‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 41 sur 71 · II. — (Butrts pol. et div · texte numérisé non relu

II. — (Butrts pol. et div

aller présider aux destinées du plus vaste empire qui existe sous le soleil. Une collection de bustes et de portraits y représente sans cesse aux jeunes habitants de ces lieux les traits des citoyens dont le nom remplit les annales de l'Angleterre, ou occupe encore la première place dans l'attention des contemporains. La plupart y sont représentés encore jeunes, tels qu'ils étaient au moment où les premiers feux de la gloire vinrent dorer leur front, et où leur renommée naissante a fait désirer un souvenir de leur présence : cet air juvénile semble un rapprochement de plus entre eux et leurs Successeurs.

Mais c'est surtout en éloignant de la capitale et des grandes villes ces grands centres de l'éducation secondaire, et en les maintenant dans cette situation, que les Anglais se sont assuré un avantage incalculable. On connaît leur amour pour la vie rurale, et l'influence salutaire qu'elle exerce sur eux. Rien donc de plus naturel que d'avoir placé les foyers de l'éducation nationale à la campagne; rien aussi de plus utile au développement moral et matériel de cette jeunesse. Il est difficile de concevoir un séjour mieux fait pour exercer une action heureuse et durable sur l'élite des fils d'une grande nation que celui d'Eton, par exemple. Les logements des maîtres et des élèves y forment un vaste et bel édifice , dans ce style semi-gothique qui répond si bien aux mœurs et aux idées du pays. La chapelle, qui serait digne d'être une cathédrale, compte parmi les plus beaux morceaux de l'architecture anglaise du quinzième siècle. Vis-à-vis, et de l'autre côté de la Tamise, s'élève le château de Windsor, demeure de la royauté, avec sa grosse tour ronde bâtie par Guillaume le Conquérant et sa chapelle de Saint-Georges, toute couverte de blasons des chevaliers de la Jarretière depuis Édouard III. Tout à l'entour du collège, de vastes prairies limitées par les

ondulations de la Tamise forment un parc orné de pelouses et de futaies à perte de vue. Ce n'est pas là seulement que ces enfants prennent leurs récréations : ils se répandent à toute heure dans la campagne ou dans le bourg voisin; sauf le temps des classes, ils font à peu près ce qu'ils veulent, et n'abusent que rarement de cette liberté si étrange à nos yeux. Sans surveillants, sans autres restrictions que celles imposées par certains usages traditionnels et par ce respect de soimême dont tout Anglais est pénétré, ils commencent ainsi avec une impétueuse et précoce vigueur l'apprentissage de la vie publique, du self-government , comme le faisaient d'ailleurs leurs pères et les nôtres dans les écoles du moyen âge 1 . Le nombre des élèves laborieux n'est sans doute pas plus grand que dans nos lycées, peut-être Test-il moins; mais l'étude des langues anciennes y est à la fois très-avancée chez quelques uns et populaire chez tous. En outre, chez la masse des enfants, la vie, la santé, l'intelligence, coulent à pleins bords, avec une sorte de sérénité expansive et respec-

' M. Charles Lenormant, dans son ouvrage sur X Enseignement det langues classiques, a parfaitement expliqué le changement qui s'opéra au seizième siècle dans la discipline des écoles publiques, et qui a reçu de Napoléon T* son caractère définitif. Il en fut d'elles comme des institutions politique». La crainte trop légitime inspirée par la réforme fit régner partout la compression et la restriction, et substituer l'action d'une autorité effrayée et souvent impuissante à la confiance, à l'indépendance et à la spontanéité. On ne pouvait payer trop cher le bienfait du maintien de la foi et de l'unité catholique ; mais il faut regretter que l'Angleterre, en perdant ces trésors, ait été la seule à conserver des institutions catholiques que le moyen âge y avait fondées. « Il est difficile, » dit M. Lorain, ancien recteur, dans un ouvrage dont nous parlerons plus loin, « il est difficile d'avoir vécu longtemps dans nos collèges sans songer que des esprits ainsi comprimés pendant dix ans, surtout à l'âge où la nature, plus expansive, a plus besoin de spontanéité, s'aigrissent; que tout leur effort intérieur se concentre en une haine de la régie et de l'autorité qui éclate plus tard, on sait avec quelle violence, quand ils passent de cette servitude à la liberté illimitée... Si l'on avait à fonder un collège, il serait bon de commencer par essayer d'y transformer cette vie de caserne quo l'empereur avait faite aux enfants pour les préparer à la vie de régiment. »

tueuse que Ton ne rencontre guère chez les élèves de nos casernes universitaires. Quelle différence entre un pareil séjour et les maisons où nous avons fait nos classes, vraies prisons murées entre deux rues de Paris, dominées partout par des toits et des tuyaux de cheminée, avec deux rangées d'arhres étiolés au milieu d'une cour pavée ou sablée, et une malheureuse promenade tous les huit ou quinze jours à travers les guinguettes des faubourgs !

Cependant on ne remarque pas de rudesse ni de grossièreté chez cette jeunesse émancipée de si bonne heure. A certains jours solennels, ses aînés figurent en costume de cour devant la famille royale et l'aristocratie, et y déclament des discours grecs, latins, anglais, avec une aisance et une simplicité de bon goût que tout le monde envierait. Mais c'est pendant leurs récréations ordinaires qu'il faut les voir, à l'ombre de leurs grands arbres, pour juger de la virilité anticipée de ces enfants de la liberté, en même temps que de l'énergique vitalité des classes supérieures de l'Angleterre-, et l'on comprend le mot du duc de Wellington, lorsque, revenu vers le déclin de ses jours dans ces beaux lieux où il avait été élevé, se rappelant les jeux de son enfance, et retrouvant la même précoce vigueur chez les descendants de ses camarades, il dit tout haut : C est ici gua été gagnée la bataille de Waterloo.

Si l'on passe des écoles aux universités, on aperçoit plus elairement encore le lien qui unit l'éducation à la vie publique, et les racines par où les vieilles institutions britanniques puisent leur robuste vie dans la vie sans cesse renouvelée des jeunes générations. Les universités d'Oxford et de Cambridge sont, à mon sens, la vraie merveille de l'Angleterre. C'est par là que passent d'abord tous les membres du clergé anglican, tous les héritiers de la pairie, de la grande propriété,

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les légistes et les gens de lettres, les hommes politiques ; c'est là que les pères de famille enrichis par le commerce , l'industrie ou la littérature se hâtent d'envoyer leurs fils; c'est donc là que se forme presque exclusivement la classe dirigeante du pays. Dans la liste des honors, c'est-à-dire des hauts grades académiques obtenus depuis 1802, et que l'on reproduit dans l'annuaire de chaque université, on retrouve plusieurs des grands noms de l'Angleterre contemporaine. Aussi cette liste, quand elle est publiée chaque année dans les journaux, est accueillie par la nation tout entière avec un vif intérêt : et un honneur ainsi obtenu reste pendant la vie entière une distinction bore ligne pour les titulaires

C'esticique l'avenir de l'Angleterre se retrempe incessamment dans les eaux du passé. Nulle part au moude le moyen âge n'est encore debout et vivant comme à Oxford et à Cambridge. 11 n'y est point à l'état de résurrection factice, ou de mosaïque déterrée sous la lave mal éteinte des révolutions. Il n'y a jamais péri.

La plupart des fondations remontent aux temps où l'Angleterre était encore catholique, et ont gardé l'ineffaçable empreinte de leur origine. L'esprit de conservation, qui est le plus précieux apanage de la race anglaise, y règne plus que partout ailleurs. Dans ces foyers de l'anglicanisme, on a maintenu avec respect et dans la situation la plus apparente les effigies des deux souverains que leur catholicisme a rendus les plus impopulaires de tous ceux qui ont régné sur la Grande- Bretagne. A Cambridge, et là seulement dans toute l'étendue des trois royaumes, on voit la statue de la reine Marie, si odieuse au peuple anglais parce qu'elle essaya, par les tristes

1 Dans le Parliamenlary Companion de Dod, espèce d'annuaire des deux Chambres, qui a en Angleterre toulc l'autorité d'un code officiel, on voit notés avec soin les honneurs universitaires des membres assez heureux pour avoir ainsi débuté dans la vie publique.

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moyens que sollicitait l'intolérance de son siècle, entre le brutal Henri VIII et l'impitoyable Élisabeth, de ramener son royaume à l'unité catholique. A Oxford reste également debout la statue de Jacques II, qui paya de sa couronne le périlleux honneur d'avoir voulu imiter Louis XIV en imposant à la fois le catholicisme et le pouvoir absolu à son royaume. Le peuple anglais ne connaît pas, du reste, cette odieuse manie de dégrader et de mutiler les monuments historiques, dans le vain espoir d'effacer jusqu'au souvenir des victimes de la passion ou de l'injustice des révolutions. Bien plus, au plus fort du siège de Sébastopol, pendant la Commémoration d'Oxford, à la cérémonie où deux généraux de l'armée de Crimée venaient recevoir, avec les insignes du grade honorifique de docteur es lois, l'ovation la plus chaleureuse qu'une ardente et patriotique jeunesse pouvait décerner à d'illustres vétérans, on voyait à la place d'honneur, dans l'enceinte où se célébrait cette fête, le portrait en pied de l'empereur de Russie, qui avait participé en 1815 à une solennité semblable : son image y était comme témoignage du passé, et nul ne pensait à lui faire payer la rançxm du présent. Comme de raison, les gloires plus spécialement universitaires y sont l'objet des plus respectueux hommages. Où pourrait-on comprendre mieux le culte des ancêtres intellectuels que dans une corporation qui, comme le collège de la Trinité à Cambridge, a l'insigne honneur de compter à lui seul dans son arbre généalogique les noms de Bacon, de M il ton, de Newton et de Byron, c'est-à-dire les plus grands génies de l'Angleterre sauf Shakspeare, qui ne fut d'aucune université, et Burkc, qui fut élevé à celle de Dublin?

On conçoit que l'esprit de conservation si bien justifié ne se borne pas seulement aux monuments matériels, et se déploie plus énergiquement encore dans la garde des habitudes

et des traditions qui ont présidé à la naissance de ces grandes institutions. Tout subit l'influence de ce souffle tutélaire. Je priais un jour le mas ter (président ou supérieur) d'un collège de me donner quelques détails sur le règlement intérieur de la maison : « Rien de plus facile, » me répondit-il; « nous n'avons rien changé aux statuts que nous a donnés notre fondatrice, lady Marguerite, comtesse de Richemond , mère du roi Henri VII, en 1505. » L'innovation, quand il faut la subir, vient du dehors et est l'œuvre de la puissance publique, du parlement. C'est seulement ainsi que le protestantisme, sous sa forme d'ailleurs la plus mitigée, a pu pénétrer dans ces créations de la vieille foi et les envahir. Aujourd'hui, du reste, les chefs les plus accrédités des deux universités se résignent aux réformes prudentes et modérées, décrétées ou préparées par le parlement, à la charge de les tempérer en les appliquant eux-mêmes. Ils travaillent avec énergie et succès à faire disparaître les abus inséparables des avantages de la durée, l'esprit de routine, la rouille du temps; ils entrouvrent même d'une main la porte à la liberté religieuse, et de l'autre ils développent la .part déjà faite aux sciences physiques et mathématiques. Dans la même année 1855, pendant que le comte de Derby posait à Oxford la première pierre d'un nouveau musée exclusivement destiné aux collections d'histoire naturelle, dans cet ancien sanctuaire naguère si exclusif de la théologie et des langues anciennes, le parlement abrogeait les serments qui interdisaient l'accès de cette université aux catholiques.

Je n'ai pas la prétention de peindre ici la vie intérieure ou extérieure des universités anglaises. Quand même j'en aurais le loisir, cette tâche serait inutile. Elle a été trop bien remplie par M. Lorain, qui, dans son mémoire présenté à l'Académie des sciences morales et politiques, a expliqué

avec autant d'autorité que de talent et d'exactitude le gouvernement, l'organisation de ces grands corps, les droits et les fonctions des professeurs et des étudiants, le système des études et des examens Je veux seulement signaler deux ou trois traits qui démontrent l'analogie fondamentale de ces grands corps avec les autres institutions politiques et sociales de l'Angleterre, et par conséquent Faction naturelle qu'elles doivent exercer sur le maintien de l'ancien esprit britannique.

Et d'abord leur indépendance complète à l'égard du pouvoir. Il leur faut bien reconnaître, comme tout le monde, l'empire de la loi, du parlement, lequel de son côté n'exerce cet empire qu'avec des ménagements infinis. Mais quant au pouvoir exécutif, au gouvernement proprement dit, il n'y a absolument rien à voir. C'est à peine s'il nomme trois ou quatre professeurs par université 2. Tous les chefs de l'Université, tous les membres des différents collèges dont l'agrégation forme l'Université, sont élus par leurs pairs, comme les membres de l'Institut de France, mais sans aucune intervention, présentation ou approbation du pouvoir. Ils ne reçoivent du gouvernement ni mandat ni salaire. Ils ne lui rendent aucun compte de leur enseignement. Le programme des études, les conditions d'admission, d'examen, les règlements de discipline intérieure ou extérieure, tout est en dehors et au-dessus de l'action du pouvoir royal ou ministériel. L'esprit conservateur qui a toujours distingué les universités anglaises est donc uniquement le fruit spontané de l'indépendance et de la conviction. Elles sont en cela, comme en tout,

• Mémoire sur tl'nivertiU d'Oxford, par M. Lorain , ancien recteur, lu à l'Académie des sciences morales et politiques, les 22 et 27 juin 1850 : extrait du Compte rendu de l'Académie, rédigé par M. Charles Vergé.

» Ce sont ceux qui portent le titre de Regiu$profeuor. Il y en a huit à Oxford et six seulement à Cambridge.

l'image de la société anglaise et de son aristocratie, libre et fière, mais ordonnée, d'autant plus respectueuse envers l'autorité qu'elle en est plus indépendante, toujours ouverte au mérite, toujours prête aux progrès utiles, aux réformes nécessaires, mais solidement assise sur la tradition et sur le droit individuel.

C'est pourquoi la charge de chancelier de l'université d'Oxford ou de Cambridge, conférée à vie par l'élection de tous les docteurs et licenciés, est regardée comme le suprême honneur dont puisse être revêtu un prince ou un pair d'Angleterre, et qu'elle a été imposée à ce titre au duc de Wellington avant de l'être au comte de Derby ; comme aussi le mandat de représentant d'une des universités à la Chambre des communes est le plus recherché de tous par les ministres et les orateurs, tels que Pitt, Peel et M. Gladstone.

Après l'indépendance politique , ce qui distingue surtout les universités anglaises des établissements qui portent le même nom sur le continent, c'est que chacune d'elles se compose d'une agrégation de vingt collèges distincts, lesquels sont autant de petites républiques dont les fondateurs ont été les législateurs. Chaque collège renferme un nombre de fellows ou de prébendaires dont le nombre varie de dix à cent, qui se recrutent eux-mêmes à certaines conditions voulues par le fondateur, et ne peuvent perdre leur dignité qu'en se mariant ou en obtenant un bénéfice au dehors. Ils élisent entre eux un chef inamovible, et président sous sa direction à l'instruction et aux examens des étudiants. Cette existence collégiale est la base de l'existence de l'Université : chaque collège a des lois et des règlements particuliers, des honnetirs et des examens spéciaux, en dehors des grades conférés ou reconnus par l'Université tout entière. C'est une vraie fédération morale et intellectuelle, dont chaque branche a, comme

les divers États de l'Amérique du Nord, ou les cantons de l'ancienne Suisse , une histoire , une législation , une influence, une renommée à part, mais qui toutes viennent aboutir, comme les affluents d'un grand fleuve, dans un réservoir commun de gloire, de force et de vie.

En outre, chaque collège est propriétaire. Ils ont tous été richement dotés par leurs fondateurs en domaines fonciers qui, bien qu'éloignés et souvent éparpillés dans plusieurs comtés divers, passent pour être mieux administrés que toute autre propriété dans un pays où toutes le sont très-bien. C'est un argument assez contrariant pour les adversaires de la main morte. Les revenus, joints aux droits que payent les étudiants , servent à entretenir le personnel et le matériel de ces collèges, où sont logés et nourris maîtres et élèves, et dont la magnificence rivalise avec celle des plus beaux palais de l'aristocratie.

Ainsi donc l'indépendance la plus absolue à l'encontre du pouvoir, la variété dans l'unité , la diversité des règlements, la liberté des enseignements , l'antiquité et le caractère religieux de l'origine , l'opulence et la stabilité du patrimoine, telles sont les bases sur lesquelles repose le haut enseignement en Angleterre. Tout y diffère de ce qu'il est devenu sur le continent (à la seule exception de la Belgique) , et tout, encore une fois, s'y rapproche des autres branches de la société anglaise.

On le voit par ce qui précède : les universités anglaises , comme la constitution et la société anglaise tout entière, ne sont autre chose qu'un magnifique échantillon de l'ancienne société du moyen âge, telle qu elle existait dans toute l'Europe occidentale. La France, l'Italie, l'Allemagne, la Bohême, les Pays-Bas, l'Espagne, le Portugal, les royaumes Scandinaves, possédaient autrefois des institutions absolu-

ment semblables, L'université de Paris était organisée précisément sur le môme pied, avec ses nombreux et célèbres collèges de Navarre, de Beauvais, de Lisieux, d'Harcourt, etc., fondés la plupart par la munificence des évèques et des seigneurs. Cela est si vrai que, lors des discussions intérieures de l'université d'Oxford sur l'application des reformes récemment introduites, on cherchait sans cesse la solution des difficultés en recourant à Y Histoire de F Université de Paris, par Du Boula y, tant est évidente et naturelle l'analogie entre ce que nous avons perdu et ce que les Anglais ont eu soin de conserver. On sait d'ailleurs que les mots d'université et d'universitaire ne s'appliquaient autrefois qu'à des corporations indépendantes, et jamais à un système national et uniforme d'éducation publique , lequel n'exista nulle part avant que Napoléon, venant à la suite de la faux révolutionnaire, eût imaginé d'élever, sur les ruines de nos dix-huit universités et de nos innombrables écoles libres, le casernement intellectuel qui dure encore, quoique modilié dans ses applications les plus oppressives par la loi de 1830.

Je ne dirai qu'un mot des étudiants ; ce sera pour relever un contraste nouveau et significatif entre eux et les nôtres. Les nôtres sortent brusquement de la servitude des lycées, où chaque minute de leur journée est réglementée sur un échantillon commun à la France entière, pour entrer dans la liberté absolue de la vie de jeune homme à Paris. Dès que notre lycéen est transformé en étudiant, nul ne surveille ni sa conduite ni ses études ; il loge où il veut et fait tout ce qu'il veut du matin au soir et du soir au malin. L'étudiant anglais sort d'une école comme Eton, où il a déjà goûté l'attrait et la responsabilité de la liberté, pour retrouver à Oxford ou à Cambridge une discipline presque a: ssi sévère que celle qu'il a suivie pendant son enfance. Il peut disposer

de sa journée , mais à la condition d'assister deux fois par jour à l'office divin , et de ne jamais sortir dans la rue sans le costume officiel, une robe noire avec un bonnet carré. En outre, tout étudiant doit loger dans un des collèges de l'Université; il y occupe un appartement particulier, mais il faut qu'il dîne au réfectoire commun avec ses camarades et ses maîtres, et que le soir il soit rentré à heure fixe. Toute contravention grave à ces lois, tout outrage constaté à la régularité des mœurs ou simplement aux usages du monde poli , entraîne soit l'expulsion de l'Université, soit la rustication, c'est-à-dire un exil de trois mois , qui équivaut , par la perte des frais d'inscription, etc. , à une amende de mille à douze cents francs, infligée à la famille du délinquant. Tel est le régime que subit, sans l'ombre d'un murmure, l'élite de la jeunesse anglaise de dix-huit à vingt-deux ans, et qui leur apprend le respect de soi en même temps que le respect de la loi et de la tradition .

Qu'il y ait, au sein de cette confédération, des luttes, des jalousies , des rivalités mesquines, c'est ce que nul homme qui sait ce qui se pratique partout où les hommes sont réunis ne sera tenté de nier. Mais en faisant aussi large qu'on le voudra la jwrt de l'infirmité humaine1, il faudra bien convenir que jamais et nulle part on n'a su maintenir une organisation plus propice à la moralité \ à la liberté, à la dignité de l'enseignement.

On a élevé de nombreuses objections contre le système

1 La critique et même la satire de ces grandes institutions, au point de vue religieux a été faite avec esprit et mesure par le célèbre Newman, dans un roman intitulé Lou and Gain.

2 Je ne parle ici que relativement et non absolument. Je ne prétends pas que les mœurs des étudiants anglais soient beaucoup plus régulières que celles des étudiants de France, d'Allemagne ou d'Italie. Mais ils sont certainement astreints à une discipline plus sévère.

d'éducation que suivent ces puissantes et antiques corporations. On leur reproche d'être trop riches, trop arriérées, trop stériles, de rester trop étrangères au mouvement des idées modernes, de ne pas publier des écrits assez nombreux ou assez volumineux. A tous leurs détracteurs les universités anglaises peuvent répondre triomphalement en montrant leurs produits, c'est-à-dire la nation anglaise représentée par ses chefs et ses classes dirigeantes. Elles ont été instituées, selon une belle parole du docteur Pusey, pour faire des hommes et non des livres. Tout observateur impartial conviendra qu'elles ont merveilleusement rempli leur mission.

J'allais oublier l'aspect extérieur de ces universités, et cependant il est au moins aussi frappant et aussi original que leur organisation. Mais comment peindre un spectacle si curieux? Que l'on se figure, réunies dans le pourtour d'une même ville, et se touchant par leurs enceintes particulières, quinze ou vingt de nos anciennes abbayes, dans toute la grandeur et toute la magnificence de leur époque la plus florissante, telles qu'on peut se les représenter d'après les planches si rares du Monaslicon gallicanum, ou les vues plus rares encore de Cluny, de Cîteaux et de Clairvaux ; chacune d'elles avec deux, trois et quatre cloîtres à arcades ogivales ou cintrées, avec un réfectoire grand, haut et voûté comme une église, avec une bibliothèque toujours, avec un musée et une galerie de tableaux quelquefois, surtout avec une chapelle où se célèbre deux ou trois fois par jour l'office canonial accompagné de chants d'une beauté antique. Sans doute chacun de ces édifices, pris isolément, n'est pas irréprochable. 11 en est cependant bien peu qui n'étonnent par leur grandeur, leur distribution pittoresque et si excellemment adaptée à leur destination ; bien peu aussi qui n'offrent un certin mérite de style ou d'antiquité. Plusieurs sont des

monuments du plus haut prix, tels què la chapelle de King's Collège et la façade de S. John à Cambridge , les cloîtres de Magdalen et de Mer ton, et l'église de Christ-Church à Oxford. Mais c'est surtout l'ensemble et l'agglomération si rapprochée de ces vastes et curieux édifices qui a quelque chose de prodigieux et d'unique, et qui, comme l'Alhambra à Grenade ou la Piazzetta de Venise, laisse une impression qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.

Sous ce rapport, Cambridge est peut-être préférable à Oxford même, parce que ses dix-sept collèges, moins vastes pour la plupart que les vingt-quatre de sa rivale , y sont mieux groupés et plus rapprochés. Presque tous sont disposés les uns à la suite des autres le long d'une limpide et profonde rivière, qui arrose et embellit une série de parcs remplis d'arbres comme on n'en voit nulle part ailleurs. Chaque collège a son parc, et ces parcs ne sont séparés entre eux que par des grilles à jour ou des fossés sans murs , de sorte que leur réunion forme une vaste foret de haute futaie, au milieu de laquelle on voit surgir les tourelles, les clochers et les toits crénelés des collèges A Oxford, plus isolés, les préaux, les jardins, les parcs consacrés aux récréations des maîtres et des étudiants, sont encore plus vastes ; les uns vont se confondre avec la campagne environnante : dans les autres, on voit errer sur des pelouses incomparables , à l'ombre de ces arbres séculaires qui sont là comme partout la plus belle parure de l'Angleterre, des troupes de cerfs ou de paons que l'on entretient respectueusement, parce que le fondateur l'a ainsi voulu il y a trois ou quatre siècles. Ce sont les jardins d'Armide, transportés des régions de la féerie dans celle de l'histoire et de l'éducation réelle.

' C'esl la promenade qu'on appelle The Bock* of ths Cotleget.

Il faut plaindre l'Anglais dont la jeunesse se passe loin d'un tel séjour. Il faudrait plaindre surtout celui qui, après y avoir vécu, se souviendrait sans émotion de ces voûtes, de ces cloîtres, de ces ombrages, de ces chants religieux ; celui qui, appelé dans la suite de la vie et au sein des luttes politiques à discuter et à juger les idées et les institutions dont Oxford et Cambridge sont les types et les sanctuaires, en se reportant aux plus rayonnantes années de sa vie, ne se représenterait pas à lui-même tel que l'enfant dont parle le poète :

Si quid

Turpe paras, ne tu pueri contcnipseris annos, Scd peccaturo obsistat tibi filius infans.

Mais un tel oubli est aussi rare que réprouvé : et tant que la très-grande majorité des Gis de la classe supérieure sera élevée aux universités , tant que celles-ci conserveront leur indépendance et leur organisation actuelle, on peut être convaincu que la vieille société anglaise conservera aussi une armée de champions énergiques , intelligents et dévoués 1 .

1 M. E. H. Whitty, dans la satire spirituelle intitulée PolUical portrait$ ;London 1854), où il immole avec tant d'esprit le passe et le présent de l'Angleterre à l'unité absolutiste qu'il réve pour l'avenir, pose en principe que l'éducation universitaire est le boulevard de la vieille Angleterre, et que tout homme ainsi élevé est par cela môme l'ennemi de ce qu'il appelle le progrès, c'est-à-dire du radicalisme unitaire.

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