leur était moins favorable que le régime de la force. Les uns se sont résignés silencieusement et sans peine ; les autres applaudissent publiquement et tous les jours à la ruine de ce qu'ils appellent la petite liberté, en attendant la grande que l'avenir nous réserve. Je connais tel département, où le journal de la préfecture, notoirement fondé et rédigé par des fouriéristes, ne laisse guère passer de jour sans attaquer les anciens partis, dont aucun n'a voulu écouter les oracles harmoniens; sans signaler les immenses avantages qu'offre le régime actuel sur le régime déchu, pour la cause du progrès humanitaire. Le récent écrit de M. Proudhon démontre que le socialisme ne tient nullement à la libre discussion, et qu'il compte bien plus volontiers sur un gouvernement qui ne discute pas, que sur un gouvernement qui discute. Il s'efforce de prouver que le 2 décembre n est qu'une étape du socialisme. Il calomnie, a coup sûr, les actes et les dispositions du chef de l'État; mais, de ses calomnies comme de ses arguments, il ressort, avec la dernière évidence, que le despotisme lui paraît beaucoup plus favorable, comme moyen, que la liberté, et beaucoup plus propre à accélérer le triomphe de son utopie. En effet, chacun sait que, en dehors même des paradoxes de l'inventeur de Yan-archie, l'omnipotence de l'État a toujours été le rêve favori, l'idéal du socialisme. Cette omnipotence peut seule lui fournir les moyens de réaliser ses plans, le jour où il sera maître de l'État, ce qui est, depuis 1789, le rêve du premier ambitieux venu. Pour rendre obligatoire le travail, l'assistance, l'éducation, sous prétexte de les organiser, il lui faut nécessairement la concentration absolue du pouvoir, c'estrà-dire le despotisme, à la seule condition d'avoir le despote pour lui, ce qui n'est pas absolument en dehors des éventualités de l'avenir.
Comme le socialisme déteste, par-dessus tout, la tradition et la liberté, il doit détester et il déteste, en effet, les garanties politiques ; car toute garantie représente une tradition ou une liberté.
Mais le catholicisme, qui ne vit que par la tradition et par la liberté, n'est pas, grâce au ciel, condamné à partager ces craintes et ces répugnances.
Quant à moi, je pousserai la confiance jusqu'à avouer que je ne désespère pas encore de l'avenir du système parlementaire ou représentatif. J'ai, pour garant de sa vitalité, la fureur qu'il inspire à ses ennemis. On ne médit pas autant des morts : on ne les redoute pas surtout. Aujourd'hui , que voyons-nous? Tous les acteurs et tous les apologistes du régime proscrit se taisent, et cependant, chaque matin, on lance contre lui les foudres de l'invective ou du sarcasme. J'en conclus que ses jours ne sont pas encore comptés. Il sera plus ou moins contenu, réprimé, corrigé, châtié pour son plus grand bien ; mais il renaîtra, parce que, dans une société réduite en poussière comme la nôtre, il est la seule forme possible des gouvernements modérés et raisonnables, lesquels sont les seuls gouvernements durables. Ainsi donc, nos docteurs et nos prophètes en seront peut-être pour leur peine ; il pourra renaître et leur survivre :
Multa renascentur quœ jam cecidere, cadentque Quœ nunc sunt in honore.
Ceci n'est nullement une menace contre le régime que la France a accepté il y a neuf mois. Je suis loin de prétendre que la constitution actuelle de la France ne puisse pas se prêter à un gouvernement tempéré, c'est-à-dire au régime parlementaire tel que je l'entends. Cette constitution a l'avan-
tage d'être très-élastique, très-facile à améliorer : tout dépend de l'esprit dans lequel elle sera appliquée ou modifiée. Les assemblées sont là : leur composition, leurs attributions, peuvent varier d'un pôle de la boussole politique à l'autre, La Chambre des communes d'Angleterre a eu des commencements bien plus modestes et des allures bien plus humbles encore que notre Corps législatif. Je sais bien que, s'il faut en juger par les apparences, rien n'indique, dans les dispositions présentes du souverain de la France, une marche conforme à l'idée que je défends; mais, sans juger la nécessité ou la popularité de la tendance qui domine aujourd'hui, on peut certes, sans crime, envisager l'avenir sous un autre point de vue.
Deux fois déjà, depuis un siècle, la France éperdue, humiliée , épouvantée, a vu se réaliser la prédiction d'Isaïe : Irruet populus, vir ad virum, et unusquisque ad proximum suum : tumultuabitur puer contra senem; et ignobilis contra nobilem. Apprehendet vir fratrem suum dômes ticum pat ris sut [et dicet) : Princeps esto noster : ruina autem hec sub