‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 59 sur 71 · II. — Œuvre» polém. et dit · texte numérisé non relu

II. — Œuvre» polém. et dit

temps, il faut bien reconnaître que l'Église aussi a besoin d'être garantie et rassurée contre les empiétements de l'État, à coup sûr beaucoup plus fréquents et plus menaçants que les autres au temps où nous vivons1. Cette double garantie ne peut être obtenue que par des concessions émanées du libre consentement des deux puissances, stipulant chacune dans l'exercice de leur souveraineté réciproque, pour mettre un terme à des querelles et à des luttes sans cesse renaissantes. Le gouvernement qui aura la sagesse de tarir cette source de conflits rendra au pays et à l'Église un service dont ses contemporains et la postérité lui rendront grâce à jamais.

Le gouvernement actuel peut être encouragé dans cette voie par le souvenir d'un acte déjà ancien , mais qui a reçu la sanction de Napoléon III. Quand M. de Falloux accepta la mission d'aller représenter dans le conseil du prince-président les droits et les intérêts du catholicisme, il fut bien entendu, entre lui et ses collègues de la majorité, qu'aucune des dispositions de la loi organique incompatibles avec la liberté de l'Église ne serait désormais mise à exécution. Personne n'y songea, en effet; et les conciles provinciaux s'organisèrent dans toute la France, au mépris de l'art. 4 de la loi de germinal. Cependant, M. de Falloux étant tombé malade le lendemain de l'ouverture du concile provincial de Paris, son collègue, M. Lanjuinais, chargé de l'intérim du minis-

• < Nous ne demandons pas, » disait Mgr Affro, qu'il ne faut pas se lasser de citer sur ces matières, < nous ne demandons pas la réforme de ton* les articles organiques. Le plus grand nombre sont utiles, parce qu'ils donnent force de loi à certaines règles canoniques qui ont besoin de cette protection. Nous ne blâmerions pas non plus les dispositions législatives qui auraient pour objet de prévenir ou de réprimer les empiétements probables du clergé sur la juridiction civile. Mais nous gémissons sur des dispositions qui exposent le pouvoii civil à empiéter lui-même sur la juridiction ecclésiastique; et nous désirons que le gouvernement comprenne que ces dispositions ne lui sont pas moins nuisibles qu'au clergé. » (De l'uêage et de l'abus, etc., p. 994.

tcre de l'instruction publique, crut devoir suivre une autre voie. Après avoir vainement essayé d'obtenir de Mgr Sibour une demande d'autorisation il soumit au prince-président un décret par lequel cette autorisation, qu'on ne voulait ni solliciter ni recevoir, était accordée spontanément, et ce décret est précédé, dans le Moniteur du 17 septembre 1849, par un rapport où le ministre, après avoir énuméré les motifs de a l'entier assentiment » que donnait le gouvernement aux conciles qui n'ont rien que « de conforme à l'esprit libéral de notre constitution, » ajoute ces mots :

« Le temps n'est sans doute pas éloigné où le gouverne- « ment pourra, dans cet esprit de vraie liberté qui est au « fond de ses sentiments comme dans les principes de la « constitution, soumettre à un examen sérieux l'ensemble de « notre législation religieuse et reviser en particulier les dis- « positions de la loi organique du 18 germinal an X. Au- « jourd'hui il se borne à en assurer l'exécution. »

Si la promesse contenue dans le rapport de M. Lanjuinais pouvait se réaliser aujourd'hui, qui peut douter de l'esprit conciliant que la Papauté apporterait à une telle négociation?

1 Voici en quels termes Mgr Sibour a lui-même rendu compte de cet incident :

« L'archevêque lui expliqua comment ces articles n'avaient à ses yeux au-

< cune valeur légale. Viciés dans leur origine par un défaut de compétence, « ils avaient été abrogés, au moins implicitement, en tout ce qui touchait la

* liberté de l'Eglise, par les constitutions diverses qui les avaient suivis. •< C'était l'entreprise la plus audacieuse qui eût été faite contre les droits les

< plus sacrés ; on n'avait pu les maintenir jusqu'ici qu'en les violant sans

* cesse. Quant à demander l'autorisation pour la tenue d'un concile, ce serait « reconnaître le droit qu'on a de l'empêcher; ce serait valider, autant que « possible, une loi radicalement nulle ; ce serait sanctionner des dispositions

* contre lesquelles l'Eglise a constamment protesté. Les convictions de l'ar- « chevèque et sa résolution parurent également invincibles. > (Extrait de la préface des Acte* du Concile de farlt, p. xviu. — Adrien Lcclerc, 1850.) — On voit que, en ce qui touche aux articles organiques, tout ce qui fait autorité dans l'Eglise s'exprime avec une énergique unanimité.

A quelle concession légitime s'est-elle jamais refusée, lorsqu'il s'est agi de la France?

A Rome comme à Paris, il n'est pas un catholique sensé qui ne soit prêt à répéter les paroles par lesquelles le fameux Pithou termine son code des Libertés de l'Église gallicane, dédié à Henri IV, et qui sont certainement ce que ce code renferme de plus applicable à notre époque : «Tous ceux qui jugent droictement des choses peuvent assez recognoistre de quelle importance a esté et est encore, autant et plus que jamais, la bonne et entière intelligence d'entre notre sainct père le Pape et le roy de France, lequel, pour très-justes causes et très-grands mérites, a emporté sur tous autres le titre de très-chrestien et premier fils et protecteur de l'Église. Et pour ce, doivent-ils en général et en particulier estre d autant plus soigneux d'entretenir les liens de ceste concorde par les me3mes moyens qui l'ont faict durer jusque à cy, supportans plus tost les imperfections qui y pourraient estre que s efforçant de roidir outre mesure les cordes d'un nœud si franc et volontaire; de peur que, par trop serrer et estraindre, elles ne se relaschent, ou (qui pis seroit, ce que Dieu ne veuille permettre) rompent tout à fait, au danger et dommage certain de toute la chrestienté, et particulièrement du Saint- Siège... »

En voilà assez sur la déclaration d'abus. Nous vivons sous un gouvernement qui ne demande pas de conseil à ses sujets, et qui leur permet difficilement de discuter ses actes. D'ailleurs, quelque intéressé qu'il soit dans ce litige, il l'est moins que le clergé et les catholiques, et c'est à ceux-ci que nous avons, en terminant, quelques observations à présenter.

ET DES ARTICLES ORGANIQUES DU CONCORDAT. o49

Nous ne sommes rien et ne prétendons à rien dans l'Église* de France. Nous ne prétendons pas surtout parler en son nom ni lui imprimer une direction. Mais on ne nous contestera pas le droit, qui appartient à tout spectateur, de juger la direction que d'autres ont essayé de lui imprimer, les opinions qui ont été professées en son nom et les conséquences qui commencent à en découler.

Il ne suffit pas de constater que les sentiments qu a excités le décret du 6 avril dans les rangs du clergé et des fidèles n'ont pu se manifester avec l'énergie et la liberté d'autrefois. Il faut bien, en outre, reconnaître que cet acte lui-même a été bien accueilli par la très-grande majorité du public, et qu'on rencontre en foule des amis et des serviteurs du gouvernement qui se félicitent de voir le pouvoir se dégager de tout soupçon de solidarité trop intime avec le clergé, et laisser à celui-ci le poids exclusif de son impopularité croissante.

Je ne pense pas que l'optimiste le plus aebarné essaye de nier l'existence et le progrès de cette impopularité, pas plus que l'intensité de la réaction antireligieuse qui, depuis trois ou quatre ans, malgré tant d'efiorls admirables et souvent consolants, s'est produite dans la jeunesse, dans toutes les classes intelligentes, et jusque dans les classes ouvrières.

Pour lever, à ce sujet, le dernier doute sur le chemin qui a été fait dans cette voie, il suffit de comparer les manifestations de l'opinion, à Paris et dans toute la France, après la mort de M. Affre, en 1848, et après celle de M. Sibour, en i 857. .Quelle éloquence dans ce funeste contraste !

Il suffit encore de rappeler les attaques dont a été récemment l'objet cette Société de Saint-Vincent de Paul, qui avait échappé, pendant plus de vingt ans, à toutes les dénonciations des partis, et sur qui l'on appelle aujourd'hui la proscription, parce qu'elle a l'honneur d'être libre, parce qu elle

ne doit ses accroissements salutaires qu'à la force expansive et spontanée du dévouement et de la charité.

Or, à quoi attribuer cette réaction antireligieuse, cette impopularité croissante du clergé qu'il est si impossible de nier et dont il est si essentiel de connaître les véritables causes?

Est-ce à la compression politique? Oui, en partie ; parce que l'esprit de critique et d'opposition, à qui on a bien pu imposer silence sur la politique, mais qu'il est impossible de désarmer complètement, s'est tout naturellement reporté sur le domaine de la religion, où on lui a laissé la liberté de se produire sans réserve.

Mais cette raison seule ne suffit pas. Faut-il en chercher une autre dans l'adhésion si prompte et 3i complète que le clergé a donnée au pouvoir actuel? Si je le croyais, je le dirais sans détour ; mais je ne le crois pas, ou du moins je ne le crois que sous une réserve essentielle.

Si le clergé n'avait fait qu'accepter et soutenir le gouvernement impérial comme l'a soutenu et accepté presque toute la France, peu de gens lui en feraient un crime.

Mais une portion du clergé a fait, ou du moins a laissé faire en son nom, ce que ni le gouvernement n'avait entrepris, ni le pays n'avait accepté, savoir : la réhabilitation théorique du despotisme. Et cela par les mêmes voix et les mêmes plumes qui avaient si longtemps et si solennellement professé la théorie de liberté et de la liberté pour tous !

Tandis que le fondateur du nouvel empire laissait au moins entrevoir la liberté, dans un lointain avenir, comme le couronnement de son œuvre, les organes officieux du clergé dans la presse ont soutenu que cette liberté était impossible et illégitime, que le mot même de liberté était sans usage dans un pays chrétien ; qu'il ne faut ni peser ni discuter ses droits, mais les nier tous ; que « chercher des garanties contre le pou-

u voir, c'est en politique ce qu'est en géométrie la quadrature « du cercle 1 », et ainsi de suite, tous les jours, depuis cinq ans !

Les mêmes hommes qui, toujours au nom du clergé, et stipulant pour lui. disaient en 1848 : « Que la République « donne la liberté à l'Église, la seule liberté, la liberté de « tout le monde l et l'Église la payera d'une gratitude éter- « nelle ; » ces mômes hommes disent aujourd'hui que, quand les catholiques réclament la liberté dans un pays protestant, ils ne la demandent que pour eux ; et ils regrettent de n'être pas « r aigle pour balayer l oeuvre de la civilisation libéralecorrompue jusqu'à la moelle 2. »

Et ceux qui parlent ainsi ont été autorisés par les encouragements et les approbations qui leur ont été prodigués, à déclarer « qu'ils ont les raisons les plus fondées et les plus décisives de se croire dans la véritable voie où doit se tenir la presse catholique3. »

On a étalé ainsi, au nom du clergé et en abusant de son silence, la plus triste palinodie dont le dix-neuvième siècle ait donné le spectacle.

Certes, il n'y avait, en 1852, ni motif ni prétexte pour une opposition religieuse au pouvoir nouveau. Mais il n'y avait non plus ni motif ni prétexte pour déroger à la dignité, à J 'indépendance qui caractérisaient depuis vingt ans l'attitude politique du clergé, qui se concilient si bien avec une adhésion honorable et loyale, et qui faisaient dire à M*r Parisis, en 1 847 : « Le moyen le plus efficace de déconsidérer aujourd'hui la reli- « gion dans l'esprit des peuples serait certainement de la mettre « politiquement en faveur4. » 11 n'y avait surtout ni motif ni

1 Vniter$ du 38 janvier 1853 et du 5 janvier 1854

1 Untoen du 6 avril 1857.

1 Unkers du 5 septembre 1854.

* Ca$ d* conscience, p. 77.

prétexte pour faire litière des principes, des institutions, des antécédents qu'on avait naguère invoqués ou applaudis; pour jeter l'anathème à toutes les libertés modernes; pour se constituer seuls approbateurs des mesures les plus excessives; pour s'acharner sur des adversaires bâillonnés d'avance par des avertissements officiels; pour épuiser les formules d une adulation propre à n'exciter que la pitié, très-probablement de celui qui en a été l'objet, et très-certainement de ceux qui en ont été les témoins. Il n'y avait ni motif ni prétexte pour battre des mains avec un servile enthousiasme à la ruine des droits dont on avait usé soi-même avec une passion toute récente; pour associer à la défense de la religion la réhabilitation des thèses les plus impopulaires et des personnages les plus décriés de l'histoire; pour insulter la République abattue, après l'avoir acclamée à son avènement; pour oublier que c'est sous ses enseignes et grâce à ses libertés qu'on a pu rétablir Pie IX à Rome et affranchir l'enseignement catholique, et pour lui reprocher jusqu'à la part qu'elle avait assignée aux évêques dans ses solennités! Soyez tranquilles» si jamais elle revient, elle ne donnera plus ces prétextes-là à vos moqueries posthumes.

La fraction du clergé qui a permis à de tels faits de se produire sous son patronage et à son profit peut et doit se demander maintenant ce qu'elle a gagné et ce qu'elle a perdu depuis six ans.

Ce qu'elle a gagné? la réponse est bien courte et bien nette. Rien! rien, pas même la répression de ces outrages quotidiens contre toutes les vérités de la religion et contre toutes les institutions de l'Église, qui ont redoublé de virulence et d'intensité depuis la chute de la République. Tant il est vrai, comme on l'a démontré ailleurs, que ce n'est pas pour l'Église que la liberté de la presse politique offre les plus grands

dangers ! d'autant plus que le régime de la discussion la plus illimitée, telle même quelle est pratiquée en Angleterre, ne comporte et n entraine nullement l'impunité de l'outrage envers la foi des citoyens, pas plus qu'envers leur personne ou leur considération, pas plus qu'envers les dépositaires de l'autorité temporelle.

Ce quelle a perdu? Le voici. Elle a perdu le droit et le moyen de se défendre avec les armes de la loi, du droit public, de l'opinion dont ses défenseurs et elle avaient su faire un usage si triomphant et si récent encore. Elle a perdu surtout la force qu'elle puisait dans la considération publique, dans celle même de ses adversaire. Il y a dix ans, dironsnous au clergé, vous étiez publiquement insultés, beaucoup moins qu'aujourd'hui, mais beaucoup plus que ne le comporteraient une liberté bien réglée et un pouvoir bien géré. Le National rivalisait, en 1847, avec le Constitutionnel, en dénonciations et en invectives. Et cependant, en 1848, quand le National s'est trouvé le maître de la France, et dans le désarroi général des autorités et des lois, personne n'a rien pu et personne n'a rien tenté contre vous, tant vous étiez forts de votre fidélité au droit, à la liberté, à la justice commune.

Qui oserait, je ne dis pas affirmer, mais même supposer qu'il en sera de même lorsque la France rouvrira la carrière à la Révolution? '

Aujourd'hui vous êtes non-seulement désarmés, mais vous êtes enchaînés d'avance par l'adhésion que vous avez donnée, ou laissé donner en votre nom, aux moyens qui seront employés contre vous. Vous avez perdu et sacrifié volontairement le terrain où vous avez vécu et où vous étiez invincibles. Vous avez applaudi à ceux qui ont déclaré que « le bras séculier des gendarmes était de beaucoup le meilleur

défenseur de la liberté de conscience 1 ; » à ceux qui, dans un accès d'insolent égoïsme, répondaient aux doléances des parlementaires et des républicains : Quant à nous, nous sommes suffisamment libres ! Vous avez applaudi à ceux qui ont publiquement professé que la liberté de parler et d'écrire devait être refusée à ceux qui ne se confessent point. Vous avez laissé dire, par une assimilation sacrilège, que la législation actuelle sur la presse était précisément celle de l'Église, l'avertissement et la suppression2.

Vous savez maintenant ce que valent les libertés restreintes à ceux qui se confessent , et déclarées suffisantes par ceux qui comptaient en faire le privilège de leur outrecuidance. Quand vous serez avertis et quand vous serez supprimés, qui voulez-vous qui vous plaigne, qui vous défende ou même qui vous comprenne? Personne; car personne, en France, n admettra la légitimité de cette théorie cynique , pralkruéc et justifiée par vos oracles, et qui se réduit à dire : a Quand je suis le plus faible, je vous demande la liberté, parce que tel est votre principe; mais quand je suis le plus fort, je vous 1 ote, parce que tel est le mien. »

Soutenir un tel système, même quand on n'a pas d'antécédents, cela semble déjà passablement effronté. Mais le voir arboré par des mêmes hommes qui, il y a dix ans, professaient, applaudissaient et propageaient la doctrine contraire : voilà ce qui soulève le cœur !

Sans doute il est permis, il est même nécessaire de changer d'opinion et d'attitude, quand l'expérience vous a éclairé sur les dangers d'une ligne suivie de bonne foi. Mais, pour que ces variations et ces transformations soient légitimes et honorées, il faut qu'elles vous conduisent au secours d'une

' Univers du 20 février 1856.

3 Unirert du 22 décembre 1855.

cause honnête, menacée ou vaincue, et non qu'elles vous attellent au char des triomphateurs.

Avant de consommer cette apostasie, il aurait fallu au moins laisser s'éteindre dans la tombe la génération qui , fondant vingt années consécutives, vous a entendu prêcher sur tous les tons la doctrine contraire. Tant qu'elle vivra, elle ne saurait oublier toutes ces harangues, tous ces mandements, toute cette polémique dont l'écho retentit encore, et que résumait en ces termes M. l'abbé de Salinis, depuis évêque d'Amiens et archevêque d'Auch, dans sa profession de foi , comme candidat aux élections de la Gironde, le 5 avril 1848 :

«Les privilèges qui furent accordés à l'Église et dont « l'Église peut se passer, l'histoire dira qu'elle les achète « souvent bien cher au prix d'une dépendance qui entravait « plus ou moins sa divine action. Ce qu'on nous promet au- « jourd'hui vaut mieux.

« La liberté dans le droit commun, c'est ce qui sied à « r Église. . .

« Liberté de conscience ! Ce cri de l'Église naissante est « devenu le cri de l'humanité. Cette liberté, l'Église ne la « réclame que dans les termes où elle est posée à l'heure qu'il « est, dans la raison humaine, et où elle sera formulée né- « cessairement dans vos lois ; c'est-à-dire uno liberté égale « pour tous : rien de particulier pour nous, rien a* excepta tionnel contre nous Le libre exercice de tous les cultes,

« forme extérieure de la foi, expansion sociale de la pensée « religieuse, développement naturel, par conséquent, de la « liberté de conscience

« L'adhésion si prompte, si unanime que le nouvel ordre « de choses a rencontré dans le clergé, est expliquée par ce « que je viens de dire... Le peuple ne s'y est pas trompé. On « dirait que le sens divin de ce qu'il faisait lui a été révélé. Il

« a eu l'instinct de l'alliance naturelle du catholicisme et « de la liberté1. »

Que Ton compare ce langage avec les invectives qu'on lance aujourd'hui tous les matins contre toutes les libertés et spécialement contre la liberté de conscience, et l'on verra le chemin que nous avons fait entre avril 1848 et avril 1857 !

Nous nous permettons de croire que ce chemin ne nous a pas rapprochés du but, et qu'il faut d'autres moyens pour atteindre au triomphe de la vérité et à la paix sociale.

L'esprit du mal a aussi sa théorie , théorie exécrable qui consiste à vouloir l'asservissement de l'Église au milieu de l'émancipation universelle. Et cette doctrine , pour se réaliser, a surtout besoin de taire croire à la société moderne que tous les catholiques professent la haine de la liberté et sont complices de la doctrine qui prêche l'émancipation de l'Eglise au milieu de l'asservissement du monde.

S'il est une chimère insensée dans le monde moderne, c'est de rêver pour l'Église une liberté absolue et complète là où cette liberté n'existe pas, même avec les tempéraments nécessaires, pour la société laïque. Sans doute, il restera toujours et partout à l'Église son droit intrinsèque, son droit divin, Je droit de la vérité suprême. Mais ce droit qu'elle tient de Dieu, et que l'homme ne peut lui ôter, il lui faut cependant le faire reconnaître par les hommes. C'est là le perpétuel problème de ses relations avec la société temporelle.

Or il n'y a pas dans l'histoire une époque où l'Église ait pu échapper à l'influence des événements et des institutions contemporaines. Elle n'a jamais été libre que dans une proportion plus ou moins exacte avec la liberté générale. Pendant tout le moyen âge, époque de liberté immense pour les corporations et pour les fortes individualités, l'Église, qui

» Bordeaux, imprimerie de Henry Pa, rue Sainte-Catherine, 139.

ET DKS ABTIGLES ORGANIQUES DU CONCORDAT. 557

était la plus forte, la plus ancienne et la plus vitale des corporations, qui renfermait dans son sein les individualités les plus puissantes, a eu une liberté, sans cesse contestée, mais presque toujours triomphante. Pendant les quatre siècles de monarchie absorbante et absolue, elle aussi a subi le joug commun : partout son asservissement et la décadence de son influence ont été en raison directe des progrès du despotisme, et nulle part elle n'a été plus asservie et n'est devenue plus impopulaire que dans les pays exclusivement catholiques, en Espagne, en Portugal, en Italie, aux portes de Rome même. Ce n'est qu'à partir de 1789 que sa liberté s'est relevée comme la liberté générale; et partout où elle s'est émancipée, ce n'a été qu'à l'abri des idées et des institutions modernes, en Angleterre comme en Amérique, en Belgique comme en France, en Norwége comme en Allemagne 1 .

Ces choses étaient élémentaires et incontestées autrefois parmi nous. Qu'on ouvre au hasard ce recueil, ou n'importe quel autre journal catholique antérieur à 1851; on n'y trouvera pas un seul témoignage qui les contredise, et on en trouvera mille pour les affirmer.

Je n'en veux plus citer qu'un seul pour me consoler et me fortifier moi-même à la fin de ma tâche : ce sont les paroles de l'évêque actuel d'Ajaccio, en 1844 : « Si la liberté ne doit pas triompher dans la lutte, j'estime qu'il vaut mieux succomber avec elle que de lui survivre. Nous ne voulons être

1 On m'objectera peut-être le concordat autrichien. Je réponds d'abord que jamais ce concordat n'eût été possible sans l'exemple donné par la Belgique dés 1830 et par la France, et sans le renversement de la vieille monarchie autrichienne par l'ébranlement de 1848. J'ajoute, au risque d'imiter la fameuse prophétie du comte de Maistre sur la ville de Washington, que de deux choses l'une, ou la nouvelle monarchie autrichienne sortira de la voie de centralisation bureaucratique où elle semble entrer, ou bien le concordat tombera promptement à l'état de lettre morte, comme toutes les autres garanties promises à l'Eglise par les pouvoirs absolus.

libres qu'à la condition de l'être avec tout le monde, nous confiant à la Providence pour l'heure où il lui plaira de nous affranchir tous*. »

Sans doute un tel langage peut n'être pas de mise partout et toujours; mais encore ne faudrait-il pas reffacer de toutes les mémoires, ni surtout lui infliger tous les jours un sanglant démenti.

Puisse-t-il au moins faire réfléchir quelques-uns sur l'urgente nécessité de ne pas s'enfoncer plus avant dans une voie où l'on ne rencontrera ni la prudence ni l'honneui !

' Lettre à M. le duc de Broglie, insérée dans YVniren du SI mai 1644, el lue à la tribune de la Chambre des pairs le même jour.

A la suite de cet article, le Correspondant reçut l'avertissement suivant : * L'an mil huit cent cinquante-sept, le vingt-neuf avril, à six heures et demie de relevée.

< Nous, Charles-Gabriel Nusse, commissaire de police de la ville de Paris,

« Avons notiflé à M. Douniol, gérant du journal le Correspondant et à M. de Montalembert, signataire d'un article intitulé : De l'Appel comme d'abus, contenu dans le numéro de ce journal du 25 avril 1857,

« Dans les bureaux dudit journal, situés rue de Tournon, n» 29, en parlant à M. Douniol,

« L'avertissement dont la teneur suit :

« Le Ministre secrétaire d'État de l'intérieur,

« Vu l'art. 32 du décret organique sur la presse, du 17 février 1852; « Vu le premier avertissement donné au journal le Correspondant le 6 février 1857;

c Vu l'article publié par ce journal dans son numéro du 25 avril 1857, intitulé : De l'Appel comme d'abus ;

« Considérant que cet article contient une excitation au mépris des lois et tend a semer la discorde entre l'État et l'Église ;

« Sur la proposition du directeur général do la sûreté publique, « Arrête :

« Art. 1". Un avertissement est donné au Correspondant dans la personne «le M. Charles Douniol, gérant, et de M. de Montalembert, signataire de l'article.

« Art. 2. Le Préfet de police est chargé de l'exécution du présent arrêté. « Paris, le 29 avril 1857.

« Signé : Billault. »

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