‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 7 sur 71 · II. — Œuvres polém. et dW · texte numérisé non relu

II. — Œuvres polém. et dW

dont il fait partie, c'est ce qu'on appelle liberté ; et comme cette puissance du citoyen se manifeste dans des circonstances diverses, on peut, et même on doit la désigner sous des noms divers; mais c est toujours la liberté. Elle comprend :

« 1° La liberté religieuse, qui elle-même se compose de la liberté de conscience, de la liberté du culte, de la liberté du prosélytisme;

« 2° La liberté civile, qui contient la liberté de la personne, la liberté du domicile, celle de la propriété, et partant le consentement à l'impôt ;

« 3° La liberté politique, qu* assure à tout individu son concours dans la confection des lois, dans la surveillance de la fortune publique ;

« 4° La liberté d'enseignement par récriture ou par les livres, par la parole et par l'exemple ;

« 5° La liberté administrative dans la famille, dans la commune, dans la province et dans l'État;

a 6° Enfin, la liberté d'association, qui comprend les nationalités, l'association des capitaux pour les grandes entreprises, des bras pour le travail, des cœurs et des consciences pour la prière, pour l'exercice de la cbarité, et même pour le plaisir. C'est de cette dernière espèce de liberté que dépend plus spécialement le progrès de la civilisation »

On le voit de reste, il n'y a rien de commun que le nom entre cette liberté réclamée par les catholiques et celle qui sert de masque à la démocratie et à la révolution. J'ai dit

• De la UbtrU et de l'avenir de la République française, p. 36 à 40. Voir U suite et le développement de ces idées dans l'Appendice, nm 1. — Parmi les libertés que revendique le savant prélat, il en est quelques-unes dont l'expérience de nos dernières années a dû lui démontrer le danger ou l'inutilité. J'y voudrais ajouter celle que j'appellerai la liberté du patrimoine, et que les lois révolutionnaires ont presque partout confisquée ou réduite à des limites dérisoires.

ailleurs 1 combien la liberté était incompatible avec l'esprit démocratique et révolutionnaire. Avant la catastrophe de 1 848, et à la vue des premiers symptômes de l'orage, j'avais prédit que la liberté serait la première et la seule victime des conquêtes de la démocratie. Qu'on me permette de rappeler ces paroles prononcées à propos de l'Italie. « Quand le gouverne nement est dans la rue, savez-vous où il va? 11 passe tout « naturellement à la caserne 2. » Et à propos de la France : « Savez-vous ce que le radicalisme menace le plus ? Ce n'est « pas au fond le pouvoir; le pouvoir est une nécessité de pre- « mier ordre pour toutes les sociétés ; il peut changer de « mains, mais tôt ou tard il se retrouve debout : il ne périt « jamais tout entier. Ce n'est pas non plus la propriété ; elle « aussi peut changer de mains , mais je ne crois ni à son « anéantissement ni à sa transformation. Mais savez-vous « ce qui peut périr chez tous les peuples? C'est la liberté. « Ah! oui, elle périt, et pendant de longs siècles elle dispa- « raît. Et, pour ma part, je ne redoute rien tant, dans le « triomphe profond du radicalisme, que la perte de la lift berté*. »

1 Discourt de réception à l'Académie française, le 5 février 1852. * Moniteur du 12 janvier 1848.

'Discours sur la chute du Sonderbund. Moniteur du 15 janvier 1848. Me serait-il permis d'ajouter ici les paroles que j'adressais, un an plus tard, à l'Assemblée constituante, au commencement des luttes entre le pouvoir législatif et le président de la République :

c Ce qui est ébranlé dans certaines ;\mes, c'est la croyance à la liberté ! Oui, je vois, pour ma part, avec douleur, avec terreur, un trop grand nombre d'âmes défaillantes, qui confondent la liberté politique avec l'agitation, avec la ruine, avec la misère, avec le désordre. Il ne faut pas grossir le nombre de ces Ames-là, mais il faut surtout ne pas contribuer à les encourager dans leur erreur... Pour moi, la liberté politique, c'est le gouvernement de discussion, le gouvernement de la tribune, le gouvernement des assemblées : ce gouvernement qui fait que plus ou moins, depuis trente-quatre ans, l'on tient à cette tribune... y discuter les grands intérêts de son pays avec indépendance, avec fierté, avec éloquence, quand on le peut. Oui, c'est ce grand

Aujourd'hui l'épreuve est faite, et le résultat en e6t manifeste. Dès que la démocratie l'emporte, on peut l'annoncer avec certitude, c'en est fait de la liberté. L'une paraît encore à côté de l'autre pendant quelque temps, mais son heure a sonné. Aucune des révolutions faites par les idées et les passions démocratiques , depuis soixante ans, n'a pu durer sous une forme libérale; tandis que les révolutions faites autrefois par des peuples que la démo* cratie n'avait pas encore envahis leur ont garanti la liberté ou la nationalité qu'ils réclamaient : témoin le Portugal en 1640, l'Angleterre en 1688. Au fond, la démocratie est incompatible avec la liberté, parce qu'elle a pour base l'envie 1 sous le nom d'égalité; tandis que la liberté, par sa nature même, proteste sans cesse contre le niveau tyrannique et brutal de l'égalité. Pour se maintenir, la démocratie condamne tout ce qui veut vivre et agir à abdiquer toute valeur personnelle et à se plonger en adoration servile devant le fantôme de la raison et de la vertu des masses. Elle détruit logiquement et graduellement, non -seulement toutes les traditions, tous les droits anciens et héréditaires, mais encore toute indépendance, toute dignité et toute résistance. Elle réduit ainsi le genre

mode de gouvernement que je crains de voir s'affaiblir, se dépopulariser dans les âmes d'un certain nombre de Français trop justement alarmés par les agitations que nous venons de traverser. Oui, ce pays si généreux, si intelligent, si audacieux, a des mouvements si brusques, si saccadés, que toute réaction, tout mouvement d'opinion est toujours à craindre chez lui. 11 ne sait pas se contenir, il ne sait pas ménager les transitions ; tous ceux qui ont étudié son histoire le diront. En présence de cette expérience, prenez garde de ne pas l'indisposer contre ce régime, contre ce gouvernement de la tribune, des assemblées, dont je suis, pour ma part, un trés-humble instrument, mais le plus sincère admirateur et le plus fervent partisan. * [Moniteur du 13 janvier 1849.)

' « La démocratie, c'est l'envie. » P.-J. Pboodhon. La révolution socioU démontrée par U 2 décembre, p. 76.

humain en poussière; et, comme l'a dit Benjamin Constant, « quand Forage vient, la poussière devient de la boue. »

Aussi , partout où elle triomphe, elle prépare et assure le triomphe du pouvoir absolu ; elle le rend nécessaire ; elle ne trouve qu'en lui un tempérament à ses passions , un remède à ses fautes ; elle finit par se personnifier en lui et se confondre avec lui.

Tout peuple qui se croit souverain au nom de la démocratie paye de sa liberté la rançon de sa prétendue souveraineté. Le marché peut n'être pas bon, mais il est inévitable.

Méconnaître cette vérité, c'est fermer volontairement les yeux à tout ce qui se passe en Europe depuis i 789 ; c'est nier un fait qui a acquis la certitude d'un théorème de géométrie.

Mais la transformation ne se fait pas partout en un jour. La démocratie a deux formes extérieures : tantôt elle se personnifie en un chef unique, tantôt elle se gouverne par une assemblée souveraine. Sous cette dernière forme, les libertés civiles et politiques que nous avons énumérées plus haut sont tout aussi menacées, mais tout aussi indispensables : elles sont la seule sauvegarde de la vérité, de la dignité, de l'honneur.

Les catholiques l'ont éprouvé partout dans ces derniers temps : en Amérique comme en Europe, ils n'ont eu de refuge contre le pouvoir illimité de l'État démocratique que dans la liberté. Aujourd'hui, la réaction nécessaire et légitime contre la démocratie révolutionnaire menace de dégénérer en réaction contre la liberté elle-même. Si les catholiques s'y associaient, ce serait briser l'arme avec laquelle ils ont si heureusement lutté, et renier le drapeau qui les a conduits à la victoire; ce serait abandonner tout le terrain conquis par des efforts si généreux et si sincères ; ce serait

reculer, non pas jusqu'au bien, ce qui est un vrai progrès, mais jusqu'au mal, à un mal pire encore que celui de nos jours; ce serait ressusciter les idées et les institutions qui ont partout amené ou accompagné la décrépitude des nations catholiques.

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