LA PAIX ET LA PAIRIE A VIE
(Mars 4856.)
Depuis que les pages précédentes ont été écrites, l'honneur et la vigueur des institutions parlementaires ont été soumises, en Angleterre, à deux fortes épreuves. Elles en ont noblement et complètement triomphé. Ce triomphe est fait nonseulement pour honorer l'Angleterre, mais encore pour réjouir et pour rassurer tous les amis de la liberté en Europe. Il nous sera permis d'y insister, parce qu'il en ressort une confirmation éclatante de ce que nous avons cru pouvoir affirmer.
On sait que les détracteurs du gouvernement représentatif insistent spécialement sur les difficultés qu'apporte dans les questions de politique étrangère, et par-dessus tout dans les négociations diplomatiques, l'interventiou des débals parlementaires avec la publicité qu'ils comportent et les divisions ou les agitations qu'ils révèlent.
L'histoire moderne de l'Angleterre, où la politique étrangère a été débattue, depuis un siècle et demi, avec une liberté et une publicité exactement proportionnées aux développements prodigieux de la puissance britannique, suffit et au delàpour réfuter ce sophisme banal. Mais à ceux qui n'ont ni
le temps, ni surtout la volonté de regarder l'histoire, il manquait peut-être une démonstration immédiate, contemporaine et incontestable. Elle vient de leur être fournie.
À la veille du jour fixé pour la réunion annuelle du parlement, la nouvelle la plus inattendue éclate en Europe. L'empereur de Russie accepte la paix aux conditions proposées par les puissances alliées et victorieuses.
On sait quel était alors l étal de l'opinion en Angleterre. La guerre avait été très-glorieuse, très- heureuse pour les alliés. L'orgueil de la Russie abaissé, sa puissance atteinte dans sa base, sa marine anéantie, son prestige détruit, sa marche envahissante vers la Méditerranée et vers l'Inde arrêtée pour longtemps, peut-être pour toujours : voilà ce que deux années de guerre avaient suffi pour obtenir, au prix d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent. Voilà ce que la paix, si promptement conquise, allait consolider. C'était grand et beau. Il était même difficile d'imaginer des résultats plus positifs et plus considérables. Et cependant la nouvelle de cette paix probable et prochaine n'excitait en Angleterre qu'un mélange d'aigreur et d'incrédulité qui dégénéra bientôt en mécontentement passionné. Pourquoi? Parce que, dans cette glorieuse issue de l'alliance, l'honneur des armes anglaises n'avait point suffisamment resplendi pour satisfaire l'amour-propre national. Ni sur terre ni sur mer, le drapeau anglais n'avait retrouvé le prestige qui à la fin des guerres de Napoléon Ier lui avait assigné le premier rang. A Inkerman et à l'assaut de Sébastopol, la victoire, noblement disputée par l'inébranlable intrépidité des troupes anglaises, avait été trop manifestement décidée par l'irrésistible élan des Français. Sans vouloir confirmer l'injurieuse assertion répétée à satiété par les journaux anglais, et d'après laquelle les Russes ne voulaient voir dans leurs adversaires qu'une «r-
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mée de lions commandée par des ânes, il est certain que les deux campagnes n'avaient mis en lumière dans les rangs de l'élat-major anglais aucune notabilité capable de lutter avec nos généraux d'Afrique.
Même sur mer, la supériorité si vantée et si universellement reconnue de la marine britannique n avait nullement éclipsé cette jeune flotte française, née de la patriotique prévoyance du gouvernement parlementaire, et chez laquelle l'Angleterre a pu reconnaître toutes les qualités propres à transformer éventuellement cette alliée si utile en rivale formidable. D'un autre côté, la tactique des Russes, toujours enfermés dans leurs forts et à l'abri de leurs batteries, avait obstinément refusé au pavillon anglais toute occasion de renouveler les audacieuses entreprises et les foudroyantes victoires de Nelson. On croyait enfin toucher à cette occasion tant désirée. D'immenses préparatifs, d'incalculables efforts avaient mis la nation à même de prévoir le jour où la flotte anglaise, en forçant la passe de Gronstadt et en écrasant de ses feux celte forteresse, irait jusque dans Pétersbourg faire signer à la Russie sa déchéance irrévocable.
Ce fut donc un mécompte universel lorsqu'on apprit en Angleterre que la paix pouvait et allait se faire; que la France s'y montrait disposée ; que la Russie, dont nul ne voulait admettre la bonne foi, semblait agir sans détour et sans retard; que, sous peine de compromettre une alliance qui avait été si nécessaire et si heureuse, il fallait suspendre les hostilités, se prêter à des négociations, et se préparer à une paix dont le proflt, si immense pour l'Angleterre, n'apparaissait pas encore bien nettement défini, mais dont la gloire reviendrait surtout à la France.
Trois semaines séparaient l'époque de la convocation du parlement de celle fixée pour la réunion du congrès des plé-
nipotentiaires à Paris. Pendant cet intervalle, il pouvait, il devait même, selon toute apparence, éclater de tels orages dans la vie politique du peuple anglais, que l'œuvre de pacification en deviendrait, sinon impossible, du moins considérablement plus longue et plus difficile. Les premières violences de la presse contre toute pensée de paix, contre toute entente avec la Russie, n'annonçaient que trop la gravité des obstacles qui se présenteraient. Les Chambres une fois en permanence, toutes les passions populaires allaient trouver des organes officiels, dont la voix irait retentir dans toutes les cours et tous les cabinets de l'Europe, mais qui surtout attiseraient le feu intérieur. En outre, toutes les ambitions, toutes les rancunes et toutes les jalousies que suscite partout la soif du pouvoir, et que la liberté ne craint pas de convier à se produire au grand jour, allaient amonceler les difficultés sur les bras du pouvoir exécutif. Sans parler de la Chambre des pairs, où l'on pouvait rencontrer plus d'un ancien secrétaire d'État des affaires étrangères fort disposé à reprendre le fardeau des affaires, c'était surtout à la Chambre des communes que devait s'étaler la coalition des rivalités et des préjugés également intéressés à refuser au gouvernement l'honneur de cette paix si imprévue, et à l'Europe entière ses bienfaits si désirables.
Or l'événement a démenti toutes ces appréhensions et dissipé tous ces dangers. Dès le premier jour de la session, lord Palmcrston s'empressa de proclamer avec une noble confiance que la présence des représentants de la nation et des grands pouvoirs publics apportait au gouvernement une force et une assurance dont il se sentait fier et satisfait. 11 exposa brièvement l'état des choses, et demanda implicitement les pleins pouvoirs qu'il lui fallait pour entrer dans une négociation dont nul ne pouvait ni méconnaître les difficultés, ni prévoir
la fin si prochaine. Il les obtint, et depuis lors rien n'est venu troubler la conduite des affaires. M. Gladstone, qui avait prononcé dans la session précédente de si éloquents plaidoyers en faveur de la paix, a gardé le silence. M. Disraeli, que sa position de leader de l'opposition, érige en critique permanent et obligé du ministère , n'a parlé que pour constater qu'aucun embarras ne viendrait de son côté, et pour répéter la déclaration faite à la Chambre haute par le chef du parti conservateur, lord Derby, sur la nécessité de laisser aux dépositaires du pouvoir exécutif une entière liberté d'action. Sur les six cent cinquante-six membres de cette assemblée, investis d'une liberté absolue de parler à tout propos et de soulever toutes les discussions que bon leur semble, il ne s'est pas trouvé un seul homme qui ait tenté d'ouvrir la bouche pour compliquer la situation du pays, pour embarrasser la marche du gouvernement, pour exciter ou même pour exprimer les passions populaires. Le parlement siège depuis deux mois ; et pendant tout cet intervalle, malgré les provocations et les diatribes quotidiennes de la presse démocratique, représentée surtout par le Morning Advertiser, pas une discussion dangereuse n'a eu lieu, pas une interpellation inopportune n'a été annoncée, pas une question indiscrète n'a été posée. La paix faite, elle sera appréciée, jugée avec une entière liberté. Mais jusque-là, c'est au gouvernement seul que la liberté est réservée en même temps que la responsabilité. Il agit sous les yeux, on peut même dire, sous la main du parlement, mais avec l'autorité, la dignité, la confiance d'un agent libre, responsable de tout ce qu'il fait, mais responsable envers d'honnêtes gens.
Ce silence éloquent, ce frein mis aux passions, aux rancunes, aux amours-propres, aux impatients et aux indiscrets par un acte spontané de cette libre omnipotence, par cette
intelligence tacite des conditions essentielles de la vie politique, mérite d'être signalé comme une des plus belles pages de l'histoire contemporaine. Voilà donc ce que peut faire et ce que peut devenir une nation grandie et fortifiée par le long et salutaire exercice de la liberté ! Jamais le self-government, pris dans son acception la plus noble, jamais cet empire de soi qui fait la gloire des grands peuples et des grands caractères n'a brillé d'un plus pur éclat. Ni le sénat romain, ni le patriciat vénitien, dans le cours séculaire de leur glorieuse carrière, n'ont donné un plus noble enseignement, n'ont montré un plus intelligent patriotisme. Sauf quelques obscurs fanatiques, obstinés calomniateurs de tout ce qui sert et honore la liberté, toute la presse européenne a semblé comprendre et honorer cette conduite du parlement britannique. Tout homme de sens y doit voir un symptôme rassurant pour •'avenir de l'Angleterre, et un triomphant démenti infligé à ceux qui contestent aux gouvernements libres la faculté de concilier la prudence diplomatique et la discrétion politique avec l'énergie, l'indépendance et la dignité des mœurs politiques que comporte la liberté.
Pendantque le parlement vengeait ainsi l'honneur des institutions représentatives, une autre question, moins considérable en apparence, mais d'un intérêt bien plus profond et plus permanent, est venue menacer l'une des bases essentielles de la constitution britannique. Le gouvernement de lord Palmerston avait choisi le moment où l'attention publique était émue et absorbée par la question de la paix et de la guerre pour essayer d'introduire dans l'organisation de la Chambre haute la plus grave des innovations. Il avait créé pair à vie un vieux juge, nommé sir James Parke, avec le titre de lord Wcnslcydale et l'avait envoyé siéger sous ce
' On sait que la pairie repose en général , comme autrefois les duchés-
nom parmi les pairs héréditaires. Le nouveau pair était sans postérité et n'était plus d'âge [à en avoir; si donc on l'avait créé pair héréditaire comme tous ses collègues, sa pairie se lut éteinteavec lui, et aucun inconvénient n'en serait résulté. Mais lord Palmerston semble avoir précisément voulu faire de cette nomination unique et qui ne compromettait la position future d'aucune famille, une sortede ballon d'essai pour revendiquer le droit de créer des pairies viagères et ouvrir ainsi, dans l'intérêt coalisé de l'esprit démocratique et de la prérogative monarchique, une brèche à l'antique édifice de la liberté et de l'aristocratie anglaise.
A-t-il agi en pleine connaissance de cause? a-t-il longuement prémédité cette révolution subreptice? ou bien s'est-il abandonné, avec 1 etourderie qui l'a plus d'une fois caractérisé, aux chances de la lutte, et ne faut-il voir dans cette tentative qu'une légèreté qu'on est tenté d'appeler sacrilège , quand on songe aux gloires et aux intérêts qu'elle risquait également de compromettre ? Peu importe d'ailleurs ; la tentative a provisoirement échoué. Il vaut mieux en caractériser la portée que juger les intentions de ses auteurs.
On sait quels sont les prétextes qu'ils ont avancés pour la justifier. La Chambre des pairs, outre la juridiction criminelle qu'elle exerce sur tous ses membres d'abord, puis sur tous les titulaires des grandes fonctions publiques, est, comme nous l'avons dit plus haut, la cour supérieure d'appel et de cassation pour les causes civiles. Le jugement de ces causes est en fait abandonné aux quatre ou cinq anciens chanceliers
pairies en France, sur une terre ou un domaine appartenant au nouveau pair, et quelquefois sur une ville ou une province où il a des possessions. Le pair porte seul le litre de sa pairie : ses enfants (autres que le fils atné , héritier de la pairie, qui a un titre inférieur) conservent leur nom de famille. Do la celte diversité de dénominations dans l'aristocratie aoglaise, qui confond les étrangers, et qui ne se retrouve guère qu'en Espagne.
ou chefs de justice 1 qui ont été appelés à la pairie : on prétendait que leur petit nombre et leur grand âge exigeaient une augmentation de cette catégorie restreinte.
Mais d'abord par des mesures récentes la Cour des pairs vient d'être déchargée du jugement des appels dans les causes ecclésiastiques et coloniales ; même avant cette réduction dans ses attributions, elle avait pu suffire à ses hautes fonctions, sans exciter les clameurs que Ton suppose. Aucune trace de mécontentement ne s'était fait jour dans le public, et on le conçoit en songeant à l'infatigable activité, à la verte et vigoureuse éloquence des deux ex-chanceliers lord Lyndhurst et lord Broiigham, sur qui retombe la principale part des fonctions judiciaires. D'ailleurs, si le nombre des law lords 2 est trop restreint, quoi de plus facile que de choisir un ou deux pairs nouveaux, comme le nouveau lord Wenslcydale, parmi les sommités de la judicature? Beaucoup de pairies modernes, et même des plus anciennes, n'ont pas d'autre origine; et personne ne s'en est jamais plaint dans une assemblée qui est de droit présidée par le chancelier d'Angleterre, lequel est nécessairement un légiste et toujours né hors des rangs de l'ancienne aristocratie.
Or, objectent les partisans de l'innovation, ces pairs empruntés à la haute magistrature n'ont pas toujours assez de fortune pour fonder un patrimoine digne du rang que la pairie héréditaire confère à leurs descendants, et c'est pourquoi il importe de limiter cette dignité au titu-
* On appelle ainsi les présidents des trois grandes cours, composées chacune des cinq juges. Ces trois cours sont : le liane de la Reine, les Plaide commune et V Échiquier. On sait d'ailleurs que toutes ces cours ne jugent qu'avec l'assistance de jurés chargés de prononcer sur les questions de fait. Il n'y a que le chancelier et les trois vice-chanceliers, ses suppléants, qui jugent sans jurés.
1 Voir plus haut, au chap. X, le sens de ces mots.
laire que rend assez riche le traitement attaché à sa charge.
Mais l'objection est fausse. En (ait il n'y a point de profession plus lucrative que celle du barreau, qu'il faut toujours traverser pour arriver aux grandes charges judiciaires, et dont les sommités seules parviennent à ces charges. Ce sont des hommes de loi qui ont fondé plusieurs des fortunes les plus considérables de la pairie britannique. Il suffit de nommer les lords Camden, Ilardwicke, Talbot, Bathurst, Eldon, pour rappeler de grandes existences territoriales élevées sur la base honorable des labeurs du barreau et de la judicature.
Mieux vaudrait d'ailleurs nommer des pairs héréditaires sans fortune, ou se résigner à doter leur pairie d'une pension pendant deux ou trois générations, comme cela s'est souvent pratiqué pour des généraux ou des amiraux élevés à cette dignité ; mieux vaudrait enfin renoncer à investir la Chambre haute des fonctions de Cour suprême, que porter atteinte au principe vital, à l'élément constitutif de ce grand corps, en dérogeant à la règle de l'hérédité.
En vain les défenseurs du gouvernement ont-ils affirmé qu'il ne s'agissait que de quelques cas particuliers, de porter remède à un mal temporaire, et que rien ne justifiait l'intention prêtée au pouvoir de diviser la Chambre des lords en deux catégories, l'une de pairs héréditaires et l'autre de pairs à vie, l'opinion ne s'est pas laissé prendre à ce subterfuge. La grande majorité des amis de la constitution anglaise a reconnu et proclamé dans cette mesure individuelle le premier échelon d'un système qui tendrait à neutraliser l'indépendance souveraine que donne l'hérédité. Et d'un autre autre côté les organes de la démocratie dans la presse achevèrent d'éclairer la situation, en prêtant leur concours passionné à la prétention ministérielle. On vit se reproduire cette lactique que nous avons déjà signalée , et qui porte la
démocratie à favoriser et à provoquer les empiétements de la prérogative monarchique, afin de niveler les supériorités sociales et d abattre tout ce qui dure et tout ce qui résiste. Le Daily News du 8 février est allé jusqu'à dire qu'il fallait renouveler l'agitation de 1831 pour le bill de réforme afin d'arracher comme alors, par la pression des masses populaires, aux pairs d'Angleterre le consentement auquel ils répugnaient. Mais ces excitations n'ont point trouvé d'écho. L'idée de l'hérédité est encore beaucoup trop intimement liée à celle de la pairie. L'esprit public se ferait plus facilement encore à l'abolition totale de la Chambre des pairs qu'à la suppression de l'hérédité, et à cette transformation burlesque de la notion nationale et populaire que tout Anglais se fait de ce que doit être un pair d'Angleterre. En cette occasion , comme en tant d'autres , l'opinion publique s'est montrée plus sage que le gouvernement : elle a soutenu l'aristocratie, contenu et corrigé le pouvoir, sauvé la constitution et la vraie liberté.
La Chambre des pairs se décida donc à résister, et à refuser l'admission du nouveau lord qui se présentait pour siéger dans son sein avec un droit étranger et inférieur à celui de tous ses collègues. Nous ne reproduirons pas les différentes phases des débats que tout le monde a suivies et qui ont eu pour résultat la défaite du gouvernement et la retraite provisoire de son malencontreux candidat. Disons seulement que la discussion n'a peut-être pas été à la hauteur d'un si grand sujet. Les principaux orateurs du ministère, lord Granville et le duc d'Argyll, ont écarté soigneusement tout ce qui pouvait donner une portée radicale ou générale à l'innovation. Ils se sont du reste exprimés avec le ton cavalier de grands seigneurs qui s'aveuglent volontiers sur l'importance des droits qu'ils doivent posséder en commun avec beaucoup d autres,
et arec cette indifférence un peu égoïste et un peu aveugle de gens qui, comme nos ducs et pairs d'avant 1789, se croient assurés d'être toujours hors ligne sous tous les régimes.
Mais pendant que ces descendants de deux des plus anciennes races de l'Écossc et de l'Angleterre faisaient ainsi bon marché du privilège le plus précieux de leur ordre, l'on voyait les pairs d'origine plébéienne, et précisément ceux qui devaient leur dignité à leurs services judiciaires, combattre à outrance la prétention ministérielle et revendiquer avec passion la plénitude et l'inviolabilité de la dignité du corps où ils sont entrés. Rien ne démontre mieux ce que nous avons affirmé sur la force que puise l'aristocratie anglaise dans ces recrues qu'elle prélève périodiquement au sein du reste de la nation. C'est ainsi que le patriciat romain sut se rajeunir et se défendre jusqu'aux jours où il eut pour champion suprême et pour suprême ornement un nouus homo, dans la personne de Cicéron, avant daller s'éteindre dans l'irréparable ignominie de l'empire. On voit dans les discours de tous les lords jurisconsultes l'empreinte manifeste de l'humiliation qu'ils eussent éprouvée à être appelés à siéger parmi les pairs d'Angleterre autrement qu'à titre héréditaire, et aussi l'intelligence profonde des raisons qui font de cette condition l'honneur et la force de toute aristocratie vraiment politique. Le plus éloquent de tous a été l'octogénaire lord Lyndhurst, lui-même Gis d'un peintre assez obscur, mais qui, chancelier sous le ministère de sir Robert Peel, a succédé au rôle qu'a eu quelque temps ce grand homme d'État, comme orateur et champion plébéien des intérêts aristocratiques. On a beaucoup remarqué ce passage où il déclarait, en citant un fameux avertissement du Moniteur à l'adresse du sénat français \ que l'enthousiasme de l'Angleterre pour l'alliance de
• Moniteur du 10 janvier 1858.
la France ne devait pas aller jusqu'à vouloir lui emprunter l'énergie et l'indépendance de ce premier corps de l'empire.
A côté de ces illustres parvenus, lord Derby, qui est encore le chef et le plus brillant orateur du parti conservateur, s'est montré fidèle aux devoirs de sa position et aux droits de son ordre. Rappelant avec une légitime fierté qu'il était le quatorzième titulaire d'une pairie créée en 1483, il combattit avec énergie et intelligence un acte qui n'avait pas de précédent depuis le temps où le premier de ses ancêtres était venu siéger à Westminster.
11 indiquait ainsi l'argument peut-être le plus efficace que l'on eût présenté en faveur de la pairie viagère. 11 fut en effet démontré que les derniers Plantagcncts avaient quelquefois usé de leur prérogative pour créer des pairs à vie, et l'on pouvait en citer quelques exemples qui remontaient au moins à quatre cents ans. Quoique depuis lors la pairie viagère n'ait été conférée qu'à des femmes, et à quelles femmes encore ! aux maîtresses étrangères de Charles II et de George Ier, on conçoit tout le poids d'un pareil argument dans un pays où la tradition exerce un si grand et si heureux empire, où il n'y a pas de loi plus souveraine et plus respectée que la coutume immémoriale, et où un précédent a toujours eu plus de force qu'un raisonnement. On avait bien vu pendant la révolution de 1688 , au plus fort de la crise amenée par la fuite de Jacques II , la Convention , formée des deux Chambres du parlement, tenir grand compte de ce qu'avait fait l'assemblée des prélats et des barons, présidée par Lanfranc, qui, à la mort de Guillaume le Conquérant, en 1080, avait attribué la couronne d'Angleterre au second de ses fils, de préférence à l'aîné.
Heureusement le respect du passé, et son étude consciencieuse, inséparable de toute discussion importante, ne va