Œuvres polém. et dit
ne manquent pas de tourner les événements de la Belgique au profit de leur thèse, et d en conclure qu'il faut renier une fois de plus les gouvernements parlementaires et se réfugier dans les bras du pouvoir absolu. Mais, je le demande à tout esprit impartial et que la contagion de la peur et de la servilité n a point irrémédiablement infecté : en quoi les droits de la religion et de la morale chrétienne peuvent-ils être mieux garantis sous un monarque absolu que sous un gouvernement parlementaire? En quoi la volonté d'un seul homme peutelle offrir plus de sécurité à la vie de l'âme et de la conscience que le concours ou même la lutte des volontés de tous? Je tiens les rois du dix-neuvième siècle pour beaucoup plus honnêtes gens que la plupart de leurs prédécesseurs, et, en promenant ma pensée sur tous les trônes où siègent aujourd'hui les descendants de ceux qui les occupaient il y a un siècle, de Londres à Constantinople, je n'en vois guère où le souverain de 1857 ne vaille pas mieux que le souverain de 1757. Et cependant il n'y pas un de ces princes auquel je puisse accorder assez de génie ou de force pour le croire capable de faire régner la vertu et la vérité par la contrainte, là où les peuples n'en veulent pas par la persuasion et la liberté. Prenons pour exemple le Piémont et la Belgique, qui servent de thème habituel aux doléances des absolutistes catholiques. Quel homme de sens peut supposer que, si le roi Léopold ou le roi Victor-Emmanuel étaient investis demain de l'autocratie, il en résulterait une garantie de plus pour la liberté de l'Église ou le salut des âmes? C'est précisément le contraire qui aurait lieu : si le système personnifié par M. Frère Orban ou par M. Ratazzi triomphait dans les conseils d'un monarque absolu, à l'instant tous ses adversaires seraient bâillonnés, toute résistance serait impossible, et, au lieu de pouvoir éclairer et diriger les fidèles dans les luttes électo-
raies comme viennent de le faire les évèques du royaume de Sardaigne ; au lieu de pouvoir expliquer, qualifier et réfuter les injustices et les mensonges des ennemis de l'Église, comme le font à l'envi toutes les voix catholiques de la Belgique, il faudrait ronger en silence son frein, n'ouvrir la bouche que pour complimenter ses oppresseurs, et n'attendre son salut que de quelque révolution éventuelle, c 'estrà-dire d'un remède ordinairement pire que le mal.
Malgré tant de leçons et tant de mécomptes, le nombre est encore grand de ces minces catholiques qui soupirent après l'appui du bras de chair, et qui ne savent où donner de la tête quand il leur manque. Pauvres gens ! mais ce bras qu'il vous faut, ce pouvoir temporel que vous invoquez dans vos alarmes comme des enfants crient après leur nourrice, il est à vous, dans les gouvernements libres, à une seule condition toutefois, c'esl que vous sachiez et vouliez en user; car c'est vous-mêmes qui y êtes ou qui pouvez y être ce bras de chair dont l'action est à la longue toute-puissante, si ce n'est pour faire le bien, du moins pour atténuer et enrayer le mal.
Mais l'effort coûte trop : voilà le seul secret de toutes ces alarmes, de ces pitoyables élans vers la servitude. On ne veut pas se résigner dans la vie publique à ce qui est la condition essentielle de la vie chrétienne, c'est-à-dire à la lutte, à celte lutte constante, incessante, résolue, prolongée jusqu'au dernier jour de l'existence, sans laquelle il n'y a pas de salut pour l'âme, pas plus que pour la société, mais au bout de laquelle il y a la couronne éternelle, et, ici-bas, l'honneur avec la force, la sûreté avec la dignité. Non, on rêve toujours je ne sais quel Eldorado catholique où chacun dormira en paix et vaquera sans interruption à ses œuvres pics, pendant que le pouvoir, inspiré d'en haut, mènera tout pour la plus
grande gloire de Dieu. Il n'y a qu'un petit inconvénient à ce système, c'est qu'il n'a jamais existé et qu'il n'existera jamais. Le bel échantillon que nous donnent ça et là les auteurs de ces généreuses aspirations n'est pas précisément pour nous séduire. On les voit accroupis au pied d'un trône dont ils ne sont pas bien sûrs, distillant leur encens adulateur aux dépens des vaincus, des exilés, des morts, s'enveloppant d'un |>an de la pourpre souveraine pour lancer sans péril l'injure, la calomnie à leurs adversaires, et pour soupirer tout bas des conseils qu'on ne demande pas et qu'on suit encore moins. C'est se montrer satisfait à peu de frais. Je souhaite aux catholiques belges une autre destinée et une plus noble ambition.
Abdiquer sa liberté, sa dignité, sa conscience et son honneur entre les mains d'un maître qui se charge seul d'agir et de parler pour tous, c'est une excellente recette pour ceux qui sont assurés d'être toujours du même avis que le maître. Mais peu d'hommes peuvent nourrir cette assurance. Les catholiques surtout, qui reconnaissent des lois supérieures à toute volonté humaine, ne peuvent jamais l'avoir : il s'ensuit qu'ils courent plus de risque que tous les autres en se désarmant ainsi. Tous les gouvernements sont bons pour ceux qui sont les plus forts ou de l'avis du plus fort. Seuls les gouvernements libres ont l'avantage d'être bons aussi pour ceux qui sont les plus faibles.
Oui, ce qui fait l'incomparable supériorité des gouvernements libres, c'est que les minorités y ont des droits et une vie permanente. Les opinions vaincues y conservent le droit et le moyen de protester contre le présent et de reconquérir l'avenir. Les gens de cœur et de talent, et ceux mêmes qui, sans talent, mettent leur foi et leur conviction au-dessus de leur intérêt, peuvent y compter pour quelque chose sans
avoir besoin d'être les détenteurs ou les serviteurs du pouvoir. Ils ne sont pas condamnés l'inaction, au silence, au néant, le jour où un maître cesse de penser comme eux ou d'invoquer leurs concours; et je veux bien le dire en passant, c'est précisément là ce qui condamne à la longue toutes les sociétés gouvernées despotiquement à périr ou à se transformer. Il vient un temps où toutes les volontés qui ne sont pas d'accord avec la volonté suprême finissent par se tourner contre l'État dont elle est la seule personnification, et le renversent ou le laissent tomber sans le défendre.
Mais, me dira-t-on, vous oubliez l'esprit révolutionnaire qui vient se mettre de la partie et qui détruit les garanties des minorités, à l'aide d'une majorité le plus souvent factice. Sans doute, la révolution fait cela, mais elle n'est pas la liberté : elle en est presque toujours l'antipode. Cela n'est que trop démontré de nos jours, et c'est bien ce qui rend les événements de Belgique si alarmants. Mais ce nest pas une raison de désespérer de la liberté. Elle a couru bien d'autres chances et n'en demeure pas moins l'aspiration la plus légitime et la plus invétérée des âmes généreuses et des peuples intelligents.
Plaisante et singulière erreur que celle qui s'acharne à prêcher aux catholiques le dégoût d'un système qui opère si bien en leur faveur, qui leur donne, au prix de quelques efforts, tant d'influence et de force, que, pour les vaincre, le .rs adversaires sont contraints de fausser les conditions vitales du gouvernement représentatif, et de susciter contre eux la force révolutionnaire, les émeutes et les coups d'État. Vous voulez qu'ils abdiquent et qu'ils calomnient la liberté, alors que la politique des faux libéraux, en Belgique comme ailleurs, se réduit à vouloir, dans une foule de cas, abolir la liberté de tous, de peur que le prêtre n'en profite. Vous leur
enseignez à déprécier, à rejeter les armes qui leur assurent une indépendance telle, que, pour les asservir, il ne faut rien moins que les briser entre leurs mains en violant les lois fondamentales du contrat. On les violera, dites-vous. Soit. Mais alors invoquer comme un argument contre le régime parlementaire les violences qui le renversent, c'est comme si on invoquait contre la royauté le fer qui tranche la vie des meilleurs d entre les rois. Disons alors que la monarchie est impossible, parce que Henri IV a été assassiné et Louis XVI égorgé !
C'est donc une pauvre ressource que de maudire le gouvernement des assemblées, car c'est maudire la seule forme que la liberté puisse revêtir dans la société moderne. Ceux qui ont du temps à perdre peuvent s'amuser à rêver la reconstruction des corporations ou des aristocraties qui, autrefois, garantissaient aux nations de très-nobles et très-précieuses libertés, aujourd'hui mortes et impossibles à remplacer autrement que par la liberté générale. Aucun homme sérieux ne s'amusera à ces vétilles. Sans doute le régime parlementaire est une machine compliquée et difficile à manier : elle a cela de commun avec tous les perfectionnements de la civilisation moderne, qu'il faut savoir accepter et employer, avec toutes leurs difficultés et tous leurs mouvements, sous peine d'abdiquer sa place dans la marche du temps et du monde. Autant vaudrait rejeter la machine à vapeur, parce qu'elle exige un tout autre degré de science et d'adresse que la conduite d'un vaisseau à voiles ou d'un attelage de bœufs. Sans doute elle risque de faire explosion : et, si au lieu de la manier avec précaution et souplesse, selon les règles de l'art, vous mettez du charbon dans les pistons et de l'huile sur le feu, vous pouvez compter sur une catastrophe. Mais ni les dangers, ni les incapacités, ni les catastrophes mêmes, ne
détourneront l'humanité de sa voie. 11 faut savoir la reconnaître et y entrer hardiment, sous peine d'y être misérablement remorqué avec les traînards, les infirmes et les bouches inutiles. La vertu et la vérité ont place partout , et cette place sera toujours la première quand on saura la prendre. Se déclarer incapable de pratiquer un régime difficile parce qu'il exige trop de patience et de fermeté, en laisser le privilège à la race anglo-saxonne comme aux aînés de la race humaine, c'est se condamner à une minorité, à une infériorité perpétuelle. Que les catholiques laissent à d'autres la honte de ces lâches reniements ! Sans être idolâtres du progrès, il n'en est aucun qu'ils doivent craindre ou repousser.
Bayard était excusable de ne voir dans l'invention des armes à feu que le triomphe des lâches et la fin du temps des preux. S'il avait vécu de nos jours, s'il avait contemplé les généreuses vertus qu'ont déployées cent mille Français dans les tranchées de Sébastopol, ou les exploits prodigieux de cette poignée d'Anglais qui dompte en ce moment les myriades d'insurgés du Bengale, il aurait reconnu que le canon et l'arquebuse n'ont fait que grandir les épreuves et les mérites du courage, et que les progrès de l'art militaire n'ont servi qu'à multiplier le nombre des âmes héroïques comme la sienne.
N'oublions pas d'ailleurs que les découragements affectés et les violences paradoxales ne sont pas l'apanage exclusif d'un seul parti. S'il y a des écrivains qui se plaisent à donner pour types de la politique catholique la révocation de l'édit de Nantes et les atrocités du duc d'Albe, il en est d'autres, plus nombreux et malheureusement plus populaires, qu! leur répondent par l'apologie de la Convention et de la Terreur. On conviendra que ces ultras démocrates sont, sinon plus ridicules, du moins beaucoup plus dangereux que nos
ultras catholiques. Ceux-ci se bornent à professer des théories révoltantes dont ils reconnaissent avec chagrin que la pratique est impossible; mais ceux-là désertent et outragent, dans la pratique journalière, les principes salutaires dont ils font parade, tant qu'ils ne sont pas les maîtres ou tant que leurs passions et leurs préjugés ne sont pas en jeu. Les défis que les catholiques absolutistes aiment à jeter à l'humanité, à la vérité, au sens commun, ne nuisent qu'à eux-mêmes et à la cause qu'ils croient défendre ; les libéraux non catholiques n'ont vraiment pas lieu de s'en préoccuper. De ce qu'il existe, en 1857, des journalistes qui félicitent Charlemagne d'avoir égorgé les Saxons assez pervers pour se cacher au lieu de se laisser baptiser, et qui louent Philippe II d'avoir fait trancher la tète au comte d'Egmont, coupable de pactisation avec les libéraux de son temps, il n'en résulte au fond aucun danger réel pour la liberté de conscience. L'Europe contemporaine ne nous montre pas un seul exemple d'une constitution libérale renversée par les apologistes de l'inquisition, tandis qu'elle est jonchée des ruines de ces institutions libres que les exagérations et les violences démocratiques ont livrées sans défense à la compression militaire. Voilà la leçon que les véritables partisans de la liberté politique feraient bien de ne jamais perdre de vue.
Cependant, malgré tant d'apparences contraires, malgré l'atonie générale et les défections individuelles, malgré même tout ce que font les prétendus libéraux pour nous en dégoûter, tout annonce à l'observateur attentif que l'avenir du monde chrétien appartient à la liberté. Après mille traverses, mille mécomptes, mille trahisons, mille coups et contrecoups de la fortune adverse, on y arrivera. Ce ne sera pas la perfection; mais cela vaudra mieux très-probablement que le présent ou que le passé. D'ailleurs, si cela est, bien ou mal,
il faudra en prendre son parti. Il est reçu que la religion ne doit pas être responsable des crimes commis en son nom. Pourquoi la liberté serait-elle plus responsable des sottises et des excès de ses prétendus défenseurs?
Sachons donc reconnaître que le vrai remède aux inconvénients de la liberté est dans l'application sincère et complète de son principe : ce qui n'implique pas une liberté sans frein et sans limite, mais bien une liberté sans privilège pour l'égoïsme, équitable pour tous et égale pour tous. Jeté, il y a quinze ans, sur un îlot de l'Océan, en compagnie d'un gros in-folio des œuvres de saint Anselme, auquel je crois vraiment que personne n'avait pensé en France depuis dom Gerberon, j'y ai découvert et j'ai cité en 1844, dans ce recueil même (alors comme aujourd'hui fidèle à la vraie liberté), un texte inconnu qui est devenu depuis un lieu commun de notre polémique : Libérant vult esse Deus sponsam suam, non ancillam. « Dieu ne veut pas d'une servante pour «c épouse. » En ce temps-là les beaux esprits ne parlaient que de liberté, et beaucoup de bonnes âmes l'invoquaient comme eux : aujourd'hui beaucoup de beaux esprits en médisent, et presque toutes les bonnes âmes la renient. Et cependant cette noble parole d'un saint moine du douzième siècle garde son prix. Plus on la médite et plus on la goûte; plus aussi on la trouve applicable, non pas seulement à l'Église, mais à tout ce qu'il y a de grand, de bon et de beau sur cette terre.
Ce qui n'est pas moins vrai, hélas ! c'est que, comme Guillaume le Roux, le perfide et grossier antagoniste d'Anselme, la plupart des hommes ne veulent voir dans les forces morales et sociales que des servantes. Aveuglés par la bassesse naturelle aux instincts humains , égarés par la haine, par la peur, par la jalousie ou par la cupidité, ils
crient à l'envi à tout ce qui les gêne, à tout ce qui leur résiste : Ancillam, ancillam! Esclave la plume et la parole, esclave la science, esclave l'histoire, esclave la vie publique et la vie de l'esprit, esclaves surtout la dignité et la conscience du citoyen! s'écrient les uns. Et les autres leur répondent avec la même frénésie : Esclave la prière, esclave la charité, esclaves la foi, le sacrifice et le dévouement! Partout l'écho du même triste refrain : Ancillam , ancillam l
Je me permets de dire aux catholiques belges, aujourd'hui déconcertés et découragés, en butte souvent à des conseils dangereux et surannés : Tenez-vous à l'abri de cette contagion de la servitude. Tenez-vous-en à vos anciennes doc* trines et à vos anciennes pratiques ; continuez à respecter et à réclamer la liberté d'autrui en même temps que la vôtre. Vous n'aurez pas l'une sans l'autre.
Depuis vingt-six ans, tout marchait bien dans votre patrie : grande mortalis œvi spatium, disait Tacite d'une période bien moins longue. Voici le premier accroc un peu sérieux. Vous ne seriez que des enfants si vous vous laissiez démonter ainsi du premier coup, et si vous alliez désespérer pour l'avenir, de votre cause et de votre choix. Chez nous, sous la restauration, les royalistes mécontents et qui se croyaient sacrifiés, criaient : Vive le Roi quand mémel C'était le cri de la fidélité affligée, mais non découragée. Vive la liberté quand mêmel tel doit être votre cri en présence de cette liberté que vous avez conquise pour votre pays, que l'on essayera toujours de tourner contre vous, mais qui n'en demeurera pas moins toujours votre meilleur, votre unique bouclier. Au fond, elle vous reste tout entière, avec toutes les forces et toutes les ressources de l'avenir. Avec la liberté de la presse, de la tribune, de renseignement et de l'association, avec le
droit électoral dans toutes les sphères de la vie publique, avec une magistrature qui elle-même se recrute à moitié par l'élection, avec une Université catholique, source intarissable déjeunes talents et déjeunes dévouements, vous n avez àcraindre que vos propres défaillances, et vous seriez inexcusables d'y céder. Certes, il vous faudra lutter, résister, souffrir pour le bien, lui rendre témoignage par votre patience et votre courage. Mais est-ce là une calamité irrémédiable? Non, c'est un sort digne d'envie pour tout chrétien et pour tout homme de cœur. Sachez-le, il est d'autres douleurs que vous ne connaissez pas, et dont l'amertume est bien plus cuisante que la vôtre. Ah! s'il vous fallait rester les mains liées en présence d'adversaires triomphants ; si vous deviez endurer sans plainte et sans résistance possible les avanies des subalternes du camp ennemi ; si vous deviez voir la cause que vous avez servie de votre mieux misérablement compromise par ses propres défenseurs, et la religion servir de voile aux desseins conçus pour vous perdre et vous déshonorer; alors, mais alors seulement, votre abattement pourrait se comprendra et se pardonner.
U n'en est rien, Dieu merci. Il vous reste tout ce que vous avez possédé jusqu'à ce jour, tout ce qui vous a servi à deve*nir ce que vous êtes. La question chez vous est nettement posée, vos rangs ne sont éclaircis ni par la division ni par l'apostasie; vous n'avez devant vous que des adversaires naturels et déclarés. Plus d'une fois déjà vous avez assisté aux succès de ces adversaires; vous les avez vus remplacer vos majorités et vos ministères, et cela sans pouvoir même attribuer, comme aujourd'hui, votre défaite à des violences qui n'honorent que les vaincus. Quel dommage profond et durable en avez-vous éprouvé? Le flot qui vous avait emportés vous a aussi ramenés. Ayez
donc confiance et attendez de l'avenir votre légitime revanche.
Un jour peut-être, quand la violence et le mensonge auront produit leur résultat naturel, vos vainqueurs d'aujourd'hui verront la force passer au service d'une autre cause que la leur : ils se retrouveront en face de ces passions dont ils se croient aujourd'hui les seuls maîtres. On leur dira, comme à vous, que le produit de leur majorité parlementaire est moralement révoqué ', et l'anarchie se chargera de leur traduire le langage qu'ils vous ont tenu. Alors, peut-être, ils voudront lutter contre le mal dont ils auront été les premiers auteurs, et ils auront raison; car nul ne peut être enchaîné au mal ; ils vous tendront alors une main éperdue, que vous ne refuserez pas. Cela s'est vu ailleurs qu'en Belgique.
Après tout, il n'est pas nécessaire que les catholiques soient au pouvoir. Ce qui est nécessaire, c'est qu'ils ne désertent pas la vie publique et ne renient pas la liberté. Il leur est bon de se retremper quelquefois dans l'opposition et la disgrâce. Ce sont souvent leurs jours de progrès et de victoire. Souvent aussi le bien se fait plus et mieux quand le gouvernement est surveillé, averti par les honnêtes gens que lorsqu'il est exclusivement dirigé par eux. Un pays n'est vraiment malade et corrompu que quand les honnêtes gens sont exclus, non du pouvoir lui-même, mais de l'opposition légale qui leur permet de contrôler et de contenir le pouvoir. C est ce qui ne saurait arriver en Belgique.
Et puis, qu'y a-t-ii d'étonnant à ce que le mal triomphe quelquefois ici-bas? Ah! certes, c'est une cruelle souffrance que de se sentir trahis et frappés en même temps que la justice : mais ce n'est pas le pire des malheurs. Le pire, c'est d'être 1 auteur ou le complice de ces triomphes : c'est d'en
1 Expression de l'indépendance belge du 9 novembre 1357.
tirer un honteux profit. Dans un temps d'agitations et de révolutions comme le nôtre, quand le mal l'emporte, l'ambition suprême d'un honnête homme doit être de n'avoir pas semé l'ivraie qu'il récolte, de n'avoir pas à s'imputer la responsabilité de ses échecs, et surtout de ne pas se laisser entraîner par l'exemple de ses ennemis, à les imiter, quelquefois à les dépasser, et partant à les justifier. Oui, le vrai succès, même ici-bas, c'est d'avoir raison : c'est quand on est vaincu, battu, trahi par la fortune, de n'avoir pas mérité sa défaite* Répétons-le encore : les catholiques du parlement belge peuvi ut se rendre hardiment le témoignage de n'avoir pas mérité la leur : c'est là leur force, leur consolation et leur gloire.
« Tout est aisé, disait le président de Brosses, en 177 i, tout est aisé quand on a la force en main et qu'on est sans pudeur sur l'iniquité manifeste. »
Cela n'est que trop vrai sous les gouvernements tyranniques, dont le premier soin est de fermer la bouche à leurs victimes : cela ne l'est pas heureusement dans les pays libres.
« Tout est aisé; » je le veux bien; mais tout n'est pas gagné, tout n'est pas fini, à moins que les honnêtes gens ne se laissent aller et ne renoncent à revendiquer leur droit.
Car le droit est pour eux, et le droit est quelque chose. Peu de chose, me dira-t-on, en présence de la force. Soit. Mais toujours quelque chose. Nous vivons, je le sais, dans un temps qui n'en a nul souci, pas plus du droit ancien que du droit nouveau, pas plus du droit divin que du droit humain. Plus le droit trouve de garanties dans no3 lois généralement douces et humaines, et, plus aussi, chose étrange! la notion en semble oblitérée dans les esprits, et quelquefois, il faut le dire, chez les conservateurs, non moins que chez les révolutionnaires, tant la peur et la richesse sont mauvaises conseillères.
Et cependant il subsiste. E pur si muove. Ce qui lui manque trop souvent, c'est l'énergie et la persévérance de ses défenseurs. Pourquoi donc n'imitons-nous pas nos adversaires, là où leur exemple est si bon à suivre? Eux ne sont jamais découragés, jamais fatigués. Pourquoi le serionsnous? Je ne les vois jamais abdiquer, jamais se décharger sur d'autres du soin de les sauver ou de les venger. Le lendemain d'un mécompte, ils recommencent leur œuvre avec le même acharnement, avec la même indomptable confiance dans l'avenir. Pourquoi ne sommes-nous pas aussi acharnés, aussi indomptables? Pourquoi la noble liberté de l'âme n'inspirerait-elle pas les mêmes efforts, les mêmes sacrifices, que l'esprit de domination enté sur l'esprit de désordre?
J'entends dire volontiers que nous sommes à la veille d'un nouveau cataclysme; que nous recommençons à descendre la pente qui, en 1847, conduisait à la crise fatale; que la défaite des catholiques belges est, comme la défaite du Sonderbund, un signe avant-coureur de l'ouragan. 11 y a plus d'une raison pour le croire; il y en a plus encore peut-être pour en douter. Espérons que Dieu détournera longtemps encore les orages qui nous replaceraient dans la situation où nous nous sommes trouvés en février 1848. Car nous n'avons plus les ressources qui nous ont sauvés alors; et des forces diverses qui se sont alors retrouvées debout et alliées pour défendre l'ordre social, bien peu se retrouveraient en ligne. Alors surtout, par un concours de circonstances que tout le monde se rappelle, le catholicisme portait dans toute l'Europe les couleurs de la liberté, en réclamait partout les principes et les conséquences. La révolution, un moment maltresse, eut beau rugir et protester; la liberté reconnut ses défenseurs, et, chose qu'on ne se rappelle jamais assez, en France comme en Alle-
magne, c'est l'Église, et l'Église seule, qui a profité, pour son émancipation, de la tempête dont elle seule, peut-être, n'était point responsable.
Il n'en serait pas de même aujourd'hui. C'est là le vrai danger, le danger suprême de l'avenir. Mais, en Belgique du moins, l'esprit qui a été la sauvegarde et qui a fait la victoire du catholicisme en 1830 et en 1848 n'est point anéanti. Il anime encore cette généreuse phalange de vrais patriotes et de bons chrétiens à qui s'adressent nos plus ardentes sympathies. Courage donc, frères et amis; pour vous il n'y a rien de perdu, rien même de compromis. Et d'ailleurs, quoi qu'il arrive, vous êtes à l'abri de tout désastre irréparable; tout peut périr, excepté votre foi et l'honneur des luttes que vous livrez pour elle. En vain vous dira-t-on que vous n'êtes pas la religion de favenir. Laissez dire et souriez. Vous avez précisément celte religion-là, et vous l'avez seuls ; car votre religion est celle des petits et des pauvres, à qui appartient l'avenir, et la seule qui puisse leur donner et leur garder tout ce qu'ils espèrent. Ils le savent bien, ceux qui, pour vous vaincre, n'ont rien imaginé de mieux que d'allumer le feu de toutes les cupidités et de toutes les convoitises contre vos charités et contre vos dévouements. Serrez-vous de plus en plus à cette cause des faibles, dont vous êtes aujourd'hui les honorables victimes. Vous n'excluez personne; vous ne faites pas de choix entre les misères; vous n'avez pas inventé cette distinction coupable entre les villes et les campagnes, qui permet à vos adversaires d'attribuer aux unes le monopole de l'intelligence et des droits politiques; aux autres, l'ilotisme et le crétinisme. Mais, puisque enfin on prétend vous parquer parmi ceux-ci, acceptez résolument ce terrain; donnez acte à ces insolents prescripteurs de leurs mépris; identifiez-vous avec ces ilotes comme avec tous ces indigents qu'on vous dé-
fend de secourir à votre gré et à vos dépens1. Songez qu'aucune peine supportée pour la justice, pour la vérité, pour l'honneur, n'est sans fruit ni sans gloire. Vous ne serez que trop tôt justifiés. Et d'ici-là songez que le moindre d'entre vous, en luttant contre le mal par les seules armes de la liberté, consacre à la fois son modeste courage au salut de la société et au salut des âmes.
1 Pour donner une idée de l'esprit qui anime le parti qui l'emporte aujourd'hui en Belgique, il faut lire les détails du procès intenté par le bureau de bienfaisance d'Ixelles (un des faubourgs de Bruxelles) contre la société de Saint-Vincent de Paul, parce que celle-ci s'est permis de donner un concert au profit des pauvres, sans en verser le produit dans la caisse communale. Et ces hommes s'appellent libéraux. Comme on reconnaît bien la vieille étymologie, lucut a non lucendo!