‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 21 sur 46 · HIST01HE · texte numérisé non relu

HIST01HE

qu’elle mit à exécution avec la sévérité la plus scrupuleuse ; elle en était quelquefois embarrassée , puisque , comme nous l’avons dit, elle tenait à rester assise auprès de son mari pendant ses repas. Ce pieux prince ne mit, du reste, aucun obstacle à ses désirs; et lorsque trois des filles d’honneur de la duchesse demandèrent la permission de suivre l'exemple de leur maîtresse, il la leur accorda sur-le-champ, en ajoutant : « Je ferais bien volontiers comme vous, si je ne « craignais les médisances et le scandale ; mais , avec l’aide « de Dieu, moi aussi je changerai bientôt de genre de vie ‘.» Plein d’un tendre respect pour la conscience de sa femme, il l’avertissait lui - même avec un doux et affectueux empressement quand il y avait des mets qui n’eutraient pas dans sa règle; comme aussi, lorsqu’il savait que tout provenait de son propre bien, il la pressait de manger. Mais Élisabeth osait à peine toucher à un plat quelconque, craignant toujours que ce ne fût le fruit des amères sueurs du pauvre Elle avait cependant soin de dérober aux yeux du monde ce qu’elle faisait pour l’amour de Dieu; et lorsqu’elle était assise à la table du duc, au milieu de ses chevaliers et des officiers de sa cour, elle avait recours à mille petits manèges pour qu’on ne put s’apercevoir de ses privations. Elle feignait de surveiller le service avec une grande sollicitude , donnait des ordres fréquents aux domestiques , parlait à chaque convive, lui offrait à boire; quelquefois même elle coupait en

1 Hoc el ego libena face rem, niai aliorum detractionea et acandala i’ormitiareni. Adjuvante autem Domino, alatum meum cito aliter ordinabo. lpae etiam pins et duicia mari tua. . . dum quicquam acrupuioaum fuit appoaitum , præmunivil eam, ne ejua ex boc lencra conacienlia turbaretur. Theod.. Il, 2. Kochem., p. 807.

* Fürehtend aelbige apcisen wærcn von den aaurcn Schweis der armen t’nlerthanen veraclinift worden. Kochem., I. c.

petits morceaux le pain ou les autres mets qu’on plaçait devant elle, et les disposait par-ci par-là pour leur donner l’air de restes 1 * . Elle se levait ainsi souvent affamée et altérée de la table la plus abondante; ses demoiselles d’honneur, compagnes de sa pénitence , racontent que quelquefois elle était réduite, pour toute nourriture , à du pain sec ou à quelques petits gâteaux qu’elle recouvrait de miel : un jour à un trèsgrand festin , elle ne put se réserver que cinq tout petits oiseaux qu’elle abandonna , presque en entier, à ses suivantes, car leurs privations la préoccupaient beaucoup plus que les siennes propres *. Une autre fois, comme elle allait rejoindre son mari à la Diète de l’Empire, elle ne trouva rien dont elle put manger en conscience, qu’un morceau de gros pain noir, et si dur, qu’elle fut obligée de le faire ramollir dans de l’eau chaude; mais comme c’était jour de jeûne elle s’en contenta, et fit en ce même jour, avec ce seul repas , seize lieues à cheval 3 * 5 .

Une tradition gracieuse montre combien Dieu adoucissait pour elle, et même d’une manière matérielle et sensible, ce que ces privations pouvaient avoir de rude et de pénible. Un jour, pendant l’absence de sou mari , elle mangeait seule, chez elle, son pauvre repas, composé de pain sec et d’eau.

1 Nunc principem alloquitur, nunc bis lauüorcs buccellas appunil, nunc illis poculum... nunc statoribua ancillisve uegotiuiu aliquod injungit... Wadding, Ann. Minor. , t. il. Paneui aliosque cibos frangcndo et bine et inde dispo-

nendo se comedere simulabat. Theod., 11, 2.

* Soiis quinque tortulis nielle conduis, solo pleruwque pane contenta... Quinque aviculas minutissimas... ex quibus paruin reservans reliquam pedisc-

quis misit. Dict. IV. Ancill. 2015.

5 Marilum seculura ad uiagnam diætam, ubi erat... Tantum grossum nigrum panem et durunt quem in calida aqua simplici molleraclum eoraedebat... Hoc praudio ilia die cum suis contenta... Et sic equil&bant eodem die octo milllaria theutonica quæ large faciunt trûjinta llalica. Dict. îv. Ancill. 1. c. Cæsarius et le Ms. du Vatican disent avec raison quadraginta llalica.

HISTOIRE

Le duc, étant survenu à l’improviste, voulut, en signe d’amitié, boire dans son verre ; il y trouva, à sa grande surprise, une liqueur qui lui sembla être le meilleur vin qu’on pût boire au monde. Il demanda aussitôt à l’échanson d’où il l’avait pris, et celui-ci répondit qu’on n’avait servi à la duchesse que de l’eau. Louis ne dit plus rien ; mais, selon l’expression aussi pieuse que juste d’un narrateur, il eut assez d'esprit 1 pour y voir une marque de la faveur divine, et une récompense des sacrifices que s’imposait sa femme.

Souvent elle parcourait les offices du château avec ses suivantes, et s’informait avec le plus grand soin de l’origine de tous les mets et de toutes les boissons. Quand elle avait trouvé quelque viande permise, elle disait à ses demoiselles : « Vous ne mangerez que cela ; » ou bien quand c’était une boisson licite, comme du vin des vignes de son mari, elle disait : « Ne buvez que cela. » Mais quand elle trouvait qu’il n’v avait rien qui pût l’inquiéter, elle se mettait à battre des mains avec une joie enfantine , en s’écriant : « Aujourd'hui cela va bien , nous pouvons manger et boire 2 . » Elle pouvait avoir alors quinze ans, et avait conservé l’enfance de l’esprit et du cœur, tout en se rendant digne du ciel par des vertus bien au-dessus de son âge.

Un genre de vie si rigoureux et si contraire à tous les usages de son rang attira sur la duchesse l’improbation et les reproches publics de toute sa cour; le duc lui-même n’était pas épargné , à cause de sa tolérance pour ce qu’on regardait

' Do liele er wilze aUo genuc... Cod. Argent, p. 200.

* Scrutabatur euriosius... Dnin offleinag circumiret, ulpote domina domestioœ curæ part jeeps.... Wadding , Ann. Min., t. n. Fréquenter quasrens de serviciis rillicoruni... potum licilum forte de vinei» raariti sui... Cod. Valic. t. xxiri. Exultans et plandens manibus cum hilarilate, dixit :

« Bene nobis hodie, eomedemus et bibemus. » Dict. iv. Ancill. 2015.

comme les extravagances de sa femme. Tous deux se résignaient avec patience et indulgence à ces jugements profanes, aimant mieux plaire à Dieu qu’aux hommes.

Cependant la jeune princesse trouva bientôt un nouveau champ pour exercer son zèle et son amour de la mortification. Un jour de grande fête, elle descendit, selon l’usage, de la Wartbourg à Eisenach, revêtue d’un costume somptueux, couverte de bijoux et la tête ceinte de la couronne ducale ', accompagnée de sa belle-mère et d’une suite nombreuse, et se rendit à une des églises de la ville. Elle avait coutume, toutes les fois qu’elle entrait dans une église, de porter sur-le-champ ses regards vers le crucifix 2 ; c’est ce qu’elle fit encore cette fois : et ayant vu l’image de son Sauveur, nu, couronné d’épines, les mains et les pieds percés de clous, elle se sentit pénétrée de componction comme autrefois dans son enfance 3 , et, rentrant en elle-même, elle se dit : « Voilà « ton Dieu suspendu à une croix, et toi, créature inutile, tu « es couverte de vêtements précieux. Sa tête est couronnée « d’épines, et toi, tu as une couronne d’or. » Et , au même moment, vaincue par sa pieuse compassion, elle s’évanouit et tomba par terre. Les assistants, effrayés, la relevèrent, la portèrent à l’entrée de l’église pour lui donner de l’air, et lui jetèrent de l’eau bénite sur le visage 4 . Elle revint bientôt à elle ; mais , à compter de ce moment , elle prit la résolution

1 Pretiosissimis vestibus monilibus gemniisque mullis ornala et diademate aureo coronata. Theod. U, 3.

* Oculos eemper in introilu ecclesiæ ad crucem dirigera solebat. Ibid.

3 V. plus haut, p. 213.

* En pendet Dcus tuus nudua, et tu homo inutilia vestibus pretiosis operiris. Spinis caput ejus pungitur, et tuuru caput redimitur aura... Cecidit exaniinis effecta... Ad ostium ecclesiæ propter refrigerium portaverunt, et réclinantes eam, faciem ejus aqua benedicta, quæ aderat. consperserunt. Theod. I. c.

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HISTOIRE

de renoncer à toute parure quelconque , hormis les cas où l’exigeraient les obligations de son rang ou la volonté de son mari. Dans les dépositions de ses suivantes, on trouve le détail de plusieurs des objets qui faisaient alors partie de la toilette d’une princesse, et qu’elle ne voulut plus porter. Elle renonça, par exemple, aux étoffes teintes, aux voiles de couleur éclatante pour la tête, aux manches étroites et plissées qui paraissent avoir été un grand luxe de cette époque, aux bandeaux de soie qui retenaient les cheveux , enfin aux robes trop longues et traînantes 1 . Lorsqu’elle se trouvait dans la nécessité de revêtir ses habits de cérémonie , elle conservait sous l’or et la pourpre des vêtements de simple laine et sou cilice qu’elle ne quittait jamais ; aussi, dans les solennités publiques, offrait-elle toujours l’union de la dignité et de la modestie d’une princesse chrétienne 2 . Elle recommandait cette modestie chrétienne aux nobles dames qui venaient lui rendre visite, les exhortait instamment à renoncer au moins en cela aux vanités du siècle, et leur envoyait même des modèles de vêtements qu’elle croyait leur convenir 3 . Ses efforts ne furent pas sans fruit; plusieurs de ces dames, touchées par l’exemple de cette jeune femme à peine mariée, renoncèrent aux superfluités mondaines, et quelques-unes d’entre elles firent même vœu de continence perpétuelle.

O sainte simplicité , candeur des premiers âges, tendresse naïve et pure des anciens jours, revivrez-vous jamais? Faut-il

1 Coloralis peplis, fucalisque velaminibus eapitia, manicis consutiliis nimis atrictis, crinalibus seruisque zonis pro ornatu capillis implicitis, longis veslibus... Dict. iv. Ancill, p. 2016. V. aussi le manuscrit de Darmstadt.

9 Modesto sciuper et diristianæ religloni congruo processit liabilu, quantum principalis dignilas permittebat. Theod. II, 3.

9 Dans et mitteus eisdem exeiaplaria, quibus salvis bonis moribus uli possent. Theod. I. e. Adhuc élisions juvencuia viro noviler copulata. Theod. I.e.

croire que vous soyez éteintes et mortes pour toujours? Et s’il est vrai que les siècles ne sont dans la vie du monde que comme les années dans celle des hommes, ne reviendrezvous pas, après un si long et si sombre hiver, ô doux printemps de la foi, rajeunir le monde et nos cœurs?

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