DE QUELQUES EFFORTS DE LA SOCIÉTÉ ANGLAISE CONTRE LE DANGER
Certes, parmi ses enfants les plus dévoués, nul ne pense que l'Église anglicane, même en la supposant complètement émancipée du pouvoir temporel, soit de force à lutter seule contre les difficultés sociales qui menacent l'Angleterre. Toutefois elle peut avoir sa part et une part considérable dans la double œuvre de résistance et de transformation qui doit sauver ce grand peuple. Loin de l'en exclure, toutes les grandes influences nationales la convient à s'y associer.
Mais c'est surtout par l'activité, la prévoyance et l'énergie qui ont toujours caractérisé les classes dirigeantes que cette mission de salut sera remplie. Dans la crise qui commence, la première condition de succès c'est de reconnaître le danger, de l'étudier et de le regarder en face. Or, c'est ce qui se fait aujourd'hui en Angleterre. Personne ne se fait illusion sur le péril que présente d'un côté la propagande des idées démocratiques par une presse que rien ne restreint; de l'autre, l'accroissement prodigieux de la population ouvrière des villes et de fabriques, étrangère ou inabordable à toute influence religieuse, et enfantée par le développement de cette production houillère qui a dépassé toute attente et renversé toutes les proportions de l'ancienne société anglaise. Les classes investies du mandat politique ont noblement abordé le problème. Elles ne reculent ni devant la responsabilité de leur fonction sociale, ni devant la solidarité qui les unit aux
masses dont la pression les enveloppe et les déborde. Elles s'efforcent de pourvoir au plus pressé par les progrès de Tinstruction populaire, sous l'inspiration de la religion , et par d'innombrables institutions de prévoyance et de patronage, destinées à propager et à consolider le bien-être matériel et le progrès moral des ouvriers et de leurs familles. A chaque pas, l'on rencontre la preuve que des efforts sérieux et des sacrifices généreux sont consacrés à l'œuvre commune.
Parmi tant de créations qu'il faudrait citer, je veux au moins signaler en passant cette admirable Société pour T mélioration des classes laborieuses, présidée par le comte de Shaflsbury, et qui, de concert avec Y Association métropolitaine pour V amélioration des habitations des classes ouvrières, a obtenu du Parlement, en 1851, l'acte intitulé the low lodgings Bill pour régler les logements en garni. Elles ont en outre établi à leurs propres frais de nombreux établissements modèles , recherchés avec empressement par les ouvriers, et où Ton affirme qu'on est parvenu à réduire à 8 sur 1,000 la mortalité, qui est en général à Londres de 25 sur 1,000 Tout voyageur intelligent doit s'imposer l'obligation de visiter attentivement ces maisons modèles, et de les comparer avec les anciens garnis dont la condition s est, du reste, considérablement améliorée depuis la loi que nous citions plus haut.
Dans une sphère plus relevée encore, et pour se donner une idée du dévouement pratique et spontané avec lequel les privilégiés de la forlune et de l'instruction s'occupent d'élever la condition sociale et morale des populations ouvrières, de grossir leur patrimoine intellectuel , il faut visiter
' Henry Roberts, De la condition physique de» dont» ouvrières, p. 16; 1855.
le Collège des ouvriers adultes, fondé à Londres par sous- • cription, dirigé avec un zèle pieux et désintéressé par le révérend M. Maurice, et où M. Ruskin, l'écrivain le plus remarquable du jour sur les questions d'art, fait gratuitement un cours de dessin pratique. On y apprendra de précieux détails sur les tendances des hommes qui fréquentent cette école. On les verra réclamer d eux-mêmes renseignement du latin en même temps que du français; on saura avec quelle docilité ils reçoivent les enseignements de la religion, qu'ils ignorent, et surtout de quelle reconnaissance profonde et presque excessive ils sont animés envers ceux qui se donnent un peu de peine à leur intention.
On comprendra ainsi la pensée généreuse qui a fait consacrer, à la fondation de quarante écoles gratuites de dessin pour les ouvriers des villes provinciales, le reliquat considérable des sommes perçues à l'entrée du Palais de Cristal en 1851, par l'association dont ce palais a été l'œuvre entièrement spontanée.
Dans un autre faubourg de Londres, et entre tant d'institutions dignes d'admiration et d'envie, citons encore l'école fondée pour les cinq cents enfants des deux sexes employés dans la fabrique de chandelles de la compagnie de Price. Elle a été créée dans l'origine, en 1848, par l'acte spontané d'une demi-douzaine de petits garçons qui se mirent à tenir une école mutuelle entre eux dans le coin d'un atelier, sans aucune provocation ou intervention d'autrui; peu à peu les autres enfants se joignirent à eux, et pendant quelques mois l'école fut successivement dirigée et développée par un comité choisi par les enfants eux-mêmes, tant le principe du selfgovernment est inné dans cette noble race. Maintenant les actionnaires de la Compagnie ont pris en main cette école, et, sous l'impulsion donnée par M. James Wilson, elle est
devenue un modèle de tendre et intelligente sollicitude pour l'âme et l'esprit des enfants de l'ouvrier
Dans un pays où de pareils faits sont quotidiens et universels, nul n'a le droit de dire que les riches n'ont aucun souci des pauvres, que la société est sans entrailles, qu'elle dissimule le mal qui la ronge, ou qu'elle s'étourdit sur la nécessité d'en chercher le remède. Bien loin d'y découvrir une trahison ou une conspiration permanente contre les classes souffrantes, on peut affirmer qu'il s'y déploie un effort constant et sincère pour adoucir leur sort. La charité publique y dépasse les limites connues ailleurs ou autrefois, et, comme on l'a dit avec raison, ce sont les sacrifices nationaux qui prouvent la vertu nationale.
De tout ce qui précède , on peut déduire que les classes dirigeantes en Angleterre valent inûniment mieux qu'elles ne valaient il y a cent ans, ou peut-être à aucune autre époque de leur histoire. Elles sont plus morales, plus humaines, plus sages, plus éclairées qu'autrefois. Cela ne veut pas dire qu'elles le soient encore assez, mais cela prouve qu'elles sont animées d'un esprit de dévouement et de charité qui fait chaque jour de nouveaux progrès.
Nous n'en voudrions pas conclure que l'aristocratie anglaise soit sûre de ne pas succomber. Pour humilier les victorieux et consoler les vaincus, pour inculquer sans relâche l'indis-
» Spécial report by Ihe direetors to Ihe proprielon of Prite'i patent Candie eompany, 24 mardi, 1852. Je remarque ce passage dans une lettre très-touchante et trés-curieuse de M. Wilson : « Les manufacturiers qui se font élire au parlement pour y demander des lois sur l'éducation, me font tout l'effet de pères de famille qui se consacreraient aux affaires de leur paroisse, en faisant nommer des marguilliers et des bedeaux supplémentaires pour gérer les affaires de leur propre famille... Jamais l'effort public ne peut tenir lieu de l'effort privé ; jamais l'intervention de l'Etat, quelque sage et puissante qu'elle soit, ne peut rivaliser avec l'action individuelle dans la tâche délicate de former l'âme et de développer le caractère moral d'êtres humains, à l'épuque la plus impressionnable de leur existence. >
pensable précepte : Non habemus hic marient em civitatem, Dieu permet souvent que les pouvoirs de ce monde succombent et disparaissent au moment où ils ont mérité le plus d'être conservés. La monarcbie française s'est abîmée sous le meilleur des rois qui ait régné depuis saint Louis, sous celui qui a le plus aimé le peuple au nom duquel on Ta égorgé. L'histoire n'est guère qu'un long recueil des triomphes de la violence, du mensonge, de l'ingratitude et de l'égoïsme. La justice et la raison, le dévouement et l'honneur n'en conservent pas moins leur droit et leur prix. C'est précisément l'incertitude de leur succès ici-bas qui fait leur mérite et leur gloire.