CHAPITRE X
o'cONNELL ET LA CHAMBRE DES LORDS.
Je m'arrête ici pour raconter en passant un épisode trop oublié de la noble histoire qui se déroule depuis des siècles dans l'enceinte du palais de Westminster.
En 1843, O'Connell, que le succès de 1 émancipation catholique, dû surtout à son éloquence et à son audace, avait rendu l'idole et le maître de l'Irlande , présidait à un immense mouvement populaire, qu'il appelait lui-même Y agitation , et qui avait pour but avoué le rappel de r timon, c'est-à-dire l'abrogation de l'acte par lequel Pitt, en 1800, avait fait voter par les Chambres anglaises et irlandaises la réunion de deux parlements en un seul 1 . C'était vouloir porter à la politique et à la puissance de l'Angleterre le coup le plus sensible ; c'était, en outre, toute une révolution historique, et, comme le dit un jour M. Canning, autant aurait valu demander la restauration de l'heptarchie saxonne. Cependant on le laissa user en toute liberté des forces prodigieuses que le droit illimité de parler, d'imprimer et de s'associer mettait à la disposition d'un homme tel que lui.
Catholique notoire, sincère et zélé, chef d'une entreprise qui avait pour résultat nécessaire d'assurer la prépondérance
1 La Chambre des lords et la Chambre des communes d'Irlande furent supprimées, comme l'avaient été, en 1707, celles d'Ecosse, et l'on admit au parlement anglais (qui prit à celte occasion le titre d'impérial) vingt-huit pairs irlandais et cent membres élus dans les comtés et les villes d'Irlande, pour y représenter la noblesse et le peuple de ce royaume.
politique et sociale aux catholiques, lesquels forment, comme chacun sait, la très-grande majorité du peuple irlandais , il eut soin de rester fidèle aux doctrines qu'il avait professées toute sa vie, en abjurant solennellement toute intention de profiter de l'ascendant inévitable des catholiques dans le parlement restauré de Dublin , pour user de représailles envers la minorité protestante, et pour établir une inégalité quelcon- ([ue à son détriment. Sauf cette unique précaution, il ne négligea rien de ce qu'il fallait pour braver la puissance britannique, pour alarmer le sentiment national et religieux de l'Angleterre. 11 tenait en plein air des meetings, qualifiés par lui-même de meetings monstres, où l'on vit deux et trois cent mille hommes amoncelés autour du lieu d'où il faisait entendre, à tous ceux que sa voix de Stentor pouvait atteindre, des paroles enflammées qui, dès le lendemain, étaient répandues à plusieurs millions d'exemplaires dans tout l'empire britannique. Ces champs de mai populaires se renouvelèrent plusieurs fois par mois, et même par semaine, pendant une année entière, sous les yeux de la force publique, de la police armée et soldée par le gouvernement anglais, mais qui n'intervenait que pour maintenir l'ordre dans cet immense assemblage d'ennemis. Il ne s'arrêta pas là. Il organisa une souscription annuelle destinée à pourvoir aux frais de Vagitation, et qui rapporta, en 1842 seulement, la somme de 260,000 francs. Il alla même jusqu'à instituer des tribunaux d'arbitres destinés à remplacer la justice ordinaire, et il les fit fonctionner en sa présence. Légiste habile, en même temps que tribun audacieux, il se vantait de pouvoir conduire à grandes guides une voiture à quatre chevaux à travers le dédale de la législation anglaise; et fort de cette science de jurisconsulte, ou peut-être désireux lui-même de voir mettre un terme éclatant à une situation dont l'issue
devenait chaque jour plus menaçante, il provoquait, dans chacune de ses harangues, le gouvernement à le poursuivre en justice. Le 20 septembre , dans un banquet public, il se livre à ces grossièretés de langage qui lui étaient trop habituelles, et termine son discours par cette apostrophe au gouvernement absent : Je vous attends; attaquez-moi, si vous l'osez. Et en même temps il convoque pour le 8 octobre, à (llontarf, dans un faubourg de Dublin, un meeting plus colossal que tous ceux qui l'avaient précédé.
Sir Robert Peel était alors premier ministre. Cédant aux excitations pressantes de l'opinion anglaise, il sentit qu'il était temps d'intervenir. Le 7 octobre, une proclamation du vice-roi d'Irlande interdit le meeting commandé pour le lendemain , comme attentatoire à la paix publique. O'Connell ordonne aussitôt à la foule d'obéir : il envoie son principal lieutenant, une branche de feuillage à la main, au-devant des flots du peuple qui s'amassaient déjà au lieu indiqué, il se porte lui-même à le\ir rencontre. A sa voix, tout le monde obéit et rentre chez soi. Le 14 octobre, il est cité à comparaître devant la justice , comme prévenu de conspiration contre la souveraineté de la reine et de la loi, et d'usurpation de la prérogative royale. Mis aussitôt en liberté sous caution, il est décrété d'accusation par le grand jury, le 8 novembre. Pendant six mois, à force d'incidents, il parvient à retarder le jugement définitif, et pendant ces six mois il continue à tenir ses meetings, non plus en plein air, pour ne pas violer la lettre de la proclamation royale , mais dans des enceintes publiques; il continue aussi à toucher sa liste civile et à faire fonctionner toute son organisation antibritannique. Il fait plus : déclaré coupable par le jury de Dublin le 12 février, il élève une nouvelle difficulté qui oblige la cour à ajourner l'arrêt relatif à la pénalité qu'il avait encourue ; et il profite du
délai pour passer le détroit et aller à Londres siéger et parler à la Chambre des communes, et constater ainsi l'incomparable sécurité que donne la scrupuleuse légalité d'un pays libre aux plus redoutables adversaires de sa puissance.
Enfin, le 30 mai 1844, la sentence est prononcée : il est condamné à un an de prison, à 50,000 francs d'amende, et à fournir un cautionnement de 250,000 francs pendant sept ans, comme garantie de ce que, durant cet espace de temps, il s'abstiendra de troubler la paix de la Reine. Six de ses coaccusés sont condamnés à des peines analogues.
Le même soir, il publie une proclamation au peuple pour annoncer qu'il en appelle à la Chambre des pairs et pour prescrire, au nom de la religion, à tous les bons Irlandais de se tenir tranquilles et de respecter la chose jugée. « C'est maintenant, » disait-il, « que je saurai et que le monde saura si vous m'aimez et si vous me respectez ou non. »
L'appel n'étant pas suspensif, il fut aussitôt incarcéré, et dans sa prison il reçut les députât ions de toutes les provinces et de toutes les villes d'Irlande. D'innombrables visiteurs y affluèrent pendant toute la durée de sa captivité.
La Chambre des lords remplit, comme on sait, en Angleterre le rôle de cour suprême, de cour de cassation, avec cette différence qu'elle retient les causes portées devant elle et les juge au fond, sans renvoyer devant une autre cour les procès dont elle infirme le jugement rendu en premier ressort. Les frais considérables et les lenteurs prolongées de sa procédure limitent à un nombre assez restreint celui des causes qui se plaident à sa barre. La loi donne à tous les pairs le droit de prendre part au jugement ; mais l'usage assez généralement observé veut que ceux-là s'en abstiennent qui ne sont pas arrivés à la pairie par la voie des hautes magistratures, comme chancelier ou comme chefs de justice, c'est-à-dire présidents
des trois principales cours d'Angleterre. Il y en a toujours cinq ou six de cette catégorie, que l'on désigne sous le nom de law lords (littéralement seigneurs de la loi), et qui, en fait, composent ce tribunal suprême.
Après de, longs délais et d'interminables plaidoiries, le jour du jugement définitif arriva le 4 septembre 1844. Jamais cause si importante n'avait été déférée en appel à la cour des pairs d'Angleterre. C'était en outre une cause essentiellement politique, où la passion pouvait se mettre d'accord avec la légalité contre un peuple conquis et un rival formidable. Il y allait de la domination de l'Angleterre sur l'Irlande, de l'œuvre séculaire de la conquête saxonne et de la prépondérance protestante. L'aristocratie anglaise tenait entre ses mains son ennemi le plus acharné, celui qui l'avait contrainte à admettre les catholiques à siéger dans les deux Chambres après des siècles d'exclusion ; celui qui avait fait de l'Irlande le plus grand embarras de la politique anglaise; celui qui avait dit mille fois : Je suis pour le peuple et contre l'aristocratie.
11 lui suffisait d'user d'un droit, d'appliquer la loi pour l'écraser, ou, ce qui valait mieux, pour l'humilier; car le gouvernement tenait surtout à ce que la condamnation fût maintenue, afin de faire grâce à O'Connell, et de le rendre aux Irlandais découronné de son auréole de souverain populaire par le pardon de la reine d'Angleterre. La tentation était grande. Les pairs héréditaires, les laïcs [the lay lords, comme on les appelle par opposition aux légistes, aux clercs) vinrent en foule prendre leurs sièges. On ne pouvait douter de leur opinion. Les cinq sixièmes étaient disposés à condamner l'appelant. Ils pouvaient se mettre la conscience en repos sur la question purement judiciaire ; car l'audience fut ouverte par la comparution des grands-juges d'Angleterre, que la cour
des pairs a l'habitude de consulter sur les questions importantes, et qui vinrent l'un après l'autre, en motivant leur opinion par de longues dissertations légales, déclarer, à la majorité de sept contre deux, qu'ils étaient d'avis de confirmer l'arrêt de condamnation. Alors les lords légistes émirent successivement leur vote. Ils étaient au nombre de cinq : le chancelier Lyndhurst et lord Brougham votèrent pour la continuation; les trois autres, les lords Denman, Campbell et Cottenham, pour la cassation. Il restait à faire voter tous les autres pairs, c'est-à-dire à faire sanctionner la condamnation du grand agitateur par une écrasante majorité. Mais alors lord Wharncliffe, président du conseil privé et représentant du ministère dans la Chambre, prit la parole, et dit qu'il à ses collègues de ne pas voter, afin de respecter la majorité acquise parmi les membres les plus compétents de la cour. Il y eut un moment d'hésitation ; quelquesuns essayèrent de protester; mais bientôt le respect des anciennes coutumes, joint au sentiment d'une exquise délicatesse, l'emporta. Tous les pairs non légistes se levèrent et sortirent. L'arrêt demeura ainsi cassé à la majorité d'une seule voix. Le soir même, l'ordre de mettre O'Connell en liberté fut expédié à Dublin.
On se figure les transports de joie qui éclatèrent en Irlande. L'Angleterre était vaincue dans une lutte qui depuis plus d'une année fixait les regards du monde. O'Connell qui, en 1829, était entré en triomphe dans la Chambre des communes comme le premier député catholique, voyait sa toutepuissance reconnue et déclarée invincible par la Chambre des lords. Mais, au fond, l'Angleterre avait remporté la plus belle des victoires : elle s'était vaincue elle-même ; elle avait immolé sa passion, son intérêt, ses préjugés, ses ressentiments les plus invétérés et les plus naturels au culte de la Ira-
dition, aux raffinements de la liberté, à la noble superstition du droit.
O'Connell lui-même dut le comprendre. Il laissa peu à peu tomber Y Agitation pour le Rappel et l'organisation qui en était la base. Sa carrière touchait d'ailleurs à son terme. Il mourut deux" ans plus tard, prématurément épuisé par les fatigues de sa vie publique, mais avec la gloire immortelle d'avoir su affranchir sa religion et rendre une vie nouvelle à son pays par la seule action de la liberté légale , et sans qu'une seule goutte de sang ait coulé dans ce conflit.
Un soir de l'été dernier, pendant une discussion sur la guerre d'Orient, au milieu de cette resplendissante enceinte, appuyé sur la balustrade du trône, (le seul trône que les peuples aient respecté depuis deux siècles !) je me rappelai tout à coup la scène que je viens de décrire et qui s'était passée dix ans auparavant dans cette môme Chambre des pairs, et je me dis : II n'y a rien de plus beau dans l'histoire politique du monde que ces luttes généreuses, intelligentes et loyales, où l'homme atteint toute sa valeur sans autre arme que la discussion, sans autre frein que la loi ; et il n'y a rien de plus opportun que de conserver la mémoire de ces victoires de la conscience et du droit, dans un siècle qui n'a guère assisté jusqu'ici qu'aux triomphes sanglants ou corrupteurs de la force et du mensonge.