ET 1832. CONTRASTE ET ANALOGIE
On nous donne, en quelques courtes années, deux spectacles bien divers, mais également tristes.
En 1848, au lendemain de la révolution de Février, on vit un grand nombre de catholiques, prêtres et laïques, saluer de leurs sympathies et d« leurs applaudissements ce qu'ils appelaient une ère nouvelle. Les uns, à l'âme haute, pure, désintéressée, cédaient à l'entraînement du jour, et peutêtre à l'instinct de leur nature ; ils se sont depuis éclairés, sans se démentir. Les autres, tristes adeptes du culte de la victoire, de la force et de la fortune, ont déjà rallumé leurs encensoirs pour de nouvelles idoles.
En ce temps-là, on disait, on écrivait, on prêchait même que le christianisme n'était autre chose que la démocratie, comme on avait déjà dit, écrit et prêché, sous la Restauration, que le christianisme était la monarchie. On adulait le présent aux dépens du passé. On encourageait les orgueilleuses folies des novateurs. On rêvait la séparation absolue de l'Église et de l'État, l'organisation de la charité par l'État, mille autres chimères. On affirmait que la révolution de 1848 était l avènement de la pensée chrétienne dans le gouvernement de la société ; on osait dire que la république datait du Calvaire, et que la liberté, l'égalité et la fraternité étaient trois rayons partis du cœur de Jésus crucifié.
Cette fausse monnaie de l'Évangile fut bientôt hors de
cours : les adhésions serviles et les illusions généreuses reçurent également un prompt et sanglant démenti.
Nous assistons aujourd'hui à la contre-épreuve de cette infirmité morale, à un mouvement d'opinion qui n'est autre chose qu'une évolution de la môme disposition :
Eaiiem mutata resurgo.
C'est le même esprit, alors même que les hommes ne sont pas les mêmes; ce sont toujours les pontifes de la force, les chantres du succès, qui, en se pliant aux événements du jour, prétendent aussi plier le passé et l'avenir aux caprices de leur inconstance.
Le gouvernement monarchique était à peine tombé en 1848, et déjà l'on voyait des écrivains se hâter d'en conclure que la royauté ne reviendrait pas ; que c'était une forme usée du développement humanitaire; que les catholiques devaient en faire leur deuil, et se hâter de saluer les nouvelles destinées du monde.
Aujourd'hui des âmes de la même trempe, des esprits de la même portée, se livrent aux mêmes ébats sur la tombe provisoire de la liberté. Parce que l'excès de la discussion a abouti à la suppression de toute discussion ; parce que le gouvernement représentatif, atteint par le revers du coup qui ne devait abattre que le socialisme, s'est éclipsé; parce qu'il a trébuché dans un piège que de sots amis et d'habiles adversaires creusaient à la fois devant lui, on bat des mains à sa chute, on le déclare à jamais enterré. Pourquoi faut-il que des écrivains catholiques se fassent les échos de ces épigrammes sans péril, et les tenants de ces insulteurs posthumes?
J'ai combattu les illusions et les faiblesses de ceux qui
flattaient le succès en 1848. S'il n'était fastidieux de se citer soi-même, je pourrais répéter aujourd'hui, en n'y changeant que l'adresse, les protestations qui parurent alors nécessaires contre les courtisans de la victoire
Aujourd'hui la nécessité de semblables réserves semble bien plus grande encore, car le péril est plus grand, et surtout sera plus durable.
Des hommes qui ont invoqué toute leur vie la liberté ; qui ont conquis la confiance et la juste admiration des catholiques, en leur montrant comment la liberté pouvait servir au bien et au vrai ; ces mêmes hommes en sont venus aujourd'hui jusqu'à la déclarer inutile et dangereuse. Les constitutions, les discussions, les parlements, le contrôle des législatures, des assemblées, n'excitent plus chez eux que la risée ou le dédain. Ils ne veulent plus servir, dans l'ordre politique, que le pouvoir. Ils ont trouvé un maître qui leur veut du bien, et ils semblent se confier en aveugles à la faveur de ce maître et à la durée de cette faveur. Ils se ferment les yeux, se bouchent les oreilles, sur des actes qui ont révolté tous les honnêtes gens, sur des violations manifestes du Décalogue, sous prétexte que ce sont des questions indifférentes à la religion ou des représailles excusables. Ils se font un prétexte du silence imposé à toute opposition, pour applaudir au bien en se taisant sur le mal, oubliant que, là où le blâme est interdit, l'éloge perd sa valeur et sa dignité. Ils sacrifient ainsi avec une rare imprudence tous nos antécédents, l'honneur et le fruit de nos vingt ans de luttes, cette tradition de la liberté catholique qui fait notre gloire et notre force depuis un quart de siècle.
Telle est du moins ma crainte, et je n'hésite pas à l'exprimer.
' Voir à Y Appendice d« II.
Le silence, je le sais, est devenu tout à coup l'idole de la France, si longtemps coupable de l'idolâtrie de la parole. Rien de mieux. Je reconnais volontiers la salutaire influence de ce régime, au moins pour un temps, sur un pays qui n'a jamais su se contenir, et qui a abusé de la parole comme de tout, et plus que de tout. Rendre à la réflexion, à la pensée, à la conscience, un peu de ce loisir, de ce calme que leur disputaient naguère le jargon quotidien de le presse, la fausse éloquence et la fausse vertu des partis, c'est sans doute une hygiène salutaire et même nécessaire. Ce n'est pas moi qui voudrais le premier en méconnaître les lois. Je garderais volontiers le silence pendant le reste de ma vie, si tout le monde le gardait. Je laisserais même l'usage exclusif de la parole aux faiseurs de dithyrambes en prose et en vers, si, parmi ces voix qui s'élèvent pour insulter notre passé, je n'en distinguais pas quelques-unes, en Angleterre, en Belgique, en France surtout, qui ont coutume d'être écoutées avec une juste faveur par l'opinion catholique, et qui surtout engagent cette opinion devant le public. Là est, selon moi, le danger; car là peut commencer le discrédit, la défaite morale de notre cause.
Je ne veux pas m'arroger une plus haute autorité que celle des écrivains que je signale : loin de là. Si mon droit est le même, ma force est bien moindre, et je reconnais tout haut cette infériorité. On a dit que le journalisme était anéanti par le dernier coup d'État : c'est une grave erreur. Sa force est centuplée, à une condition toutefois * c'est qu'il la dirige dans un sens qui ne soit pas tout à fait désagréable au pouvoir. Alors il peut parler toujours et parler tout seul, sans contradicteur possible. La tribune seule pouvait lui tenir tête. Elle a été renversée ; et l'on a scrupuleusement calfeutré toutes les issues par où pourrait s'échapper le moindre écho
d'une voix qui s'oublierait jusqu'à parler dans l'enceinte où se discutent les lois. La presse reste donc maîtresse du terrain, libre de tout détruire ou de tout élever, pourvu qu'elle ne froisse pas les tendances du pouvoir. Que sera-ce lorsqu'elle les flatte et les seconde?
Reste le droit de faire un livre. Par le temps qui court, on sait ce que cela vaut.
Je n'ai donc pas l'espoir de lutter contre le torrent avec quelque succès, comme il y a quatre ans. Mais je ne veux pas qu'on dise dans l'avenir, quand chaque acte, chaque parole sera relevée par des juges impitoyables, que cette grande palinodie a eu lieu sans soulever aucune protestation. On saura qu'il y a eu au moins un vieux soldat du catholicisme et de la liberté, qui avant 1 830 avait distingué la cause catholique de la cause royaliste ; qui sous le régime de juillet a plaidé la cause de l'indépendance de l'Église à l'encontre du pouvoir civil ; qui en 1848 a combattu de toutes ses forces la prétendue identité du christianisme et de la démocratie, et qui en 1852 a protesté contre le sacrifice de la liberté à la force, sous prétexte de religion.
On me dit que je serai seul, ou à peu près. J'espère mieux de mon pays. D'ailleurs j'ai été seul longtemps déjà sous d'autres régimes. Dussé-je l'être toujours, je m'y résignerais bien plus volontiers qu'à être le complice silencieux de rabaissement de mon parti et de mon drapeau.
Qu'on veuille bien comprendre que, s'il ne s'agissait que d'une suspension temporaire des habitudes et des garanties dont on a joui et dont on a abusé, je n'y contredirais pas. A titre d'épreuve utile, à titre de châtiment mérité, je conçois et j'accepte la dictature, le despotisme même. Dût cette dictature durer non-seulement dix ans, comme le veut la constitution , mais plus longtemps encore ; si ce n'est que
comme régime provisoire, comme remède temporaire, je m'incline devant l'arrêt que la France a sanctionné. Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n'a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d'être ménagée, et qu'on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l'hôpital. Elle y mourra peut-être : peut-être aussi y guérira-t-elle à force d'abstinence et de silence. Mais je me permets de croire qu'il ne nous convient pas de prendre l'hôpital pour la terre promise, ni la diète du malade pour la nourriture de la santé et de la nature.
Or, c'est précisément ce qu'on entreprend de faire. C'est la théorie de la dictature à perpétuité que l'on professe au nom et dans l'intérêt de la religion, qui en a toujours été la victime. C'est l'apothéose du silence que Ton nous enseigne, au nom de l'Évangile, qui proscrit les paroles inutiles. On va même jusqu'à nier la notion même du droit humain : on nous dit que le mot de droit ne doit jamais se trouver sur les lèvres de l'homme : et ces doctrines, reproduites , vantées partout, n'ont pas trouvé de contradicteur dans cette presse catholique qui, hier encore et pendant dix ans, recevait l'impulsion du Comité de la Liberté religieuse, lequel avait pour tout programme ces deux mots : Dieu et mon droit 1 .
Si ces doctrines-là étaient vraies, je n'aurais plus qu'un mot à dire : c'est que depuis vingt ans nous tous, écrivains, orateurs, journalistes, pétitionnaires, électeurs catholiques,
1 Depuis que ces lignes oui été publiées, on m'a fait remarquer qu'elles semblaient confondre, dans un blâme immérité, plusieurs recueils catholiques qui ont maintenu, autant que le permettaient les dangers extrêmes d<toute polémique sur un tel sujet, la dignité de la cause catholique. Je reconnais la justesse de cette observation, et je me fais un devoir de signaler le Corretpondant et VAmi de la religion, où M. Charles Lenormant d'une part, et MM. de Riancey de l'autre, sont restés fidèles, avec noblesse et sagesse, à notre ancien programme. (Note de la 21» édition de 1852.)
nous nous serions trompés et nous aurions trompé le monde entier sur notre compte, car nous n'avons fait autre chose, pendant ces vingt années, que d'invoquer le droit et la liberté au profit de l'Église. Et cela étant, après une si grossière déception, volontaire ou involontaire, il ne nous resterait qu a nous taire et à nous confondre dans l'humiliation et le repentir pendant le reste de nos jours.
Heureusement rien ne démontre encore que ce soit la vérité ; et ceux d'entre nous qui n'éprouvent pas encore le besoin de renier leur passé peuvent, jusqu'à nouvel ordre, se tenir debout sans scrupule.
Un soir de l'hiver dernier, chez un catholique éminent, j'entendais affirmer que le droit ne devait jamais être invoqué par les peuples ni par les individus , parce que ce mot ne se trouvait pas une seule fois dans les saintes Écritures. Et aussitôt les auditeurs d'applaudir. Or ces auditeurs étaient presque tous journalistes : ils devaient leur renommée à l'exercice incontesté du plus contestable des droits. Triste et abattu, me demandant si un pareil argument n'était pas plus digne des puritains d'Ecosse que de la polémique chrétienne, je rentre chez moi, j'ouvre la Concordance , et j'y trouve non-seulement une fois, mais trente fois, ce mot de droit, jus, dont on affirmait si imprudemment l'absence. Oui, le nom et l'idée du droit figurent dans la Bible, sous toutes les acceptions possibles; droit en soi, droit de propriété, droit héréditaire pour les personnes, droit de succession pour les choses, droit perpétuel, droit agraire, droit sacerdotal, droit de sacrifice, droit de sépulture, droit de conquête, droit de la guerre, droit des ancêtres, droit du roi, et ce qui doit étonner nos adversaires, le droit des citoyens, voire même les droits de C humanité. L'historien des Machabées, en énumérant les crimes d'un des tyrans contre lesquels les Juifs se soulevaient,
lui reproche d'avoir méconnu les droits des citoyens en instituant des lois perverses, et consacré des institutions dépravées : Civium jura destituais, prava instituta sanciebat Et Assuérus, dans le manifeste qu'il adresse aux cent vingtsept provinces de son empire sur les crimes d'Aman, commence par signaler l'aveuglement des mauvais ministres qui croient pouvoir échapper au regard de Dieu, après avoir violé les droits de r humanité 2.
Les catholiques militants de ces derniers temps n'ont donc pas failli en relevant la devise de Richard Cœur de lion, le roi croisé : Dieu et mon droit; et je pense que nos frères de Hollande, qui ont encore gardé ce cri de ralliement en tête de leur plus vaillant organe ne songeront pas à le remplacer.
» II êlach., IV, il.
' Nec contenti snnt... hmmanitatis in se jura violare, sed Dei quoque cuncta cernenlis arbitramur se posse fugere sententiam. {E$lkcr, XVI, 4.) 1 Le Tijd d'Amsterdam.
CIIATITRE VI