‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 5 sur 71 · MODERNE · texte numérisé non relu

MODERNE

Encore une fois, on voudra bien croire que je ne cède pas aux suggestions d'un optimisme qui n'a jamais été mon défaut. A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne de vouloir endormir les catholiques dans une satisfaction béate, dans une sécurité aveugle ! Je le répète, tout ce que nous avons gagné en si peu de temps peut nous être enlevé bien plus rapidement encore; et j'ajoute que tout nous sera certainement enlevé, si nous ne redoublons tous de courage, de vigilance et de dévouement! C'est précisément pour essayer de parer aux dangers de l'avenir que j'écris; mais, avant de parler de cet avenir, j'ai dû constater et définir le bien actuel. Je suis à mille lieues de prétendre que la victoire de 1 Eglise soit définitive, ou sans mélange de beaucoup de mal. D'abord l'Église ici-bas est militante; elle n'est pas triomphante. Pour elle la lutte dure toujours, le danger est toujours présent, la victoire n'est jamais que provisoire. Certes, si je le voulais, il me serait facile de signaler bien des points vulnérables, bien des plaies cachées ou patentes ; de déplorer ici la mollesse et l'indolence des catholiques, là leur avarice ou leur indiscipline, ailleurs la complicité d'un trop grand nombre avec les pires ennemis du bien. Ces misères se voient aujourd'hui, comme elles se sont toujours vues, comme elles se verront toujours. Mais ce qu'on n'a pas vu, du moins depuis deux siècles, c'est un mouvement de régénération et de rajeunissement comme celui que nous venons de résumer.

11 faut d'ailleurs le remarquer : dans les luttes entre diverses

puissances, on ne peut mesurer l'étendue de la victoire que par le degré de la chute des adversaires ou des rivaux de la puissance qui triomphe. Si votre ennemi n'a succombé qu'après une lutte glorieuse et longtemps disputée, si dans sa défense il conserve l'honneur et la conscience de sa force, vous pouvez contracter avec lui une paix honorable ; vous seriez insensé de fonder une confiance illimitée sur sa faiblesse. Mais je prie qu'on veuille bien me dire où en sont les puissances ennemies , ou simplement rivales de l'Église. Après les luttes qui ont rempli l'histoire du monde pendant soixante ans, de toutes les forces qui étaient debout en 1789, quelles sont celles qui se trouvent, à l'heure où nous sommes, avoir gagné quelque chose? Il y en a deux : la Révolution et l'Église. Mais en dehors d'elles, point. Serait-ce par hasard le protestantisme? Non. La philosophie? Non. Le pouvoir temporel? Non. Le libéralisme? Non, mille fois non.

Le protestantisme, tombé au rang de simple négation, n'est plus guère pris au sérieux par personne. Comme institution, il a laissé réduire au rang d'une section de l'administration civile ses églises officielles, docilement enchaînées dans l'antichambre de l'État, soumises à la surveillance, à la direction et à l'interprétation dogmatique des laïques. Comme théologie, il a vu son orthodoxie pâlir graduellement devant les doctrines vagues ou perverses qui ont envahi toutes ses universités et toute sa polémique. En Allemagne, nous savons déjà son irréparable décadence , et nous ajoutons que la Bible que Luther se vantait d'avoir découverte est aujourd'hui rejetée comme un tissu d'impostures ou de mythes par beaucoup de ceux qui se portent pour les héritiers directs de Luther et qui remplissent les chaires des églises réformées. En Amérique, comme en Angleterre, la vie s'est retirée de cette fraction du protestantisme qui se qualifie d'orthodoxe, et

qui a conservé une ombre d'organisation hiérarchique , pour se réfugier dans les sectes dissidentes, chez les adversaires déclarés de toute discipline et même de toute révélation. Comme en Allemagne , la doctrine de la réforme ne sert plus que de point de départ au rationalisme et à la démocratie. À Dieu ne plaise que je blesse aucune conscience honnête ! Je connais des protestants dont les illusions ne me font pas méconnaître les généreuses vertus ; je sais qu'il y a parmi eux des hommes honnêtes et pieux à qui ne manque pas la bonne volonté de combattre les conséquences de leur principe : leurs efforts contre l'ennemi commun ne sauraient être dédaignés par les catholiques; mais que peut-on attendre quanta présent, que peut-on craindre surtout d'une soi-disant Église divisée en mille sectes diverses, et qui n'a produit ni un prédicateur ni un théologien depuis la mort de Vinet et la conversion de Newman? Non, personne ne peut sérieusement compter sur le protestantisme pour lutter, soit contre l'Église, soit contre la Révolution.

La philosophie! N'insultons pas à sa détresse; elle se tient sur la défensive; elle cherche à se faire oublier. En Allemagne, sous les disciples de Hegel, elle est tombée dans l'athéisme. En France elle se tait, non sans dignité1. Taisonsnous donc sur elle. Mais vous souvient-il de ces temps fabuleux où, il y a vingt-cinq ans, on proclamait en Sorbonne que la mission de la philosophie était de tendre doucement la main au genre humain pour V aider à s'élever plus haut que le christianisme,

Tempora mutaiitur...

Ce sera, si je ne me trompe, la religion qui tendra un

• Nous ne choisirions pas d'ailleurs, pour attaquer la philosophie française, le moment où plusieurs de ses jeunes adeptes, naguère et encore nos adversaires, viennent de donner l'exemple d une indépendance aussi fiére que rare, en sacrifiant leur carrière a leur conscience.

jour la main à la philosophie pour la tirer de son discrédit actuel. Cela dit, passons à autre chose.

Le pouvoir temporel ! quoi de plus ébranlé et de plus incertain? Au milieu de ces révoltes, de ces luttes, tantôt honteuses, tantôt sanglantes, où les peuples et les rois se sont infligé les uns aux autres des châtiments si mérités, croit-on que toute foi sincère et solide en l'autorité humaine n'ait pas été déracinée? Nous laissons à l'avenir le soin de désabuser ceux à qui des retours trop prompts pour n'être pas superficiels pourraient inspirer une confiance prématurée.

Et que dirons-nous du libéralisme? du libéralisme voltairien, de ce vieux et faux libéralisme qui règne depuis soixante ans sur les intelligences, qui n'a si souvent invoqué et caressé les penchants les plus nobles et les plus légitimes du cœur humain que pour les exploiter au profit de l'envie, de la jalousie, du mensonge, et pour les condamner aux mécomptes les plus humiliants, aux expiations les plus douloureuses? D nourrissait l'insolente prétention de remplacer le catholicisme après l'avoir renversé; et le voilà lui-même renversé, remplacé et enterré. 11 enseignait partout le mépris des croyances et des traditions , et c'est à l'aide d'une superstition populaire, soigneusement fomentée par lui -môme contre l'Église et la monarchie, qu'on vient de l'assommer. Il a toujours méconnu et insulté la puissance des noms , et c'est un nom qui , deux fois invoqué et sacré par tout un peuple , a d'abord confondu, puis anéanti, les créations de son orgueil. Il voulait faire dater le monde de 1789, et c'est au nom des idées et des principes de 1789 qu'on le bâillonne, et qu après l'avoir bâillonné, des écrivains, formés à son école, viennent insulter à sa défaite , tout en se pavanant dans sa défroque. Les chansons de Déranger ont été l'aliment délicat et spirituel dont il a nourri notre peuple ; et ce sont les chansons de

5i DES INTÉRÊTS CATHOLIQUES

Béranger qui ont creusé la fosse où il vient de tomber. Qui foveam fodit, incidet in eam; et qui sla tait lapidemproximo, offendet in eo; et qui laqueum alii ponit, peribit in Mo1.

L'un des plus grands coupables de notre temps a défini un jour le libéralisme ainsi qu'il suit : C'est la philosophie aux affaires. En vérité! Alors la philosophie mérite bien l'arrêt que prononçait contre elle Frédéric II, en disant que, s'il avait une province à punir, il la donnerait à gouverner aux philosophes. Ces philosophes et ces libéraux ont si bien conduit les affaires, que deux fois en un demi- siècle leur système a abouti à l'abdication et à la suppression de tout droit et de toute liberté, et cela aux applaudissements des honnêtes gens effrayés! Oui, deux fois en cinquante ans, les peuples, désabusés pour un temps par l'excès du mal , et épouvantés par les secousses de la machine sociale, ont jeté la liberté garrottée aux pieds d'un maître absolu. Telles sont, à l'heure qu'il est, les conquêtes de 1789 : tels sont les triomphes de ce qu'on appelle la raison et la sagesse modernes, et de ce qui n'a été trop souvent qu'une odieuse révolte de l'orgueil et de l'envie contre Dieu et contre la nature des choses. En présence d'une catastrophe si imprévue, mais si méritée , le chrétien , sûr d'en connaître le sens et la cause , ouvre les livres saints, et y trouve l'histoire d'hier, racontée il y a quatre mille ans par Job et par Salomon.

Qui dixenmt Deo : Recède a nobis, et scientiam tuarum viarlm nolumus... erunt sicut paleœ ante faciem venti, et sicut favilla quant turbo dispergit2.

Iniquitates suœ capiunt impium.... Ipse morietur, quia

NON HABET DISCIPLINAI», ET IN MULTITUDINE STULTITI* SU* DECIFIETUR3.

• Beeli., XXVII, 29, 30.

a Job., XXI.

2 Pvovttb.t V.

Or, je prétends que l'avortement complet du faux libéralisme , qui a été depuis si longtemps le rival ou l'adversaire du catholicisme, crée pour l'Église la plus grande situation qu'on puisse rêver pour elle, et que, debout et invulnérable entre le protestantisme impuissant et la monarchie vacillante , sur les ruines de la raison insurgée et de la fausse liberté, elle devient, aux yeux de tout juge impartial et sensé, la plus grande, pour ne pas" dire la force unique des temps actuels.

Mais de ce que la raison, égarée par de faux sages, est confondue et humiliée; de ce que la liberté, trahie et souillée par de faux libéraux, semble temporairement supprimée, en faut- il conclure que les catholiques doivent renier la raison et sacrifier la liberté? Tout au contraire ! J'ose dire que c'est le moment de les recueillir avec respect, de leur rouvrir l'asile inviolable où l'une et l'autre peuvent se réfugier, se purifier, se refaire, panser et guérir leurs plaies sous l'aile de la foi catholique.

Le problème de l'alliance du catholicisme avec la raison, avec la raison libre, malgré la conscience de son infirmité, et humble, malgré le souvenir de sa divine origine; ce problème, que les plus grands génies de l'Église, tels que saint Anselme et Bossuet, ont si énergiquement abordé, si admirablement résolu, et qui semble toujours renaître, ne doit pas me préoccuper ici : assez d'autres s'en chargeraient, s'il y avait lieu.

Mais la situation relative des intérêts catholiques et des intérêts de la liberté me semble mériter une étude urgente et sérieuse. J'y veux consacrer tout ce qu'il me reste à dire.

Page 1