‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 53 sur 71 · II. — Œurret polén. et dit · texte numérisé non relu

II. — Œurret polén. et dit

Les institutions dont jouit l'Angleterre n'ont rien de spécial. Elles ne sont que le développement intelligent et progressif de celles dont a joui pendant le moyen âge toute l'Europe, excepté l'empire byzantin, infecté pour toujours de l'irrémédiable corruption du césarisme. Elles avaient été greffées par le christianisme sur le tronc germanique, dont nous sommes tous issus à différents degrés. La race anglaise n'a pas de plus grand admirateur que moi ; mais je ne lui connais aucune vertu qui n'ait été donnée à toutes les races chrétiennes, et que chacune de ces races n'ait déployée dans les circonstances favorables. Si nous avons tous possédé, dans le passé, les institutions qui ont fait la force et la gloire de l'Angleterre, il n'y a donc rien dans la nature des choses qui s'oppose à ce que nous conquérions dans l'avenir celles qui sont la condition de sa grandeur actuelle.

Tous les peuples sont faits pour être élevés. Le gouvernement représentatif n'est autre chose qu'une longue éducation, laborieuse et difficile, mais la plus honorable et la plus féconde de toutes. L'exemple d'une nation qui a dû traverser le despotisme des Tudors, survivre aux ruses et à la corruption des Stuarts, et subir la dure main de Cromwell, pour arriver où elle est, n'a rien qui doive porter les autres nations à douter d'elles-mêmes, pendant que leur apprentissage dure encore. Grâce à la Terreur, notre histoire a des pages plus sanglantes que l'histoire des Anglais, mais elle n'en a pas de plus honteuses. Je ne sache rien dans les annales d'aucun peuple moderne qui égale la dégradation politique de l'Angleterre sous le despotisme, sans pudeur au dedans et sans gloire au dehors, de Henri VIII ; rien qui surpasse la bassesse des partis sous Charles II, quand les hommes les plus éclairés étaient complices ou dupes d'un imposteur sanguinaire comme Titus Oates, quand le gouvernement et l'oppo-

sition tendaient à l'envi la main au salaire qu'y laissait tomber Louis XIV, l'ennemi le plus redouté du pays.

De telles chutes ne permettent pas de croire à une vertu hors ligne chez la nation qui les a subies. Elle s'est cependant relevée dans sa force et dans sa liberté ; et depuis bientôt deux siècles, elle tend à occuper le premier rang parmi les sociétés modernes. Mais pourquoi et comment? Parce que les institutions qu'elle avait conservées et perfectionnées par une longue pratique lui garantissaient le moyen légal et naturel de réparer ses fautes et de reconquérir sa dignité; parce que la force et l'occasion ont heureusement manqué aux rois anglais pour absorber la vie nationale en leur autorité unique; parce que les formes tutélaircs et les principes fondamentaux du gouvernement parlementaire avaient survécu à tous les orages et ouvraient aux successeurs des assemblées servilcs et vénales la voie d'une prompte et complète réhabilitation. C'est par ces efforts, par ces luttes, par cette gymnastique perpétuelle de la vie politique, et uniquement par là, que le caractère national s'est graduellement épuré, relevé, fortifié.

Ce n'est pas l'esprit public qui a fondé les institutions de l'Angleterre; ce sont ces institutions qui ont créé, maintenu et vingt fois sauvé cet esprit public qu'il vaudrait encore mieux imiter qu'admirer.

L'Angleterre moderne ne jouit guère que depuis un siècle de la plénitude des libertés que sa constitution lui préparait. Par quelles luttes' sanglantes, par quelles longues éclipses, par quelles incertitudes cruelles n'a-t-elle pas passé avant d'arriver à cette pleine et paisible possession d elle-même ! Combien de fois, depuis le roi Jean sans Terre jusqu'au roi Georges H, l'Anglais honnête et patriote n'a-t-il pas dû douter de l'avenir de son pays, de la victoire du droit, du main-

tien de ses plus chères libertés! Ceux qui ont persévéré, qui ont cru, qui ont espéré contre toute espérance, ont fini par avoir raison. Mais ce n'a été qu'à force de courage, de patience, de foi robuste au bon droit et au bon sens, qu'ils ont été justifiés, et qu'ils sont entrés en jouissance de cette constitution qui leur a coûté si cher, mais qui vaut tout ce qu'elle a coûté, et qui a conquis l'admiration des esprits les plus élevés et les plus divers, depuis Montesquieu jusqu'au comte de Maistre.

Telle est la leçon suprême qu'offre la société anglaise à ceux qui sentent fléchir aujourd'hui leur foi en la liberté, leur estime du gouvernement tempéré. Telle est aussi la consolation qu'y doivent puiser ceux qui préfèrent la fière et patiente résignation de la défaite à une déshonorante complicité avec le triomphe de ce qu'ils ont toute leur vie combattu ou méprisé.

Éclairés par de si grands exemples, sachons accepter l'humiliation provisoire de la liberté comme un châtiment mérité de l'ingratitude, de la légèreté, de l'esprit de discorde et d'indiscipline qui ont accompagné parmi nous ses premiers bienfaits. Mais continuons à croire en elle et à conquérir par l'épreuve, pour nous ou pour notre postérité, les mérites qui nous ont manqué. Nous marchons dans la nuit, mais sur un chemin qui nous est connu, où nous pouvons à la fois nous souvenir du jour et l'attendre. Les éclipses n'étonnent que les enfants et n'effrayent que les sauvages. Sachons les traverser la tête haute et le cœur tranquille. Poursuivons de ce triste et intrépide regard dont parle Bossuet les jeux et les insultes de la fortune adverse.

Donec fortunam criminis pudeat sui.

Tenons tète au scepticisme comme au fanatisme, à ceux qui

professent l'indifférence en matière politique, comme à ceux qui prêchent la proscription de toute garantie et de toute indépendance. Au-dessous de notre foi aux vérités divines et h l'autorité infaillible, gardons aussi la foi aux nobles instincts de notre jeunesse, à ces principes de liberté , de justice et d'honneur qui font seuls ici-bas la force et la dignité du moindre citoyen comme des plus grandes nations. Au milieu des découragements, des hésitations, des apostasies qui nous assiègent, que du moins notre voix et notre vie restent d'accord avec notre passé : Manet immola fides.

1" janvier 185C.

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