DES INTÉRÊTS CATHOLIQUES AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
science de quelques docteurs, tristement complices des empiétements du pouvoir temporel et de l'hérésie janséniste. Le souffle des révolutions a passé sur ces créations artificielles et les a réduites en poussière. Il ne reste plus debout qu'une seule Église catholique, plus unie, plus subordonnée à son chef qu'à aucune autre époque de son histoire. Le gallicanisme surtout, qui a été peut-être la plus redoutable et la plus invétérée de nos erreurs, est aux abois. Frappé mortellement par le Concordat, il avait repris un semblant de vie et de force sous la Restauration ; il a été depuis lors replongé dans sa tombe, grâce surtout aux auxiliaires et aux avocats qui lui sont venus en aide, et qui ont consommé sa défaite dans toutes les âmes vraiment catholiques. Sous le dernier règne, au lieu d'un Beausset, d'un la Luzerne, d'un Frayssinous, il n'a eu pour apologistes que des jurisconsultes traditionnellement ennemis de la liberté religieuse; pour pontifes, que les directeurs de l'administration des cultes; pour conciles, que le conseil d'État ou les bureaux des journaux les plus hostiles à la foi et aux mœurs. C'est de là, et non plus du sein de la Sorbonne et des assemblées du clergé, qu'il a essayé de porter ses coups à la liberté et à l'unité catholique. Mais l'énergique résistance de 1 episcopat et des catholiques de France a condamné ces tentatives à l'impuissance finale. Il ne lui a pas été donné de s'éteindre dans l'obscurité et l'oubli ; il est demeuré étouffé sous la réprobation des fidèles, confondu par le fait même de ses derniers adeptes avec les doctrines les plus contraires à la foi, et avec les atteintes les plus graves à la liberté et à la dignité de l'Église. Dès 4844, on a pu demander, du haut de la tribune de la Chambre des pairs, au garde des sceaux, ministre des cultes, de trouver en France quatre évêques qui voulussent signer les quatre articles de 1682 ; et ce défi pourrait être renouvelé aujourd'hui avec
autant de succès qu'alors. Pas un évêque, pas un prêtre quelque peu considéré, pas un catholique investi de la conûancc ou de l'estime de ses frères, pas un organe de la presse religieuse, n'oserait arborer aujourd'hui le prétendu symbole dont renseignement était encore, il y a quatre ans, réclamé dans nos séminaires par un gouvernement aveugle!
Qu'on se reporte à l'état des esprits, chez les personnes les plus pieuses, au moment où parut, il y a trente ans, le traité sur le Pape, par le comte de Maistre, et que l'on juge de l'espace que nous avons parcouru depuis lors jusqu'au moment actuel, où les idées de cet immortel écrivain sont devenues des lieux communs pour toute la jeunesse catholique. Encore une fois, jamais en France et dans tout le monde catholique, l'autorité du saint-siége n'a été plus incontestée et plus amoureusement proclamée. Ils ne reviendront plus ces jours où la défiance contra Rome et le besoin de contester ses prérogatives avaient envahi jusqu'aux âmes les plus pures et les plus grandes; où Bossuet en appelait comme d'abus au parlement de Paris contra une bulle rendue depuis cinq cents ans1 ; où l'on voyait vingt évèques au lever du roi 2, mais où c'eût été un crime d'Etat pour un de ces évêques de songer à aller à Rome visiter les tombeaux des apôtres, suivant la serment qu'il avait fait à son sacre 3 ; où le sentiment de la confraternité chrétienne était si éteint dans les cœurs que la persécution incessante de l'Irlande, les traitements effroyables infligés par Charles III et Pombal aux jésuites d'Espagne et de Portugal, les barbaries exercées par Catherine sur les catholiques polonais, ne suscitaient pas une seule parole de
1 Dans l'affaire dos religieuses de Jouarre.
3 Mémoires de Cotnac, archevêque d'Aix sous Louis XIV.
1 On remarque que ni Bossuet, ni Fénelon, ni aucun des évèques connus du dix-septième ou du dix-huitième siècle, ne purent ou ne voulurent aller à Rome, 4 moins d'y être envoyés par le roi.
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commisération, je ne dis pas chez les philosophes et les philanthropes du temps, mais chez les pontifes et les prêtres de la France et de l'Allemagne ; où le jubilé n'attirait à Rome qu'?m seul prêtre français, le père Bridaine 1 ; où des prélats corrompus, comme le cardinal de Briennc, présidaient à la suppression des monastères7; où les monuments gigantesques de la foi de nos pères étaient tournés en dérision par des esprits aussi élevés que Fénelon et Fleury s, et systématiquement dévastés par ceux qui en étaient les dépositaires4; où toute l'histoire des grands siècles catholiques était indignement méconnue ou travestie, la vie des saints mutilée, la gloire des plus illustres papes reniée, pour complaire à des préjugés misérables; où le rigorisme janséniste était adopté et pratiqué par les adversaires les plus sincères du jansénisme, comme une sorte de préservatif contre le mépris que devait inspirer le servilisme gallican ; où la liturgie, ce dépôt sacré de la foi, de la piété et de la poésie catholique, était dans chaque diocèse arbitrairement altérée et diversifiée, au gré des inspirations les plus suspectes.
Non, on ne reverra plus toutes ces choses puériles et tristes ; mais aussi, s'il plaît à Dieu, on ne reverra plus une assemblée du clergé de France obligée d'admettre , comme celle de 1785, « que l'on a ménagé les incrédules, et que le clergé
• Voir sa lettre du 18 mai 1750.
1 Voir, à ce sujet, les Mémoires du cardinal Pacca, Nonciature en Portugal, p. 158.
1 Dialogue sur Y Éloquence, — Histoire ecclésiastique.
' On écrira sans doute un jour l'histoire des incroyables dévastations commises par les évèques, les abbés commendataires, et surtout par les chapitres du dix-huitième siècle, à Notre-Dame de Paris ; à Rouen, où les chanoines détruisirent en 1734 les tombeaux de Richard Cœur de Lion et de Charles V, que les calvinistes s'étaient bornés à mutiler; à Chartres, à Autun, à Troyes, à Tournay, à Amiens, à Ëvreux, à Nantes, à Reims surtout, à Meaux, à Vézelay, à Bourges, à Lectoure, dans toute l'Allemagne, à Palerme, etc., etc. . C'est uu sujet pour lequel les matériaux ne manqueront pas.
« n'a rien fait pour leur opposer des écrivains dignes de les a combattre 1 . » Sans doute, le vénérable prélat qui parlait ainsi , dans sa sainte indignation contre le mal , l'exagérait quelque peu. Il devait se donner à lui-même, par son martyre, un sublime démenti : et l'épiscopat qui 1 écoutait devait inscrire dans les annales de l'Église une page incomparable, en montrant au monde cent trente et un évêques sur cent trente-cinq, se condamnant à la misère, à l'exil et à la mort, plutôt que de consentir à la constitution sebismatiquede 1790. Mais l'ensemble de la situation qui aboutit à cette catastrophe était déplorable : et rien n'y ressemble moins que la rénovation catholique de nos jours. En France, comme dans presque tous les pays catholiques, le clergé a confondu les ennemis de l'Église, par ses vertus d'abord, par sa ferveur, son zèle, la régularité exemplaire de ses mœurs ; puis par ses travaux intellectuels et scientifiques qui, à coup sûr, ne sont inférieurs à ceux d'aucun autre corps ou corporation parmi nous. Les laïques mêmes ont pu, sans sortir des limites que la prudence et le devoir leur assignent, rivaliser avec le clergé dans l'œuvre réparatrice. Tous ensemble, avec un zèle et une ardeur dont il y a peu d'exemples dans l'histoire, ont travaillé à cette restauration de la vérité historique, philosophique et sociale, dont le comte de Maistre avait donné le signal au commencement de ce siècle , et dont les progrès sont aujourd'hui si visibles. Chaque jour nous ramène à une appréciation plus vraie de ces grands siècles catholiques où l'Église était au-dessus de tout ; où, grâce à elle, la théorie du despotisme était inconnue, la liberté rendue sainte et durable ; où par elle les monarques étaient contenus, les peuples protégés, l'autorité maintenue, l'art, la poésie, la beauté, consacrés sous toutes leurs formes
' Mémoire présenté au clergé assemblé à Paris, en 1785, par l'archevêque d'Arles, massacré aux Carmes, en 1792.
au culte de la vérité ; où la société, malgré l'inévitable alliage des infirmités humaines, portait et méritait le beau nom de chrétienté. Siècles merveilleux! et qui pourtant, grâce au plus inconcevable égarement, ont été pendant si longtemps oubliés ou décriés par la plupart des écrivains religieux.
Qu'on n'aille pas se méprendre sur la pensée qui préside à la réaction que nous signalons et que nous servons. Nous estimons autant que d'autres les avantages de la civilisation moderne. Nous ne contestons aucune des violences, aucune des iniquités qui ont déparé le moyen âge. Nous savons qu'alors, comme toujours, les grandes vertus avaient pour compagnes de grandes misères. Nous savons surtout que, si Ton peut parodier tout ce qui se rencontre dans l'histoire, l'on ne peut rien recommencer. Nous entendons nous battre avec la plume et la presse , non avec la lance et l'armet. Nous n'éprouvons pas la moindre envie de chevaucher à petites journées de Paris à Lyon, et de nous déguiser en chevaliers bannerets ou en troubadours, comme les humanistes du seizième siècle et les terroristes du dix-huitième se déguisaient en Grecs et en Romains. Nous ne sommes pas des romantiques, mais des catholiques, c'est-à-dire des hommes de tous les temps et de tous les pays. Il ne s'agit donc pas de ressusciter le moyen âge : on le sait bien, et ceux qui nous opposent cette niaise appréhension le savent mieux que personne. Cela serait aussi impossible que de refaire Y Iliade, et aussi inutile que de recommencer le siège de Troie. Mais ce qui est possible, mais ce qui est utile, mais ce qui se fait et se fera de plus en plus, c'est de ressusciter les sentiments de justice, d'admiration et d'amour que méritent les grands hommes et les grands saints que le catholicisme avait inspirés; les grandes institutions que le catholicisme avait imprégnées de son esprit ; les incomparables monuments que le catholicisme a fait jaillir du sol
de l'Europe ; c'est de puiser dans cette étude du passé la force nécessaire pour tenir tête aux adversaires présents et futurs de l'Église, avec la résolution d'élever et de maintenir le niveau des courages catholiques à la hauteur du cœur de nos pères. Voilà, qu'on le sache bien, ce que nous voulons ressusciter, et rien de plus, parce que cela suffit à tout!
Déjà que de résultats inespérés, que de réhabilitations précieuses dans le domaine de l'histoire, où les Allemands et les protestants nous avaient devancés, mais où nos prêtres et nos jeunes savants s'élancent chaque jour à la suite des Hurter, des Dollinger, des Gfrôrcr! Le patrimoine de la vérité historique est déjà plus qu'à moitié reconquis. Nul ne rougit plus des saints, des docteurs, des papes du moyen âge. L'histoiremensonge, l'histoire-parodie , l'histoire-déclamation , à la façon des Voltaire, des Dulaure et des Schiller, qui ont fait l'éducation de nos pères, serait à peine tolérée aujourd'hui dans un feuilleton.
L'art a suivi l'impulsion donnée par l'histoire, et l'a même dépassée. Toute une génération de jeunes archéologues, sortis des rangs du clergé comme de ceux des artistes, est descendue dans la lice pour arracher les sanctuaires de la foi au vandalisme, pour les sauver, les restaurer, en pénétrer les plus secrètes beautés. Bien plus, le sol se couvre partout de nouvelles églises construites sur le modèle des édifices consacrés par la piété catholique du onzième au quatorzième siècle : les règles et les produits de l'art chrétien sont étudiés avec le soin le plus scrupuleux et le plus attentif. Ce que le siècle dernier consacrait d'enthousiasme et de sollicitude aux débris de la corruption païenne déterrés à Pompéi et à Herculanum, nous le consacrons aux merveilles de la foi du moyen âge, ensevelies sous la lave dévastatrice du paganisme moderne. Le beau livre de M. Rio sur la peinture catholique en Italie
a révélé un monde nouveau aux amis du beau et du vrai ; il a remis à leur place, dans l'admiration de nos contemporains, les grandes œuvres et les grands artistes que la foule ignare des critiques et des voyageurs avait appris à mépriser depuis les Médicis. La renaissance de l'art chrétien triomphe en Angleterre, où cinquante églises ogivales conserveront à la postérité l'empreinte de la féconde imagination du regrettable Pugin. Elle gagne chaque jour, en France, le terrain qu'envahit la persévérante activité de M. de Caumont et de M. Didron. En Allemagne, grâce au pieux génie d'Overbeck et de ses disciples, elle enfante une école de peinture, dont les œuvres rivaliseront avec les plus suaves produits du pinceau de Fra Angelico et du Pérugin. Elle commence même à étendre son influence jusque sur le sol, encore rebelle, de l'Espagne et de l'Italie.
Oui, qu'on ne s'y trompe pas : c'est une nouvelle renaissance qui s'opère sous nos yeux, renaissance qui est la contrepartie de celle du quinzième et du seizième siècle. Elle est manifeste dans l'art, comme dans la littérature, comme dans l'histoire, comme dans la société entière. On se plaît à la nier, à la combattre. On critique telle construction, tel livre, telle tentative avortée, telle exagération puérile. On a raison dans le détail, on se trompe sur l'ensemble. Les échecs partiels, la fausse direction, les excès, les ridicules ne changent rien au résultat général. Quoi qu'on fasse, la marée monte. Le flot marche. On ne sait pas, on ne voit pas bien ce qu'il gagne. Dans ses mouvements réguliers, mais intermittents, il semble reculer autant qu'avancer; et cependant chaque jour il fait sa conquête imperceptible, et chaque jour le rapproche du but fixé par l'éternelle sagesse et l'éternelle justice.
La liturgie, source des plus pures inspirations de l'art, tré-
sor inexploré de la plus haute poésie, et avant tout aliment inépuisable de la piété orthodoxe, échappe, par un secours inespéré, au danger dont la menaçait l'esprit d'innovation et de localité. Dans la voie ouverte par les travaux d'un savant religieux dont les services iront accroître aux yeux de la postérité la gloire de Tordre bénédictin, nos plus illustres évèques ont porté tout le poids de leur autorité et de leur exemple ; les conciles provinciaux se prononcent l'un après l'autre ; et l'on peut déjà entrevoir l'époque où deux ou trois diocèses à peine conserveront en France la trace de l'étrange aberration du dix-septième siècle, et protesteront contre cette unité de la prière, qui confirme si majestueusement, au sein de l'Église catholique, l'unité de la doctrine.
Tout ce qui profite en France à la vie religieuse lui profite dans l'Europe entière : car, il importe de le constater, tout ce qui se remue, tout ce qui combat, tout ce qui souffre aujourd'hui sur un point de l'univers catholique, éveille à l'instant et partout d'activés sympathies. Cette merveilleuse identité de goûts, de luttes, de volontés, d'institutions, qui régnait au moyen âge, malgré la lenteur et l'immense difficulté des communications, se reproduit dans notre siècle à la faveur des voies rapides que la science et l'industrie moderne ont ouvertes, sans le savoir, à la force expansive du bien. Pas une injure n'est infligée à l'Église, dans un coin quelconque du globe, qui ne retentisse aussitôt au cœur de tous les catholiques ; pas une plaie ne se déclare, qui ne soit aussitôt pansée par une tendre et fraternelle sympathie. Ce n'est plus, comme autrefois, la voix solitaire du pontife romain qui déplore, dans le silence du Vatican, les maux de l'épouse du Christ : sa plainte, toujours toute-puissante devant Dieu, est
1 Dom Guéranger, abbé de Solesmes.
aujourd'hui répétée, fortifiée, quelquefois devancée au tribunal de l'opinion humaine par l'énergique écho de la presse catholique dans les deux mondes.
Mais que seraient-ce encore que tous ces triomphes, tous ces progrès dans l'ordre intellectuel, dans l'art, dans l'histoire, si la vie intérieure des peuples catholiques n'était pas renouvelée, si la foi, la charité, la piété ne pouvaient à leur tour énumérer leurs pacifiques et bienfaisantes victoires? Ah ! c'est ici que j'invoque avec confiance le témoignage de ceux qui ont seuls mission de parler et de juger en cette matière ! Que les pasteurs de tout ordre nous disent s'il n'est pas vrai que, depuis vingt ans, le progrès spirituel est incontestable, surtout dans la jeunesse, et dans la jeunesse instruite, dans ces classes aisées et éclairées qui fournissaient avec une impitoyable régularité autrefois à l'incrédulité un recrutement assuré. Sans doute, le mal est encore immense; les victimes d'une éducation publique insuffisamment épurée sont encore trop nombreuses ; mais, à côté de ces pertes lamentables, que de consolations naguère inconnues! N'est-ce pas ici qu'il faut énumérer ces grandes associations destinées uniquement, loin des luttes et des préoccupations de la vie publique, à propager la simple et sévère pratique des devoirs chrétiens, et qui sont nées de nos jours, au milieu de nos découragements et de nos appréhensions? Cette société de Saint-Vincent de Paul, que nous avons vue naître, en 1834, dans une chambre du pays latin, qui a transformé tant de milliers d'étudiants en tuteurs vigilants, en frères servants des pauvres, et qui compte aujourd'hui huit cent quatre-vingt-trois conférences, dont cinq cents en France, cent seize en Allemagne, et le reste dans les cinq parties du monde. Puis sa rivale, encore plus jeune , l'archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs, enfantée, en 1837, par un simple
prêtre, dans la paroisse la plus abandonnée, la plus décriée de Paris, et dont les annales constatent par milliers les paroisses, les congrégations, les communautés agrégées à cet humble autel de Notre-Dame des Victoires, qui fleurit entre la Bourse et la Banque Puis encore cette œuvre majestueuse de la Propagation de la foi, créée par une pauvre fille déjà oubliée, dans un faubourg de Lyon, et devenue en quelque sorte une des grandes institutions de l'Église universelle; cette œuvre dont une prière quotidienne est le seul lien, et dont le budget, recueilli sou par sou et semaine par semaine, dans Tépargne du pauvre, subvient à l'éducation, aux voyages, à la subsistance de tant de missionnaires ; alimente les catholiques opprimés de la Scandinavie et de l'Orient, comme les chrétientés naissantes del'Orégon et de l'Australie; donne du pain aux martyrs du Tong-king et de la Polynésie, jusqu'au jour où ils montent au ciel, et suffit pour rejeter dans l'ombre tout l'immense effort de ces sociétés bibliques qui savent bien prélever l'or par millions, mais qui n'ont jamais su enfanter un martyr.
* Je passe sous silence nos associations vouées à l'enseignement avec leurs conquêtes récentes et chaque jour croissantes : j'aime mieux renvoyer au témoignage éclatant que leur rendait, il y a si peu de temps, une voix éloquente et non suspecte, celle de M. Guizot, en énumérant avec une sereine impartialité, devant son auditoire étonné, les travaux, les progrès et les fondations des Frères de la doctrine chrétienne et de leurs émules des deux sexes 2.
Mais, à côté de ces grandes œuvres, qui sont la gloire de la France et le patrimoine du monde chrétien, que d'autres œuvres moins vastes, que d'autres associations moins nom-
1 Le dernier résumé en compte dix mille q*atrt-*ingt~troû . Discourt à l'Oratoire, en mai 1652.
breuses, mais qui sont la bénédiction spéciale de notre pays, l'honneur de notre temps , l'espoir, Tunique espoir de notre avenir, et qui, toutes sans exception, sont nées au sein des salutaires agitations de notre vie publique de 1820 à 1850! L'œuvre de Saint-François-Régis, qui réhabilite la dignité du mariage chez les pauvres; l'œuvre de Saint-François- Xavier, qui consacre les loisirs des riches à l'instruction des ouvriers; la Société d'économie charitable et les diverses sociétés de patronage; l'œuvre de Saint-Maurice, pour les soldats; l'œuvre de l'observation du Dimanche; les œuvres des prisonniers, des apprentis, des colonies pénitentiaires, etc. Et où se recrutent toutes ces pieuses confraternités? N'est-ce pas surtout parmi cette jeunesse dont l'affluence rend quelquefois nos églises trop étroites, et dont les rangs serrés autour de la chaire des Lacordaire et des Ravignan ont tant de fois déjà consolé le cœur de leur pasteur et déconcerté le regard du scepticisme? Vienne maintenant le temps des épreuves et des luttes; vienne la persécution, s'il le faut : l'Église sait où se trouvera son armée! Elle est là, dans ces jeunes gens, dont les aînés montent chaque jour dans l'assemblée des hommes, et qui chaque jour aussi ouvrent leurs rangs à de nouvelles recrues habituées aux luttes et aux sacrifices; qui ont déjà goûté les joies austères du devoir, de la prière, de la pénitence ; qui savent d'où leur viendront toujours la force, la lumière, le courage, l'espérance; soldats aguerris à vingt-cinq ans par le mépris des préjugés, par la défaite de leurs passions, et pour avoir vaincu, en bataille rangée, le plus formidable des ennemis, le respect humain.
Oui, ils sont passés pour toujours ces temps où le respect humain régnait sans contestation, non-seulement sur la place publique et dans les salons, mais jusqu'au sein des familles;
où les femmes, les mères chrétiennes osaient à peine réclamer pour elles-mêmes une timide liberté, et remettaient au lit de mort ou à la lecture de leur testament le soin de rappeler un père, un époux, un fils, à la pensée de Lieu et d'une autre vie. Un tel état de choses peut encore exister dans certains intérieurs, dans certaines classes, où les yeux n'ont pas encore été dessillés; mais j'affirme que, dans une foule de familles, c'est un état de choses qui n'est connu que par la tradition. Demandez à nos mères et à nos grand'mères comment les choses se passaient de leur temps, et vous les verrez s'émerveiller de la simplicité, de la facilité avec laquelle leurs enfants confessent et pratiquent la foi qu'ils ont sucée avec le lait , et que leurs pères oubliaient comme lui.
Oui, voilà la révolution, la vraie, la bonne révolution qui s'est accomplie de nos jours, la seule qui convienne à des chrétiens, la révolution de nos cœurs ! J'ose dire que depuis deux cents ans, depuis la grande rénovation catholique de la France dans la première moitié du dix-septième siècle, il n'y a point eu de spectacle plus consolant et plus merveilleux.
Et comme pour combler la mesure des grâces que Dieu nous a accordées, pour imprimer à la victoire un cachet incontestable, pour confondre l'orgueil et la sagesse humaine, on a vu reparaître ces ordres religieux, ces moines qui étaient l'objet spécial de la haine et des mépris du monde rationaliste. Les voilà qui sortent un à un de l'abîme où l'on croyait les avoir précipités pour toujours ; qui marchent avec une modeste confiance à la conquête des âmes; qui, n'ayant que la pauvreté pour arme et pour refuge, luttent contre tous les obstacles et toutes les tentations de la civilisation. Les voilà! non-seulement ces Jésuites, dont la ruine, opérée par le cri-
minel aveuglement des rois, a été partout l'avant-coureur de la chute des trônes, et qui partout répondent à leurs détracteurs par des prodiges de zèle, de patience et de charité 1 ; mais encore ces nouveaux Oratoriens qui vont consacrer à la pratique de renseignement libre des talents supérieurs et un dévouement aussi modeste que pur *2 ; mais aussi les Bénédictins, humblement courbés sur l'ineffaçable sillon que leur ordre a tracé dans toutes les sciences et toutes les gloires ; mais les fils de saint Bernard, plus nombreux et plus austères dans leurs Trappes qu'on ne les avait vus au temps de Uancé ; mais les Dominicains, régénérés par un homme qui est un saint religieux avant d'être un admirable orateur; mais jusqu'aux Capucins, dont le froc, si longtemps méprisé, excite encore plus de sympathie que de surprise. Les voilà! nonseulement à Rome ou en France, mais dans les cités enfumées de l'industrie anglaise ; dans les landes de la Wcstphalie, où ils confondent les prédictions des novateurs ; en Algérie, où ils attirent le respect des Arabes ; sur les rives des grands fleuves de l'Amérique, où ils défrichent les bois et les cœurs, comme autrefois les fils de saint Benoit aux bords du Danube et du Rhin. Les voilà au bagne, où ils convertissent les forçats ; dans les champs et les forêts, où leurs labeurs dépassent ceux du plus robuste prolétaire; dans
* Ils étaient à peine deux cents dans tout l'univers en 1802 ; aujourd'hui je ne crois pas me tromper en portant leur nombre à plus de quatre mille. Au milieu des persécutions qui, de 1840 à 1850, ont éclaté contre eux dans presque tous les pays de l'Europe, cette milice d'élite n'a pas eu à déplorer une seule défection. Le nombre de ses novices s'est partout accru en proportion de la rage de ses ennemis.
' La vertu sacerdotale, le talent, la science, ont rarement eu parmi nous des représentants plus dignes que MM. Pététot, Gratry et de Valroger. qui vont nous rendre, avec le nom de l'ancien Oratoire, tous les avantages de cet institut, en écartant scrupuleusement les aberrations qui au dernier siècle avaient jeté un certain discrédit sur l'œuvre glorifiée par saint Philippe Néri et le cardinal de Bérnlle.
la chaire, où quelques-uns égalent l'éloquence des plus célèbres orateurs ; dans le confessionnal, où tous remuent les consciences, éclairent les esprits, consolent et pacifient les cœurs, et livrent à cet orgueil rationaliste, que la fausse science a fait descendre jusque dans les masses, une guerre permanente et victorieuse.
Et que serait-ce si je pouvais passer ici en revue, à côté des ordres d'hommes renaissants, toute l'immense armée des congrégations de femmes? Elle a déjà repris possession du sol de la France, au nom de la prière et de la charité. Bravant tous les genres de mépris et d'obstacles, elle envoie de Paris, d'Angers, de Nancy, des essaims de jeunes et intrépides conquérantes jusqu'à Berlin et au Caire, jusqu'en Chine et en Californie. Sur ces vaisseaux qui portent dans le pays de l'or des nuées d'hommes dévorés par la cupidité et dégoûtés de la vie régulière, voyez-vous ce groupe à part, tranquille, recueilli, patient et joyeux? C'est un missionnaire avec quelques sœurs de charité, qui vont à la recherche de quelques pauvres âmes qu'il s'agit de dérober à la fièvre du krain et de préserver d'une ruine éternelle.
Partout cette race immortelle pullule, si j'ose m'exprimer ainsi, avec la même rapidité que les misères et les infirmités de l'homme. Embrassant dans sa vaste étreinte toutes les forces et toutes les faiblesses de la nature déchue et rachetée, elle est plus vieille que toutes les constitutions, plus neuve et plus féconde que toutes les utopies ; elle renouvelle, elle maintient, elle applique toutes les ressources qu'ont produites et le génie du moyen âge et la rassurante fécondité de la charité contemporaine, depuis les nobles filles de sainte Scolastique et de sainte Claire, jusqu'à ces petites sœurs des pauvres, inventées par une servante bretonne, à l'effet de recueillir les délaissés de la charité régulière, et de se nourrir des restes,
non de la table des riches, mais de la desserte des pauvres. H y a cinquante ans, pas une seule religieuse ne se montrait sur le sol de la France; aujourd'hui, on voit apparaître leur cornette blanche, leur visage riant, leur regard pur et calme, dans chaque ville, dans chaque bourgade, à l'ombre de tous les clochers, sur le seuil de toutes les écoles, de tous les hospices, partout où il y a une larme à essuyer, une misère à alléger, un mort à ensevelir, un vivant à consoler.
Vous avez vu une forêt abandonnée à la cognée du bûcheron : tout paraît mort, dévasté, stérile; les vieux chênes sont tombés, et leur feuillage desséché jonche le sol d alentour; leurs grands bras dépouillés et dépecés, leurs troncs mutilés gisent à terre : rien n'est épargné, et jusqu'aux jeunes rejetons qui croissaient à l'ombre de leurs ancêtres semblent entraînés dans la ruine commune. Et cependant , rien n'a péri ! De ces cépées, que la hache a découronnées, la séve et la vie vont jaillir de nouveau. Tout renaît, tout repousse, tout s élève et reverdit de nouveau. Au bout de quelques années, vous repassez, vous retrouvez d'épais ombrages, une végétation féconde, partout la fraîcheur, la jeunesse, la beauté et l'impérissable témoignage de la vitalité dont Dieu a doté la nature !
Ainsi, et plus vivace encore, renaît du sein déchiré mais inépuisable de l'Église la race invincible des serviteurs et dts servantes de Dieu.
il. — Otutret polém. et dit. 4