II. — Œuvre» po!ém. et di». W
direct de la personne du souverain pontife1 , les solennités où "vient de se déployer, avec une pompe inusitée l'alliance de l'Empire avec l'Église, les paroles significatives qui ont été prononcées à cette occasion, tout cela a dû distraire et rassurer les esprits en France, et semble dégager notre pays de toute solidarité avec la menaçante démonstration qui a terminé d'une façon si inattendue l'œuvre du Congrès de Paris.
Mais le mal existe ailleurs qu'en France, et le danger, pour être ajourné ou voilé, n'en reste pas moins suspendu sur la tète du chef de l'Église. Lord Palmcrston et M. de Cavour
«l'anomal dans la situation d'une puissance, qui, pour se maintenir, a besoin d'être soutenue par des troupes étrangères.
« M- le comte Walewski n'hésite pas à déclarer, et il espère que M. le comte do Buol s'associera, en ce qui concerne l'Autriche, à cette déclaration, que non-seulement la France est prèle à retirer ses troupes, mais qu'elle appelle de tous ses vœux le moment où elle pourra le faire sans compromettre la tranquillité intérieure du pays cl l'autorité du gouvernement pontitkal, à la prospérité duquel l'Empereur, son auguste souverain, ne cessera jamais de prendre le plus vif intérêt. M. le premier plénipotentiaire de la France représente combien il est à désirer, dans l'intérêt de l'équilibre européen, que le gouvernement romain se consolide assez fortement pour que les troupes françaises et autrichiennes puissent évacuer sans inconvénient les Etats pontificaux, et il croit qu'un vœu exprimé dans ce sens pourrait ne pas être sans utilité. Il no doute pas, dans tous les cas, que les assurances qui seraient données par la France et par l'Autriche sur leurs intentions à cet égard ne produisent partout une impression favorable. »
« Poursuivant le même ordre d'idées, M. le comte Walewski se demande s'il n'est pas à souhaiter que certains gouvernements de la péninsule italique, appelant à eux par des actes de clémence bien entendus les esprits égarés et non pervertis, mettent fin à un système qui va directement contre s m but. et qui, au lieu d'atteindre les ennemis de l'ordre, a pour effet d'affaiblir les gouvernements et de donner des partisans à la démagogie. Dans son opinion, ce ferait rendre un service signalé au gouvernement des Deux-Siciles, aussi bien qu'à la cause de l'ordre dans la péninsule italienne, que d'éclairer ce gouvernement sur la fausse voie dans laquelle il s'est engagé. Il pense que des averlissements conçus dans ce sens, et provenant des puissances représentées au Congrès, seraient d'autant mieux accueillis, que le cabinet napolitain n<* saurait mettre en doute les motifs qui les auraient dictés. >
» Le cardinal Patrizi, légat du Pape et chargé de le représenter comme parrain du Prince impérial.
ne se sont pas fait rebaptiser, n'ont fêté aucun légat, n ont rendu aucun hommage à celui dont ils ont dénoncé le gouvernement à la réprobation publique. Sous leur influence, et malheureusement avec l'adhésion et sur l'initiative du plénipotentiaire français une grande accusation a été formulée contre le gouvernement temporel des États romains, une grande alarme a été semée dans le monde catholique, une grande agitation a été soulevée en Italie. On peut croire, sans trop le comprendre, que le traité, encore inexpliqué, du 15 avril, entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, aura pour effet, entre autres résultats désirables, d'écarter ou d'atténuer les conséquences du protocole de la semaine précédente. D'un autre côté, la cour de Rome n'a jamais montré plus de calme et de dignité, et son attitude, à la fois confiante et tranquille, nous indique assez qu'il ne convient pas de témoigner une indignation bruyante ou d'affecter des inquiétudes excessives.
Cependant, réduits au rôle de spectateurs, maÎ3 de spectateurs passionnément intéressés aux épreuves du droit et de la vérité; éloignés déjà quelque peu de la première impression qu'a fait naître cette mise en scène diplomatique de la question italienne; éloignés encore plus, il faut l'espérer, des éventualités redoutables qu'elle semble provoquer, nous trouvons le moment opportun pour enregistrer ici notre impression, en même temps que pour constater une fois de plus notre persévérante fidélité à la noble cause de la sainte faiblesse de l'Eglise. Nous avons eu naguère la gloire de la plaider et de la gagner au milieu des orages, devant la France agitée et l'Europe attentive; nous voulons, dans la sphère obscure et restreinte de notre publicité actuelle, lui consacrer au moins les humbles efforts d'un invincible dévouement.
Loin de nous la pensée d'amoindrir le mérite de notre
diplomatie au moment où elle vient de couronner par une paix honorable les immortelles victoires de notre armée. Mais il est impossible de ne pas noter , comme le fera l'histoire, la profonde surprise qui est venue se mêler à la satisfaction universelle, quand on a appris que l'œuvre glorieuse de la pacification européenne allait se terminer par la naissance d'une complication nouvelle, destinée à semer l'alarme et l'anxiété dans les âmes de ceux-là mêmes qui recherchent et qui apprécient le mieux les bienfaits de la paix. Par une série d'inconséquences aussi étranges qu'imprévues, le droit des gens, qui venait d'être si noblement vengé en Orient, a dû paraître méconnu en Occident. On a vu citer à la barre des sept puissances costipulantes d'autres puissances également indépendantes et souveraines, mais dont les représentants étaient absents, et qui n'avaient pas même été avertis du rôle qu'on leur réservait ou mis en demeure de présenter leur défense. On déclare (le 18 mars) avec la plus grande solennité et sous la sanction la plus redoutable qu'aucune des puissances contractantes n'a le droit de s'immiscer, ni collectivement ni individuellement, dans les rapports d'un souverain avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de ses Etats; et le lendemain on s'érige en juge de la conduite d'autres souverains absents, et on livre à une publicité avide et illimitée la critique de leur autorité et la censure de leur conduite. On commence par proclamer le principe de l'indépendance absolue, de l'autonomie des souverains; et au profit de qui? de la Turquie, qui n'avait jamais été admise jusquelà dans la grande famille des Etats européens. Puis de la même plume qui vient de signer celte singulière nouveauté, scellée par le sang de tant de milliers de chrétiens, on inscrit dans les actes publics du Congrès la violation manifeste de ce principe soi-disant général, inébranlable, sacré; et au dé-
ET LORD PALMERSTON. iC9
triment de qui? de la souveraineté la plus ancienne et la plus légitime du monde chrétien, de celle que sa faiblesse même recommande aux égards les plus délicats et aux ménagements les plus attentifs.
On se croit autorisé à déclarer devant l'Europe, et presque en son nom, que la situation des États pontificaux est anomale, irrégulière; et on oublie que Ton justifie et que Ton absout ainsi la Russie d'avoir voulu étendre la main d'une légitime sympathie sur les chrétiens de l'empire ottoman. Car, à coup sûr, il n'y a pas de diplomate assez étourdi, ni de publiciste assez passionné, pour oser soutenir que les Italiens sujets du Pape soient plus malheureux ou plus opprimés que les Grecs sujets du sultan, et que, môme aujourd'hui, malgré la sincérité des intentions et la vigueur des efforts du gouvernement ottoman, un état social où se commettent en plein jour les violences dont chaque paquebot du Levant apporte le détail, et des attentats à la vie et à la pudeur des chrétiennes, comme celui qu'on impute au pacha de Varna, ne soit pas tout autrement anomal que la situation qui résulte des récits même les plus exagérés sur les désordres des Légations, ou sur les prisons trop justement décriées du royaume de Naples.
Enfin, tandis que la Russie vaincue est admise à défendre ses intérêts et son honneur, et qu'on s'abstient de toute récrimination contre elle , des souverains dont les plénipotentiaires ne sont ni admis ni appelés au Congrès y sont mis sur la sellette. L'Angleterre et le Piémont, notoirement hostiles au Saint-Siège, y portent les accusations les plus graves contre le gouvernement romain : il est absent, et personne n'élève la voix pour le défendre. Cela fait, les actes du procès sont livrés à la publicité du monde entier. Étrange tribunal que celui où les accusateurs siègent
i:o PIE IX
parmi les juges, et où les accusés n'ont pas même de défenseurs!
De deux choses Tune : ou le Congrès était assemblé uniquement pour régler et tenniner la question d'Orient, unique cause et prétexte de la guerre qui ensanglantait depuis deux ans les rives de la mer Noire; et alors comment se fait-il qu'on ait cru pouvoir évoquer à sa barre les droits et les intérêts de États qui étaient restés absolument étrangers à cette guerre, à ses causes comme à ses conséquences? Ou bien, par je ne sais quel mandat tacite imposé à la faiblesse des petits par la prépotence des grands, le Congrès a pu se croire investi du droit de juger toutes les contestations politiques, de réparer toutes les injustices, de réprimer tous les abus de la force, et de rétablir partout le règne de la justice et de la vertu. Mais alors pourquoi ce choix arbitraire entre les causes et entre les justiciables? Pourquoi ces nouveaux amphictyons ferment-ils les yeux à droite pour les ouvrir à gauche? Pourquoi lâchent-ils la bride aux uns, pendant qu'ils réservent aux autres la réprimande et la correction? Vous signalez à la réprobation des honnêtes gens les excès d'une portion infime de la presse belge ; vous apprenez à l'Europe et même à beaucoup de Delges l'existence de ces excès; vous avez, du reste, mille fois raison de flétrir ces honteux abus d'une précieuse liberté; seulement comment s'expliquer votre complet silence sur les écarts des journaux de Turin et de Gênes, tout aussi odieux et bien autrement redoutables pour leurs voisins? Vous voulez imposer une amnistie au roi de Naples, et \ous dites avec raison que ce serait de sa part un acte de justice en même temps qu'un gage de force : mais est-ce que Naples est le seul pays où il y ait des condamnés politiques, des proscrits qui refusent d'acheter leur grâce au prix d'une soumission incompatible avec leur honneur? est-ce le seul pays
Kl LORD l'ALMKRSTON. 471
où il y ait des exilés et des victimes? Est-ce que la Suisse u a pas, depuis dix ans, chasse ses évêques, ses avoyers, ses conseillers d'État, ses meilleurs citoyens, aggravé leur exil par la confiscation, pour les punir du seul crime d'avoir cru à la liberté de conscience et à la souveraineté cantonale? Eh quoi! tant de compassion pour les uns, et une si complète indifférence pour les autres ! est-ce là de la justice, est-ce même de la prudence? Vous parlez de la situation de l'Italie et de la Grèce; mais celle de l'Espagne est-elle donc si tranquille, si prospère, si rassurante? Je repousse, quant à moi, toute pensée d'une intervention quelconque de l'étranger dans la péninsule ibérique, et je félicite les Espagnols, au sein de leurs malheurs, d'avoir su repousser énergiquenient la main de l'Angleterre lorsqu'elle s'est aventurée dans leurs débats intérieurs. Mais enfin ceux qui ressentent pour l'Italie une pitié si vigilante ne viendront pas sans doute affirmer qu'en Espagne tout le monde est libre, tout le monde heureux, toutes les lois observées, toutes les propriétés inviolables, toutes les prisons vides et tous les exilés rentrés.
Mais quoi! nous oublions la Pologne : et vous, plénipotentiaires de l'Europe occidentale, et, comme disent quelques-uns , de l'Europe libérale, vous aussi , vous l'avez oubliée. Et cependant le droit d'intervenir, au moins diplomatiquement et moralement, dans le sort de ces vingt millions de chrétiens infortunés vous était assuré par les traités anciens. Les actes du Congrès de Vienne, tant de fois rappelés, inscrivaient dans le droit public de l'Europe la garantie de cette nationalité polonaise, toujours écrasée, toujours vivante, tour à tour évoquée ou trahie, selon les besoins de la politique occidentale. Je n'affirme pas que l'occasion fut favorable, bien qu'il soit difficile d'en imaginer une plus naturelle et plus directe. Je ne prétends pas que l'obligation fut impérieuse,
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bien que l'on n'en puisse guère citer de plus sacrées. Je dis seulement que, le grand tribunal des griefs européens une fois constitué, c'était là le premier dont il dût se saisir. Puisque le Piémont et l'Angleterre se sentaient en veine et en droit de porter remède aux situations anomales , en voilà une bien digne de leur sollicitude. Le Piémont, qui, avec raison, n'a pas trouvé que la Crimée fût trop loin pour y aller verser le sang de ses soldats et ajouter à la gloire de son drapeau, ne pouvait prétexter ni la distance ni sa faiblesse. Et l'Angleterre , qui tant de fois a fait \ibrer la corde des sympathies publiques pour la Pologne au profit des grandes idées de liberté et d'humanité, pouvait s'apitoyer et s'indigner tout à son aise sur cette race généreuse qui regarderait comme un bienfait et comme une renaissance la condition dont jouissent les Italiens dans les pays les plus mal gouvernés de la Péninsule. Vous aviez là , devant vous , les plénipotentiaires des trois puissances copartageantes : vous n'aviez qu'à leur demander, amicalement ou officieusement, comment leurs maîtres avaient interprété, dans le passé, et comment ils entendaient appliquer, dans l'avenir, les stipulations du droit public de l'Europe qui garantissaient à la Pologne une représentation ou des institutions nationales !. Mais non : dans ce Congrès où le Monténégro n'a pas été oublié, et où la principauté de Monaco a trouvé un avocat, le nom de la Pologne n'a pas été prononcé. Pas un vœu, pas une plainte, pas un mot n'est sorti des lèvres de qui que ce soit sur ce grand droit et cette grande infortune. Il y a plus. 0 dérision du sort! dirait un païen ou un fataliste; ô mystère, dironsnous, de la Providence, presque toujours impénétrable dans ses châtiments comme dans ses récompenses! c'est une main polonaise qui a l'honneur de tenir la plume pour la France
' Arliclo 1" du traité de Vienne du 9 juin 1815.
dans ce Congrès des nations ; c est sous la présidence d'un ministre dont le nom est si expressif que cet abandon de l'Europe est constaté, proclamé, sanctionné, et qu'on efface, par ce silence opiniâtre et significatif, le dernier abri diplomatique de la nationalité polonaise !
Mais laissons là le Congrès. Si nous n'étions en présence que de ses décisions et de ses protocoles, nous nous renfermerions volontiers dans le silence. Malheureusement son langage a été développé , ses actes ont été commentés sur un théâtre plus vaste et plus populaire, sans réserve et sans circonlocution , dans les délibérations de3 Chambres piémontaisc3 et du Parlement britannique. Tandis que les chants de triomphe du comte de Cavour 1 et les témoignages d'adhésion qui lui arrivaient de tous côtés sont venus montrer combien il y avait peu de sincérité dans les doléances de sa note verbale du 16 avril sur les résultats insuffisants du Congrès, un inqualifiable discours de lord Palmerston a dû signaler la véritable portée de l'esprit qui a fait surgir la question italienne du sein de la question d'Orient, et qui a transformé en accusé le chef de l'Église et le souverain de Rome.
• c Ainsi la condition anomale et malheureuse de l'Italie a été dénoncée à l'Europe, non par des démagogues furibonds et révolutionnaires, non par des journaux passionnés, non par des hommes de parti, mais par les représentants des premières puissances de l'Europe, par des hommes plus disposés à écouter la voix de la raison que les instincts du cœur. Les puissances ont en second lieu proclamé qu'il était de l'intérêt de l'Europe de remédier à ces maux. Un verdict rendu par la France et l'Angleterre ne peut pas demeurer longtemps stérile. » — Dûcour» du comte de Cavour à la Chambre des député» de Turin, le 7 mai 1856.
c Les plénipotentiaires sardes ont cru devoir appeler l'attention de l'Europe sur la condition anomale de l'Italie ; le» fait» cité» par eux n'ont pas été con- Uitèt dant le Congré», après la clôture duquel ils ont été reconnus exacts par une puissance qui avait refusé la discussion à ce sujet ; de telle manière qu'aujourd'hui il n'est pas un gouvernement qui ne reconnaisse que la condition de l'Italie est anomale , et qu'il est besoin d'y porter remède. > — Di$tour$ au Sénat, 4 juin 1856.
Le moindre journal a pu, a dû répéter les imputations injurieuses , les jugements étranges du premier ministre de la reine d'Angleterre, sur un gouvernement contre lequel l'Angleterre n'a pas le moindre grief personnel , et qui avait le droit d'espérer que la différence de religion et l'absence de tout conflit moral ou matériel imposeraient à l'Angleterre l'attitude réservée et désintéressée qu'a su prendre et garder la Prusse. Ni les protestations de M. Gladstone et de M. Sidney Herbert contre cette dangereuse innovation, ni l'honnête et courageuse apologie du gouvernement pontifical par M. Bowycr, n'ont pu suffire pour contre-balancer l'effet produit en Angleterre et en Europe par les paroles du premier lord de la trésorerie. Si, depuis la nuit du 6 mai, une prudente réserve a présidé aux délibérations du Parlement britannique en ce qui touche la question italienne, il est bien entendu que l'on compte revenir à la charge. Lord Clarendon, ministre des affaires étrangères, et plénipotentiaire au Congrès, a déclaré à la Chambre des pairs, le 6 juin, que la discussion devait nécessairement recommencer avant la fin de la session, et, en attendant, il résume la pensée et la politique de son gouvernement, au risque de blesser gravement les sympathies et la dignité de la France , dans sa réponse à la note du comte de Cavour, où il ne craint pas de parler ainsi qu'il suit : « Le gouvernement de Sa Majesté ne peut hésiter à déclarer que, selon lui, l'occupation du territoire appartenant au Pape, par de6 troupes étrangères, constitue un état de choses irrégulicr qui trouble l'équilibre et peut faire courir des dangers à la paix de l'Europe, et qu'ew sanctionnant d'une manière indirecte un mauvais gouvernement, elle provoque le mécontentement chez le peuple et une disposition à la révolte »
1 Dépêche à sir James Hudson, ministre d'Angleterre À Turin, du 26 ma,i 1850, déposée §ur le bureau du Parlement lo 8 juin.
ET LOBI) PAI MERSTON. 475
Avant d'aller plus loin, on nous permettra de dégager ici la question italienne en général de celle qui nous touche de plus près et qui touche aussi le plus nos adversaires , de celle de la souveraineté temporelle du Pape.
Nous prétendons ne le céder à personne en sympathie pour la grandeur et le honheur de l'Italie. A Dieu ne plaise qu'un mot tombé de cette plume aille blesser le patriotisme italien dans ce qu'il a de si profond, de si légitime, de si sacré ! Nous sommes de ceux qui trouvent que cette patrie de la beauté a droit à une autre destinée que celle d'être admirée par les voyageurs et dédaignée par les politiques, toujours exploitée ou toujours contenue par des bras étrangers. Nous partageons ses douleurs, nous partageons les espérances qui interdisent aux Italiens de se résigner à l'infériorité moderne d'une contrée dont le passé est sans rival ; nous voudrions partager jusqu'à leurs illusions, lorsqu'elles ne vont pas jusqu'au crime.
Nous ne risquons donc pas d'être confondus avec les apologistes du gouvernement napolitain, ni avec les partisans de la domination autrichienne en Italie. Loin de là, nous savons gré au Piémont d'avoir essayé d'introduire au delà des Alpes les garanties et la féconde vitalité du gouvernement représentatif, et, quoiqu'il ait tout fait par sa lutte insensée contre l'Église, contre la foi du peuple, contre la conscience des plus honnêtes gens du pays , pour compromettre et dépopulariser son œuvre encore si fragile, nous faisons des vœux pour que cette tentative réussisse et pour que cette œuvre se consolide en se corrigeant. Nous applaudissons à cette chevaleresque armée qui, après avoir arraché l'estime de ses vainqueurs dans les campagnes de 1848 et 1849, a été conquérir l'admiration des premiers soldats du monde sur les rives de la Tchernaïa, et nous félicitons la royauté sarde d'avoir ainsi
réalisé les vœux si intelligents et si passionnés de l'illustre comte Balbo, lorsqu'il fondait l'espoir de la grandeur future de l'Italie sur le développement de 1 élément militaire dans son sein 1 . Mais, dans l'intérêt de l'Italie et du Piémont même, nous ne cesserons de reprocher à la noble maison de Savoie d'avoir si mal compris sa mission historique et glorieuse, celle d'être elle-même la médiatrice intelligente entre l'indépendance italienne et la Papauté, la protectrice armée de l'une et de l'autre.
Nul donc ne s'est associé plus ardemment que nous aux chances heureuses qui semblaient se présenter pour l'Italie de 1846 à 1848, jusqu'au jour où, par le plus fatal des malentendus et la plus coupable des ingratitudes, l'opinion libérale en Italie s'est laissé retourner contre celui qui lui avait donné le signal d'une vie normale et durable.
Ce jour-là, non-seulement tous les catholiques conséquents, mais tous les véritables amis de l'Italie, ont dû se sentir consternés. Nul ne sait ce que l'avenir fera pour cette unité matérielle et politique de l'Italie qui a ete le rêve des plus grands esprits, mais qui, depuis quatorze siècles, a cessé d'être une réalité, et qui d'ailleurs n'a jamais existé que sous la domination romaine, alors que Rome seule était tout, l'Italie rien. Mais nul ne peut nier que la véritable unité de l'Italie, son unité morale, inébranlablemcnt fondée sur sa langue, sa gloire et sa religion, n'ait pour clef de voûte, pour symbole et pour garantie l'établissement du Saint-Siège à Rome. M. Rossi l'a dit avec une mélancolique sincérité, que sa mort a si noblement démontrée : La Papauté est la seule grandeur vivante de F Italie. Qu'il y renaisse d'autres grandeurs, rien de mieux. Ce n'est pas la Papauté qui s'y oppo-
' Voir les Spcranze d'Italia, publiées en 1843.
sera, ni qui s'en plaindra. Mais, en attendant, séparer ces deux causes, c'est détacher de la cause de l'Italie les sympathies les plus solides, les plus pures, et, en fin de compte, les plus fécondes.
Voilà pourquoi nous disons que toucher à la Papauté, c'est toucher aux meilleurs intérêts de l'Italie ; et toucher à la souveraineté temporelle du Pape, d'une main ennemie, ou seulement ignorante et imprudente, c'est toucher essentiellement à la Papauté elle-même, c'est-à-dire à la base de l'Église catholique. On la démontré à satiété : cette souveraineté est, dans notre temps, avec les mœurs de la société moderne, la condition de la liberté du chef de l'Église. De cette liberté dépend l'exercice indépendant du pouvoir spirituel, et, par conséquent, la règle de la foi de l'immense majorité des chrétiens dans le monde ou dans la constitution actuelle de l'Europe. La liberté de la vérité catholique est intimement liée à la liberté et à l'indépendance temporelle du Saint-Siège : tous les enfants sincères et fidèles de l'Église le comprennent et le disent : tous ses ennemis le savent encore mieux, mais tous ne le disent pas ouvertement, quoique tous agissent dans ce sens avec une imperturbable persévérance.
Sans doute la raison, la justice et la bonne foi sembleraient exiger que les États catholiques eussent seuls à se prononcer sur les difficultés de la situation du Saint-Siège et sur les points de contact de son autorité temporelle avec le droit public et les intérêts politiques de l'Europe. Ainsi placée sous leur garantie collective, cette institution antique et nécessaire serait peut-être enfin mise à l'abri des vicissitudes. Mais il est peu probable que notre siècle arrive jamais à cette conclusion. Tant que la Russie, la Prusse, l'Angleterre surtout, compteront au rang des grandes puissances européennes, il faut s'attendre à les voir peser directement ou
indirectement sur les destinées de l'Italie, et, par conséquent, sur la situation des États romains.
Nous ne reverrons plus le temps où, comme dans l'empire germanique, la garde et la discussion des intérêts d'une religion étaient exclusivement réservées à ceux qui professaient cette religion même, où le Corpus catholicorum tenait ses assises à part et en dehors du Corpus evanyelicomm , et réciproquement, sans, du reste, qu'il en soit résulté de grands avantages pour l'un ou pour l'autre.
On s'en consolera en songeant au peu de fond que Ton peut faire sur les États catholiques eux-mêmes. Sans remonter jusqu'au moyen âge, où la foi sincère et fervente des princes et des peuples ne put que bien rarement préserver l'Église des luttes et des entreprises les plus formidables, il faut se rappeler (pie même depuis la Réforme les souverains catholiques ont fait payer bien cher à la Papauté la rançon de leur protection contre les protestants, et que le sac de Rome par l'armée de Charles-Quint, les insolences des ambassadeurs de Louis XIV, et la captivité de Pie VII par Napoléon 1er, sont peu faits pour inspirer à l'Église romaine une aveugle confiance dans les potentats les plus naturellement appelés à la défendre.
Les peuples, émancipés de la tutelle des princes, présentent les mômes incertitudes. La France républicaine a été, en 1848, le boulevard du Saint-Siège; le Piémont et l'Espagne, pays bien plus exclusivement catholiques que la France, ne lui ont épargné aucune avanie, aucune iniquité.
Il faut donc nous résigner de bon cœur, dans la sphère des plus grandes affaires du monde, tout comme dans la vie civile et privée, à vivre, à discuter, à traiter avec ceux qui ne sont pas de notre foi. Les intérêts spirituels, comme les intérêts temporels, seront désormais partout débattus, trop sou-
vent réglés, par des hommes que leur incompétence ne fera jamais reculer devant cette mission.
Il faut regarder d'un œil ferme au fond de cette situation et y chercher le remède à côté du mal.
L'essentiel est de trouver, en dehors de la foi unique, qui autrefois servait de lien et de frein à toute la chrétienté, un terrain neutre, un langage commun, certains principes et certaines idées issus du christianisme, et qui, reconnus de part et d autre, puissent servir de bases à une entente possible sur des questions où Ton est à la fois invinciblement séparés et impérieusement obligés à une action commune. Ce terrain commun à tous doit être celui de la justice, de la bonne foi, de l'équité naturelle, telle qu'elle est, non pas pratiquée, mais du moins reconnue, proclamée, invoquée par tous les peuples civilisés. C'est encore celui de l'intérêt de la paix européenne et des faits incontestables qu'il comporte.
Supposons-nous donc obligés, comme il nous est déjà arrivé et comme il nous arrivera certainement encore, si ce n'est à nous, du moins à nos frères et à nos neveux, obligés de traiter de nos intérêts les plus chers avec des hommes qui ne partagent ni nos croyances ni nos affections.
Il ne s'agit après tout que de généraliser et d'élever une situation analogue à celle des écrivains catholiques au sein de la presse, telle qu'elle existe partout aujourd'hui, puisque, là même où la discussion politique est gênée ou impossible, celle des droits et des dogmes de la religion est livrée au premier venu. Dans un parlement, et même dans un congrès, dont les actes deviennent tôt ou tard publics, on agit et on parle tout comme dans un journal, devant un nombre plus ou moins restreint d'amis éprouvés ou d'ennemis irréconciliables, mais surtout devant une foule d'honnêtes gens qui sont avant tout ignorants ou indifférents, devant un public
souvent abreuvé de préjugés, mais presque toujours capable cTêtre instruit et ramené.
Sur un terrain ainsi délimité, n'y a-t-il donc aucune bataille à livrer et à gagner? Ne pourrait-on pas, par exemple, répondre victorieusement aux invectives de lord Palmerston et à tant d'autres à qui nous ne voulons pas même faire l'honneur de les nommer?
Écoutez, dirions-nous à l'orateur, au diplomate le plus anglais du monde, si nous avions l'honneur de siéger à ses côtés; nous allons essayer de nous entendre ou de vous confondre sans sortir de l'orbite de vos propres pensées. Nous ne vous mènerons pas au pied de ces autels que vous ne connaissez pas; nous ne vous parlerons pas le langage de la foi, du tendre et fidèle dévouement à ce que vous avez renié et persécuté. Non, non, restez sourds, si bon vous semble, à la voix des siècles qui proclame la majesté bienfaisante de l'institution que vous prenez pour point de mire. Fermez les yeux, en aveugles volontaires, aux signes des temps, aux symptômes éclatants qui démontrent que jamais le Catholicisme n'a été plus vaillant et plus fécond, et qu'après avoir survécu à la Reforme il est en train de survivre à la Révolution. Mais tâchez au moins de n'être ni sourds ni aveugles sur le terrain des faits, de la pratique des affaires, de la nature des choses; et, la religion mise hors de cause, tâchez de ne pas exiler avec elle la justice d'abord, puis le bon sens, et enfin l'honneur, cette vieille divinité des gens de cœur, dont la notion s'est tant affaiblie, mais dont le nom et le culte conservent encore un prestige sans rival.
Les faits d'abord. 11 y en a un qui saute aux yeux : c'est qu'il y a autant et plus de chrétiens catholiques dans le monde que de chrétiens non catholiques, et que tous ces catholiques tiennent et obéissent, au moins nominalement, à
ce Pape que tous dénoncez, que vous insultez, que vous menacez sans relâche. La première des nations continentales est en très-grande majorité catholique. Vous vous vantez de votre alliance intime avec elle : et vous avez mille fois raison. Mais croyez-vous qu'à la longue vos perpétuelles invectives contre la religion qu'elle professe ne relâcheront pas cette alliance? Quel effet produirait sur vous le langage des principales autorités, des hommes influents de la France, s'il avait sans cesse pour but d'insulter et de vilipender la religion anglicane et son chef? Pourquoi supposez-vous que les Français aient l'épiderme moins sensible que vous à cet endroit? Croyez-vous, par hasard, qu'ils soient à la veille de se convertir au protestantisme, ou seulement plus enclins à l'incrédulité que leurs pères? Mais demandez donc à vos innombrables voyageurs ce qu'ils ont vu depuis vingt ans dans nos églises, dans nos livres, dans nos écoles.
Demandez surtout à votre armée de Crimée ce qu'elle pense de la foi de nos soldats, de l'humilité chrétienne de nos généraux, de l'empire exercé par nos sœurs de charité, du dévouement et de l'abnégation de nos prêtres ; demandezvous si ce sont là, au point de vue purement humain, les signes d'une religion qui s'en va ou d'une nation qui renonce à sa religion : et puis concluez.
Naguère, pendant vos vingt ans de guerre acharnée contre la France révolutionnaire, vous offriez une hospitalité généreuse (et que rien ne doit nous faire oublier) à 1 episcopat et au sacerdoce français, exilé pour la foi ; vous témoigniez, par mille précautions délicates, de votre respect pour la religion de ces nobles victimes de la conscience, dont les leçons et les exemples ont déposé dans votre propre pays les premiers germes de cette renaissance catholique, objel de vos puérils épouvantements !
Et aujourd'hui, par un contraste insensé, quand le premier intérêt et la principale force de votre politique consistent à maintenir votre alliance avec la France, redevenue plus catholique peut-être qu'elle ne rétait sous Louis XIV, vous ne craignez pas de manifester en toute occasion votre inimitié profonde contre le chef et le symbole vivant de la religion qu'elle professe et qu'elle sert!
Ce qui est vrai de la France Test encore de l'Autriche et de tous les autres peuples catholiques avec lesquels vous avez ou vous aurez encore des intérêts collectifs à gérer ou à ménager. Rappelez-vous donc ce que vous disait, avec une si lumineuse simplicité, l'aimable et vénérable chef de l'ancien parti whig, le marquis de Lansdowne, celui-là même qui siège encore dans le cabinet de lord Palmerston. C'était le 21 juillet 1849, dans une discussion à k Chambre des lords sur l'expédition de Rome. Lord Lansdowne, répondant à lord Aberdeen et à lord Brougham, s'exprimait ainsi : « La condition de la souveraineté du Pape a ceci de spécial, que, par son pouvoir temporel il n'est qu'un monarque de quatrième ou de cinquième classe,! tandis que, par son pouvoir spirituel, il jouit d une souveraineté sans égale dans l'univers entier. Tout pays ayant des sujets catholiques romains a un intérêt dans la condition des États romains, et ils doivent veiller à ce que le Pape puisse exercer son autorité' sans être entravé par aucune influence temporelle de nature à affecter son pouvoir spirituel1. »
Voilà la vérité dite par une bouche non suspecte, par une bouche anglaise et anglicane, politique et non religieuse, libérale et non rétrograde.
Voilà aussi la réponse à ce reproche si opiniâtrement
1 Voirie texte de ce discours dans le Timtt du 22 juillet 1849, cl le Jovmml 4ê$ Diblê du 28.
renouvelé dans tant de dépêches et de discours, et que l'on regrette de trouver jusque dans ces paroles du ministre actuel des affaires étrangères de France, où il parle de ce qu'il y a d anomal dans la situation dune puissance gui, pour se maintenir, a besoin dêtre soutenue par le secours des étrangers, et où il assimile, sous ce rapport, les États pontificaux à la Grèce, un moment après avoir proclamé que a le titre de (ils ainé de l'Église, dont le souverain de la France se glorifie, fait un devoir à l'empereur de prêter aide et soutien au souverain pontife! » En fait et en droit, tous les catholiques sont fils de l'Église romaine, et nul catholique n'est étranger à Rome. Gomme l'a dit Fénelon, tout catholique y a sa patrie. Non, non, ce n'étaient point des étrangers que ces soldats français qui ont été à Rome y rétablir l'autorité de leur père. Ce qui était étranger à Rome, c'est la République, c'est la révolution faite par de vrais étrangers, par un ramas d'aventuriers et de conspirateurs cosmopolites, ennemis acharnés du catholicisme et du Saint-Siège, réunis à Rome de tous les coins de l'Italie et du monde pour y imposer par la violence leurs volontés sauvages au pontife, au prince et au peuple.
Ce n'est pas que nous prétendions confondre avec les auteurs de cette révolution romaine tous ceux qui ont défendu Rome contre l'armée française. A Rome, comme à Sébastopol, Ja gloire de nos soldats ne peut que gagner à reconnaître la valeur de leurs adversaires ' ; mais il importe de rappeler que, d'après les relevés officiels du général Oudinot, sur les dix-neuf nulle cinq cents hommes qui opposèrent une
1 On oe peut lire sans intéril le touchant récit du siège de Rome, par II. Emilio Dandolo, qui faisait partie du bataillon des tirailleurs lombards, et l'on y voit quels sentiments chrétiens animaient ces jeunes braves, digne», de combattre pour une meilleure cause.
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si courageuse résistance à nos armes, il n'y avait pas plus de six mille Romains. Voilà pour la nationalité de la république romaine.
Rome, par la raison qu'a donnée lord Lansdowne, et parce quelle est la capitale spirituelle du monde catholique, est en quelque sorte la propriété commune de tous les catholiques. Elle se vante d'être la ville éternelle : mais qui donc l'a faite éternelle? qui l'a empêchée de mourir comme Babylone et Memphis, ou de languir dans une incurable décrépitude, comme Athènes et Constantinople? Qui, si ce n'est la Papauté et le respect des peuples rajeunis de l'Occident pour cette Papauté, qui a su remplacer l'empire romain et durer trois fois plus que lui. Rome, la Rome moderne, l'État romain, lo Stato pontificio, qu'est-ce donc, si ce n'est l'œuvre des peuples catholiques, de leur amour, de leur respect tendre et généreux pour ces Papes, et non pour la ville ou le peuple de Rome? Ces monuments qu'invoquent quelquefois, dans leurs déclamations ingrates, les faux Romains, adversaires du Saint-Siège; ces palais, ces églises, ces sanctuaires innombrables, ces chefs-d'œuvre de l'art, qui donc les a construits, inspirés, et, il faut bien le dire, payés, si ce n'est la Papauté, enrichie par la foi et la charité filiale de l'Europe, alors tout entière catholique? Oui, c'est nous, Europe catholique, qui avons créé, constitué, maintenu, enrichi la Rome moderne. Non, le peuple romain n'est pas maître de ses destinées au même point où peut l'être ou le devenir tout autre peuple. Il nous doit compte de tout ce que nous, peuples chrétiens, nous avons fait pour lui. 11 nous doit compte de l'institution que nous avons prétendu maintenir chez lui, à son très-grand proût, mais non pour la livrer au hasard de sa passion ou de son caprice.
Le bon sens universel démontre que le Pape ne peut pas
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être le sujet d'un maître étranger; mais peut-il davantage être le sujet de son propre peuple, ou de quelque pouvoir né à Rome même et placé au-dessus ou même à côté de lui? L'idée d'avoir à Rome un pouvoir qui ne fût pas la Papauté a toujours existé et n'a jamais triomphé. Elle a toujours succombé sous une de ces défaites qui, sans cesse renouvelées, semblent émaner d'un arrêt de la Providence. Dès les premiers temps du moyen âge, le patriciat romain essaye d'exploiter, d'opprimer et de remplacer la Papauté. Après les comtes de Tusculum, vinrent les empereurs allemands; après eux, Arnaud de Rrescia, Rienzi et tant d'autres. Tout a toujours échoué. On voudrait recommencer au profit de la démocratie moderne les vaines tentatives de l'aristocratie féodale; mais leur fortune sera la même. Les mêmes intérêts, les mêmes lois de l'histoire, s'y opposent. Le Pape ne peut pas plus devenir le jouet des factions romaines que du despotisme des étrangers. « Le Pape, » a dit Napoléon, dans cette allocution mémorable citée par M. Thiers, tant de fois répétée, et qu'il ne faut jamais se lasser de rappeler, « le Pape est loin de Paris, et cela est bien : il n'est ni à Madrid ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols, consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'il habite cette vieille Rome, tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas ces choses par entêtement de dévot, mais par raison. » Mais ce qui est si vrai pour les puissances étrangères ne
Test- il pas tout autant pour lés Romains eux-mêmes ou ponr les Italiens en général? S'il faut que le chef de notre religion soit libre, libre non-seulement à l'égard de l'Autriche ou de l'Espagne, ne faut-il pas qu'il le soit également vis-à-vis de ses propres sujets?
Des catholiques de France ou de tout autre pays n'ont pas plus de raison d'obéir aux Romains qu'aux Russes ou aux Anglais. Quoi! l'Europe chrétienne aurait dérobé, d'un consentement unanime, Rome et la Papauté à toutes les grandes puissances pour finir par les livrer à la démocratie italienne? Ce serait anéantir la liberté des élections pontificales, ébranler toute l'administration de l'Église, soumettre ses destinées à une action à la fois turbulente et tyrannique. Ce serait démentir l'histoire du inonde et l'une des lois fondamentales de la civilisation chrétienne.
Tout se résume donc, non-seulement aux yeux de la foi, mais à ceux de la raison politique, dans ces principes qui se déduisent rigoureusement l'un de l'autre, et qui font loi depuis mille ans pour le monde chrétien. Le Pape personnifie l'unité de l'Église catholique : il ne peut la personnifier qu'en restant indépendant : il ne peut être indépendant qu'en restant souverain ; cette souveraineté ne peut être qu'ecclésiastique, comme son chef, et tout au plus déléguée, partiellement ou provisoirement, à des laïques.
Anéantissez le catholicisme ou convertissez les catholiques, si vous le pouvez ; mais, tant qu'ils seront catholiques, ne prétendez pas les rendre aveugles ou indifférents à l'une des conditions fondamentales de leur existence morale.
De ce que la souveraineté ecclésiastique du Pape doit être indépendante et inviolable, en faut-il conclure que son gouvernement doive être nécessairement absolu, despotique, sans règle et sans contrôle? que ses sujets laïques doivent être
exclus de toute participation à la législation, à l'administration, à la gestion des intérêts publics ou locaux? Qui oserait le soutenir sous le pontificat de Pie IX> et, non-seulement tant qu'il vivra, mais tant que durera sa mémoire et tant que le glorieux souvenir de sa généreuse initiative de i 846 à 1848 ne sera pas eflaeé de la mémoire des hommes?
Qu'a donc été Pie IX, si ce nW le souverain le plus spontanément libéral» le p#us franehement réformateur qu'il y ait aujourd'hui en Europe? Parmi tous ceux qui siègent aujourd'hui sur les trônes, il n'y en a pas un qui ait fait autant que lui pour la liberté de son peuple; pas même le roi des Belges, qui n'a reçu sa couronne que comme le corollaire de cette liberté^ pas même le roi de Sardaigne, qui a hérité d'une autorité que son père n'avait limitée qu'après quinze ans de royauté absolue et sous la pression des circonstances. Pie IX, au contraire, de lui-même, dès les premiers jours de son avènement, et avant que rien au dehors de Rome ou de l'Italie lui en fit apercevoir la nécessité, a non-seulement amnistié tous les exilés, tous les détenus politiques, mais a conduit ses peuples, à pas peut-être trop précipités, dans la carrière des réformes et des institutions libérales. Que les esprits rétrogrades, les sectateurs opiniâtres de la routine, lui en aient fait un crime, on ne saurait s'en étonner. Mais en quoi donc a<4~il failli à l'attente, aux exigences des amis sincères de la liberté et de l'Italie? Depuis que M. Thiers lui criait du haut de la tribune française : Courage, saint Père, courage! en quoi a-t-il manqué de ce courage moral et physique qui est pour tout souverain une nécessité encore plus qu'une vertu? M. Thiers lui-môme l'a reconnu, lorsque, après le plus étrange retour des choses d'ici-bas, l'orateur de 1847 a écrit etf=i849 ce rapport sur l'expédition de Rome qui sera l'honneur de sa vie.
Quelque triste qu'ait été l'issue des réformes politique» inaugurées par Pie IX en 1846, tout juge impartial et éclairé ne doit pas se lasser de l'en féliciter. S'il avait refusé toute concession à l'esprit du temps, la révolution n'en aurait pas moins éclaté à Rome après la catastrophe de Février, et alors le vulgaire dirait : Le Pape aurait pu épargner ces maux à son peuple, mais il ne l'a pas voulu ; il s'est obstiné dans la voie d'une résistance impossible; il a montré que la Papauté est une institution surannée, incompatible avec le génie moderne.
Pie IX, sans sacrifier aucun droit, aucun devoir, à une vaine popularité, a démenti ces sophismes. Il a ôté à la Révolution tout prétexte honnête. Mais il n'a pas réussi à désarmer la calomnie.
Quand on entend les discours de lord Palmerston et de ses adhérents, on est tenté de croire que le Pape est venu détruire une constitution déjà séculaire, une liberté déjà populaire et enracinée dans les États romains. Mais qui donc, dirons-nous à ces étranges insulteurs, qui donc a introduit la liberté politique chez les Romains? qui donc l'a non-seulement bénie et sanctionnée, mais enfantée, octroyée, inventée, si ce n'est le Pape? Et qui l'a détruite, si ce n'est vous? Oui, vous, par l'entremise de vos clients les radicaux et les révolutionnaires, déjà encouragés outre mesure par la mission de lord Minto; par cette promenade incendiaire d'un plénipotentiaire semiofficiel, s'iuvestissant partout du droit de critiquer publiquement les souverains et d'exciter des populations déjà inflammables.
Oui, vous, par votre déplorable complaisance pour les hommes dont vous pouviez encore alors ignorer la criminelle folie, mais que vous êtes inexcusable d'encourager encore, après avoir appris, parla plus douloureuse expérience, à quel
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point ils sont incapables d'apprécier, de conserver, d'aimer cette liberté que vous avez le bonheur de posséder chez vous et que vous prétendez défendre ailleurs. Pourquoi donc reprochez-vous à Pie IX ce qui est le crime exclusif de vos amis, de vos alliés et de vos protégés d'aujourd'hui? Ne sont-ce pas eux qui, en France, ont préféré et préfèrent encore à la royauté tempérée cette république insensée qui devait naturellement aboutir à une monarchie illimitée? Eux qui, en Sicile, comme vous nous le racontiez vous-même ces jours-ci1, ont sacrifié toutes les garanties qu'on allait exiger de la cour de Naplcs au vain espoir d'un changement de dynastie, inspiré par la nouvelle de la Révolution de février? Eux qui, à Naples même, par l'insurrection inexcusable du 15 mai, ont fourni au roi l'occasion tant désirée de ruiner la constitution nouvelle? Eux qui, dans le nord de l'Italie, enivrés par des succès trop éphémères, ont refusé les propositions, connues sous le nom de M. de llummelauer, et par lequel l'Autriche offrait de reculer jusqu'à l'Adige les bornes de sa domination? Eux, enfin, qui, à Rome, ont noyé dans le sang de Rossi, lâchement assassiné au pied de la tribune constitutionnelle, toutes les garanties que la population romaine tenait de Pie IX et toutes les sympathies que lui accordait l'Europe chrétienne? Et ne sont-ils pas partout les mêmes? ne les retrouvez-vous pas partout, toujours aussi incapables, toujours aussi aveugles, acculant toujours les nations entre ce qui est indigne ou ce qui est impossible; et, aujourd'hui encore, plus que résignés à cette éclipse de la liberté qui les venge et les débarrasse de la supériorité morale et intellectuelle des esprits modérés et des honnêtes gens?
1 Discours de Lord Palmerston du 19 mai 1856. Je lui laisse le soin d'expliquer la contradiction entre ses dires d'aujourd'hui et le récit fait par lord Mtnto en 1849, qui a été relevée par tous les journaux.
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Et quel est le prétexte qu'on a choisi pour méconnaître, pour oublier, pour calomnier les services et les bienfaits de ce grand cœur? Ah ! c'est ici qu'éclatent surtout l'injustice et l'ingratitude des hommes en général et des hommes d'État en particulier. Pourquoi le pape Pie IX a-t-il été poursuivi, assiégé, emprisonné, condamné à l'exil et à la déchéance? Ce n'est pas pour avoir refusé des libertés ou des garanties aux plus exigeants d'entre ses sujets, aux plus ingrats d'entre les condamnés qu'il avait graciés : il en avait donné bien plus qu'on n'en attendait de lui, bien plus peut-être qu'on n'en désirait. C'est uniquement pour n'avoir pas voulu déclarer lui-même la guerre à l'Autriche, et sacrifier le caractère de souveraine neutralité, de pacifique impartialité, que lui impose son auguste mission sur la terre. Aucun ministre, aucun homme politique digne de ce nom, ne devrait jamais oublier ce noble exemple de courage moral et d'intelligence politique. Qu'on lise ou qu'on écoute les récits de ceux qui ont pris part à cette funeste crise, et l'on verra que c'est l'allocution du 29 avril 1848 qui fut, dans leur âme, le signal de la guerre déclarée au Pontife, parce que dans cette allocution il se proclamait le Père commun de tous les fidèles, et refusait, en cette qualité, de sanctionner l'abus qu'on faisait de ses armes et de son drapeau contre une puissance catholique.
Je n'oublierai jamais, quant à moi, l'effet que fit cette allocution, quand elle arriva à Paris, sur ceux qui, comme moi, sentaient à cette époque critique leur âme bouleversée par le double danger de la patrie et de l'Église. L'Assemblée nationale venait de se réunir : nous étions pour la plupart encore inconnus les uns aux autres; nous cherchions à nous reconnaître, à nous deviner, à nous rapprocher, à nous consoler dans cette vaste foule qui renfermait des éléments si
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divers, mais d'où devaient sortir ces deux majorités qui, à deux reprises différentes, ont sauvé le pays. L'avenir de l'Italie et de Rome semblait aussi sombre, aussi menaçant que celui de la France. Quand cette parole du vicaire de Jésus-Christ retentit à nos oreilles, il se fit dans nos cœurs un grand apaisement et une grande lumière. Celui que nous regardions déjà comme le captif de la Révolution nous apparut dans toute la plénitude de sa douce majesté et de son invincible autorité. Nous nous disions l'un à l'autre : Habemus Papam. Ceux d'entre nous qui avaient l'habitude de reporter leur pensée du présent sur le passé se rappelaient Pie VII, dépouillé de ses États et traîné dans la plus dure des captivités, pour n'avoir pas voulu, sur Tordre de Napoléon I,r, fermer ses ports et déclarer la guerre aux Anglais ; et nous admirions l'aveugle ingratitude des hommes et la magnanime constance de Pie IX, exposé, quarante ans plus lard, par suite de la même impartiale modération, à la même injuste violence, mais poursuivi par des passions différentes, et détrôné, cette fois-ci, non par les ennemis de l'Angleterre, mais par ses protégés1.
1 On ne saurait trop rappeler à nos contemporains, et surtout aux Anglais, les faits et les documents de cette époque , encore si mal jugée. Voici par exemple ce qu'on lit dans le décret du 2 avril 1808, qui commença la spolia lion par l'usurpation des quatre provinces d'Urbin , Ancône, Macerata et Camerino. « Considérant, y est-il dit, que le $ourerain actuel de Rome a conitammfnt refuté de faire la guerre aux Anglais, et de se coaliser avec les rois d'Italie et de Naples pour la défense de la presqu'île d'Italie ; que la donation de Chartémagne, notre illustre prédécesseur, des pays composant l'Etat du Pape, fut faite au profit de la chrétienté, et non à l'avantage des ennemis de notre sainte religion... »
On ne manquait pas de faire remarquer au saint-père que les Anglais t'étaient rendus indignes de sa protection en abdiquant leur qualité d'enfants de l'Eglise, et en se jetant dans l'hérésie. Rien ne put triompher de la conscience éclairée de Pie VII. Il répondit :
€ Que son caractère sacré de ministre de paix, comme tenant la place du Dieu de paix; que sa qualité de chef de la religion, de pasteur universel et
m pie jx
Passons sur les incidents de son exil et de son retour. Le voilà revenu et rétabli, grâce aux armes de la France, dans son autorité. Que lui demandez -tous? tous, nos allies, hommes d'État anglais qui avez tant contribué à sa chute et qui n avez été pour rien dans sa restauration? Que prétendezvous lui imposer? Ce n est pas, sans doute, le gouvernement représentatif, tel qu'il lavait autrefois spontanément constitué. Quand, en 1849, nous discutions avec les républicains français sur les conditions de son rétablissement, nous nous contentions de dire qu'on ne pouvait songer à lui imposer le retour de cette assemblée qui avait assisté sans sourciller à l'assasiinat de son premier ministre, laissé proclamer sa déchéance et tourné contre lui le pouvoir qu'elle avait reçu de lui. Mais aujourd'hui l'objection est plus forte : sans le concours au moins passif de la France, l'Angleterre et sa cliente la Sardaignc ne peuvent rien contre Rome; et, à coup sûr,
de père commun de tons les fidèles ; que les saintes lois de la justice dont il doit être le gardien et le vengeur, étant le représentant de ce Dieu qui en est la source, ne lui permettaient pas d'entrer dans un système permanent de guerre, et beaucoup moins de la déclarer, sans aucun motif, au gouvernement britannique, dont il n'avait pas reçu la moindre offense;
« Qu'il avait conjuré Sa Majesté de considérer que, n'ayant point et ne devant point avoir d'ennemis, étant vicaire de Jésus-Christ, qui est venu au monde, non pour fomenter, mais pour détruire les inimitiés, il ne pouvait s'engager à perpétuité, pour lui et pour ses successeurs, comme l'empereur le voulait, à faire la guerre pour les intérêts d'autrui ;
c Qu'il avait aussi fait observer les dommages incalculables qu'aurait eu à souffrir la religion s'il était entré dans un système de fédération perpétuelle ; qu'il avait représenté qu'il ne pouvait s'exposer, pour la coalition proposée, à devenir ennemi de tous les souverains, même non catholiques, et s'obliger à déclarer la guerre, sans blesser son honneur, sans encourir la haine universelle, sans trahir ses devoirs et sa conscience; mais que toutes les représentations et toutes les raisons exposées tant de fois à Sa Majesté, avec une douceur paternelle, n'avaient jamais été écoutées. » (Lettre officielle, écrite le 19 mai 1808, par le cardinal Jules Gabrielli au chevalier Alberti, chargé d'affaires du royaume d'Italie.)
Quel est l'Anglais consciencieux qui ne devrait rougir en lisant ces paroles, et en les rapprochant du langage actuel de son gouvernement f
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elles ne peuvent se figurer qu'elles engageront jamais le souverain actuel de la France dans une entreprise destinée à imposer au Saint-Siège une forme de gouvernement qu'il a uimême renversée dans son propre empire.
Mais, en dehors du gouvernement parlementaire, avecson corollaire obligé de la liberté de la presse, que peut-on demander au Pape qu'il n'ait donné?
La sécularisation? Mais on a répété à satiété cette statistique des 5,049 employés laïques et des 233 employés ecclésiastiques que nous avons produite pour la première fois dans les débats de 1849, qui n'avait jamais été démentie, et qui répond victorieusement à ce mot d'ordre. Le démembrement de ses États, proposé par le mémorandum sarde et recommandé au Congrès par lord Clarendon, avec l'établissement dans les Légations d'un régime exclusivement laïque? Mais qui donc est préparé à ce changement? Quant à présent, et tel que vous l'avez formulé, ce serait détrôner partiellement celui que l'Europe conservatrice et la France catholique ont voulu rétablir dans ses Etats, et vous n'y sauriez songer sérieusement sans substituer à vos plus nécessaires alliances une rupture prochaine. Mais quoi encore? des réformes, des institutions adaptées aux besoins légitimes de son État? Soit; tout le monde est d'accord là-dessus. Mais est-ce que, par hasard, le Pape n'aurait pas déjà accompli précisément ce que vous lui demandez? Est-ce que vous ne connaissez pas la série des édits qui a suivi le motu proprio du 12 septembre 1849? N'a-t-il pas successivement organisé un Conseil des ministres1, dont trois membres sur cinq étaient laïques2;
1 Édit du 18 septembre 1850.
1 Les ministres des finances, de la. guerre et des travaux publics étaient laïques ; ceux de l'intérieur et de la justice étaient ecclésiastiques: La proportion a été changée depuis, maisjo cite ce que j ai vu à Rome en 1850.
un Conseil cTÉtat*, dont la majorité est également laïque, et dont deux membres seulement sont, de droit, ecclésiastiques; une Consulte des finances2, qui est un corps à peu près électif, dont les trois quarts sont pris dans les candidats élus par les conseils provinciaux; une organisation provin~ ciale s, basée sur des conseils généraux indirectement électifs, et composés de membres présentés au choix du pouvoir par les conseils municipaux; une organisation communale*, où les conseils municipaux sont directement élus par les plus imposés de chaque commune, et où les magistrats, qui remplissent les fonctions de nos maires et adjoints, ne peuvent être choisis par le gouvernement que parmi les sujets présentés par le conseil? Tout cela n'est-il rien? N'y a-t41 pas là cent fois plus de liberté qu'il n'y en avait en France ou en Italie sous le premier Empire? Certes, ce n'est pas la grande liberté politique, celle dont les Romains se sont montrés si complètement incapables lorsque Pie IX la leur a concédée; mais c'est une liberté provinciale, municipale, administrative, plus grande que celle dont la France regrettait l'absence sous la Restauration, et qui n'est pas trop éloignée de celle qu'elle avait conquise dans ces différentes branches de la vie • publique, après 1830.
Estrce à dire que le régime actuel des États romains soit propre à satisfaire tous les vœux des gens honnêtes et sensés? Est-ce à dire qu'il n'y ait plus d'abus, plus de desordres administratifs; que toutes ces institutions nouvelles n'aient pas besoin d'être sincèrement appliquées, d'être dirigées dans la pratique par des mains énergiques et intègres; que les
1 Ëdit dn 10 septembre 1850.
1 Ëdit du 28 octobre 1860.
• Edit do 33 novembre 1850.
4 Edit du 94 novembre 1850.
attribution* y soient partout nettement définies et loyalement respectées; que le pouvoir judiciaire, que la législation civile n'exigent pas de nouvelles et pressantes réformes ; que la liberté individuelle ne soit nulle part méconnue; que l'esprit de routine ne soit pas souvent confondu avec le respect de la tradition; que la mollesse, l'incurie, la vénalité surtout, cette lèpre de tous les pays méridionaux, n'aient conservé nulle part leur ancien empire? Qui voudrait l'affirmer? Quant à moi, bien loin de le soutenir, je dis tout simplement que je n'en sais rien. Mais vous, messeigneurs et messieurs, qui parlez à votre aise dans les deux Chambres du Parlement britannique, en savez-vous davantage? Non, vraiment. Vous pouvez tout au plus, ainsi que moi, supposer qu'il y a là des maux comme partout; mais vous ne pouvez pas en parler avec cette plénitude de connaissance qui donne seule le droit d'accuser ou de juger. Et, pas plus que moi, vous ne connaissez les remèdes qu'il faudrait apporter à ces maux, à ces abus, et qui pourraient seuls convenir aux mœurs, aux préjugés, au tempérament de ces populations, douées de tant d'esprit et de si peu de bon sens1.
Cependant le grand esprit de lord Palmerston ne s'inquiète pas de ces bagatelles. D va droit au fait, et, fort de sa longue expérience et de sa grande position, il dit tout net que le gouvernement pontifical est un gouvernement mauvais et tyrarmique. Il a la bonté de reconnaître que le Pape était « humain et bon, » mais c'est pour ajouter aussitôt que « ceux
1 Le Corrrspondani a publié sur ces questions un travail de notre ami H. de Corcelles. M y a raconté ce qu'il a vu et étudié sur place, pendant la longue et difficile mission qu'il a remplie à Rome et à Gaëte en 1849. Il a parlé avec la double autorité de son expérience et de son caractère, avec cet attachement à la liberté qui est chez lui une tradition de famille, et avec cette forte conviction chrétienne qui lui a valu l'insigne honneur d'être auprès de Pie II exilé l'ambassadeur de tous les honnêtes gens de France.
qui gouvernaient au nom de Sa Sainteté se rendaient coupables d'actes de tyrannie1. » En vérité, milord! mais dilesnous donc quels sont-ils, ces actes de tyrannie? Où, quand, comment, par qui ont-ils été commis? Racontez donc ces actes, définissez la tyrannie, nommez les tyrans. On peut vous en défier. Vous les ignorez profondément. Vous répétez on ne sait quelles déclamations débitées dans vos antichambres par on ne sait quels réfugiés ou quels apostats. Vous n'avez pas voulu souffrir en Angleterre la présence d'un représentant officiel de la puissance que vous dénoncez sans cesse. Vous n'êtes pas censé reconnaître officiellement son existence ; mais vous êtes bien loin de l'honorer de votre indifférence. Vous n'avez pas d'agents accrédités et officiels dans les États romains pour vous informer de ce qui s'y passe : mais vous y avez des agents clandestins ou plus que suspects, comme ce M. Freeborn, atteint et convaincu de calomnie contre la France et l'armée française, dans ce fameux Mémoire des consuls à Rome, inspiré et signé par lui, après le siège, où il signalait d'un ton patelin, comme effectués par nos boulets, les ravages et les destructions dont les assiégés, qu'il honorait de ses sympathies et de ses 'encouragements, étaient eux-mêmes les seuls auteurs3.
Ce sont là vos seules autorités; mais depuis quand revendiquez-vous, vous Anglais, le droit de condamner les gens sans les entendre? Toutes les fois qu'une grande question de politique intérieure ou extérieure est débattue devant le Parlement, la discussion est toujours précédée d'une enquête, de correspondances, d'interrogatoires, de dépositions sans nora-
' Discours du 6 mai.
' Voir le rapport officiel, rédigé par le général Niel, etdiitribué en 1850 à l'Assemblée nationale. 11 nous semble que M. Freeborn ne lui a opposé qu'un silence prudent.
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brc, dont les résultats volumineux sont distribués au publie, qu'il ne lit pas très-souvent, mais qui versent à grands Ilots la lumière et la vérité à qui veut s'y plonger. Où sont, dans ce débat de droit international, vos documents, vos enquêtes, vos bluebooks? L axiome : Audi et alteram partem est plus respecté et plus facile à pratiquer que partout ailleurs dans un pays de publicité illimitée comme le vôtre. On sait d'ailleurs de quelle scrupuleuse et vigilante protection vos lois et vos mœurs entourent toul accusé, quelque monstrueux que soit son crime. C'est l'honneur de votre législation et de votre société que cette libre défense des accusés. On a vu tout récemment avec quelles minutieuses et coûteuses précautions vous procédiez au jugement d'un empoisonneur et à la vcrilication du poison qu'il distillait lentement dans les entrailles de sa victime. L'Angleterre tout entière s'est associée aux incertitudes de ce jugement. Mais ici, où il s'agit de la vie de tout un peuple, de l'honneur de tout un inonde, en présence de cet auguste accusé dont vous osez faire votre justiciable, où sont vos témoins? où sont vos preuves? où sont vos scrupules? oîi sont vos précautions? Qu avez-vous fait/le l'intégrité traditionnelle de vos tribunaux? qu avez-vous fait de votre conscience naturelle?
Mais j'oublie que nous parlons ici d'un ministre qui. investi de la plus grande autorité dont un particulier puisse» être revêtu dans le monde, a osé prononcer ces paroles : « Bien que des atrocités aient été commises, le gouvernement provisoire de Rome s'est efforcé de les prévenir, et la ville
SAINTE N'A JAMAIS LTÉ MIEUX GOUVERNÉE QUE DURANT I.'aH-
sence du Pape, qui ne j>cut se maintenir à Rome qu'avec l'appui d'une force étrangère. »
Il suffit de répéter ces paroles pour les qualifier aux yeux de tout homme qui a la moindre connaissance de ce qui s'est
Il — Œuvres po'ém. el cl. t. 3i
passé à Rome de 1848 à 1850. Les pires ennemis de l'Angleterre ne pouvaient lui souhaiter une injure plus sanglante que de voir son premier ministre se constituer ainsi l'apologiste posthume d'un régime qui a eu l'assassinat pour origine et pour conséquence. Nous ne savons quelles sont les atrocités que le gouvernement mazzinien a prévenues : nous savons trop bien quelles sont celles dont il a hérité, celles qu'il a sanctionnées ou tolérées. Nous savons que notre armée a eu l'honneur d'aller détruire à Rome la domination du poignard. Oui, avant, pendant et après le siège de Rome, c'est le poignard qui fut l'arme et le symbole de la prétendue liberté, de la prétendue nationalité romaine. La république romaine est née du coup de poignard qui tua Rossi, de ce poignard qualifié de démocratique et de béni, et promené en triomphe au milieu des chants dans les rues de Rome déshonorée. Pendant sa durée, l'assassinat fut l'expédient ordinaire des sociétés secrètes pour contenir la population par la terreur. Prêtres, officiers, citoyens de toute classe, ont été les victimes de cet expédient. Pas un seul assassin ne fut arrêté ni puni sous la république, pas même ce misérable Zambianchi, colonel des soldats de finance, qui ût égorger tant d'innocents à son quartier de Saint-Cal ixte, et qui, digne émule de Carrier, fit fusiller le curé de la Minerve sous ses yeux, à la lin d'un souper auquel il avait forcé ce vénérable prêtre d'assister1. Après la prise de Rome, le serment de poignarder toute personne qui manifesterait sa joie ou son adhésion à l'armée française fut prêté et rigoureusement tenu. 11 n'est pas probable que lord Palmerston ose contester l'intégrité de nos conseils de guerre : leur procédure, leurs sentences de mort, sont là, ainsi que les ordres du jour des généraux Rostolan
1 Voir à ce sujet les détails précis et circonstanciés donnes par le i on$tiipiionnrl du 23 septembre 1811».
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et Baraguay-d'IIilliers, pour constater ce qu'il a fallu de vigilance et de vigueur pour empêcher nos propres soldats de tomber, comme cela était arrivé à plusieurs, sous le fer des assassins.
Ce n était d'ailleurs que l'application fidèle de la théorie prèchée par Mazzini, pratiquée par ses sectateurs dans toute l'Italie et qu'il avait d'avance annoncée, tout en feignant de la déplorer1. Ces choses se fout dans l'ombre, mais se vantent et se défendent publiquement. Lorsqu'on 18o0 le juge Dandini de Pesaro eut été frappé d'un coup mortel sur le seuil de sa maison, pour célébrer l'anniversaire du supplice d'un moine dénoncé par ce juge, un journal piémontais, Yltalia del Popolo, parodiant le mot fameux du roi Charles-Albert2 annonce que c'est ainsi que le peuple italien agit par lui-môme et se suffit à lui-même : Silenzio! c il popolo che fa da se. C'est le même qui, tout dernièrement encore, qualifiait les assassins du duc de Parme de Guillaumes Tell de l'Italie t
N'hésitons pas à le dire : il faut dénoncer et flétrir de tels actes ainsi que ceux qui les patronnent ou les excusent ; il le faut, non avec l'indignation désintéressée ou la joie secrète des partisans du pouvoir absolu, heureux de tout ce qui peut discréditer la liberté ; mais avec l'horreur profonde et implacable que fait naître chez des gens de cœur le déshonneur de ce qu'ils ont de plus cher. Hélas! c'est la liberté qui paye la rançon de tous ces crimes; c'est le droit des innocents, des opprimés, qui subit le contre-coup de toutes ces iniquités, et
1 < Car voire œuvre substituera de nouveau à l'agitation légale et pu- • bliqae la guerre extra- légale des sociétés secrètes, et, ce qu'à Dîeu ne « plaise, le poignard do l'homme du peuple irrité, se faisant à lui-même une « justice désespérée. ^ (Lettre de Mazzini a MM. de Fallouxet doTocqueville, publiée dans la République du 25 septembre 1849.)
' L'Itmlia fard da te.
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que les peuples, effrayés et indignés, repoussent dans l'abîma en même temps que le fantôme de ees attentats politiques, de ces guet-apens nocturnes dont le signal a été donne, dès 1845, pas l'assassinat de Joseph Leu, ce paysan catholique de Lucerne, ce fondateur du Sonderhund, immolé dans son lit et sacrifié, par un sicaire inconnu, aux fureurs d'un parti que protégeait encore la fatale influence de lord Pal mers ton.
Kt, puisque ma pensée se reporte ainsi vers la Suisse, ce sera pour y retrouver une nouvelle preuve de la contradiction flagrante qui éclate entre la libre équité des institutions nationales de l'Angleterre et les allures de sa diplomatie. Ah! vous parlez de tyrannie, de persécution, de mauvais gouvernement! Eh bien, puisque vous êtes animés d'un si beau zèle jiour la cause de la justice, de l'innocence de la liberté, voici un théâtre où vous pouvez le dépenser à loisir. Restez en deçà des Alpes, mais franchissez le Jura; allez en Suisse, allez à Fribourg, à Luccrne, dans le Valais; allez-y contempler les maux que vous y avez non-seulement tolérés, mais dont vous êtes directement responsables, par l'appui moral que vous avez prêté aux destructeurs de l'antique souveraineté cantonale, aux contempteurs impitoyables des vœux, des droits et des croyances de leurs concitoyens, à des hommes qui, à l'aide d'une imasiou de réfugiés et d'étrangers, ont déclaré par acte solennel, dans le berceau de la liberté helvétique, que le peuple était incapable d'exercer sa souveraineté. Allez-y voir des majorités honnêtes et pacifiques, écrasées depuis dix ans sous le joug des minorités turbulentes, appuyées par des baïonnettes étrangères. Allez-y étudier le jeu des constitutions imposées par ces baïonnettes, et contre lesquelles pétitionnent en vain les trois quarts, les cinq sixièmes des populations. Et, si l'exil des évêques, des prêtres, la spoliation des religieux, vous sont indifférents, allez du moins y
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calculer le taux des amendes qui, prononcées contre les dépositaires réguliers du pouvoir exécutif ou législatif, équivalent à la confiscation du patrimoine entier des familles les plus anciennes et les plus opulentes du pays.
Si depuis quelque temps ces populations commencent à se relever, à reconquérir peu à peu quelque fragment de leur ancienne indépendance, sachez bien qu'il n'y reste (pie trop d'injustices à réparer, parmi toutes celles qu'y ont commises vos clients, vos amis. Allez; et, quand vous y aurez fait rapjHîlcr un seul exilé, restituer un seul patrimoine, essuyer une seule larme, alors, mais alors seulement, vous pourrez venir donner des leçons d'humanité, de justice et de clémence au Pape et à la France.
Mais quoi ! se peut-il que vous restiez sourd à ce long murmure qui s'élève de tous les coins de l'Europe contre vous? Je vous le signalais hier encore et j'en entremêlais l'écho à ce panégyrique de vos glorieuses institutions et de vos mœurs politiques, qui m'a été tant reproché et que je maintiens lout entier. Il témoigne de la réprobation raisonnéc ou instinctive qu'excite partout l'outrecuidance , et plus encore , l'inconséquence de votre intervention dans les destinées des nations continentales. Craignez que celte réprobation ne rejaillisse plus haut encore que vous, et n'aille atteindre les idées, les droits, les institutions que vous avez le noble privilège de |>ersonnifier dans le monde ! Ah ! certes, nul ne pourrait rêver un rôle plus glorieux et plus salutaire que celui de votre |»arlement, s'il était vraiment et toujours ce qu'il pourrait être, ce qu'il a été souvent, savoir le tribunal suprême de l'opinion européenne, le refuge de tous les opprimés, le vengeur de tous les droits, la terreur de toutes les iniquités triomphantes, l'arbitre équitable entre le fort et le faible, en un mot l'organe incorruptible de la conscience du genre
humain. Mais cet idéal, dont il a quelquefois approché, vous vous en éloignez de plus en plus depuis quelques années. Et comment ne pas être révolté par le caprice, j'allais dire par le cynisme, de vos alliances et de vos antipathies, de vos préférences et de vos abandons? On vous voit applaudir, en Piémont et en Espagne, aux spoliations infligées à une Église déjà plus qu'à moitié dépouillée par les guerres révolutionnaires, et Ton sait que vous ne voulez pas souffrir la moindre atteinte aux richesses exorbitantes de l'Église anglicane. On vous entend gémir sur l'asservissement de certains peuples ; et on se souvient du sacrifice de Parga, de votre cruelle indiffère nce à l'endroit des vénérables républiques de (ïcnes et de Venise, de la noble Venise surtout, non-seulement en 1814, mais en 1848, lorsqu'elle seule honorait par sa résistance opiniâtre les armes italiennes et vous tendait une main que vous pouviez si facilement saisir. On rit et on s'indigne du contraste que présentent vos théories à l'usage de votre politique extérieure et votre pratique à l'intérieur, dans le j>assé comme dans le présent. Ne remontons pas jusque dans le moyen âge : mais il y a un siècle à peine, dans le siècle de la philosophie et des lumières, n'avez-vous pas réprimé, avec la plus impitoyable barbarie, la révolte des derniers partisans des Stuarts? N'avez-vous pas infligé aux chefs de l'aristocratie écossaise, et à tant d'autres plus obscurs, des supplices dont l'horreur n'a été surpassée que par les atrocités de Pombal vers la même époque? Et il y a soixante ans, lorsqu'en 1798 l'Irlande, presque épuisée par six siècles d'oppression et de misère, se souleva encore une fois et ouvrit ses bras à la Révolution française, ne lui avez-vous pas fait subir toutes les exécutions, toutes les violences, tous les outrages qu'une soldatesque effrénée, que des juges passionnés, que des conquérants implacables peuvent infliger à une race étrangère
et vaincue? N'avez-vous pas égalé et même surpassé alors toutes les cruautés, toutes les violences de nos récentes révolutions, et jusqu'à ces flagellations et ces gibets de la Hongrie, que vous avez tant et si justement reprochés à l'Autriche? Si, depuis le commencement de notre siècle, la sagesse et l'équité de vos lois et l'admirable développement de vos mœurs politiques ont préservé les trois royaumes de tout conflit, de toute explosion, de toute violence sanglante, en a-t-il été de même de vos colonies? Quel est le gouvernement italien ou autre qui ait réprimé l'insurrection dans ses États avec autant de sévérité et par des châtiments plus cruels, plus nombreux, plus humiliants, que vous n'en avez déployé contre les Grecs des îles Ioniennes et contre les indigènes de l'île de Ceylan 1 ? Et quel était leur crime? Ils réclamaient, les uns et les autres, par des moyens que votre légalité condamne, la liberté ou la nationalité; et vous les leur refusiez avec tout autant de résolution et plus de succès que ces princes italiens, traités par vous de tyrans ou de bourreaùx.
Vous parlez sans cesse de l'Autriche; vous vous indignez de la prépondérance autrichienne en Italie ! Mais songez donc que chaque discours de vos orateurs officiels crée de nouvelles recrues à l'Autriche, non-seulement parmi le clergé, non-seulement dans les familles opulentes et anciennes, mais dans cette foule innombrable de gens aisés, tranquilles, honnêtes, qui ne font ni les révolutions ni les coups d'État, mais dont l'assentiment est impérieusement indispensable à tout progrès sérieux, à toute réforme durable, et que vous
1 Voir les débats du parlement, sur la conduite du gouverneur, lord Torrington, en 1851. — Car, il faut bien le reconnaître, c'est toujours à la liberté et à la publicité de l'Angleterre que nous devons la connaissance de cet méfaits; c'est d'elles aussi que nous en attendons le châtiment.
refoulez malgré eux dans le camp des ennemis de la liberté.
Quant à moi, je ne veux ni vous humilier ni vous insulter ; je ne veux pas employer contre vous le langage que, non* seulement vos pamphlétaires et vos journalistes, mais que vos ministres et vos hommes d'État emploient sans scrupule contre les princes et les nations étrangères. Je maintiens toujours une distinction profonde entre le génie moral et social de votre grande nation et les écarts modernes de sa politique étrangère. Ces reproches, que m'arrachent la force de la vérité et le danger de la situation que vous créez à l'Europe, je ne vous les fais qu'à mc;i corps défendant. Je ne serai jamais de ceux dont l'inintelligente aversion voudrait vous mettre au ban des nations chrétiennes. Dans les annales de tous les pays on trouve des crimes, des excès, des trahisons sans nombre. Les nôtres , hélas ! n'en sont que trop peuplées. Mais, quand on se pose en juges, en censeurs, en docteurs ; quand on a, comme disait si bien M. Sidney Herbert, « la passion malheureuse de se mêler des affaires d autrui 1 ; » quand on se charge de faire le procès, avec la dernière rigueur, à tous les trônes et à tous les peuples, il est bon d'apprendre et de se rappeler que les représailles sont possibles et terribles.
Ce qui d'ailleurs rendra toujours ces représailles faciles et populaires , c'est que l'orgueil et la dureté de la politique de lord Palmerston s'adressent surtout aux faibles et aux petits, et que, vis-à-vis des puissants et des forts, il sait parfaitement employer tous les ménagements et toutes les précautions que comportent les usages des nations civilisées et les salutaires lenteurs de la diplomatie.
J'ouvre ici une parenthèse à l'adresse de ceux qui pour-
1 Séance du 6 mat dernier.
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raient croire que lord Palmerston n'est animé que par la haine du catholicisme, du papisme, et qui, en Angleterre, comme ailleurs, lui pardonneraient volontiers tous les excès commis contre un tel adversaire. Que Ton songe donc à sa conduite envers la Grèce. Là il n'y a point d'intérêt catholique en jeu : et cependant quel acharnement n'a-t-il pas déployé contre cette frêle royauté, contre cette nation à peine sortie des serres du plus abominable despotisme ; contre ce petit peuple, espoir et germe de la civilisation dans le Levant , placé sous la sauvegarde des plus beaux souvenirs de l'histoire, des plus généreuses sympathies de notre temps et des stipulations solennelles du droit européen! Avec quelle minutieuse et persévérante animosité n'a-t-il pas poursuivi ce j>auvrc petit pays, que tout devait recommander à sa sollicitude et à son indulgence! A qui donc son insolente invective de l'autre jour contre le roi Othon et son gouvernement, qu'il accuse formellement de corruption et de complicité avec le brigandage, à qui n'a-t-ellc pas rappelé l'histoire à la fois ridicule et révoltante de ce Pacifico, l'homme à la bassinoire, dont les doléances motivaient l'envoi au Pirée d'une ûotte digne de lutter contre la France ou la Russie, le tout pour aboutir au payement d'une misérable somme de trois mille francs? Ce fut aussi le prétexte de ce grand discours où le ministre proclame avec une éloquence inaccoutumée les privilèges inviolables de tout sujet et de tout protégé britannique, annonce la résolution prise de donner à chacun de ses clients le droit de bouleverser le inonde plutôt que de souffrir le moindre tort, et applique enûn au moindre touriste anglais la fameuse citation : Ci vis romanus sum.
Mais vous nous trompiez, mylord, ou vous vous trompiez vous-même. Vous êtes très-fort, très-fier, très-Romain, devant les faibles. Vous Tètes beaucoup moins devant des
rivaux dignes de vous. Avec le concours de la France , et poussé par elle, vous avez fini par braver et par dompter la puissance de la Russie ; mais vous ne vous êtes engagé dans la lutte qu'avec la certitude d avoir le bon droit et même les bons procédés de votre côté. Aussi la Providence a-t-elle béni votre cause. Vous en agissiez de même avec l'Amérique, dans le conflit qui menaçait récemment d'éclater et qui pouvait devenir si sérieux. Avec quelle prudence, quelle réserve, quelle sagesse, n'avez-vous point imposé un frein, nou-seuleinent à la légèreté babituelle de votre langage, mais encore à l'amour-propre national le plus légitime ! Comme vous avez bien su pratiquer cette longanimité judicieuse dont aous )>arliez il y a quelques jours 1 î On peut, on doit même vous en louer : car, si les amis de la liberté avaient été destinés, après tant d'autres épreuves, à assister au cruel spectacle d'une lutte entre les deux peuples les plus libres du monde, vous n'auriez rien eu à vous reproeber. Mais, pour Dieu, que ne pratiquez-vous donc cette longanimité, celte modération, à l'égard des petits et des faibles? Là, certes, elle serait encore plus légitime, plus naturelle et de meilleur goût. Elle vous préserverait de ce scandaleux contraste entre la grossièreté des outrages que vous prodiguez au roi d'un État de nuit cent mille âmes, et l'humble résignation avec laquelle vous acceptez le renvoi de votre ambassadeur par le chef d'une nation de vingt millions d'hommes. L'histoire, croyez-le bien, ne vous épargnera pas ce contraste. Elle dira que jamais on n'a retourné plus effrontément la noble maxime où Virgile a résumé l'histoire de vos modèles les Romains :
Parcerc subjeclis et debellare superbos.
('e n'est point, on le sait de reste, un adversaire de l'An-
• Discours du C juin, en réponse a sir Edward Lytlon Bulwer.
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gletcrre qui tient ce langage. Je ne brigue ni ne mérite le triste et facile 3uccès qu'obtiennent, auprès d'un certain puplie, certains écrivains dont la risible ignorance ou l'indigne mauvaise foi font hausser les épaules aux juges compétents et aux gens d'honneur. A cette même place j'ai écrit ce que je pensais de la grandeur sociale et politique de l'Angleterre, de façon à ne pas craindre d'être jamais confondu avec ses détracteurs habituels, avec ceux qui méconnaissent ses services, qui exagèrent ses torts, qui lui inventent des crimes, qui lui reprochent ses vertus mêmes, le tout par haine de la liberté, qu'elle a l'honneur de représenter à peu près seule dans l'Europe moderne. Je parle en homme qui est fier de lui avoir pu rendre un hommage éclatant, et de savoir que cet hommage a obtenu un retentissement imprévu; fier aussi d'avoir soulevé, à cette occasion, les rancunes et les critiques de ces apologistes de l'absolutisme politique, de ces apôtres de la persécution religieuse, qui ne me pardonnent pas d'avoir cherché, dans l'histoire et les lois d'un grand peuple étranger, des arguments contre leurs violences, leurs adulations et leurs palinodies. La gloire et la force du peuple anglais, je l'ai constaté ici, c'est de savoir supporter la vérité; c'est de se la dire à lui-même et de lui-même. L'Angleterre a cela de commun avec Athènes, avec la Home républicaine, avec l'ancienne France libérale. Elle n'impose à la critique aucune réticence: elle ne la condamne à aucun déguisement; elle ne réduit pas la justice et la vérité à l'allusion ; mais elle n'ignore pas non plus que le droit de tout dire entraîne le devoir de tout entendre. En fournissant elle-même à ses adversaires leurs arguments et leurs preuves, elle se soucie peu de désarmer leur haine ; elle se sent assez forte pour la braver ; et, du même coup, elle permet à ses admirateurs les plus sincères et les plus ardents de lui dire les vérités les plus
dures, avec la confiance que ses aberrations passagères n altéreront ni la grandeur de sa mission ni la solidité de ses institutions.
Je ne désavoue donc aucune de mes sympathies pour ce qui fait à jamais l'honneur de la nation britannique. Tout en refusant de fermer les yeux à ce qui fait ombre à travers cette éclatante lumière, je ne rétracte rien de mon admiration pour la liberté anglaise : loin de là, j'en appelle à cette liberté avec confiance et respect. Que mes paroles soient lues, traduites, commentées en Angleterre : bien loin de le redouter, je le désire, et je ne crains le jugement d'aucun Anglais indépendant, ni même d'aucun protestant de bonne foi.
Seulement, la justice que je me plais à rendre aux institutions et aux mœurs politiques de l'Angleterre ne saurait m'empecher de jouir de l'incontestable supériorité de la politique extérieure de la France depuis 1814. C'est pourquoi je me confie dans le génie et dans la mission de mon pays, pour préserver l'Église et son chef des dangers dont la menace la diplomatie révolutionnaire de lord Palmerston. L epée de la France est à Rome comme à Athènes ; et, quoique je sois loin de mettre sur la même ligne les intérêts qu'elle doit défendre dans ces deux villes immortelles, je me rassure en songeant que, près du Parthénon comme près du Capilole, elle saura défendre la faiblesse et le droit. On ne froissera pas impunément parmi nous les glorieux souvenirs qui se rattachent à la journée de Navarin et à l'expédition de Rome ; on ne nous persuadera jamais de renier ces conquêtes de la foi et de la liberté, et de les rejeter en proie, les unes à l'anarchie, les autres à l'islamisme.
L'alliance anglo-française est la clef de la politique moderne et la plus belle victoire de la civilisation libérale. Mais, pour qu'elle dure et se consolide, il faut que les hommes
d'État anglais renoncent à leurs allures injurieuses et agressives contre la religion de la France; il faut qu'ils sachent bien que la France ne se laissera point entraîner à renouveler les attentats de Philippe le Bel et de Napoléon 1er, à mettre la main sur le Pape. La France de nos jours a subi plus d'une transformation, a renié plus d'une croyance, a tromj>é plus d'une attente légitime; mais chacune des péripéties de notre histoire contemporaine a semblé resserrer le nœud séculaire qui nous rattache au Saint-Siège, fie nœud s'est toujours renforcé depuis qu'en 1814 la branche aînée des Bourbons, si sincèrement et si tendrement dévouée à l'Église, fut ramenée sur le trône en même temps que le Pape fut rétabli au Vatican. Troublée dans les premiers temps par l'occupation d'Aneône, la bonne intelligence du gouvernement de Juillet avec le Saint-Siège n'en fut pas ébranlée, pas plus que par ses luttes injustes avec le clergé français sur la question de la libellé de l'enseignement. Il sut associer toutes les grandes puissances et conquérir l'assentiment du Pape lui-même au mémorandum de 1831; il recula res|Hctucuscmcnt devant les répugnances apostoliques qu'inspiraient certains choix épiscopauv; et, en s'écroulant, il a légué à Pie IX le seul homme qui ait su lutter et mourir dignement pour sa cause.
On sait comment les Assemblées souveraines de la seconde Hépubliquc ont renouvelé l'œuvre de Pépin et de Oharlcmagne, en restituant au chef de l'Eglise sa capitale et sa souveraineté. De tels antécédents commandent l'avenir, (l'est en vain que M. de («wour évoque les souvenirs napoléoniens, gauchement entremêlés à ses doctrines parlementaires; c'est en vain qu'il remet en lumière une lettre fameuse. Le piège est trop transparent. Le prince qui, en 1 8i0, a su loyalement accepter la politique toute différente que lui imposait la majorité législative; ce prince, doenu aujourd'hui le maître
unique et uniquement responsable des affaires publiques, ne voudra pas déroger à l'honneur de son passé. Le souverain dont le plénipotentiaire a revendiqué pour lui le titre de fils aîné de l'Église, et qui vient de proclamer son respect et sa reconnaissance pour celui qu'il qualifie de représentant de Jésus-Christ, ne doit ni ne peut sacrifier aux exigences de lord Palmerston les nombreuses et précieuses adhésions que lui a values, en France et en Europe, son attitude à l'égard du Saint-Siège.
Un jour viendra peut-être où l'Angleterre elle-même rougira d'avoir méconnu les droits et les mérites du pouvoir sacré qu'elle a tant contribué à rétablir il y a quarante ans, comme elle rougit aujourd'hui de sa longue iniquité envers l'Irlande et de sa vieille haine contre la France. Et, quand elle en sera là, avec sa franchise habituelle, elle s'honorera en formulant elle-même sur sa politique actuelle l'arrêt que prononce aujourd'hui contre elle la conscience irritée des honnêtes gens.
Je m'arrête. Le temps me presse. Je termine ici ces lignes écrites au courant de la plume. S'il y avait encore une tribune politique en France, ces choses y seraient dites par des voix plus éloquentes et plus écoutées que la mienne. Elles retentiraient au loin en France et en Europe, et contribueraient sans aucun doute, comme cela s'est vu en 1848 et en 18i9, au milieu de dangers bien plus sérieux, à ranimer ce grand courant d'opinion qui rendit possibles le salut et la restauration du pouvoir pontifical.
Mais qu'importe le moyen, pourvu que le but soit atteint? Et il le sera, on peut y compter. Quelles que soient les transformations des hommes et des choses , quels que soient les alliés ou les adversaires de la bonne cause, le résultat sera le même. A côté de la foi implicite et obligatoire de tout catho-
lique dans l'immortelle durée de l'Église, il n'y a rien de plus avéré dans l'histoire de notre temps que la protection spéciale dont la Providence a couvert ce principal sacré qui, sans être identique avec l'Église même, lui est depuis plus de mille ans si intimement associé. Le Dieu qui, deux fois dans ce siècle, l'a miraculeusement sauvé, qui s'est servi des Russes et des Anglais pour protéger l'élection de Pie VII à Venise, et des années de la seconde République française pour ramener Pic IX à Rome, saura bien trouver un remède contre ks vieux abus qui peuvent le compromettre, en même temps qu'une sauvegarde victorieuse contre le lamentable aveuglement de M. de Cavour et contre l'animosité étourdie de lord Palmcrston.
25 juin 1856.
À M. LOUIS ULBAGH
Septembre 4856
— Ouvres polém. et di».