‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 19 sur 71 · MANU TUA · texte numérisé non relu

MANU TUA

On sait quelle fut l'issue fatale de la première expérience, malgré l'éblouissante splendeur du début. Il est permis d'espérer et même de croire que l'écueil signalé par tous les compagnons du grand naufragé sera évité dans l'avenir. L'histoire n'aura point à enregistrer un second exemple de l'infatuation du succès, de l'aveuglement qu'inspire une élévation trop subite. Espérons au contraire qu'elle pourra décerner au maître de la France un éloge aussi rare que digne d'envie, et qu'elle le félicitera un jour d'avoir su résister aux sophismes et aux adulations des théoriciens de l'absolutisme.

Je me plais donc à ne pas regarder comme éternel un système dont la durée indéfinie me semble contraire aux inté-

rets et peut-être même aux intentions du prince qui nous gouverne. J'estime qu'il ne pourra pas se dispenser d'un retour à des allures plus libérales, quand même il voudrait le contraire; et je ne pense pas qu'il le veuille. Je le dis, non par précaution oratoire (je n'ai guère l'habitude d'en user), mais par conviction. Il serait inûdèle à la prudence dont il a donné tant de preuves, s'il ne savait à temps se dégager du système où on essaye de l'enserrer, et de la responsabilité dont on voudrait l'accabler.

Aussi voudra-t-on bien remarquer qu'il n'est question, dans tout ceci, que d'une théorie rétrospective ou prospective, de celle qui réprouve la liberté dans le passé ou dans l'avenir. Je crois que, pour les catholiques, cette théorie est, dans le passé, le comble de l'ingratitude, et, dans l'avenir, le comble de la folie. J'ajoute que, quant au présent, il su (lirait de se taire et de rester paisible spectateur de la marche des événements. A l'heure qu'il est, la France a peut-être encore plus de liberté qu'elle n'en veut ; elle irait jusqu'à supporter l'oppression. Cette oppression n'existe pas et ne saurait exister, car on n'opprime que ce qui vit. A l'heure .qu'il est, rien n'est gêné, car rien ne se meut; rien n'est comprimé, car rien ne résiste. Tou' dort, tout se repose, tout se renouvelle peutêtre. Mais quand l'heure du réveil sonnera, quand cette France aura goûté dix, vingt années de repos, de calme, de prospérité, de sécurité complète; quand elle sera tentée de se dire qu'elle s'ennuie ; quand éclatera le besoin de respirer, de voir, de parler, de juger, de critiquer, qui n'a jamais pu être extirpé de ce pays, pas plus sous l'ancien régime que sous Napoléon, c'est alors qu'il faudra bien donner quelque issue à cet instinct impérieux, à cette force latente, mais irrésistible. C'est alors qu'on verra si les nouvelles institutions de la France sont assez élastiques pour se prêter à ce retour de

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