LE CATHOLICISME EN ANGLETERRE
Sachons toutefois reconnaître une merveille plus noble et plus éblouissante que toutes les merveilles d'Oxford ou de Cambridge : c'est le courage moral de ceux qui ont su abandonner les jouissances d'un tel séjour, sortir de ces collèges où ils occupaient le premier rang, quitter ces lieux enchanteurs, briser les liens les plus tenaces du cœur de l'homme, pour rentrer dans l'unité catholique. On sait que c'est à Oxford que s'est formé le noyau de ces hommes éminents qui , désignés par le nom très-impropre de Ptiscytes , ont en vain tenté de régénérer l'anglicanisme, et ont fini par confesser la vérité catholique, en lui immolant leurs bénéfices, leurs positions laborieusement acquises, leur légitime ambi tion, leur popularité, leurs joies de famille ou de confraternité, leur bien-être, et trop souvent leurs plus chères amitiés. Les Manning, les Newman, les Faber, les Wilberforce étaient, de l'aveu même de ceux qui ne les ont pas suivis dans leur glorieux exode, les premiers d'entre tous, les premiers par la vertu, comme par le talent, la science et l'éloquence. Ce sera l'éternel honneur de l'Église catholique, au dix-neuvième siècle, que d'avoir su conquérir de si belles ànies par le seul fruit de la conviction et de l'étude, sans aucune contrainte, sans aucun secours du pouvoir ou de l'opinion publique. Ce sera aussi l'éternel honneur de la race anglaise que d'avoir enfanté de telles recrues à la vérité, et d'avoir donné, dans un temps si fécond en palinodies
lucratives, le spectacle généreux du sacrifice de toutes les jouissances de la vie matérielle et intellectuelle aux joies de la conscience vaincue et illuminée par la foi.
On comprend à la fois tout le mérite et toute la consolation d'un tel sacrifice lorsqu'en sortant de ces cloîtres et de ces palais académiques conservés par l'esprit national d'un grand peuple, mais dérobés par le schisme à la vérité catholique, on va s'agenouiller au pied de l'autel où repose cette vérité même, dans la pauvre petite chapelle qui s'élève, sous la garde de la liberté religieuse, au fond d'un faubourg oublié. Quand arrive le dimanche, ou une de ces fêtes supprimées par la réforme, et naguère célébrées avec tant de pompe dans ces basiliques qui n'ont conservé d'autre trace du catholicisme que leur beauté architecturale ou un nom qui semble un reproche vivant1, il faut que le voyageur sache s'arracher à la séduction de ces splendeurs dont l'orgueil révolté a fait sa proie, pour fêter ailleurs le Dieu des humbles et des pauvres. Il faut qu'il entre dans ce sanctuaire modeste, sombre et bas, mais qui, à Cambridge du moins, dans sa pauvreté, a reçu de la main de Pugin l'empreinte de la renaissance ogivale. Il y rencontrera peut-être le descendant d'une de ces anciennes races de gentilshommes normands dont la foi a bravé victorieusement, pendant dix générations, la proscription et le dédain. Il se trouvera à côté de quelque pauvre servante sans place, qui a, elle aussi, tout sacrifié et tout enduré pour la vérité. Il y verra un ou deux étudiants craintifs et curieux, venus pour voir et non pour prier; puis des ouvriers, des
• Il y a un collège de Corpus Christi à Oxford et un autre du même nom à Cambridge, quoique l'Église anglicane n'admette pas la transsubstantiation. 41 y a aussi le collège d'Ail Soult ou des Ame» du Purgatoire, quoique la priete pour les morts soit interdite ; plus les collèges de Sainte- Madeleine, de Saini- Jtan, do Saint- Allan, de Saint- Edouard, etc., quoique l'intercession des sainis soit prohibée.
U. — Œuvres polém. et dir. 23
laboureurs irlandais, missionnaires en guenilles de la vieille religion. Mais il y subira la contagion d'une ferveur inaccoutumée; la plus douce et la plus noble des émotions inondera son âme. Il y goûtera dans toute sa pureté la joie d'appartenir à cette Église qui, à travers tant de pertes et tant de malheurs, survit à tout et se rajeunit toujours. Et alors la conscience d'une grandeur et d'une force surnaturelle s'emparera de son cœur. Il se dira avec orgueil que la majesté du peuple anglais est moins imposante, sa constitution séculaire moins antique, sa robuste société moins solide, et cet immense empire britannique sur lequel le soleil ne se couche plus, moins immense que le grand corps de l'Église, dont il est, lui étranger, avec ces pauvres déshérités, l'enfant et le représentant sur cette terre usurpée.
Mais c'est aussi dans de tels moments que tout catholique gémit profondément sur l'impénétrable arrêt de Dieu , qui a permis qu'un tel* pays ait été dérobé à l'unité catholique. Quoique l'Angleterre ait conservé plus qu'aucune autre nation l'esprit du moyen âge catholique, sa vertu et sa grandeur tiennent trop encore de la Rome antique. Chrétienne au fond du cœur et par l'intention , elle aurait sans cesse besoin de se retremper dans l'esprit chrétien dont la nouvelle Rome a seule le dépôt intégral. Mais aussi combien l'Église, depuis trois siècles et au temps où nous sommes, n'a-t-ellc pointa déplorer l'hostilité ou seulement l'indiflérence de cette grande nation! Hélas! l'Église manque à l'Angleterre et l'Angleterre manque à l'Église. Que n'eût point fait le peuple anglais pour la foi , s'il lui était resté ûdèle, avec son infatigable activité, son indomptable énergie, la propagande illimitée de son commerce, de ses flottes, la muniiieence des contributions qu'il prodigue aujourd'hui à l'erreur! Quelle force, quel appui, quelle abondante moisson l'Église romaine n'eût-
elle pas trouvés dans cette race qui donna autrefois à la liberté ecclésiastique saint Anselme, saint Thomas , saint Edmond , les plus vaillants champions qu'elle ait jamais connus, et qui aujourd'hui consacre à la propagation d'un christianisme erroné et impuissant tant de trésors et tant de persévérance ! Quel dédommagement pour l'Eglise et quel contraste avec ces pays méridionaux qui, après deux siècles de stérilité, d'atonie et de décadence, s'égarent aujourd'hui sur le chemin de la défection ! Mais aussi quelle influence salutaire et bénie le catholicisme n'eût -il pas exercée sur le cœur du peuple anglais, pour en fléchir la roideur, en purifier l'àpreté, en réduire surtout l'implacable égoïsme? Nous eussions vu se réaliser l'idéal d'une nation catholique au sein de la civilisation moderne.
Dieu ne l'a pas voulu. L'esprit du mal a prévalu. Le lien qui avait uni pendant mille ans Rome et l'Angleterre a été violemment rompu. Rome et l'Angleterre sont encore et toujours en lutte, lutte d'autant plus alarmante que, depuis la Révolution, les événements les ont plus rapprochées et remises d'une certaine façon l'une en face de l'autre.
C'est ainsi que deux âmes faites pour s'entendre et s'aimer, mais divisées par quelque fatale erreur, par la faute d'un jour, d'un moment, deviennent étrangères l'une à l'autre, se côtoient pendant toute la vie pour se combattre et se déchirer sur le chemin même où leur union les eut menées au comble de la joie et de la félicité. Et cependant un instant de lumière, un malheur, un de ces hasards où se révèlent les mystères de la Toute-Puissance , suffirait pour le bien comme il a suffi pour le mal ; et de toutes les réconciliations que le monde a vues, ce serait la plus heureuse et la plus féconde.
Je n'ai pas , du reste, l'intention d'examiner ici avec détail la situation religieuse de l'Angleterre, ni l'avenir qu'on peut
y entrevoir pour le catholicisme et l'anglicanisme. Il faudrait pour cela seul un volume. Je prie même instamment mes lecteurs de vouloir bien ne pas oublier que j ai entrepris de parler de ï Angleterre au point de vue politique, et non au point de vue religieux. Cela explique assez pourquoi je m'étends sur certaines questions , et pourquoi il en est d'autres , plus importantes encore, dont je ne dis rien.
11 y a toutefois un fait trop manifeste et trop important , même dans l'ordre politique, pour n'être pas signalé. Le catholicisme a suivi une marche ascendante dans tout l'empire britannique, depuis l'émancipation si glorieusement conquise par OConnell il y a un quart de siècle. Ce n'est plus seulement en Irlande, c'est en Angleterre, c'est même dans la puritaine Écosse, c'est surtout dans l'immense étendue des colonies anglaises, que le nombre des diocèses, des paroisses, des églises, des monastères, des congrégations catholiques augmente sans cesse et dans une proportion régulière. A Londres, dans la situation la plus en vue du faubourg le plus peuplé, le passant étonné contemple un vaste ensemble d'édifices gothiques, église admirable, demeure épiscopale, presbytère, école, hospice de sœurs : c'est Saint- Georges de Southwark , c'est le sanctuaire qui , sous le nom du patron de la vieille Angleterre, élève au sein de la foule bruyante, hostile ou insouciante, et des flots de ce mouvement d'affaires qui ne cesse ni jour ni nuit, le drapeau triomphant de la foi et de la liberté religieuse.
Cependant l'animosité protestante longtemps endormie s'est réveillée. L'espèce d'indifférence ou d'indulgence qui avait amené les esprits au point de rendre possible la présence d'un nonce du saint-siége à la cour d'Anglerre !, a dis-
1 La loi qui rétablissait les relations diplomatiques entre les deux cours avait été votée par la chambre des communes; mais un amendement adopté
paru pour faire place à des invectives à la fois officielles et populaires contre la papauté. Faut-il attribuer ce regrettable changement à la façon dont a été promulguée et appliquée la bulle de 1850, qui rétablissait en Angleterre la hiérarchie épiscopale, et qui fera resplendir dans les annales de l'Église le pontificat de Pie IX d'une gloire si rare et si enviable? Plusieurs le pensent. J'incline à croire qu'ils se trompent, et qu'il n'y a là qu'une conséquence naturelle des progrès imprévus de la foi qu'on croyait éteinte, et surtout des conversions nombreuses qui ont en quelque sorte décapité le clergé anglican , en lui enlevant ses théologiens les plus éminents et ses prêtres les plus exemplaires.
Mais il est une appréhension que je me permettrai d'exprimer, non toutefois sans une respectueuse défiance. Je m'incline devant tout catholique anglais avec le plus tendre respect. Personne dans l'univers chrétien n'a aussi bien mérité qu'eux de la foi orthodoxe : les uns l'ont maintenue à travers trois siècles d'affronts et de persécutions; les autres l'ont reconquise au prix de sacrifices dont notre siècle avait presque perdu le sentiment. Et toutefois, je crains que, parmi cette foule de généreux néophytes qui ont honoré et consolé toute l'Église par leur retour à l'unité, et qui aujourd'hui dans le sacerdoce ou dans la presse catholique se dévouent à la défense de leur foi nouvelle, il n'y en ait quelques-uns qui ne redoutent pas assez le danger de froisser ou de braver le sentiment national , ce sentiment qu'il est partout si dangereux d'avoir pour ennemi, et qui n'est nulle part plus puissant ni plus susceptible qu'en Angleterre. Je
par la chambre des pairs sur la proposition de lord Eglinton, qui prétendait imposer au pape de ne prendre pour ses envoyés que des laïques, la rendit naturellement inutile. Il est bien possible que, sans le vouloir, lord Eglinton ait rendu un très grand service à l'Eglise catholique et au saint siège.
ne croirai jamais, comme on l'entend dire sans cesse aux ennemis de la vraie foi , qu'en devenant catholique, comme ses pères Tétaient il y a trois cents ans, un Anglais doive devenir étranger ou hostile à son pays, et se transformer en Italien ou en Français. La gloire de l'Église catholique, l'une des conditions et des conséquences de son immortalité, c'est de se faire toujours toute à tous; c'est de se prêter avec une flexibilité infatigable aux institutions, aux mœurs, aux idées de tous les pays et de tous les siècles , en tout ce qui n'est pas * incompatible avec la foi et la vertu chrétienne ; c'est de permellre à tous ses enfants d'élire en quelque sorte un domicile particulier, de posséder un patrimoine propre au sein de cette incomparable unité , qui ne triomphe de tout et ne survit à tout que par son élasticité et son universalité. In domo Patris mei mansiones multœ sunt.
L'Angleterre surtout exige et mérite à cet égard des précautions spéciales; car enfin ce n'est pas un pays païen, et il n'est pas permis de l'aborder et de la traiter comme les îles de l'Océanie ou les plateaux du Thibet. C'est un pays chrétien, et où le christianisme, tout mutilé, déchiré et insurgé qu'il soit contre l'autorité légitime, possède encore une rare énergie et une fécondité qui n'est pas à dédaigner. En outre, c'est un pays qui a été catholique pendant mille ans, c'est-àdire pendant trois fois plus de temps qu'il n'a été protestant, et où le catholicisme a gravé, en traits ineffaçables, mille vestiges de son empire. Cela étant, la tactique à la fois la plus loyale, la plus habile et la plus facile pour les nouveaux catholiques semble devoir être d'invoquer sans relâche ce passé dont aucun Anglais n'a appris à rougir, et de renouer la chaîne des temps, en revendiquant pour l'antique génie du pays et en y ramenant comme à sa source tout ce qu'il a de précieux et de fécond dans ses nouveaux développements. Ses
institutions les plus vénérées, ses gloires les plus populaires et les plus pures se rattachent au catholicisme. Le jury, le parlement, les universités datent du temps où l'Angleterre était la fille soumise du saint-siége. Ce sont des barons catholiques qui ont arraché la grande charte au roi Jean ; ce sont des Irlandais catholiques qui ont constitué la principale force des armées anglaises dans la Péninsule et en Crimée. Sauf la reine Elisabeth, les seuls souverains dont le peuple ait gardé la mémoire sont des rois catholiques : Alfred , Édouard le Confesseur, Richard Cœur de Lion, Edouard III, Henri V. Les cathédrales, les églises, les châteaux, toutes ces constructions ecclésiastiques et féodales dont l'Angleterre s'est éprise avant nous et qu'elle restaure et conserve avec un soin si pieux, sont exclusivement l'œuvre des générations catholiques. La fervente dévotion des nouveaux catholiques trouve le ciel peuplé de saints anglais, depuis saint Wilfrid et saint Boniface jusqu'à saint Thomas de Cantorbéry. Tout cela est le patrimoine, le trésor des catholiques anglais. Pourquoi donc ne pas rester Anglais, aussi Anglais que pas un? Pourquoi emprunter à d'autres pays des idées, des habitudes, des formules qui, innocentes ou même louables en soi, peuvent paraître antipathiques au génie de la nation anglaise, et viennent entretenir ce préjugé tout-puissant et enraciné qui a fait repousser le papisme comme une religion surtout anti-nationale1? Pourquoi dédaigner les souvenirs et les garanties de la vieille Angleterre ? Pourquoi surtout affecter de l'indifférence ou de Téloignemcnt pour les grands principes de liberté qui sont la vie même de l'Angleterre , qui
1 Plus d'un historien accrédité a reconnu que, si la reine Marie n'avait pas, en épousant Philippe II , semblé identifier la cause catholique avec l'esprit espagnol et continental , l'antique religion eût pu être solidement rétablie.
sont nés de la constitution faite par les catholiques du moyen âge, et qui donnent aux catholiques modernes la seule force dont ils puissent disposer contre le protestantisme vainqueur1.
Je tremble que les idées qui sont en vogue depuis quatre ans parmi certains catholiques du continent n'aillent infecter la génération contemporaine de nos frères au delà du détroit. En adoptant les leçons et les exemples de l'école arrogante et fanatique qui a rangé le duc d'Albe parmi ses héros, et s'est donné pour mission de réhabiliter la révocation de l'édit de Nantes, les catholiques anglais renonceraient à Tanne la plus précieuse, et la seule invincible de nos jours.
La liberté de la conscience devant la loi humaine , ce principe tutélaire et invincible qu'ils ont eu la gloire daller les premiers planter dès le xvne siècle dans le nouveau monde % fait leur force et leur gloire dans la mère patrie. Ils ont le droit d'en faire leur apanage légitime en même temps que leur arme de circonstance ; car ce principe si souvent invoqué par le protestantisme a toujours été répudié par lui dans la pratique. Partout où les protestants ont été les maîtres ils se sont crus condamnés à le méconnaître ou à l'abroger.
Un des plus ardents admirateurs de la réforme l'a proclamé récemment : Partout ou le protestantisme a laissé la
LIBERTÉ A L'ÉGLISE ENNEMIE, IL n'a PAS TARDÉ A DISPARAITRE
1 II y a tel journal catholique, paraissant à Dublin, qui publie chaque semaine deux ou trois invectives contre cette constitution même en vertu de laquelle il a droit de proclamer ses convictions et de déblatérer contre tout ce qui est anglais, sans courir l'ombre d'un danger, ou sans rencontrer l'ombre d'une restriction.
* Au Maryland, Etat fondé en 1632 par lord Baltimore, à la léte d une colonie catholique, qui prit pour base de sa constitution la liberté religieuse et le régime représentatif, principes qu'aucune autre colonie n'avait encore admis. Elle est restée le principal foyer de la religion catholique aux États- Unis.
déshonoré 1 . Quel aveu et quelle leçon! Grâce au ciel, le catholicisme n'a rien de pareil à craindre : il n'est nulle part plus florissant, plus vigoureux, plus triomphant que là où les Églises ennemies jouissent en fait et en droit de la liberté la plus complète, comme en France et en Belgique. Il l'est mille foi3 plus que là où il a longtemps sommeillé et où il s'abrite encore sous la théorie chimérique de sa domination exclusive, en Espagne, en Portugal, en Italie. En Amérique, le fanatisme des Know-Nothings n'est qu'une humiliante conséquence de la rage impuissante du protestantisme contre les progrès prodigieux dus par le catholicisme à la seule force de la liberté religieuse 2.
Mais c'est en Angleterre surtout que l'expérience est concluante pour les catholiques. Sans la liberté politique, ils sont demeurés impuissants : avec elle, tout est devenu impuissant contre eux. Les catholiques doivent tout à la liberté, rien à l'autorité temporelle. Ni Philippe II, ni Jacques II, n'ont pu conjurer leur défaite. Mais à partir du moment où ils n'ont réclamé que le droit commun, où ils ont retourné contre leurs adversaires le principe de la liberté de conscience, toute la puissance et tous les préjugés de I1 Angleterre ont essayé en
1 Edgar Quinet. Marnix de Sainte- A Idegonde, 1854. — Ajoutons cette citalion d'un adversaire moins violent et plus compétent : « Nous constatons comme une vérité historique que ce que nous appelons aujourd'hui liberté religieuse, liberté d'examen, liberté de conscience, n'était de rien au réformateur français (Calvin), et qu'il n'a jamais revendiqué des droits qu'il no reconnaissait à personne, contraires d'ailleurs bien plus oue favorables ▲0 bot qu'il se proposait. » Bibliothèque universelle de Genève. Octobre 1855, p. 171.
3 Les deux organes les plus importants de la presse catholique des Etats- Unis, la Revue trimestrielle de l'éloquent et savant M. Brownson, qui parait à Boston, et le Freeman's journal qui parait à New-York, tous deux rarement d'accord, sont cependant unanimes à reconnaître que les attentats des Kncv- Sothingt ne menacent d'aucun danger sérieux l'existence du catholicisme en Amérique ; ils protestent tous deux contre les alarmes qu'on a semées à ce sujet en Europe.
vain de comprimer leur essor. Il y a un siècle, lorsque le dernier des Stuarts essaya de reconquérir le trône de ses pères, ils n'étaient encore qu'une poignée de malheureux, oubliés même du monde catholique. Aujourd'hui, partout où flotte le pavillon anglais, dans les cinq parties du monde, il abrite une église , une école , une colonie catholique et libre
Telle est la vertu des institutions libérales sincèrement pratiquées, que leur esprit finit par dominer et les mœurs nationales, et les préjugés les plus invétérés, et le texte même des lois le plus régulièrement votées. Se figure-t-on l'application d'une mesure comme celle du rétablissement de la hiérarchie catholique par Pie IX , dans un pays protestant gouverné comme lest le royaume de Naples? Elle serait tout simplement impossible. Or en Angleterre, malgré le soulèvement des passions populaires, elle n'a rencontré, grâce à la liberté politique et religieuse, aucun obstacle sérieux et n'a servi qu'à accélérer le mouvement catholique a. Toutes les restrictions apportées par l'acte même de l'émancipation en 1829 au développement des jésuites et des autres ordres religieux, toutes les pénalités récemment décrétées contre la prise de possession publique des nouveaux titres épiscopaux, ont été absolument et ridiculement impuissantes, grâce à la
1 On lisait dernièrement dans le Waitrford Chroniclc la lettre touchante d'un soldat irlandais du 84' régiment d'infanterie, stationné à Rangoon, dans le pays des Birmans. Il y parle de l'église que lui et ses camarades construisent, au moyen de vingt-cinq mille francs de souscriptions volontaires, récoltées parmi les catholiques du régiment, et d'un subside de cinq mille francs donné par le gouvernement. C'était, disait-il, la troisième église catholique qu'il avait vu construire par le régiment depuis son séjour aux Indes.
3 Depuis 1851 le nombre des églises catholiques dans les douze diocèses nouvellement établis s'est élevé de cinq cent quatre-vingt-six à six cent cinquante-trois, c'est-à-dire d'un huitième, et celui des communautés de femmes de cinquante-trois à quatre-vingt-deux, c'est-à-dire de moitié.
liberté d'association, à la liberté d'enseignement et à la liberté de la presse, dont il n'est plus possible de priver un citoyen anglais. Il faudrait faire des lois pour dépouiller nominativement et directement de l'usage de ces libertés telle classe de citoyens, à cause de la religion qu'ils professent. Il faudrait ensuite trouver des juges, des agents, des dénonciateurs pour appliquer ces lois. Cela s'est fait autrefois, mais aujourd'hui la force des habitudes libérales oblige la passion publique de reculer devant cette extrémité. L'orgueil anglican, le fanatisme des dissidents verrait avec une vive satisfaction les catholiques anglais et irlandais replongés dans leur ancien ilotisme. Mais placés sous la sauvegarde des principes et des pratiques d'un gouvernement sincèrement et sérieusement constitutionnel, les catholiques ont jusqu'ici triomphalement bravé la haine et la malice de leurs ennemis. Leurs églises, leurs maisons d'éducation et leurs monastères des deux sexes se fondent, se peuplent et s'administrent avec une facilité et une liberté qui non-seulement n'est pas surjiassée, mais qui n'est pas môme égalée dans aucune autre contrée du monde, catholique ou protestante. Leur liberté peut être regardée aujourd'hui comme hors d'atteinte. Il leur reste à obtenir dans la pratique une observation plus sincère et plus équitable des principes de l'égalité en tout ce qui touche à la nomination des emplois, à la répartition des fonds du budget, à l'intervention des ecclésiastiques rétribués par l'Etat, dans l'armée1, les prisons, les hospices. Ils y
' En Angleterre tout progrès de la vérité, de la justice, et par conséquent du catholicisme, est le fruit de la lutte, de l'effort; c'est pourquoi tout progrès y est durable et profond. Au commencement de la guerre d'Orient, on s'était plaint do l'insuffisance du nombre des aumôniers catholiques attachés a l'armée anglaise en Crimée. Les journaux et les membres catholiques du parlement ont réclamé auprès du gouvernement et de l'opinion publique. Ils ont été si bien écoutés qu'une lettre du P. de Damas, aumônier au 2« corps
parviendront, lentement peut-être, mais sans faute : leur droit, leur nombre toujours croissant, les nécessités du temps où nous vivons, tout est pour eux.
En restant sur le terrain où le génie d'O'Connell a planté leur drapeau, ils demeurent inattaquables, et peuvent être sûrs de marcher en avant. En le quittant pour arborer les théories intolérantes et absolutistes de certains écrivains catholiques du continent , ils prêteront le flanc à des attaques aussi dangereuses que faciles. Ils redeviendront et ils resteront les étrangers de 1 intérieur; ils rendront infranchissable l'abîme qui les sépare de leurs concitoyens protestants. Car il ne faut pas se faire illusion, quelque singulier que soit le récent enthousiasme des Anglais pour certaines formes nouvelles de l'autorité dans le monde, ils ne s'y sont livrés avec tant d'effusion que parce qu'ils se sentent, avec une confiance peut-être mal fondée, à jamais rassurés sur la possibilité d'un tel régime chez eux. Cela n'est pas plus sérieux que l'espèce d'anachronisme romantique qui enflammait, il y a quelques années, d'un amour rétrospectif pour la maison des Stuarts, certains Anglais trop exclusivement admirateurs du passé, mais qui auraient figuré au premier rang des adversaires de Jacques II , s'ils avaient vécu de son temps.
Il est impossible de parler du catholicisme en Angleterre sans songer à l'Irlande, qui en a été jusqu'à présent le foyer et le boulevard, et il faut bien lui consacrer quelques lignes en passant.
Je m'honore d'avoir été le premier à signaler aux cathode l'armée française, insérée dans YUnivert du 14 mars 1856, constate que, à la fin de février, c'étaient les aumôniers catholiques de l'armée anglaise qui suppléaient, par leurs visites dans les ambulances françaises, aux vides créés par la mort ou la maladie dans les rangs de nos admirables prêtres et religieux détachés en Crimée.
liques français les souffrances et les gloires de leurs frères d'Irlande On était alors au lendemain de l'acte d'émancipation, et l'Irlande recommençait à peine à compter parmi les peuples dont l'Europe se préoccupe.
On sait le rôle important qu'ont joué depuis lors dans le parlement anglais les représentants de l'Irlande, et comment sous la conduite d'O'Connell ils ont assuré la prépondérance définitive de la politique des whigs. A peine ce grand homme eut-il disparu qu'une effroyable famine, produite par la maladie des pommes de terre, est venue décimer une population qui devait à la trop facile culture de cette plante une propagation hors de toute proportion avec ses ressources. Mais par un mystère de la bonté divine, cette épreuve suprême est devenue le point de départ d'une, situation considérablement meilleure. Une immense émigration, qui porte partout avec elle la foi catholique et des mœurs chrétiennes, a été organisée. La race irlandaise s'est répandue à flots sur l'Australie, sur le Canada et sur les États-Unis. On a calculé qu'en deux années plus de cinq cent mille Irlandais avaient débarqué sur le sol de l'Amérique. De là un double bienfait.
D'abord l'Eglise a reçu aux Etats-Unis ces immenses renforts qui lui ont permis de prendre les développements prodigieux contre lesquels se débat en vain le fanatisme des Knoio-Nothings ; de porter, par exemple, le nombre des catholiques, qui était de vingt-cinq mille en 1789 2, à plus d'un million en 1855, pour la seule province ecclésiastique de New- York 3.
Et pendant que l'Irlande peuplait ainsi le nouveau monde
1 Lettres sur te Catholicisme en Irlande, adressées au journal l'Avenir c;i norembro 1830. Yoir au volume précèdent, p. 127.
3 Lors de la fondation du premier évéché catholique à Baltimore.
* Il y a aux États-Unis trois autres métropoles , ou provinces ecclésiastiques, Baltimore. Cincinnati, Orégon.
de ses enfants affamés mais toujours fidèles, l'équilibre se rétablissait dans son propre sein. Le nombre des individus recevant des secours de la charité publique, qui s'était élevé en janvier 1849 au chiffre de 620,147, est descendu en janvier 1855 à celui de 106,802, malgré la mauvaise récolte de Tannée précédente. Tout annonce que la misère devient de jour en jour moins écrasante, et plusieurs évêques ont cru devoir user de leur autorité morale pour détourner leurs ouailles de suivre désormais le courant de l'émigration.
Mais il s'est opéré un autre changement plus important et plus bienfaisant mille fois, et qui est cependant resté presque inaperçu parmi nous. Depuis longtemps la propriété territoriale en Irlande, passée presque exclusivement entre les mains de protestants d'origine anglaise et écossaise, à la suite des confiscations en masse opérées sous Elisabeth et par Cromwell, était grevée de dettes et de charges hypothécaires exorbitantes. L'exploitation en était devenue plus onéreuse que profitable. Mais l'expropriation en était à peu près impossible, par suite des obstacles nombreux que la législation anglaise oppose à la disposition des biens fonciers. Créanciers et débiteurs étaient également victimes, et les pauvres tenanciers en souffraient plus encore.
Cette aristocratie , étrangère par l'origine et par la foi au pays dont elle suçait la substance, n'y résidait même pas, et, sauf quelques nobles exceptions, ne lui rendait aucun des services que la grande propriété rend à l'Angleterre : elle était pour la malheureuse Irlande un poids plus écrasant encore que celui de l'Église anglicane.
Or, un récent acte du parlement, connu sous le nom de : Encumbered Estâtes Bill, en délivrera graduellement le pays, et changera la face de l'Irlande. Il a armé une commission de jurisconsultes du droit de mettre en vente, sans
les formalités ordinaires et par lots , les terres des propriétaires obérés dans toute l'étendue de l'île. Cette commission a fonctionné depuis 1849 et fonctionne encore avec un succès complet. La propriété se déplace ainsi, et, qui plus est, elle passe entre des mains catholiques. En effet, les anciennes familles de catholiques irlandais avaient été dépossédées, au seizième et au dix-septième siècle, de leurs biens territoriaux; les nouvelles familles, enrichies par le commerce et l'industrie, ne pouvaient que très-exceptionnellement acquérir des biens-fonds. Aujourd'hui, grâce à l'action de la nouvelle loi, ils ont pu employer leurs économies, leurs capitaux à acquérir des lots provenant du morcellement et de la vente par expropriation des grands domaines de l'aristocratie protestante. Quelques capitalistes anglais sont aussi venus s'abattre sur cette proie; mais l'immense majorité des acquéreurs nouveaux appartient à la bourgeoisie catholique des villes irlandaises1. Cela étant, l'Irlande sera dotée de ce qui lui manquait le plus, d'une classe de propriétaires rapprochés du peuple par la religion et pas assez riches pour aller dépenser ailleurs les revenus de leurs biens. C'est là toute une
1 Pour doDQer une idée de cette transformation salutaire, je citerai les résultats des opérations de la commission dans les comtes de Galway et de Mayo, d'après le rapport officiel du 1** janvier 1850. Depuis 1850, six cent trente-six mille arpents de terre (c'est-à-dire plus du quart de la superficie totale de ces deux grandes provinces, qui comprennent la septième partie de l'Ile entière), y ont été vendus pour la somme de plus de cinquante millions de francs. Le nombre des propriétaires a été quadruplé : un tiers des acquéreurs ont acheté des lots au-dessous de 50,000 francs ; les quatre cinquièmes des nouveaux propriétaires sont Irlandais : enfin le taux des salaires de la classe ouvrière a doublé. — Le rapport général publié le 1" septembre 1856 sur l'ensemble des opérations de la commission pendant les sept années de son existence depuis le 25 octobre 1849 constate la mise en vente de 3,090 domaines, lesquels ont été divisés en 9,329 lots, et acquis par 6,486 nouveaux propriétaires, dont 6,203 Irlandais, et seulement 283 Anglais et Ecossais. Le total du prix payé se monte, en chiffres ronds, à 18,300,000 livres sterling (457 millions de francs), ce qui donne une moyenne d'environ 50,000 fr. par lot.
révolution, révolution. féconde, légitime, bienfaisante, et qui sera le contre-pied de celles qui ont jusqu'à présent désolé l'Irlande. Le morcellement n'y aura aucun des inconvénients qu'il entraîne chez nous : ce n'est qu'une mesure transitoire, dont les effets funestes disparaîtront promptement par la seule action de la loi des successions ; car nul n'osera désormais imiter les anciens conquérants protestants dont nous parlions plus haut, et qui, avec une habileté prévoyante, avaient condamné les catholiques irlandais à partager également leurs biens entre tous leurs enfants, dans l'intention trop bien justifiée de détruire ainsi leur fortune et leur influence sociale.
Enfin, n'oublions jamais que si les Anglais ont longtemps et cruellement opprimé l'Irlande , qu'ils regardaient comme un pays conquis et ennemi, ils sont restés, dans cette odieuse carrière, bien en deçà de ce qu'ont fait les Espagnols en Amérique et les Russes en Pologne. N'oublions pas surtout qu'en apprenant à ce peuple vaincu l'usage des droits politiques et des lois de l'Angleterre, ils l'ont mis à même, d'abord de reconquérir la pleine liberté de sa religion , puis de s'assimiler, par toutes les voies légales, àla grandeur et à la prospérité de ses vainqueurs.