CE QU'IL RESTE D'ARISTOCRATIE EN ANGLETERRE
L'Angleterre ouvrira donc la porte à la démocratie , mais en même temps elle lui opposera des digues. Entre les changements et les institutions qu'implique ce grand mot, ce qu'il y a de sage, de légitime, de nécessaire, sera accordé ; ce qu'il y a de violent, d'excessif, de compromettant pour la liberté politique, pour l'indépendance personnelle, sera longtemps encore refoulé dans le domaine des utopies et des fictions. La démocratie arrivera, mais en arrivant elle trouvera à qui parler. Elle reconnaîtra que sur la plupart des points la place est prise, et que l'aristocratie anglaise n'est ni assez aveugle, ni assez exclusive pour préparer ces faciles et dangereux triomphes que les aristocraties continentales ont laissé remporter à leurs ennemis.
Pour bien saisir la situation qui se dessine au delà du détroit, il faut se rendre compte de ce qu'est en réalité cette aristocratie , et surtout ce qu'elle n'est pas. Malgré tout ce qui a été dit et écrit à ce sujet, on ne doit pas se lasser de l'étudier et de le sonder, car l'histoire politique du monde n'offre pas un second exemple d'une institution aussi bien combinée et aussi durable, d'un instrument aussi souple et aussi énergique.
Il est bon de se rappeler que l'aristocratie anglaise ne forme nullement un corps animé partout du même esprit et incrusté dans les mêmes cadres. Elle est multiple et mobile comme la vie. On raconte que, lors de la révolution napoli-
taine de 1820 , le peuple ameuté criait sous les fenêtres du vieux roi Ferdinand IV : Sire, une constitution / nous voulons une constitution! Le roi, effrayé, et qui avait pour principe de tout accorder en attendant les Autrichiens, se mit au balcon et leur répondit : « Oui, mes enfants, vous en aurez « une, et même deux, si vous voulez! » S'il n'y a en Angleterre qu'une constitution, elle-même très-modiûée et trèsmodifiable , il y a au moins deux aristocraties. Il y a d'abord celle des deux anciens partis qui vont s effaçant et se transformant tous les jours, celle des whigs et celle des tories. Pendant que l'une gouverne, il y en a une autre de rechange, toujours à l'affût des fautes et des mécomptes de sa rivale ; elle guette toutes les occasions de la remplacer, et toutes les réformes utiles à opérer, tous les mécontentements sérieux à apaiser, lui servent d'autant de moyens stratégiques pour conquérir l'exercice du pouvoir. La satisfaction des vœux légitimes de l'opinion est ainsi en quelque sorte au concours, et le bien général s'opère par l'émulation entre les partis.
Pendant ces dernières années, les tories ont montré qu'ils savaient tout aussi bien que les whigs user de cette recette ; et le sacrifice des bourgs pourris et des lois sur les céréales leur paraissant désormais irrévocable, les plus intelligents se sont mis en quête des questions relatives aux classes indigentes et ouvrières, et en ont fait leur apanage spécial. Témoin les efforts de sir John Pakington sur les questions d'éducation, et ceux de lord Shaftesbury, si heureux et si méritoires, pour les logements insalubres, les écoles d'indigents [ragged schools) , la limitation du travail des femmes et des enfants dans les manufactures et son interdiction absolue dans les mines.
J'aperçois donc toujours quelque aristocrate, quelque oligarque, au premier rang des auteurs ou des auxiliaires de
tout mouvement utile ou simplement nouveau. En général, ils sont jeunes , mais pas toujours : quelquefois ce rôle est disputé aux débutants de l'aristocratie par un ministre disgracié, un vice-roi éméritc, un chancelier en retraite, ou un duc dans la plénitude de 1 âge et de la fortune. Mais on peut être sûr qu'il se trouvera toujours quelque homme d'un grand nom ou d'une grande existence à la tête de toutes les questions d'avenir. Avec une intelligence qui n'est jamais prise en défaut , cette vieille aristocratie, représentée par ses plus jeunes rejetons, sait non-seulement céder à propos, mais encore prendre l'initiative des mesures les plus graves et les plus fécondes. C'est ainsi que le jeune Pitt, avant d'être ministre des finances, à vingt-trois ans, voulut devenir le champion de la réforme parlementaire, et que son rival Fox, issu d'une origine un peu plus aristocratique que lui, resta pendant toute sa vie à la tête des intérêts populaires. Us changent quelquefois d'opinion ou de drapeau ; mais il y a toujours quelqu'un de leur bord ou de leur ordre pour les remplacer au besoin. Tel est l'art de gouverner; il exige une vigilance, une activité constantes, mais il comporte surtout cette possession de soi, cette indépendance de la force que la noblesse des autres pays de l'Europe avait si misérablement sacrifiées aux puérilités de l'étiquette et aux jouissances de l'antichambre.
Cette tactique ne réussirait pas si les deux grandes divisions de l'aristocratie anglaise demeuraient inaccessibles aux talents, aux services, aux ambitions que produisent les rangs inférieurs de la société. Heureusement c'est le contraire qui arrive. Tout le monde connaît, mais personne n'a suffisant-
ment vanté l'admirable mécanisme par lequel la pairie ouvre ses rangs et les vide ; attire à elle les grandes notabilités de la politique et de la magistrature, de l'armée, de la diploma-
tie et du monde financier, sans aucun souci de leur origine plus ou moins populaire , et en même temps refoule dans le gros de la nation toutes ses branches collatérales, qui, à partir des petits-fils puînés de tout pair d'Angleterre, demeurent confondues avec le reste des citoyens sans aucun titre, sans aucune marque distinethe. Ce mouvement de va-et-vient, qui introduit sans cesse dans les rangs suprêmes de l'aristocratie des éléments jeunes et vigoureux et qui la débarrasse des éléments superflus et inutiles , qui établit comme une sorte de roulement permanent entre la nation et la pairie, est l'œuvre, non d'aucun législateur, mais de l'instinct social et politique de ce pays. Cela remonte au moyen âge, et aussi haut que la pairie elle-même. C'est ainsi que cette grande institution a échappé aux inconvénients inséparables partout ailleurs de toute aristocratie puissante, comme à Venise et en Allemagne. C'est ainsi qu'elle a pu être un véritable patriciat politique et national , non une caste exclusive , étroitement retranchée dans son individualisme , et condamnée à périr d'inanition et d'orgueil stérile. Sans doute, là comme partout où 1 ame humaine est exposée aux tentations de l'opulence, du luxe et de l'oisiveté, il a pu se former un certain monde exclusif, dédaigneux et frivole , dont l'influence trop facilement acceptée a rejailli, non sur la direction des affaires politiques, mais sur les relations du monde et les facilités de la vie sociale. Ce mal tend à disparaître de jour en jour. D'ailleurs, à aucune époque la morgue ni le dédain aristocratique n'ont affecté les formes humiliantes ou exercé l'action fatale qui, dans d'autres pays, ont déposé d'incurables rancunes dans le cœur de la bourgeoisie. Cela s'explique, non-seulement par cette fusion permanente, dont on vient de parler, des cadets de la pairie avec le reste de la nation , mais surtout par l'usage qu'ont les seigneurs anglais de ne pas
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placer l'égalité de naissance au premier rang des avantages qu'ils cherchent dans leurs alliances matrimoniales. On a souvent agi de même sur le continent, surtout dans la France et l'ancien régime, mais jamais sans exciter des murmures ou des moqueries. Dans la langue anglaise, le mot mésalliance n'a pas d'équivalent, pas plus que celui de parvenu, et l'idée qu'il exprime est étrangère aux mœurs du pays. Rien ne s'oppose à ce que le sang des vieilles races se renouvelle, à ce que les classes qui sont le plus intéressées à la durée et à la dignité de l'édifice social se fortifient en se confondant. Les vieilles souches peuvent ainsi étendre leurs racines dans un sol rajeuni, et aspirer une séve nouvelle qui les empêche de dépérir et de s'étioler en pivotant toujours sur elles-mêmes.
C'est pourquoi la haute noblesse anglaise est restée toujours égale à elle-même, toujours en possession des vertus les mieux adaptées au temps où elle a vécu et au rôle que comporte ce temps. Initiée par l'excellente nature des institutions de son pays à la pratique de tous les devoirs civils et à la féconde activité des travaux de la paix , elle a toujours su retrouver sur les champs de bataille l'antique courage des preux dont elle descend ou dont elle tient la place. Le sang héroïque dont elle avait inondé les champs de la Péninsule, elle l'a de nouveau versé à flots en Crimée. La charge désespérée de Balaklava a été menée par un homme dont la pairie date de deux siècles, et qui a été longtemps le plus impopulaire des aristocrates ; et parmi ces listes de morts et de blessés publiées par le gouvernement anglais avec un soin si scrupuleux e{ si consolant pour les familles , ceux qui aiment à étudier les transformations des races historiques ont lu avec émotion le nom du jeune comte d'Errol, connétable héréditaire d'Écosse, en vertu d'un diplôme de 1315, aujourd'hui
capitaine de tirailleurs, et amputé du poignet qu'une balle russe lui a fracassé à Inkermann.
Mais ce sang dont l'aristocratie anglaise s est montrée si prodigue n'a point désarmé ses détracteurs. Il en a été de même pour la noblesse française qui, au sein même de son abaissement politique, avait conservé tout son ancien courage, et joncha de ses plus illustres noms tous les champs de bataille de la guerre de Sept ans et de la guerre d'Amérique. On ne lui en sut aucun gré quand l'heure de la révolution sonna, et on la confondit, dans une proscription commune, avec la monarchie dont elle avait été la victime trop docile. Aussi l'aristocratie anglaise ne se contentc-t-elle pas du glorieux privilège d'être au premier rang de ceux qui donnent leur vie sous le drapeau de leur pays : elle comprend qu'il y a d'autres batailles à gagner dans les luttes formidables entre les intérêts anciens et nouveaux que suscitent les transformations de l'industrie et le mouvement de la civilisation. Elle se montre, dans la personne de plusieurs de ses représentants les plus notables, pénétrée d'une sollicitude intelligente pour toutes les questions nouvelles , sincèrement dévouée aux besoins moraux et matériels des classes laborieuses, profondément émue et activement préoccupée des souffrances de la classe indigente. Quand on voit les hommes les plus considérables de la pairie, comme le comte Grey, les comtes de Carlisle et de Shaftesbury, les héritiers des familles les plus anciennes ou les plus opulentes, tels que lord Stanley ', lord
• Les journaux anglais, encore si peu lus et si mal traduits en France, ont tous raconté la scène touchante que présentait, le 10 août dcrnier,«la demeure magnifique du comte de Derby, à Knowsley, près Livcrpool. Tous les membres des corporations ouvrières affiliés à l'Association d'Education des comtés de Lancashire et de Chcsliire y avaient été invités. Le jeune lord Stanley, fils atné de lord Derby, et héritier de cette pairie, créée en 1485, pour récompenser l'homme qui avait mis la maison de Tudor sur le trône, fit à ces ou-
Godcrich, et tant d'autres, consacrer non plus seulement leurs souscriptions pécuniaires, mais leurs efforts personnels, aux écoles d'adultes et d'apprentis, courir les villes de province pour faire aux ouvriers des cours publics sur l'histoire ou sur les sciences naturelles; quand on les retrouve à leur place dans le parlement, toujours au premier rang dans les discussions qui intéressent le bien-être ou l'éducation des masses ; quand on sait à quel point les ouvriers mêmes des manufactures se montrent affectueusement reconnaissants des marques de sympathie qui leur viennent d'en haut, on se sent le cœur plein de confiance et d'espérance dans l'avenir de cette grande nation qui rachète ses vices par tant de vertus, et qui lutte contre ses infirmités avec un si intelligent courage.
On parle d'oligarchie ; mais il faudrait bien s'entendre sur le sens de ce mot. Tout gouvernement est une oligarchie, en ce sens que le nombre des gouvernants est et sera toujours infiniment plus petit que celui des gouvernés. Cela est aussi vrai des républiques, où toutes les magistratures sont annuelles, que des monarchies où l'omnipotence d'un seul prétend se fonder sur le consentement de tous. Toute la question consiste à savoir si l'oligarchie gouvernementale est éphémère ou durable, sotte ou intelligente, oppressive ou libérale.
vriers et à leurs femmes les honneurs du domaine paternel. Après les avoir promenés dans lo château et dans le parc, ce jeune homme, qui est l'un des orateurs les plus écoutés de la Chambre des communes, leur fit un discours. Il s'étendit sur les avantages de l'Association, qui comprend soixante-dix instituts affiliés, et qui met en circulation, de village en village, deux cent cinquante mille volumes. Après avoir remercié ses hôtes, au nom de son père, de l'honneur qu'ils lui avaient fait, il finit par ces nobles paroles : c Jamais il ne m'est arrivé de parcourir ce vieux domaine de mes pères, ce parc et ces bots, sans songer qu'il manquait quelque chose à leur beauté, à leur grandeur, à leur solitude pittoresque; cl ce quelque chose, c'était la présence de visages humains, de voix joyeuses, d une foule heureuse. Aujourd'hui mes vœux sont comblés. »
H. — Œuvres polcm. el div. 19
stérile ou féconde, et surtout, si elle est inaccessible ou accessible, et accessible par les seules voies que l'honneur, la conscience et la capacité avouent.
Eh bien , l'on peut soutenir sans crainte qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu au monde un gouvernement où l'accès du pouvoir, de l'influence, de la renommée soit plus facile et plus assuré qu'en Angleterre à tout homme qui possède du talent et de l'énergie, quelle que soit son origine et même quelle que soit son opinion : il y arrivera plus vite que partout ailleurs, et sans être obligé de sacrifier sa dignité ou sa conviction aux exigences du pouvoir, sans même être contraint de s'inféoder à aucun parti. Un homme dont on a beaucoup parlé récemment, M. Layard, qui s'est constitué le grand adversaire de l'oligarchie actuelle, plaide contre sa propre cause, par son propre exemple. Sans protection, sans fortune, sans appartenir aux whigs ou aux tories, après a^oir consacré sa jeunesse à explorer les antiquités de Ninive, il est arrivé, avant quarante ans, et à peine entré au parlement, au poste important de sous-secrétaire d'État des affaires étrangères. Il ne l'a quitté que parce qu'il l'a bien voulu, pour obéir à un scrupule de délicatesse que l'on a pu trouver exagéré, mais qui le grandit aux yeux de tous ceux qui font cas du point .d'honneur en politique. Un jour peut-être rctrouvera-t-il une position plus élevée encore ; et en attendant le moment où il atteindra ce but, il jouit d'une popularité considérable et de cette notoriété immense qu'il n*cst donné aux hommes publics d'atteindre que dans les gouvernements représentatifs. En vérité, une telle carrière est faite pour toute autre chose que pour démontrer les obstacles qu'oppose aux gens de talent méconnus l'oligarchie britannique.
La réforme administrative dont ce publiciste est le cham-
pion, et dont il a été tant question pendant quelque temps, sera certainement accomplie. Elle est déjà jugée dans l'esprit de tous les hommes éclairés. Us disent d'elle ce que disait de la réforme parlementaire, dès les premières années de ce siècle, Wilberforce, le tendre et religieux ami de Pitt : « Je suis pour une réforme modérée et opportune. La vraie « politique du pays est de toujours se concilier les honnêtes « gens. Une réforme modérée ne fortifiera pas la démocratie, « tout au contraire. N'espérons jamais satisfaire les démou crûtes : leurs griefs sont imaginaires comme leurs pro- « messes. Ils demandent la liberté, mais ils ne désirent que « le pouvoir. Je repousse la proposition de M. Grey, par la « raison même qui me fait vouloir une réforme plus modé- « rée : celle-ci empêchera les démocrates de gagner la vic- « toire que l'autre lui assure... Il faut séparer les ennemis « sincères de la corruption de ceux pour qui la réforme n'est « qu'un cri de guerre... D'ailleurs, je suis encore à cher- « cher le pays qui ait eu à se repentir d'avoir respecté la « morale et la justice '. »
Mais la réforme administrative, une fois consommée, n'aura ni les bons ni les mauvais effets qu'on lui attribue. Le mouvement qui se résume sous ce nom est du reste l'indice d'une tendance dangereuse chez le peuple anglais. Autrefois le nombre des fonctions publiques était plus restreint qu'aujourd'hui. Le fonctionnaire nommé et rétribué par l'État semblait un être tout à fait exceptionnel ; il n'inspirait ni estime ni envie à l'immense majorité des Anglais, qui ne demandaient point de places, n'en éprouvaient pas le besoin, et se résignaient sans effort à ce que le petit nombre de celles qui existaient fussent l'apanage exclusif des clients de Taris-
1 LifeofWMerforct, tom. II, p. 443; t. III, p. 403.
locraiie ou des parvenus du monde politique. Cet état de choses a changé comme en France. L'extension de l'éducation chez les masses, en déclassant une foule d'individus, a créé une foule d'aspirants à la bureaucratie, et d'un autre côté les progrès lents mais incontestables de la centralisation administrative ont augmenté le nombre de places à donner. La demande est et sera toujours très-supérieure à l'offre ; mais l'une et l'autre se sont accrues.
C'est là le plus grand péril de la société anglaise ; le mal est loin d'être aussi grand que chez les nations du continent, mais l'Angleterre est déjà sur la pente fatale. Il est temps , pour ses hommes d'État, de reconnaître que le désir universel et immodéré des emplois publics est la pire des maladies sociales. Elle répand dans tout le corps de la nation une humeur vénale et servile qui n'exclut nullement, même chez les mieux pourvus, l'esprit de faction et d'anarchie. Elle crée une foule d'affamés capables de toutes les fureurs pour satisfaire leur appétit, et propres à toutes les bassesses dès qu'ils sont rassasiés. Un peuple de solliciteurs est le dernier des peuples : il n'y a pas d'ignominie par où on ne puisse le faire passer.
La véritable réforme administrative consisterait donc à réprimer énergiquement la tendance démocratique qui multiplie les emplois, qui fait remplir par des agents salariés, nommés et révoqués au gré du gouvernement, les fonctions naguère gratuites, inamovibles ou électives , qui augmente indéfiniment la responsabilité du pouvoir, et qui finit par l'accabler sous le poids des cupidités impatientes, des rancunes implacables et des dévouements impuissants. Tous les Anglais dévoués à la grandeur de leur pays devraient se liguer pour refouler ce flot continental de la bureaucratie qui mine peu à peu ses antiques institutions et qui
finira par engloutir sa prospérité, sa liberté et sa gloire.
Quant à la réforme qui consiste à tenir plus largement ouverte la porte des carrières où l'intervention du pouvoir est obligatoire, telles que l'armée, la marine, la diplomatie, elle est dans les nécessités du temps, et elle se fera , comme se font toutes les réformes en Angleterre, graduellement et sincèrement. On n'arrêtera pas le mouvement : ou l'enrayera en lui cédant partiellement. L'essentiel est de ne pas accroître démesurément le nombre des candidats avec celui des primes à décerner. Mais qu'on ne se le dissimule pas, dans l'état actuel des mœurs anglaises, il ne s'agit guère que d'une lutte entre deux catégories de fils cadets : ceux des familles titrées et des grands propriétaires fonciers, et ceux des nouveaux riches sortis des classes moyennes. C'est ainsi que j'ai entendu poser la question par l'organe d'un riche négociant de la Cité, qui présidait au meeting le plus bruyant et le plus nombreux qui se soit tenu sur cette question. Il s'exprimait ainsi devant quatre mille personnes entassées dans le théâtre de Drury- Lane : « Un lord me disait ces jours-ci : Monsieur, si votre « réforme s'accomplit , que deviendront nos fils cadets ? et « je lui ai répondu : Mylord, si elle ne s'accomplit pas, que « deviendront les nôtres? » Cela fut parfaitement compris «et immensément applaudi : on voit qu'il n'est question que des cadets, car les aînés ont généralement mieux à faire. Or il n'y a aucun mal à ce que les cadets de l'aristocratie , dont la part a du reste été déjà fort réduite, soient contraints de se donner un peu plus de peine que par le passé pour arriver à un grade militaire ou à un poste diplomatique. C'est ce qui aura lieu par l'institution des examens et des conditions d'admissibilité que l'on réclame pour la plupart des carrières publiques. Il n'y aura là, pas plus qu'en France, une barrière contre l'incapacité, contre la faveur, contre cette médio-
'Xi DE L'AVENIR POLITIQUE
erité d'esprit et de cœur qui est le fléau du monde moderne ; mais il y aura un préservatif contre certains abus et certaines injustices qui ont fait beaucoup plus de mal que de bien aux classes qui croyaient en profiter. Ce qu'on ne verra pas de longtemps en Angleterre, et ce qui s'est vu il y a quelques années en France, c'est un vieux nom, une naissance distinguée devenant un titre d'exclusion , un obstacle à l'avancement. A mérite égal, on préférera toujours l'homme qui apporte au présent le prestige et la force morale du passé. C'est tout ce que l'aristocratie anglaise peut désirer : il lui faut cette justice, mais il ne lui faut que celle-là.
Rien ne lui est d'ailleurs plus utile que ces menaces et ces agitations qui lui révèlent la nécessité de se défendre et de se maintenir au niveau des temps où elle vit et des idées qui circulent autour d'elle, qui lui rendent le sentiment de ses devoirs et de son intérêt bien entendu. — « Nous avons besoin, » me disait tout dernièrement l'un de ses plus illustres chefs, « nous avons besoin, tous les dix ou quinze ans, d'un « coup de fouet de ce genre pour nous tenir en haleine et « ne pas nous engourdir dans une sécurité trompeuse. »
Les intérêts véritables et permanents de l'aristocratie ne souffriront donc pas plus de la réforme administrative qu'ils n'ont souffert de la réforme parlementaire et de l'abolition des lois sur les céréales. Sa mission n'est pas de perpétuer les abus, ni même de maintenir des privilèges. L'immortel Burke, dans une lettre écrite au duc de Richmond en 1772, a défini, dans ce style figuré qui lui était familier, le véritable caractère du patriciat anglais : « Vous autres, » disait-il à ce duc, « gens de grande maison et de grande fortune héré- « dilaire, vous ne ressemblez pas à des hommes nouveaux « comme moi. Quelque forts que nous puissions devenir,
« quelles que soient la dimension et l'exquise saveur de nos « fruits, nous n'en sommes pas moins des plantes annuelles; « nous naissons et nous mourons dans la même saison. Mais « en vous, si vous êtes ce que vous devez être, mon regard u se plaît à reconnaître ces grands chênes qui ombragent « toute une contrée, et qui perpétuent leurs ombrages de « génération en génération. Le pouvoir et l'influence person- « nellc d'un duc de Richmond ou d'un marquis de Rockin- « gham importent peu. Ce qui importe, c'est que leur con- « duite et leurs exemples soient de nature à transmettre la « tradition de leurs ancêtres à leurs successeurs. Alors leurs « maisons deviennent le dépôt public et les archives vivantes « de la constitution , et on y va chercher l'âme de cette con- « stitution, non pas comme à la Tour de Londres et à la cha- « pelle du cloître de Westminster, dans des parchemins cfla- « ces, sous des lambris humides et vermoulus, mais dans « la robuste vigueur, l'énergie vitale, la féconde puissance « du caractère de ces hommes qui fixent tous les regards et a dominent toutes les tetes. »
C'est du reste une grande erreur, fréquemment commise, que de prendre pour l'aristocratie anglaise les quatre ou cinq cents familles qui ont le titre de lord, et dont les chefs siègent à la Chambre des pairs. Ce n'est là que la fleur ou la tête de l'aristocratie, dont le corps et les racines sont ailleurs. Quand on constate la diminution du rôle de la Chambre des lords, on ne découvre rien de nouveau, et on ne prouve rien ou presque rien contre la force de l'élément aristocratique. Depuis plus de deux siècles, c'est-à-dire depuis que l'Angleterre est entrée dans la possession réelle du gouvernement parlementaire, la Chambre des communes a été la force prépondérante dans le mécanisme politique du pays. 11 y a bientôt un siècle que le premier et le plus grand des deux
Pitt perdit toute son influence et presque toute sa popularité pour avoir accepte la pairie avec le titre de comte de Gbatham. L'importance de la Chambre haute a sans doute été amoindrie depuis lors par des créations trop nombreuses, et parce que certains de ses membres ont perdu un grand moyen d'action par l'abolition des bourgs pourris, dont ils nommaient les représentants. Mais cette chambre reste au fond ce quelle est depuis longtemps et ce qu'elle doit être, le lien vivant du passé avec le présent, les archives vivantes de la constitution, de la tradition nationale, en même temps que le frein du mouvement quelquefois trop précipité de la machine gouvernementale. Son rôle est encore très- important, et à rencontre de l'exemple de Chatham, les exemples contemporains de lord Liverpool, de lord Melbourne et de lord Derby, nous montrent que les hommes publics arrivent à la tète du gouvernement et y restent, après être sortis de la Chambre des communes, ou môme sans en avoir jamais fait partie, comme lord Aberdeen.
Mais encore une fois ce n'est pas là que réside la force vitale de l'aristocratie, et j'irai même jusqu'à dire que, si on supprimait la Chambre des pairs d'Angleterre, comme cela s est vu sous Cromwell, on bouleverserait sans doute l'économie extérieure de la constitution anglaise, mais on ne détruirait pas encore son essence , surtout on ne transformerait pas l'esprit et le caractère aristocratique de la nation.
L'aristocratie, en Angleterre, est partout, parce que partout il y a le sentiment de l'indépendance et de l'énergie, de la valeur personnelle qui est le propre de la nature aristocratique, c'est-à-dire du pouvoir donné à ceux qui valent le plus et qui fout le mieux. On a vu de tout temps des seigneurs du plus haut parage à la tête des mouvements réformistes ou populaires ; et en revanche les défenseurs attitrés des intérêts
plébéiens se prévaloir avec une naïve vanité des avantages de leur naissance. Je voudrais que ceux qui croient à la disparition prochaine de l'ancien esprit anglais eussent entendu l'accent avec lequel on vantait un jour devant moi le plus radical des membres du cabinet actuel, sir William Molcsworth , depuis lors décédé : — « Monsieur, » disait un des interlocuteurs à l'autre, « vous oubliez que sa famille est une « des plus anciennes de la Cornouaille, qu'il descend d'un « des compagnons d'Edouard Ier en Palestine, et que trois « générations de ses ancêtres ont successivement refusé la « pairie. »
En revanche, chacun sait avec quelle autorité et au milieu de quels respects sir Robert Peel, malgré l'obscurité de sa naissance, a gouverné le parti aristocratique par excellence, jusqu'au jour où il résolut de sacrifier les profits matériels de l'aristocratie à son intérêt futur et à celui du pays.
La vraie force de laristocratie et de la nationalité anglaise réside dans les milliers de familles qui possèdent la propriété foncière, et qui, en vertu de cette propriété, administrent le pays bien plus qu'ils ne le gouvernent. Elles n'ont pas dédaigné, comme l'ancienne noblesse française, les fonctions législatives, administratives, judiciaires; au contraire, elles se les sont presque exclusivement attribuées, et se sont ainsi maintenues à la tète de tous les développements de la société. Des hommes sans nom et sans fortune arrivent souvent aux grands emplois politiques, quelquefois même au timon des affaires publiques, tout comme dans les républiques ou dans les monarchies absolues; ils arrivent aussi, mais plus difficilement et plus rarement, à compter pour quelque chose dans une province ou même dans une grande ville lorsqu'ils n'y sont pas devenus propriétaires. Les lords- lieutenants, les shérifls et les juges de paix, les membres des grands jurys,
les commissaires des roules, des édifices publics, c'est-à- dire tout ce qui représente chez nous l'administration préfectorale, la police, le ministère public, la magistrature inférieure et les ponts et chaussées, tout cela ne vient pas du dehors avec un salaire pris sur le budget, et une commission du gouvernement d'aujourd'hui qui n'est pas celui d'hier et qui ne sera peut-être pas celui de demain. Tout cela est pris parmi les propriétaires de la contrée qui, tout en continuant à demeurer chez eux, administrent le pays librement, gratuitement et parfaitement. Délivrée de toute intrigue de cour ou de cabinet, de toute chicane, de tout intérêt et de toute inclination servile; préservée dans les choses essentielles de la centralisation et surtout de la bureaucratie, qui est partout l'armée permanente de la mauvaise démocratie ; c'est ainsi que vit, agit et prospère la seule aristocratie durable et intelligente qui existe en Europe.
Tout cela est évident : ce qui lest peut-être moins, c'est comment la gentry a échappé à la jalousie des uns, à la haine des autres. Elle y a réussi en restant comme la pairie, et plus que la pairie, accessible à tous. Tout homme qui a fait fortune, soit dans l'industrie, soit dans le commerce, soit au l>arreau, soit dans la médecine, ou tout autre art, aspire à devenir propriétaire foncier : il le devient tôt ou tard, et aussitôt il songe, en véritable Anglais, à faire durer sa famille et sa propriété. 11 devient en même temps partie intégrante de cette grande corporation qui administre, surveille et représente le pays, et qui se recrute sans relâche dans toutes les forces vives, dans toutes les sources fécondes de la vie sociale. Au bout d'une génération au plus, cette nouvelle famille est admise sur le pied d'une parité complète avec les plus anciennes races du pays; car l'on sait que la plupart des maisons les plus anciennes, de celles qui peuvent remonter à
lepoquc de la conquête normande ou des croisades, ne font pas partie de la pairie, dont les rangs sont à bon droit envahis par les titulaires des services civils et militaires rendus à l'Étal dans des temps plus récents. Aucune distinction extérieure ne signale celte différence d'origine ou d'antiquité; aucun titre inutile et inutilement prodigué, pas même cette euphonie indéfinissable des noms qui , chez nous, tient à l'origine de la noblesse, qui en constitue encore le seul prestige, et qui a toujours prolesté contre toutes les prohibitions et survécu à toutes les proscriptions.
Si le radicalisme était synonyme de la liberté, s'il n'était pas malheureusement, en Angleterre comme ailleurs, le piège, l'obstacle et l'écueil où la liberté risque de se perdre, comment s'expliquerait-on son aversion pour un ordre de choses si favorable au maintien des droits politiques d'un grand peuple, si inaccessible aux usurpations du pouvoir et de la bureaucratie? Là gît en effet le principe d'activité vigilante et légitime, d'intelligente et féconde liberté que les Anglais résument par le mot de self-governmcnt. Grâce à lui, ils peuvent laisser aux pouvoirs publics, à la couronne et au parletnent , la plénitude de la souveraineté législative, avec le soin de diriger les intérêts politiques au dehors et au dedans, sans se croire obligés d'abdiquer le maniement de leurs propres intérêts, les manifestations de leurs libres convictions dans le cercle qui les entoure, mais aussi sans cesser d'ouvrir un œil jaloux et perspicace sur la marche générale du gouvernement. Là s'est en outre effectuée l'alliance merveilleuse qui combine dans l'âme de tout Anglais un profond respect des droits de l'autorité légale avec le sentiment de la dignité et de la liberté individuelle poussé à sa plus haute puissance.
Ce n'est pas à dire, comme on se le figure et comme on le
répète souvent, qu'il n'y ait pas en Angleterre comme ailleurs des petits propriétaires. Il y en a beaucoup sous le nom de frec-holdcrs ou francs-tenanciers, et ils ont en cette qualité le droit de voter aux élections parlementaires, moyennant une contribution extrêmement inférieure à celle qui est exigée des fermiers La propriété foncière est accessible à tout le monde en Angleterre ; et, toute proportion gardée, elle coûte moins cher à acheter qu'en France. Mais, d'une part, l'indivision générale des propriétés empêche le nombre des petits propriétaires de s'augmenter indéfiniment; et de l'autre on ne remarque chez eux jusqu'à présent aucun esprit politique distinct de celui de la grande propriété. Ils se groupent naturellement autour des grands propriétaires dont ils épousent les idées, les passions, les querelles, et dont ils se constituent les clients volontaires, actifs et intelligents.
Voilà donc une aristocratie constituée sur la base la plus solide, celle des services rendus à la cause publique et de l'exercice permanent d'un pouvoir indépendant et jusqu'à présent incontesté. Elle a conservé tout ce que l'aristocratie pouvait et devait conserver après que l'invention de la poudre et la création des armées régulières lui eurent enlevé le privilège exclusif de combattre pour la communauté. Elle est restée libre et souveraine. Comment a-t-elle échappé au sort de l'aristocratie continentale, à cette impopularité et à cet asservissement qui sont devenus la loi commune de la noblesse dans presque tous les pays de l'Europe? C'est ce que nous essayerons d'expliqner.
Elle a échappé à l'abaissement politique et au despotisme royal par la pratique sincère et courageuse du gouvernement parlementaire. Elle y a échappé parce qu'elle a compris que, pour résister aux envahissements de la monarchie, il fallait
d'autres armes que l'épée et d'autres ressources que les intrigues et les rivalités de cour. Elle s'est sauvée en invoquant et en pratiquant l'empire du droit et de la raison, les luttes de l'esprit et de la parole, en même temps qu elle étudiait et servait avec une sollicitude infatigable les intérêts de tous, et qu'elle plaçait de ses propres mains le commerce, l'agriculture , l'industrie manufacturière sous la garde de l'indépendance personnelle et de la discussion libre et publique.
Ainsi babile et forte contre la royauté, elle ne l'a pas été moins dans ses relations avec le peuple. Elle y a déployé autant d'équité que de prévoyance ; et l'on aime à reconnaître dans sa longue prospérité une de ces récompenses accordées si rarement en ce inonde à la justice et à la prudence. Elle a renoncé en temps utile à tous les droits, à toutes les redevances, à tous les privilèges que le droit féodal avait pu rendre légitimes ou bienfaisants pendant le moyen âge, mais qui avaient perdu ce double caractère avec la transformation de la société moderne.
Quand et comment s'est opérée cette renonciation salutaire? Par quelle loi le gentleman anglais a-t-ii cessé de former une classe à part, d'avoir des juridictions privilégiées, d'infliger à ses inférieurs des obligations onéreuses et humiliantes, d'exiger de ses vassaux des corvées lucratives pour lui seul? C'est ce que l'on ignore. Certes, il n'y a point de problème historique plus digne de l'étude et de l'intérêt des érudits et des politiques : je le leur recommande et je m'étonne qu'il n'ait point encore donné lieu à des recherches spéciales. Celui qui voudrait suivre à travers le cours des siècles les relations de la grande propriété anglaise avec ses tenanciers, en les comparant avec les funestes dissensions de la noblesse et des classes agricoles sur le continent, celui-là écrirait une
des pages les plus belles et les plus utiles de l'histoire du monde.
Ce qui est sûr, c'est que depuis les grandes révoltes qui se personnifièrent dans Wat Tyler et Jack Cade, au quatorzième et au quinzième siècle, on ne voit dans l'histoire d'Angleterre aucune trace de soulèvement des classes inférieures contre les classes élevées. Ce qui est sur, c'est que, pendant que la noblesse française, après avoir sacrifié à la royauté sa dignité et son indépendance, s'obstinait à maintenir tout cet édifice oppressif et suranné qui s'écroula dans la nuitdu 4 août 1789, la noblesse anglaise, la gentry, avait, deux cents ans auparavant, délivré les paysans , en se délivrant elle-même du joug de ces anachronismes mortels. Qu'en est-il résulté? C'est que, l'Angleterre ayant fait sa révolution un siècle et demi avant nous, quand le parlement entama contre la royauté cette insurreefion qui aboutit à une république temporaire, on vit non-seulement des seigneurs de la plus haute noblesse à la tète des armées parlementaires mais les paysans combattre avec les seigneurs et pour eux. Nulle part ne se manifesta un mouvement populaire contre l'aristocratie, contre ses propriétés et ses droits. Privée pour un temps de sa représentation officielle par la suppression de la Chambre des pairs , elle conserva tout son ascendant sur le cœur du peuple. Les Cavaliers restèrent dans leurs terres, entourés de la confiance et de la vénération de leurs voisins et dépendants. Et pourquoi? parce que dès lors et bien auparavant il n'y avait plus en Angleterre ni serfs, ni vassaux, ni corvéables. Aucun Anglais n'était le sujet ni l'inférieur légal d'un autre Anglais; aucune terre n'était grevée de redevances oppressives; aucune industrie n'était astreinte à d'humiliantes restrictions.
* Par exemple, les eomtes «le Siamford, d'Kssex, de Manchester, de Warwick, de Nortliumberland, de Bedfurd.
Voilà où éclate, à mon sens, l'immense supériorité de l'aristocratie anglaise! voilà le fondement légitime de son empire! Que d'autres vantent sa splendeur, son habileté, le courage, l'éloquence, le génie politique de ses enfants; ils auront raison. Mais, quant à moi, je veux surtout la louer et la bénir d'avoir su écouter, avant tout le reste de l'Europe, la voix de la justice envers ses inférieurs, d'en avoir pratiqué les lois sans y être forcée par une insurrection ou par un despote, et avec si peu de fracas et d'étalage que l'on peut à peine retrouver dans l'histoire la trace d'une si prodigieuse et si bienfaisante révolution.
On avait autrefois chez nous un régime 3ocial où les uns étaient tout et les autres rien, où l'orgueil, satisfait chez plusieurs, était incurablement blessé chez la plupart. On a cru remédier à cet état de choses en inventant un régime où personne n'est plus rien, où tout le inonde jouit d'un égal abaissement. Seule l'Angleterre a créé et maintenu depuis des siècles un régime social où personne n'est opprimé ni humilié, et où chaque Anglais peut marcher la tête haute et disant comme le roi : Dieu et mon droit !
Là est le secret de l'amour du peuple anglais pour son histoire. Elle lui rappelle sans doute bien des crimes, bien des malheurs, mais elle ne consacre aucune humiliation systématique, aucune de ces divisions fatales de castes dont le souvenir, exploité avec une si aveugle haine par les uns, avec une si perfide habileté par les autres, se prolonge à travers les siècles, et condamne les générations innocentes à la discorde, à l'impuissance et à la servitude.
De là thez les Anglais ce patriotisme profond et de bon aioi qui a pour base le respect des aïeux, le goùl des coutumes anciennes, la mémoire d'un passé que nul ne songe à calomnier ou à renier. Telle est aussi la raison de l'aflec-
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tueuse vénération dont les populations rurales entourent encore l'aristocratie foncière. Chaque jour en contact Tune avec l'autre, ces deux classes vivent dans la meilleure intelligence. Et c'est là, qu'on le sache bien, la plus forte garantie de l'Angleterre contre la révolution, et le véritable boulevard de sa constitution contre les envahissements de la démocratie. Tant que l'esprit révolutionnaire n'a point envahi les classes agricoles d'un pays, ses victoires ne sont qu'éphémères et n'ont point de racines. La révolution démocratique, préparée de longue main en France par le pouvoir absolu, n'y a définitivement triomphé que lorsqu'elle a pu identifier avec sa cause des masses rurales dont les droits étaient réduits à néant, dont les charges étaient excessives, et qui se sentaient encore plus froissées dans leur juste orgueil que dans leurs intérêts matériels par le maintien d'une législation surannée.
En Angleterre, il n'y a encore sur ce point aucune trace de dissension, ni de mécontentement sérieux. Il n'est pas bien sûr que, même au sein des populations urbaines et industrielles, les masses n'en soient point encore à se demander si l'aristocratie n'est point leur alliée naturelle contre les abus de l'industrialisme. En usant à propos de son prestige, en renonçant à ses divisions naguère utiles et fécondes, aujourd'hui épuisées, pour concentrer sa sollicitude et sa puissance sur le terrain des questions sociales, l'aristocratie anglaise, dont beaucoup de membres sont déjà entrés dans celte voie, conquerrait très-probablement la première place dans l'estime et la confiance des masses. Quoi qu'il en soit, le concours est ouvert, le prix est au plus dévoué.
Mais pour les classes rurales le doute môme n'existe pas encore. En supposant que la révolution devînt maîtresse des villes et mît les armes à la main des ouvriers des manufac-
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turcs, elle rencontrerait une insurmontable résistance dans les populations robustes, énergiques et respectueuses des campagnes. Celles-ci suivraient au combat ks propriétaires qui non-seulement les administrent et leur rendent la justice, mais qui commandent la milice et la yeomanry, c'est-à-dire la garde nationale mobile à pied et à cbeval, exclusivement recrutée dans les districts agricoles. Ajoutez à cela la participation active de la gentry aux caisses d'épargne, aux sociétés de secours mutuels, à toutes les œuvres, à toutes les associations qui ont pour but le bien-être moral ou physique des cultivateurs du sol , et l'on reconnaîtra que tout est organisé de façon à ce que les patrons ne manquent jamais à leurs clients, ni les clients à leurs patrons.
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