‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 44 sur 71 · II. — Œuvres po ém. et dit · texte numérisé non relu

II. — Œuvres po ém. et dit

Certes Ton ne retrouvera pas au sein du clergé anglican cette ardeur passionnée du bien, cette tendre et généreuse sollicitude pour le salut des âmes, cette pratique quotidienne de l'esprit de sacrifice dans ce qu'il y a de plus hum* ble et de plus héroïque, qui n'ont jamais plus honoré le sacerdoce catholique qu'au siècle où nous sommes, en France comme en Allemagne, en Belgique comme en Irlande, et partout. Aussi la consolante certitude de l'immense supériorité du clergé catholique suffit et au delà pour nous délivrer de la crainte de rendre trop de justice à ses adversaires.

Pour apprécier là valeur persistante de l'anglicanisme, pour le combattre a\ec avantage et à bon droit, pour découvrir ses côtés vraiment faibles, il faut donc commencer par reconnaître la force qui se cache sous sa torpeur apparente. U ne faut pas surtout la juger d'après certains échantillons du protestantisme que nous voyons en France ou à Genève. Ne voir dans le protestantisme, tel qu'il s'est formulé en Angleterre au sein de l'Église nationale, comme de plusieurs autres sectes, qu'une religion purement négative, c'est commettre une erreur grossière. La religion des Anglais, au contraire, a tous les caractères d'une religion positive, quoique incomplète et souverainement illogique. Une foi sincère, fervente même, à la divinité et aux mérites de Notre- Seigneur Jésus-Christ remplit l'âme d'une foule de laïques et de ministres de l'Église anglicane. Certes ce n'est point assez : que sert à croire au Fils de Dieu, si Ton ne croit ni à l'autorité ni aux sacrements qu'il a institués? U faut donc plaindre les anglicans de se contenter d'une solution si insuffisante et si peu logique des problèmes que posent la conscience et la nature. Mais on ne peut nier ni la bonne foi de plusieurs, ni l'influence profonde et sérieuse qu'exercent

encore le culte et la doctrine de l'anglicanisme sur un grand nombre d ames.

Il est incontestable qu'une renaissance religieuse a eu lieu en Angleterre, chez les anglicans comme chez les catholiques, depuis les premières années de ce siècle. Ç'a été en même temps une renaissance de la foi et une renaissance des mœurs chrétiennes. La moralité générale de la société anglaise s'est incontestablement améliorée pendant cette période. Quiconque a connu les mœurs et les habitudes des classes supérieures vers la ûn du règne de Georges III, ne peut pas manquer d'être frappé de ce changement. Les observateurs les plus frivoles comme les plus compétents sont d accord pour le reconnaître. Les scandales si nombreux alors dans les rangs les plus élevés tendent à disparaître entièrement. Quand ils éclatent, ils excitent, dans ce pays où tout se dit, où tout s'imprime, une réprobation qui retentit d'un bout à l'autre de la Grande-Bretagne. La profession patente et pratique de la foi aux mystères de la révélation, l'assiduité aux offices, une préoccupation ardente des questions religieuses, jointe à une sollicitude active et constante pour les classes pauvres et ignorantes, voilà ce que l'on trouve aujourd'hui chez une portion très-considérable, peut-être dans la majorité, de l'aristocratie anglaise. Il n'en est malheureusement pas ainsi chez les classes ouvrières, surtout dans les villes : là, l'indifférence et l'ignorance, à peu près absolue en matière de religion, se sont développées dans une proportion douloureusement analogue aux progrès de la population. Mais ce n'en est pas moins un symptôme salutaire et encourageant que cette régénération du sens chrétien dans la tète de la société, au sein d'un pays où l'influence des classes supérieures est encore si puissante et leur rôle politique et social si considérable. Il faut féliciter et honorer l'aristocratie anglaise de

n'avoir pas attendu le déluge révolutionnaire pour mettre un frein à la corruption qui menaçait de l'envahir, et qui a partout ailleurs envahi et énervé les victimes avant le naufrage.

Je ne pense pas qu'on puisse attribuer au clergé anglican une part importante dans cette amélioration, trop peu étudiée jusqu'à présent. Elle semble plutôt avoir pris naissance dans l'initiative de quelques laïques, et avant tout dans celle de William Wilberforce \ l'illustre auteur de l'Abolition de la traite des noirs, le promoteur de l'émancipation des nègres. La vie publique et privée de ce grand homme de bien offre un modèle tellement accompli de ferveur, de charité et d'humilité chrétienne qu'on a peine à s'expliquer comment tan» de vertus ont pu exister hors de la vérité suprême 2.

Toutefois, et sans avoir eu l'honneur d'enfanter cette renaissance, le clergé anglican y a pris sa part, et en a recueilli le bienfait. Il ne pouvait guère en être autrement. Ce clergé est une branche de l'aristocratie, dont il partage à la fois la force et la faiblesse. Comme autrefois en France, la carrière ecclésiastique est une des plus courues par les fils puînés des familles anciennes ou opulentes. En outre, tous ou presque tous les membres du clergé sont élevés à Oxford ou à Cambridge avec les enfants de l'aristocratie. Il était donc plus que naturel de voir le clergé suivre ou accompagner la classe di-

• On voit dans le journal de sa vie, qu'il se plaignait sans cesse de la tiédeur et de l'indifférence des évêques et du haut clergé de 1790 à 1797, époque où il publia son livre intitulé Praclical chrùtioniiy, qui a ouvert une ère nouvelle dans l'histoire de l'anglicanisme.

* La vie de Wilberforce, né en 1757, mort en 1833, a été écrite en cinq volumes par ses deux fils, dont l'un est aujourd'hui évéque anglican d'Oxford, et dont l'autre a récemment renoncé à une des plus hautes dignités de l'Église établie pour rentrer dans le giron de la vérité. Je ne connais pas de livre qui donne une plus grande idée des devoirs et des mérites de l'homme public qui veut servir Dieu et son prochain dans la vie publique, comme l'a fait Wilberforce pendant les quarante-cinq ans qu'il passa à la Chambre des communes.

rigeante dans son retour au bien. Puis est venu ce qu'on a appelé le mouvement d'Oxford, inauguré non par le docteur Pusey, comme on Ta trop dit, mais par le père Newman; et quoiqu'il ait abouti à ramener les plus éminents d'entre ses fauteurs au sein de l'Église catholique, il n'en a pas moins exercé une action durable et féconde sur l'anglicanisme luimême '. .

Cette race de recteurs et de chanoines buveurs et chasseurs, de curés bons vivants, dont on nous a tracé tant de portraits, et dont se souviennent tous ceux qui ont habité l'Angleterre il y a trente ans, s'est, à ce qu'il paraît, complètement éteinte. Elle a été remplacée par un clergé où il y a toujours beaucoup d'éléments inférieurs et imparfaits, mais qui renferme aussi une foule d'hommes studieux, austères, pieux et charitables. Cette charité, antique héritage de l'Église que ce clergé remplace, a survécu à tous ses désordres, et a pris aujourd'hui de nouveaux développements. L'instruction populaire dans les campagnes est presque entièrement à la charge du clergé. Il y pourvoit par des prélèvements opérés sur s<*s revenus, et dès i 847 il montrait avec orgueil les 2 1 ,000 écoles, les 1,500,000 enfants, les 81,000 instituteurs qu'il entretient au moyen d'une dépense annuelle de 22 millions de francs a. Que l'on consulte à cet égard le suffrage des juges les plus compétents et les plus intéressés à signaler les vices du clergé anglican; que l'on interroge les membres de ce clergé, qui l'ont quitté pour se faire catholiques. Ils diront

' Il y a vingt-cinq ans, un undergradvate ou étudiant d'Oxford qu'on eût vu communier (selon le rit anglican) eût excité à peu près aulant de surprise qu'un élève de l'Ecole polytechnique à la même époque chez nous. En 1855, sur cent étudiants du collège de Merton (celui qui a donné le docteur Manning à l'Église), quarante cinq communiaient tous les huit jours.

1 Je donne en chiffres ronds les sommes portées aux l'arliamentary Relurn», que cito M. Lorain : De lin*:ruction populaire en Angleterre, 1«Ô5.

combien ils ont laissé dans l'anglicanisme de régularité, de dispositions précieuses et surtout d'empire sur les classes rurales. Cet empire a été consolidé par la panique récente que les nombreuses conversions au catholicisme ont inspirée. Le peuple anglais est bien plus protestant que le clergé ; et on peut dire que c'est lui surtout qui retient son clergé dans les liens de la révolte contre l'unité romaine. Ici l'axiome vulgaire, que les extrêmes se touchent, a reçu un énergique démenti. L'anglicanisme est de toutes les sectes protestantes celle qui se rapproche le plus du catholicisme, et c'est aussi celle qui lui a fourni le plus de recrues; tandis qu'on ne voit encore aucun symptôme de réconciliation ou môme d'impartiale indifférence chez les dissidents. Certains esprits impatients appellent à grands cris la chute de l'Église anglicane, et y voient d'avance le triomphe du catholicisme en Angleterre. Ils sont sous l'empire d'une complète illusion. Les adversaires protestants de l'Église établie lui reprochent précisément d'être une pépinière de catholiques, et sa chute ne servirait qu'à grossir les rangs déjà trop serrés des rationalistes et des sociniens.

La renaissance architecturale qui a éclaté avec tant d'énergie au sein du clergé anglican a été aussi un symptôme de force et de vie, qu'il serait absurde de méconnaître. Elle a pu dégénérer, chez une portion des jeunes ministres puseyistes, en affectation et en puérilité : ce sont là de petites misères inséparables de toute rénovation et de toute secousse salutaire. Mais il n'en est pas moins sûr qu'elle a ouvert la porte à l'étude de l'antiquité ecclésiastique, qu'elle a conduit plusieurs sur le chemin de l'unité, et que chez ceux môme qui sont restés en route, elle a fait naître un sentiment profond des droits de la tradition, et par conséquent de l'autorité. Rien de plus curieux d'ailleurs ni de plus méritoire que les

efforts faits par le clergé anglican pour rendre aux cathédrales, aux églises collégiales et abbatiales, l'antique splendeur des temps catholiques. Il faut citer comme modèle du genre l'église d'Ely, menreilleux monument du génie monastique, restauré par les soins du docteur Peacock, doyen du chapitre anglican, avec autant de science que de splendeur. A voir ces vieilles églises, si vastes, si belles de leur primitive beauté, et empruntant une parure nouvelle aux vitraux et aux ciselures que leur prodigue une pieuse munificence, on les dirait toutes prêtes à recevoir dans toute son intégrité cette vérité divine dont elles ne possèdent qu'une trop faible portion. Souvent ce respect louable et scrupuleux des Anglais pour l'antiquité ecclésiastique produit des contrastes bizarres. C'est ainsi qu'en allant faire son pèlerinage à l'emplacement du tombeau profané de saint Thomas de Cantorbéry, le catholique aperçoit une chaire néo-gothique qu'on lui dit être le trône de l'archevêque actuel, et tout à côté le magnifique sépulcre d'un cardinal du quinzième siècle, dont l'épitaphc relate tous les titres, et où les mots sacrosanctœ Romance Ecclesiœ viennent en quelque sorte aboutir au trône usurpé du primat schismatique. 11 faut du reste admirer sincèrement le zèle et la munificence des prêtres et des laïques anglicans pour la décoration et la restauration de ce qu'ils regardent comme la maison de Dieu. 11 faut les féliciter de ce qu'avec leur heureuse et ordinaire inconséquence, ils ne s'aperçoivent pas que l'ornementation de l'architecture et de la sculpture catholique, qu'ils reproduisent à si grand frais, repose presque exclusivement sur les deux dogmes de la présence réelle et de l'invocation des saints, que l'anglicanisme officiel proscrit rigoureusement, malgré les protestations et les interprétations de l'école anglo-catholique.

Ils font du reste mieux que restaurer et décorer, ils construi-

sent. Quoique le clergé anglican ail la possession exclusive des innombrables églises que le catholicisme avait autrefois élevées, et dont aucune révolution n'a réduit le nombre, le manque de church accommodation est une des grandes doléances du jour. Or, d'après le récent compte rendu officiel de la commission chargée de veiller à l'érection des nouvelles églises, il y a eu, depuis trente-cinq ans, six cents églises nouvelles construites pour la seule Église anglicane, et au moyen de souscriptions volontaires, très-faiblement aidées par le budget. Ces églises neuves contiennent 584,000 places, dont 3o0,000 sont rendues gratuites à perpétuité, et réservées aux indigents. C'est peu de chose en comparaison de l'accroissement immense de la population ouvrière. Mais c'est mieux que rien. Un culte qui construit n'est pas encore un culte qui tombe.

Il faut encore signaler comme un autre signe de vie les efforts que fait l'anglicanisme pour échapper au joug de la puissance temporelle, qu'il a acceptée sous Henri VIII, et Elisabeth, et dont on lui fait sentir de temps à autre tout le poids. La convocation est une sorte de parlement spirituel analogue à nos anciennes assemblées du clergé, composé de deux chambres, l'une desévèques et l'autre des délégués du clergé inférieur. Elle date des temps catholiques, où elle votait les impôts sur le clergé. Elle était tombée dans l'oubli et dans une désuétude complète. Depuis quatre ans elle se réunit, non plus pour la forme, mais pour y discuter des questions sérieuses et surtout pour y réclamer de la couronne un peu plus de self-government. Mais le parlement oblige la couronne à répondre par des refus polis. Il se figure, peut-être avec raison, que toute émancipation de l'Eglise officielle tendrait à développer dans son sein les éléments qui l'attirent vers l'unité catholique.

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