II. — CBufirs polém. et div
à l'ombre des Jois et du drapeau de l'Angleterre. Ils sont gouvernés par une poignée d'étrangers, étrangers par l'origine, par les mœurs, par la religion, mais rapprochés par la justice et l'humanité des populations qu'ils administrent, et qu'ils ont dérobées aux pires excès de l'oppression et de l'iniquité. Ces étrangers n'ont pas même craint de mettre les armes à la main de ces indigènes , car on sait que ceux-ci forment les neuf dixièmes de l'immense armée qu'entretient la Compagnie des Indes. Mais qu'ont-ils à craindre? 11 n'y a pas un Hindou qui ne sache qu'aucun souverain indigène ne les gouvernerait aussi bien , ne veillerait avec autant de sollicitude à leurs intérêts, à leurs besoins, à leurs droits. Quelques insurrections locales ou passagères, comme celle des Santals, ne changent rien au fond des choses ni à leur généralité. Depuis un demi-siècle que la guerre s'est portée exclusivement vers le nord de l'Hindostan, l'exploitation pacifique de ce colossal empire nous offre le spectacle d'une immense école, où des hommes justes et sages, venus de loin, implantent au cœur de l'Orient, sans violence, et par la seule force expansive du bien, les arts, les lois, les mœurs honnêtes et simples de l'Occident ; poursuivent avec une prudente mais féconde lenteur l'anéantissement des rites sanguinaires de l'idolâtrie 1 , du sacrifice des veuves, des sacrifices humains, de l'infanticide; assurent aux missionnaires
1 II nous faut bien relever ici un exemple entre mille de la crédulité de ceux qui se laissent duper par les mystifications dont la presse anglaise se fait un jeu et qui ne réussissent que trop souvent à tromper le public des deux mondes. Le Punch, qui est le Charivari do l'Angleterre, ayant annoncé un jour qu'un fabricant de Birmingham venait de monter une manufacture d'idoles destinées À être importées dans l'Hindostan , quelques journaux américains s amusèrent à reproduire cette plaisanterie. De là elle a passé dans divers journaux religieux de la France qui l'ont prise au sérieux, et elle a servi de thème à mainte invective contre l'abominable cupidité de» Anglais qui font de l'idolâtrie une spéculation.
chrétiens la liberté de la vérité; substituent la régularité et la modération des impôts aux extorsions de la fiscalité asiatique1, et le jugement par le jury à l'arbitraire; établissent graduellement légalité légale des Anglais et des Hindous, ouvrent à ceux-ci la porte des écoles, des emplois et des dignités, et préparent ainsi les éléments d'une grande fédération future, qui sera peut-être pour l'Asie entière le berceau d'une rénovation incalculable.
La seule tristesse que puisse éprouver un Français à la vue d'une si grande et si légitime prospérité, c'est de songer qu'il s'en est fallu de bien peu que ce rôle civilisateur ne fîit échu à la France, et que, sans les misères de la monarchie absolue sous Louis XV et les folies de la Révolution , la gloire de Dupleix et de Suflren eût pu éclipser celle de Clive et de Wellesley.
1 On a découvert dernièrement que, dans quelques régions lointaines de cette immense péninsule, certains agents subalternes du fisc, indigènes de naissance et fidèles aux traditions de l'exécrable despotisme qui pesait autrefois sur tout l'Hindostan, ont eu recours à la torture pour obliger les contribuables à solder leurs impôts arriérés. Les ennemis de toute liberté parmi nous en ont aussitôt fait un nouveau tbeme d'invectives contre l'Angleterre. Us ont oublié d'ajouter que, à la différence de ce qui se pratique dans les pays gouvernés selon leur système, ce crime à peine connu, et connu par le fait de la sincérité nationale, a été aussitôt signalé et dénoncé à l'indignation publique par les mille voix de la presse, que le Parlement en a sur-le-champ pris connaissance, qu'une enquête a été ordonnée et a eu lieu, que nul n'a songé ni à le défendre ni à le nier, et que la répression en a été aussi prompte qu'assurée. Bien loin de compléter ainsi leurs récits, nos dévots calomniateurs ont osé dire qu'après cette découverte YAngUlcrre avait garéé Uêilence! et cela, en présence des discussions qui, pendant les deux sessions de 1855 et de 1856, ont fait retentir le pays et l'Europe du soulèvement que ces faits ont excité dans le cœur des Anglais.
On peut affirmer sans crainte que, sauf quelques rares exceptions, à peine perceptibles dans un empire de cent cinquante millions d'âmes, la rapine et l'oppression ont disparu depuis le procès do Warren Hastings en 1784, et ne se retrouvent que chez les princes tributaires ou indirectement soumis à la Compagnie des Indes. Voir à ce sujet les belles réflexions de lord John Russell : Mtmorialt and correspondance of Fox, p. 257.
Peut-être les manies bureaucratiques de notre administration auraient-elles retardé ou compliqué l'œuvre de la colonisation : mais, en revanche, la nature beaucoup plus sympathique du caractère français eût plus facilement gagné le cœur des populations indigènes, et l'influence de la religion catholique, secondée par le génie de la France, aurait peutrêtre renouvelé avec plus de succès encore les merveilles trop éphémères de la domination portugaise dans l'Hindostan.
Heureusement Dieu nous a accordé un magnifique dédommagement dans cette terre d'Afrique où s'est retrempée la vertu militaire de la France et que le sang de nos plus généreux enfants a rendue française à jamais. L'Algérie est pour nous la meilleure des colonies : de tout ce que nous avons envahi depuis un siècle, elle seule nous est restée, comme pour montrer que les conquêtes faites et consolidées sous le règne de la liberté sont les plus légitimes et les seules durables.
Pour en revenir à l'Inde, qu'on veuille bien le remarquer, cette initiation de l'Orient à la civilisation de l'Occident est l'œuvre de la bourgeoisie anglaise. L'aristocratie proprement dite n'y a aucune part : elle fournit tout au plus des chefs civils et militaires aux trois présidences, et quelques-unes de ses branches cadettes aux rangs inférieurs de l'administration. Mais la presque totalité des fonctions publiques, tous les rouages de ce grand mécanisme, sont entre les mains de la classe moyenne, de cette classe dont l'avènement a lieu plus graduellement en Angleterre, et qui remplacerait l'aristocratie si celle-ci devait disparaître. Elle a fait ainsi preuve d'une capacité et d une moralité qui l'honorent et qui forment un contraste frappant avec les tristes résultats de la colonisation espagnole et l'anéantissement des peuples indigènes en Amérique.
La grande association de marchands et de commis enrichis
qui s'appelle la Compagnie des Indes, et à laquelle l'Angleterre a délégué l'exercice et le bénéfice, de sa souveraineté sur l'EIindostan, n'a pas plus échappé aux critiques de la presse qu'au contrôle du parlement. Son histoire a été écrite par un adversaire déclaré, mais consciencieux. Il résume ainsi qu'il suit son récit : a On devra reconnaître que la Compagnie , pendant la durée de sa domination, a plus fait pour ses sujets, leur a témoigné plus d'intérêt, a usé avec moins d'égoïsme de l'omnipotence dangereuse dont elle était inves tie, a adopté avec plus d'empressement tous les progrès utiles, non-seulement que tel ou tel souverain contemporain , mais encore que tous les souverains du monde réunis. »
Si , transplantée dans des climats lointains et privée de toutes ces conditions de succès que les politiques à courte vue regardent comme exceptionnelles dans l'histoire du monde, la race anglaise montre partout une supériorité et une solidité si bien constatées, comment n'aurait-on pas le droit de compter sur la persistance de ces qualités dans le noyau primitif de la nation, même en le supposant prédestiné aux épreuves et aux bouleversements qui nous ont mis où nous sommes?
il. — Œuvres polcm. el <Ji». 25 '