‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 46 sur 71 · L* ANGLETERRE DÉMOCRATISÉE RESTERAIT-ELLE LIRRE · texte numérisé non relu

L* ANGLETERRE DÉMOCRATISÉE RESTERAIT-ELLE LIRRE

Il est temps de conclure. Après ces excursions dans un trop vaste domaine, revenons au problème que nous nous sommes posé, et pour le mieux résoudre, supposons qu'un ouragan subit ait fait disparaître tout ce que nous venons d'admirer et de célébrer. Supposons toutes les institutions aristocratiques de l'Angleterre anéanties ; supposons la pairie détruite, la Chambre des communes renversée par le suffrage universel, les universités et les écoles publiques supprimées, la vieille Angleterre submergée dans un océan de ruines comme la France la été en 1789. Supposons enfin que l'Angleterre survive, comme la France a survécu, à une telle catastrophe. Cela étant, demandons-nous si ayant survécu elle resterait libre.

Ainsi posée, la question intéresse toutes les nations modernes, car toutes ont perdu ou vont perdre les derniers débris des institutions, des traditions et des mœurs aristocratiques. Et l'aristocratie, une fois abattue, ne peut pas plus être rétablie qu'une futaie de chênes après un défrichement.

Mais faut-il se passer à tout jamais d'abri parce que celui de notre enfance a disparu ? Ne faut-il rien replanter, ne plus compter sur aucune croissance , parce que nous ne reverrons jamais les ombrages que nos pères ont détruits? Faut-il se résigner, comme nous l'enseigne une école de sophistes repus, à nous passer de liberté parce que nous n'avons plus d'aristocratie pour la protéger? Faut-il se laisser duper par ces

tardifs panégyristes de ce qu'ils n'ont jamais ni connu ni compris? Pour tous les esprits vraiment politiques, le procès de raristocratie est gagné, depuis quelle est morte et enterrée. Mais parmi ceux qui la vantent le plus aujourd'hui, il en est qui l'admirent avec la condition sous-entendue que la liberté dont elle était la compagne ou la garante ne lui survivra pas et qu'elles ne ressusciteront pas plus Tune que l'autre. Faut-il accepter leur oraison funèbre comme l'Évangile de l'avenir et proclamer avec eux que le sacrifice de nos croyances libérales est la condition du maintien de la société moderne; que sa sécurité, sa prospérité, son existence même sont à ce prix, et que pour vivre désormais en paix il faut renoncer à cette liberté qui fut la foi et qui reste le seul honneur de l'humanité moderne; et pr opter vitam vivendi perdere causas ?

Disons-le hardiment : cela n'est pas , cela ne sera pas vrai pour l'Angleterre, ni pour la race anglo-saxonne. Nous en avons pour garant le grand peuple qui, sorti de la souche anglaise, a créé dans le nouveau monde une société nouvelle. Il faut être aveugle pour méconnaître les vices , les dangers, les passions qui troublent et menacent la république des États-Unis, pour oublier la tache inexcusable de l'esclavage et les sauvages attentats des Know-Nothings : mais il faut être plus aveugle mille fois pour ne pas voir qu'elle renferme, au sein d'une liberté sans limites, toutes les conditions de la force et de la grandeur, tous les germes d'une destinée gigantesque.

Nous avons en outre pour nous rassurer, dans une sphère plus restreinte quoique si vaste encore, les nouvelles colonies anglaises, et le développement immense de liberté et de vie que présentent l'Australie, le cap de Bonne-Espérance, le Canada. Là point d'aristocratie quelconque, point de tradi-

tions indigènes , point de prestige historique , point d'influences héréditaires, point d'us et coutumes superstitieusement respectés. La race anglo-saxonne y est aux prises avec l'inconnu, avec l'infini. Elle n'y apporte que ses dons naturels et les vertus acquises par une longue pratique de la liberté, et qui lui resteraient sans aucun doute, quand même la victoire de la démocratie la jetterait à la dérive sur l'océan de l'avenir comme un navire qui aurait chassé sur ses ancres. Dans ces sociétés naissantes, vigoureux rejet de la vieille tige anglaise replantée dans une terre nouvelle, elle montre déjà ce mélange d'indépendance et de discipline, d'énergie et de tenue, de hardiesse et de persévérance, de liberté et de légalité qui caractérisent tout le cours de son histoire. Aucun symptôme sérieux de désaffection ou de séparation ne se manifeste envers la mère patrie , qui de son côté tient les renés de l'autorité métropolitaine avec la plus prudente modération. Ainsi se vérifie la noble prédiction de Burkc, qu'il appliqua prématurément aux États-Unis insurgés, mais qui semble avoir été depuis la règle de conduite de la politique coloniale des Anglais. « Tant que vous aurez, » disait-il à la Chambre des communes en 177o, « la sagesse de faire de «< l'autorité souveraine de ce pays comme le sanctuaire de la « liberté et le temple auguste et sacré de notre foi commune, « partout où la race d'élite des fils de l'Angleterre adore la « liberté, ils tourneront leurs regards vers vous... La servi- « tude peut leur venir de partout. C'est une ivraie qui croît « dans tous les champs. Ils peuvent l'aller chercher en Espa- « gne, la retrouver en Prusse... Mais la liberté! c'est de vous « seuls qu'ils peuvent la recevoir '. »

Ailleurs encore, et sur le plus vaste théâtre qui ait été jus-

■ C'est dans ce môme discours que, pour peindre le relourde la paix dans le pays de Galles, après que l'Angleterre lui eut communiqué les bienfaits

qu'à présent ouvert à l'intelligence et à l'activité des races européennes, dans l'Inde, en deçà et au delà du Gange , de quel éclat ne voit-on pas briller le génie colonisateur du peuple anglais ! et pour tout homme qui aime son prochain, qui croit au progrès légitime de la race humaine, et qui aspire au bonheur croissant du plus grand nombre, quel spectacle consolant et merveilleux que celui de la domination anglaise !

Dans ces régions, sans doute son histoire n'est pas exempte de taches ; il a fallu le procès de Warren Ilastings et la foudroyante éloquence de Burke et de Sheridan pour rendre à jamais impossible à des gouverneurs auglais la tentation d'imiter les exactions et les oppressions des anciens maîtres du pays. En outre, l'égoïsme immodéré du commerce britannique a imposé aux populations des restrictions industrielles que la pratique loyale du libre échange fera nécessairement disparaître, ou des cultures forcées, comme celle de l'opium, qui est une honte pour l'Angleterre et un fléau pour la Chine.

Mais tout bien considéré, et en faisant une large part au mal, l'on peut hardiment affirmer que l'histoire n'offre pas l'exemple d'une conquête qui ait si complètement tourné au profit de la race conquise. Que l'on songe à l'effroyabre condition de ces races timides et industrieuses, livrées pendant tant de siècles sans défense à la cruauté, à la rapacité, à la débauche des Mogols, des Afghans, des Mahrattes, et qu'on la conifiare au sort des cent cinquante millions d'âmes qui vivent en paix

de sa constitution, il fit une si heoreuse application de ces beaux vers d'Horace :

. . . Simul alba nautis Stella refulsit, Defluit saxis agilatus horaor, Concidunt venti, fugiuntque nubes Et mina* (quod sic voluere) ponto Unda recumbit.

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