ET LA
(Extrait du Corretpondani du 25 novembre 1857.)
(/article suivant fut publié dans le Correspondant à l'occasion des événements qui agitèrent la Belgique dans le cours de l'année 1857. Le prétexte de ces agitations avait été la présentation, par le ministère catholique, qui avait à sa téte M. le comte Vilain XIV et M. de Decker, d'un projet de loi destiné à régler la liberté de la charité et à faire cesser l'interprétation que l'administration précédente avait donnée en cette matière aux lois de vendémiaire an V. La gauche avait combattu cette loi avec une grande violence. Le 27 mai 1857, à la suite du vote de la Chambre des représentants qui admettait le principe de la loi, une émeute éclata à Bruxelles, le nonce du pape fut insulté à la sortie du palais législatif, la populace se porta aux bureaux des principaux journaux catholiques, au domicile de plusieurs membres de la majorité et aux portes des divers couvents. Les vitres furent brisées à coups de pierres et des cris injurieux furent proférés.
Ces manifestations durèrent trois jours.
Le 30 mai, le roi prorogea les Chambres et ajourna la discussion de la loi.
Les élections communales, qui curent lieu le 27 octobre sous
n. — Œu>rcs polém. «t Jiv. 36
l'influence de ces événements, ayant été généralement hostiles au ministère, les ministres donnèrent leur démission et firent place à un cabinet formé par M. Rogier et composé des membres de la gauche.
Nul ne s étonnera de l'intérêt profond et passionné que nous inspire tout ce qui touche la Belgique; nul n'y verra une sollicitude exagérée pour une cause étrangère. Ce qui est en jeu dans ce pays, ce sont nos plus pures affections, nos croyances les plus enracinées, nos meilleures espérances. Il y va tout simplement de la religion, de la liberté et de leur alliance, c'est-à-dire de la cause que nous servons depuis bientôt trente ans, avec une infatigable constance et à travers les fortunes les plus diverses.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un an à peine, la Belgique célébrait avec un enthousiasme unanime le jubilé de son émancipation nationale, de sa liberté constitutionnelle, de sa royauté populaire, de sa prospérité croissante1. C'était une fôte comme le monde moderne n'en avait jamais vu. Le silence affecté des uns, les persiflages dédaigneux des autres, n'en firent que mieux ressortir la valeur et L'effet. Tout y portait l'empreinte du patriotisme, de l'union des partis, de la fidélité aux grands souvenirs de la révolution de septembre 1830 et du congrès national. C'était une sorte d'oasis au sein du triste spectacle que donne l'Europe contemporaine aux fidèles amis du droit et de la liberté. Nous en avons sans doute trop joui! Cette pure et resplendissante lumière s'est promptement voilée. Cardons-nous toutefois de
' Voir l'article intitulé : FHe$ de Bruxelle* dans le Corrnpondamt du 25 septembre 1856, tome XXXV1IÏ, p. 1069.
l'oublier ou d'en douter. La vérité et la justice n en demeurent pas moins éternellement adorables, éternellement désirées1 derrière le3 nuages dont les recouvrent sans cesse les passions humaines. Toute prospérité est courte ; mais l'adversité aussi n'est pas perpétuelle. Le lendemain de la victoire est presque toujours un jour de mécompte; mais la défaite a aussi son lendemain et sa revanche. On n'est jamais aussi vainqueur ni aussi vaincu qu'on se l'imagine. Ne se laisser ni enivrer par le succès ni abattre par les revers, c'est le lieu commun de la sagesse la plus élémentaire ; mais c'est une leçon qu'il nous faut sans cesse recommencer à apprendre; c'est celle qu'il faut surtout tirer des événements récents de la Belgique.
Qtte s'est-il donc passé? Comment la guerre a-t-elle recommencé, et avec un succès si facile et si rapide pour le faux et pour le mal?
Essayons de nous en rendre compte. Depuis quelques années la marche naturelle de l'opinion, manifestée par des élections régulières aux époques fixées par la constitution, sans secousse et sans agitation quelconque, avait déplacé la majorité législative, longtemps acquise aux adversaires déclare* des catholiques. La grande solennité du 12 juillet 1856 avait été célébrée sous les auspices d'un ministère aussi conciliant et aussi modéré que possible, mais que l'on a qualifié, en Belgique, de clérical, par cela seul qu'il n'a proposé aucune mesure hostile au clergé. En outre, au moment le plus solennel de ces fêtes et devant fa foule assemblée, il y eut, entre h roi protestant et le clergé catholique, une rencontre, un élan réciproque de l'un vers l'autre, comme pour sceller l'union contractée et maintenue depuis vingt-cinq ans par le respect scrupuleux de la liberté commune. Ce grand et rare spectacle était fait pour toucher tous les cœurs : il n'en a pas
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moins déconcerté et profondément irrité les anticléricaux. Depuis ce moment leur hostilité est devenue plus active et plus acharnée. Un moment encore on a pu se faire illusion, le jour des obsèques nationales, célébrées, sur la proposition de M. Charles Rogier, en l'honneur du comte Félix de Mérode, de ce chrétien intrépide qui avait tant contribué à créer la liberté belge, et qui, plein de ménagement pour les personnes , haïssait si cordialement et dénonçait si ouvertement tous les genres de fraude et de violence. Mais la lutte, à peine suspendue ce jour-là , reprit le lendemain de plus belle et vient d aboutir à la retraite du ministère et à la dissolution de la majorité.
On le sait, il existe en Belgique un parti puissant qui se qualifie de libéral, et qui ne justifie ce nom qu'en s 'efforçant de refuser à ceux qui ne pensent pas comme lui les libertés auxquelles ils tiennent le plus. Ses chefs ont renié ou n'ont jamais accepté les principes qui ont présidé à l'union des catholiques et des libéraux sous la domination hollandaise, et qui ont enfanté l'indépendance nationale et la constitution belge. Parfaitement d'accord sur ce point avec certains publicistes religieux très-écoutés aujourd'hui, ils n'entendent pas concéder à autrui les droits qu'ils réclament pour eux-mêmes. La liberté leur convient, parce qu'ils croient avoir seuls raison ; elle n'est pas faite pour ceux qui se trompent ou qui veulent tromper. Selon eux, le clergé et les catholiques sont dans ce dernier cas : il faut donc faire un choix parmi les libertés garanties par la constitution de 1831 ; il faut maintenir sans frein la liberté de la presse qui sert surtout aux libéraux; il faut restreindre (en attendant qu'on puisse la supprimer) la liberté de l'enseignement qui ne sert qu'aux cléricaux; il faut user de la liberté d'association pour assurer le droit de la franc-maçonnerie et des autres sociétés secrètes;
mais il faut l'empêcher de devenir, entre les mains des catholiques, une ressource pour le développement de la charité, de la prière et de toutes les vertus qui constituent le frein moral dont une nation libre et démocratique a le plus impérieux besoin. Je serais désolé d'imputer aux libéraux belges des doctrines ou des intentions qui ne sont pas les leurs; mais j'affaiblis ici, bien loin d'exagérer, les déclarations formelles de leurs orateurs et de leurs journaux. Ils sont logiquement conduits, précisément comme les catholiques absolutistes, à regarder comme illégitime la possession, par leurs adversaires, des droits qu'ils réclament pour eux-mêmes ; et. quand l'exercice le plus modéré et le plus régulier de ces droits produit, ou simplement annonce, la prépondérance temporaire et légale de ce qui n'est pas à leur gré, ils en appellent à la force; et c'est la force, sous la forme répugnante de l'émeute, qui vient, pour la première fois, d'avoir raison du droit et de la liberté en Belgique.
Là est le vrai mal dont il ne faut ni altérer ni atténuer la portée. Il n'est pas dans la perte du pouvoir par les catholi-» ques; le pouvoir leur a déjà souvent et longtemps échappé sans qu'ils en aient eu à souffrir sérieusement. Il est dans l'intervention de la force sur le terrain de la discussion, et dans son triomphe sur le droit. D'un autre côté ne forçons rien ; qualifions le mal et ne l'exagérons pas. On entend dire partout que le gouvernement représentatif a reçu un coup mortel en Belgique. Mais qui sont ceux qui tiennent ce langage? Ne sont-ce pae précisément les gens qui ont contribué ou applaudi à la chute des institutions libérales dans leur propre pays? Je crois peu à la sincérité de leur sollicitude. Je les crois plutôt disposés à se chercher des complices ou des excuses qu'à prêter un appui sérieux à la constitution sur laquelle ils entonnent déjà un chant funéraire. J'engage beau-
coup les catholiques belges à n'être ni les dupes ni les échos d'une sympathie aussi suspecte.
Ne permettons jamais à l'indignation de nous aveugler ni surtout de dégénérer en découragement puéril. Ce premier succès de l'esprit révolutionnaire n'entraîne pas, comme on se plaît à le dire, la victoire définitive et irréparable de la révolution. Heureusement pour ce bas monde, 5la logique des événements ne se conforme pas aux syllogismes des logiciens de profession. 11 est bien permis de compter sur les heureuses inconséquences que peuvent faire naître d'abord la Rfloresse longtemps renommée d'un roi qui doit tenir à ce que sa popularité reste entière dans le cœur de tous ses sujets , puis l'intérêt bien entendu du parti libéral lui-même, mais par-dessus tout l'activité résolue et l'attitude énergique du parti catholique. Tout n'est pas perdu parce que la perversité a exploité la faiblesse. Rien n'est perdu, au contraire, tant que les honnêtes gens ne désespèrent pas d'eux-mêmes et de leur droit, tant qu'ils ne se laissent pas aller à une misérable - débandade, parce que tout ne tourne pas à leur gré, parce que Dieu ne leur donne pas chaque matin le spectacle de la vérité partout reconnue et de la justice partout triomphante. Examinons donc la situation sans illusion et surtout sans abattement.
Un mot, en passaut, sur l'occasion de la crise. Il s'agit, comme on sait, de la liberté de la charité, c'est-à-dire de la faculté pour les particuliers de créer des fondations charitables. Cette faculté s'exerçait sans contestation et conformément aux règles suffisamment restrictives qu'établit la législation spéciale du Consulat et de l'Empire encore en vigueur chez les Belges comme chez nous. En 1847, il plut aux hommes qui viennent de redevenir ministres, et qui l'étaient alors, d'introduire dans l'application de ces lois une interpré-
iation tout à fait arbitraire que la cour de cassation, par un arrêt du \ 4 mars 1857, a déclarée telle, et qui avait pour but de créer le monopole de la bienfaisance officielle et de confisquer au profit de ce monopole les legs des mourants. M. Gui-
zot, dans un travail qui doit lui méritera jamais la reconnais-
sance des amis de la justice et de la vérité, a admirablement démontré l'atteinte portée par ce système à la liberté des âmes et au respect de la propriété1. Le parti catholique, ren-
tré au ministère en 1855, a cru nécessaire de porter remède à cette innovation. Un projet de loi a été présenté : il avait l'inconvénient d'être trop long, trop obscur et trop compliqué pour ne pas se prêter facilement aux interprétations calomnieuses de ses adversaires ; il a été en outre discuté avec une lenteur bien calculée pour servir les projets des agitateurs. Mais, après la double démonstration de M. Guizot et de M. de Melun2, on peut hardiment affirmer qu'il ne justifiait aucune des objections soulevées contre lui. On pourrait à plus juste titre lui reprocher de ne pas faire assez pour la liberté de la charité. Il la soumettait en effet à des restrictions que ne connaissent ni la Prusse, ni la Hollande, ni surtout l'Angleterre. Il créait si peu la mainmorte, comme on l'a répété avec une opiniâtre perfidie, qu'il prescrivait la vente de tous les immeubles qui seraient l'objet de libéralités charitables. Il n'admettait aucune fondation sans l'autorisation directe et spéciale du pouvoir exécutif ; de sorte que, si cette loi avait été votée, il eût suffi de l'avènement au pouvoir des ministres actuels pour en rendre l'action complètement inefficace. Seulement il n'interdisait pas aux ministres qui en auraient envie le droit d'autoriser, comme cela se pratique
1 Revur det Deux Monda du 1er août 1857. ' Corrr$pondùni, do Î5 juin 1857.
journellement en France, des fondations faites en dehors des bureaux officiels de bienfaisance. C'est contre cela, et cela seulement, qu'il a été possible, à force de mensonges et de déclamations , de créer l'émeute du mois de mai dernier et de soulever l'opinion d'une grande portion de la Belgique.
Je le déclare sans détour, avec la petite autorité que peut me donner ma qualité de vieil avocat de l'Église , d'admirateur et d'historien laborieux des ordres monastiques : je ne concevrais pas de plus grand malheur pour la Religion, dans l'état nctuel de la foi et dos mœurs, qu'une législation qui permettrait à l'Eglise d'accumuler sans restriction ces énormes richesses qui ont engendré tant d'abus et tant de scandales, et dont le poids a fait partout crouler ses institutions les plus précieuses et ses droits les plus sacrés. Partout où elle s'est relevée, elle ne l'a pu que parce qu'elle a été délivrée de cet or changé en plomb. Mais était-ce bien là le danger que l'on courait par une loi qui , il ne faut pas se lasser de le répéter, assimilait en Belgique le régime des fondations charitables à ce qu'il est en France , et le laissait bien moins libre qu'il ne l'est devenu en Angleterre? Non, certes; et si le mépris le plus flagrant de la vérité n'avait réussi à déplacer la question et à passionner les masses, les esprits les plus soupçonneux n'auraient jamais trouvé un sujet moins digne de leur sollicitude. Car enfin le droit testamentaire est le même en Belgique qu'en France, et, comme en France, les mœurs y limitent encore plus impérieusement que les lois la liberté de tester. Il n'y avait donc rien à craindre pour les successions directes; tout au plus pouvait-on risquer de diminuer, avec le consentement et sous la surveillance des pouvoirs publics , la part des collatéraux , de ces collatéraux dont nos réformateurs modernes parlent tout
haut de supprimer purement et simplement le droit successoral. C'est par cette seule appréhension qu'on est parvenu à exciter les inquiétudes et à enflammer les passions populaires. C'est à la convoitise la moins justifiée et la moins avouable qu'on en a appelé pour l'armer en guerre contre la charité, contre l'intérêt des masses souffrantes, contre toutes les misères à soulager, contre tous les dévouements du présent et de l'avenir. Sans doute il faut tenir grand compte, dans tout essai de législation charitable, du danger que l'on court à froisser l'égoïsme, le penchant naturel de l'homme à la cupidité; mais évoquer de sang-froid ce penchant corrupteur, l'exagérer à plaisir, pour lui céder sans résistance, c'est un attentat contre la morale et contre la société.
S'il est quelquefois sage, utile, nécessaire de céder à l'agitation des esprits, à ces accès de fièvre populaire dont parlait le roi dans sa lettre du 13 juin , l'intervention de la rue dans les affaires publiques n'en est pas moins un danger extrême, dont la responsabilité retombe tout entière sur ceux qui ont excité, qui ont envenimé cette fièvre. Or personne ne pourra nier que le langage employé par les orateurs et les journalistes soi-disant libéraux , pour dénoncer au pays un péril chimérique, n'ait été la cause unique de l'excitation des masses.
Tel est le fond des choses dans les événements que nous déplorons. L'exploitation préméditée d'une ignoble convoitise a donné naissance à la plus ignoble des émeutes, et devant elle ont disparu peu à peu l'indépendance et la dignité de tous les grands pouvoirs de l'État. 11 est permis de croire que cette émeute n'offrait aucun danger réel, et que des dispositions bien prises à Bruxelles, comme celles qui ont si bien réussi au général Capiaumont à Gand, auraient fait disparaître
toute agitation dans la rue. C'était là le premier devoir du pouvoir exécutif; c'était aussi et surtout le premier intérêt du parti libéral, en supposant, ce dont il faut désormais douter, que ce parti ait plus à cœur que tout autre la sincérité du gouvernement représentatif. A la première apparition de l'émeute , et d'une émeute qui prenait pour cris de ralliement. les arguments de la gauche, cette gauche aurait dû devancer le ministère et insister pour la clôture immédiate de la discussion et le vote final du projet de loi , sauf à revenir sur ce vote par les innombrables moyens que lui offrait le régime parlementaire. Toute émeute est un commencement d'insurrection : or le gouvernement parlementaire a précisément pour objet de satisfaire sans violence à tous les griefs, à toutes les plaintes qui peuvent amener les insurrections : cela étant , s'il ne rend pas les insurrections aussi impuissantes qu'elles sont illégitimes, il perd sa raison d'être. On peut concevoir l'insurrection sous un gouvernement despotique, quand il n'y a aucun autre remède à des maux insupportables. Mais, dans un gouvernement libre, et libre comme l'est la Belgique, avec une presse sans aucune restriction, deux tribunes législatives, des assemblées provinciales et communales électives et publiques, l'émeute, et surtout l'émeute motivée par la seule appréhension d'un danger éventuel, est un crime sans excuse, qui appelle de la pari de toutes les opinions la répression la plus prompte et la plus énergique. Toute intervention de l'émeute, dans les délibérations parlementaires, aboutit forcément à ce que j l'on a très-bien nommé le gouvernement représentatif à f espagnole , c'est-à-dire à une détestable comédie , moins , triste peut-être et moins corruptrice que le despotisme, niais plus dérisoire , plus hypocrite , et partant plus impopulaire. Quand les assemblées en sont là, et même avant,
bien avant qu'elles soient tombées si bas, on sait ce qui arrive.
Pour bien juger la responsabilité de ceux qui ont fomenté ces désordres et qui en ont profité, que Ton veuille bien supposer les rôles renversés et mettre un moment la droite à la place de la gauche. Supposons les libéraux au ministère et en possession d'une majorité considérable dans les deux chambres; supposons que les catholiques, pour empêcher le vote d'une mesure qui leur eût été désagréable, par exemple, d'un impôt portant exclusivement sur les campagnes, eussent profité de l'ascendant qu'on attribue au clergé sur les populations rurales pour soulever les paysans; puis, encouragés par un premier acte d'inexcusable faiblesse, qu'ils eussent fait prévaloir leur sentiment dans toutes les éleclions municipales des communes rurales; ensuite que, pour remplacer un ministère effrayé et démissionnaire , ils eussent obtenu de la royauté de prendre, sans consulter môme un seul organe de la majorité légale et incontestable des deux chambres, un ministère choisi dans les rangs les plus extrêmes de la minorité, avec la condition expresse de procéder à la dissolution immédiate du parlement. Supposons, en un mot, les catholiques auteurs de tout ce que viennent de faire les libéraux : quelle indignation unanime, quelles clameurs formidables on eût entendues d'un bout de l'Europe à l'autre! et dans la bouche de ceux-là même qui applaudissent aujourd'hui à ces mêmes actes, à ces marnes excès, parce que ce sont leurs amis qui les ont commis !
C'est l'honneur des catholiques belges d'avoir été les victimes, et non les auteurs d'une conduite pareille. Devant l'histoire, comme devant tous les amis sincères et impartiaux du gouvernement représentatif, leur attitude politique a été irréprochable.
Trai-je jusqu'à dire que parmi eux personne n'a ni commis ni laissé commettre aucune faute? Non. En dehors du parlement , en dehors de l'action directe des hommes politiques du parti , des imprudences ont été commises. La plus grave a été de ne pas désavouer une presse insensée, qui s'est plu à compromettre tous les antécédents des catholiques belges, à renier leurs anciennes doctrines, à désavouer tous les principes de liberté. Elle a poussé l'aveuglement jusqu'à se faire l'écho scrvile de cette portion de la presse française qui s'est donné pour mission de prêcher tous les jours la théorie et le panégyrique du despotisme, et qui trouve ingénieux et opportun, en présence de la crise belge, de vanter les bienfaits du grand roi Philippe II , et de prétendre que le maintien de la foi des Belges est dù aux exécrables cruautés du duc d'Albe.
u Prenez garde, » disait-on avec raison aux catholiques belges, en parlant de ces enfants perdus de leur journalisme, « on finira par vous confondre avec eux ; on vous attribuera leurs excès et leurs emportements ; on enveloppera dans le même discrédit le centre droit et l'extrême droite, parce que le centre droit aura trop ménagé l'extrême droite1. » Et la faute a été d'autant plus inexcusable qu'elle empruntait toutes les apparences de la mauvaise foi. Les écrivains français que les journalistes belges ont pris pour oracles ont au moins le mérite d'être conséquents : ils réprouvent sans distinction toutes les libertés modernes. Mais que penser de la prudence et de la bonne foi de ceux qui , le lendemain du jour où ils ont arboré les doctrines et les passions d'une école dont les organes ont déclaré la constitution belge une œuvre anomale et antisociale , s'en viennent réclamer toutes les
1 M Saint-Marc Girard. o.
garanties de cette constitution et la sincère application de tous les principes qu elle consacre?
On ne saurait douter que les palinodies et lés extravagances de ces publicistes catholiques n'aient fourni au parti anticlérical les armes les plus commodes pour évoquer aux yeux des esprits prévenus et des masses ignorantes ce vieux fantôme de l'esprit rétrograde qui, selon la parole si juste de M. Guizot, attaque sans pouvoir triompher, menace sans oser frapper, et injurie sans savoir réformer.
Mais, il ne faut pas l'oublier, ces imprudences et ces inconséquences sont complètement étrangères à la conduite parlementaire du parti catholique. Au sein du parlement, la conduite des catholiques ne saurait soulever l'ombre même d'une récrimination : tous leurs actes, toutes leurs paroles, ont démenti les vaincs et folles théories qu'on soutenait derrière eux et au-dessous d'eux. Tous les partis, comme l'a dit M. Guizot, ont leur mauvaise queue : ils n'en deviennent responsables que lorsqu'ils lui permettent de prendre la tête. C'est précisément ce qu'a fait le parti qui usurpe le nom de libéral. A toutes ses récriminations comme à tous ses chants de triomphe les catholiques ont le droit de réjH>ndre : Nous avons été vaincus, parce que nous n'avons pas voulu vous imiter. Nous avons été vaincus, mais nous n'avons rien fait pour mériter notre défaite. Nous sommes restés fidèles aux lois de l'honneur et de la probité, en même temps qu'à toutes les conditions du gouvernement constitutionnel. Majorité, nous n'avons commis aucun abus de pouvoir. Minorité, nous n'avons méconnu aucune des obligations morales et légales de notre position. Ce n'est pas nous qui avons falsifié l'esprit des institutions libérales, ni forcé tous les ressorts du mécanisme parlementaire. On ne nous a jamais vus fatiguer le pays par des dissolutions intempestives chaque fois que, après
nous être emparés du ministère, nous avons rencontré la plus légère résistance dans les corps électifs. InVestis du pouvoir, nous n'avons jamais pratiqué, comme vous, le système destitutionnel. Nous n'avons déplacé ni au dedans ni au dehors aucun agent honorable, brisé aucune existence, proscrit aucune opinion, imposé aucun programme exclusif et intolérant aux citoyens qui aspirent à servir le pays. Hors du pouvoir, nous n'avons jamais dit, comme vous, que nos adversaires seraient vaincus constitutionnel lement ou abattus révolutionnairement1 . On ne nous a jamais vus, pour mieux appliquer cette alternative sacrilège, faire du mensonge notre arme quotidienne, mettre tout en œuvre pour enflammer et égarer l'imagination populaire, puis, quand elle commençait à bouillonner, méconnaître jusqu'aux premiers devoirs de l'autorité militaire. Ce n'est pas dans nos rangs que l'on pourra trouver ces hommes d'État qui ont connu, eux aussi, et pratiqué autrefois avec courage le devoir de lutter contre l'impopularité, mais qui, depuis, désespérant de vaincre par les seules armes de la discussion, ont provoqué par les violences de leur, langage l'intervention de l'émeute, et, quand elle a paru, loin de la désavouer, n'ont pas dédaigné d'en profiter et d'en hériter.
Tout cela a été fait non pas par nous, mais contre flous, par des hommes incapables d'accepter et de pratiquer les conditions d'une lutte loyale, incapables de supporter le jeu régulier des institutions quand ils ne gagnent pas à tous les coups, incrédules et infidèles au principe qu'ils professent, dépourvus de toute confiance dans la bonté de leur cause comme dans l'efficacité du droit et de la raison, dépourvus de tout respect pour la liberté d'autrui, ne croyant au fond qu'à la force, prêts à la saluer sous n'importe quelle forme,
• Paroles mille fois citées do Journal de Liigt, organe reconnu des chefs du
nouveau ministère.
pourvu qu'elle daigne leur réserver une part dans les dépouilles de ses honteuses victoires.
Voilà ce que les catholiques belges ont le droit de répondre ; et nous avons celui de leur dire à notre tour : Votre sort est mille fois préférable à celui de vos adversaires. Vous avez succombé partiellement et temporairement, cela est vrai; mais vous n'avez sacrifié aucun des principes, trahi aucun des intérêts dont vous aviez l'honneur d'être les représentants. Vous avez été désertés par ceux qui exerçaient le pouvoir en votre nom, mais vous n'avez ni ébranlé le pouvoir ni compromis la liberté. Vous n'avez rien à regretter , rien à vous reprocher. Vous ne vous êtes pas trompés en restant inébranlablement fidèles au droit et à la modération. Vous avez bien fait de croire à la justice et à la raison, et de les invoquer sans relâche contre le mensonge et contre la force. Vous avez bien fait, par des moyens strictement constitutionnels, de vouloir étendre la liberté du bien, de vouloir réprimer l'intolérance et la confiscation en matière de charité. Vous avez bien fait ; et, si c'était à refaire, il faudrait recommencer, mais, autant ijue possible, avec des chefs moins faciles à intimider. Cela dit, quand on a la certitude de n'avoir ni attiré ni mérité sa défaite, on doit rester fier et fort comme après la plus brillante victoire. Le vrai désastre serait de vous abandonner vous-mêmes et de tirer de cet échec les conséquences outrées et fausses que vos ennemis seuls auraient intérêt à vous suggérer. En thèse générale, l'une des premières conditions de la vie publique, c'est de savoir être vaincu, sauf à profiter de la défaite pour s'aguerrir et se discipliner, ce qui est ordinairement plus facile dans la mauvaise fortune que dans la bonne. En particulier, rien n'est plus simple et plus facile quand on a l'honneur de vivre dans tin pays libre.
Que faire donc? tout simplement ce qu'on a fait jusqu'ici,
continuer la lutte et se confier en son bon droit; redemander aux électeurs les suffrages qu'on a si noblement justifiés ; et si, comme il est à craindre, eux aussi cèdent, comme la couronne, à l'entraînement du moment ou se laissent détourner du scrutin par les difficultés de la saison1, attendre avec sécurité le jour où le temps vous donnera raison. Ce n'est pas là l'avis de tous. J'ai été stupéfait de voir un journal qui passe pour être l'organe d'une partie de l'ancienne majorité déclarer qu'il fallait déserter l'arène électorale et rester simples spectateurs des actes du libéralisme vainqueur. Je ne concevrais pas de tactique plus indigne et plus inr sensée.
De toutes les fautes, la plus inexcusable ce serait l'abstention. A part certaines circonstances spéciales que l'on peut se figurer, mais qui n'ont rien d'analogue à ce qui se passe en Belgique, l'abstention est toujours la pire des politiques. Pour les partis, s'abstenir, c'est abdiquer; pour les individus c'est se condamner spontanément à l'oubli et à la stérilité. Notre monde moderne est infiniment trop démocratique pour s'informer de ce que font et de ce que pensent les gens, quelque considérables qu'ils soient, qui s'écartent de son mouve-
' 11 faut savoir que, par une anomalie fâcheuse de la loi électorale belge, les élections ont lieu au chef-lieu d'arrondissement. Rien de plus commode pour l'électeur des villes, qui vote sans se déranger, comme le lui dit son journal du malin. Rien de plus injuste pour l'électeur rural qui, le plus souvent, ne lit pas de journal, et qui est obligé de faire quelquefois jusqu'à vingt lieuc$ pour aller et revenir de son domicile au chef-lieu. On comprend combien le choix de la saison contribue à faciliter ou empêcher l'exercice du droit électoral pour les paysans, et pourquoi les soi-disant lihiraux ont uni tenu à ce que la dissolution eût lieu en hiver. On y reconnaît la même équité, la même touchante sollicitude qui portait les auteurs de la révolution de 1843 à proscrire le vote à la commune au moment où ils décrétaient le suffrage universel. Ajoutons qu'en Belgique le droit électoral est limité aux citoyen» qui payent 20 florins de contributions (43 francs).
ment quotidien : il profite de leur absence pour leur délivrer un congé définitif, et n'y pense plus. Même en Angleterre, où les partis et leurs chefs ont des racines bien autrement profondes que sur le continent, l'abstention n'a jamais réussi à ceux qui l'ont essayée. Pendant les grandes luttes du parlement sur la guerre contre la Révolution française, Fox, qui avait été si populaire et si influent, se voyant abandonné par l'opinion et la majorité, se retira du parlement avec ses amis. Il parut ridicule et ne fit pas d'autre impression. Il sut d'ailleurs promptement réparer son erreur, et revint tranquillement deux ans après reprendre sa place. L'abstention est d'ailleurs un aveu formel d'impuissance : ce n'est pas seulement proclamer le triomphe de ses ennemis, c'est le consolider et le transformer de provisoire en perpétuel. L'abstention ne devient légitime que dans un seul cas, c'est lorsqu'on désespère des institutions de son pays. Je ne fais pas aux catholiques belges l'injure de les croire tombés à ce point : ce serait les prendre pour les plus aveugles et les plus ingrats des hommes. Ils doivent à leur Constitution une liberté plus grande pour leur religion que celle dont elle jouit dans aucun autre pays de l'Europe; ils lui doivent de plus une sécurité et une prospérité plus longue que celle de tous les autres États du continent; ils lui ont même dû d'exercer à plusieurs reprises le pouvoir. Renier tous ces biens, en perdre la douce et glorieuse mémoire, parce qu'on a subi un échec imprévu et immérité, ce serait se classer soi-même parmi les races à jamais indignes et incapables d'exercer la vie publique.
Je sais bien que, à côté des esprits faibles et inquiets qu'un rien abat et qui sont si nombreux dans toutes les opinions honnêtes, les catholiques comptent dans leurs rangs des détracteurs jurés de toute liberté politique; je sais que ceux-ci