IX
soixante ans, déjà parvenu au comble des honneurs et de la considération, il se mit, en 1830, à la tête de la Pologne soulevée contre ses avis et contre ses désirs, il risquait de tout perdre et n'avait rien à gagner. Victorieuse, la Pologne devait certainement^ comme la Belgique, se donner un roi de race étrangère. Vaincue, elle faisait du chef provisoire qu'elle s'était donné la première proie des ressentiments et des convoitises de l'autocrate. Le prince Adam a noblement accepté toutes ces chances et les a toutes subies. Proscrit, condamné à mort, dépouillé de son immense patrimoine, dédaigné trop souvent par les heureux du monde, insulté par les écrivains aux gages de la Russie, méconnu, calomnié, accusé d'ambition dynastique par d'ingrats compagnons d'exil; témoin impuissant des événements qui renversaient tous les trônes de l'Europe sans toucher aux fers de la Pologne ; trébuchant toujours d'illusion en illusion, de mécompte en mécompte : aucune épreuve ne lui a été épargnée, mais aucune n'a pu l'abattre. Nous l'avons vu pendant trente ans doux, cahne, intrépide, portant le deuil de sa patrie, mais dressant parmi nous la sereine gravité de son front et ses beaux cheveux blancs, comme un témoignage de ses inébranlables convictions et une protestation contre l'iniquité dont l'Europe était complice. Comme les prophètes que le peuple de Dieu voyait s'élever de son sein au milieu de la captivité de Babylone, ce nouveau Mardochée était une vivante incarnation du droit méconnu, dont la seule présence reprochait aux rois leurs attentats, et prêchait à ses compatriotes la patience avec l'invincible espoir. Le voilà mort à quatre-vingts douze ans, et enseveli, non pas avec ses glorieia ancêtres, mais sur la terre étrangère! La. disparition d'un vieillard qui Sjuccûimbe sous le poids des années épieut moins aupremier abord que celle d'un enfant, d'uae jeune mère, d'un glorieux
soldat ou de Thomme d'État eoleré à la fleur de Tàge et du talent. Mais cependant quelle leçon que celle d'une vie si prolongée, qui atteint les dernières limites assignées à Texistence humaine, à traders les vicissitudes les plus diverses, sans avoir jamais bronché, jamais dévié du chemin de Thonneur, du devoir, du sacrifice ! Soldat de Kosciusko, ministre d'Alexandre, presque roi dans son pays insurgé, plus grand qu'un roi dans l'exil, il a légué à la Pologne, si fertile en héros, l'exemple d'un héroïsme nouveau et digne d'une étemelle mémoire. Nous ne l'entendrons plus dire avec une confiance mélancolique comme les sœurs d'Esther :
Je reverrai nos campagnes si chères.
J'irai pleurer au tombeau de mes pères ;
mais de son dernier regard il a pu entrevoir la résurrection prochaine de la Pologne, par ces voies exclusivement droites et pures qu'il avait toujours lui-même suivies et dont il était l'éloquent et infatigable avocat. Lui aussi pouvait dire à son fils:
Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborcm,
mais sans ajouter comme le héros de Virgile : Fortunam ex aliis ;
car la fortune n'a donné à aucune des grandes races de notre temps une illustration plus haute, plus rare et plus pure.
Remercions hautement un évéque français * de s'être honoré lui-même en convoquant les fidèles dans sa cathédrale pour honorer la mort de ce grand patriote, qui fut avant tout
« 1. 4>«lât]e/élréqo8 èc iledeti.
un grand chrétien, et qui a imprimé le sceau des fortes croyances, dont sa vie a été le miroir, dans la dernière page de son testament politique. Puis citons cette page, écrite la veille même de sa mort, comme la meilleure justification de toutes nos assertions sur l'indissoluble alliance de la foi chrétienne avec l'amour de la liberté dans toute âme vraiment polonaise :
«c Avec un profond sentiment d'humilité et d'attendrisse- « ment, je remercie Dieu de m'avoir permis de vivre jusqu'à « un moment où l'avenir de ma nation commence à s'éclair- « cir après un siècle d'incertitude. J'ai dans ma longue « existence acquis la conviction que, toutes les fois que la tt main de Dieu s'est appesantie sur nous, ce n'était pas pour a nous perdre, mais pour nous rendre meilleurs. Espérons c< donc en sa miséricorde, espérons en l'intervention de <( notre Reine céleste, et dans chacun de nos actes ayons « plutôt en vue le triomphe étemel que ce qui semble prott mettre un succès passager. Que votre volonté soit faite, « Seigneur Dieu tout-puissant!
a Signé : A. Czariorvskk
« Montfermeil, U juillet 1861. »
La vie du prince Czartoryski, dont le premier acte solennel fut la signature de la constitution réformatrice et émancipatrice de 1791, nous amène naturellement à dire un mot des questions diplomatiques et politiques qui sont inséparables de la crise polonaise.
Je n'hésite pas à regarder la Pologne comme le pays le moins révolutionnaire du monde; mais il faut convenir aussi
que c'est le pays du monde où l'on apprend le moins à aimer et à estimer les monarques et les diplomates modernes. De tous les crimes commis par les rois, le plus odieux à mes yeux est le partage de la Pologne, et dans l'histoire prolongée de ce crime inexcusable rien n'est plus révoltant que le prétexte choisi par la Prusse et la Russie pour amener le second des trois partages. En 1791, au moment même où la Révolution française, trompant les espérances légitimes de tous ceux qui avaient salué ses débuts, substituait la violence, la spoliation et la persécution aux grands et salutaires principes de la Déclaration des Droits, la Pologne, évitant avec un soin scrupuleux tous les excès d'une démocratie sans frein, mais avertie par le partage de 1773 des immenses périls dont elle était entourée, promulgua cette constitution du 3 mai 1791 , qui transformait en gouvernement représentatif sagement modéré ce mélange d'oligarchie sénatoriale et de démocratie nobiliaire où l'on s'accordait à voir la cause principale de ses désordres. Elle substituait en même temps la royauté héréditaire à cette royauté élective qui, depuis l'extinction des Ja gelions, lui avait valu tant de maux. Conçoit-on que les deux monarchies voisines, la Prusse et la Russie, toutes deux héréditaires, aient osé prendre les armes daqs le but avoué de rétablir la liberté polonaise^ c'est-àdiré, Télection des rois et le liberum veto, ce droit exorbitant par lequel un seul noble pouvait suspendre et annuler les délibérations de la diète? De là cette guerre atroce del792, faite par Catherine II et Frédéric-Guillaume II, qui se termina par le second partage en 1793. L'Autriche eut au moins l'honneur de n'être point complice de ce raffinement d'immoralité.
La Pologne, réduite à peu près aux dimensions de ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume, s'insurgea en 1794, sous
Kosciusko, contre ses perfides protecteurs, pour maintenir à la fois et son indépendance et la constitution ^Taiment libérale qu'elle s'était donnée. Mais, en 1795, la Prusse se hâta de faire la paix de Bâle avee la république terroriste qui venait de faire périr sur Téchafaud le plus honnête des rois, et accourut au secours de la Russie, afin d assassiner avec elle la vieille république polonaise, coupable d avoir voulu se transformer en monarchie libérale. De là le troisième et dernier partage, auquel accéda T Autriche, victime d'un égarement lamentable, et qui effaça la Pologne du nombre des nations officiellement reconnues.
Comment ne pas ressentir une sorte d'effroi devant les impénétrables mystères des jugements que Dieu laisse accomplir ici-bas? Deux révolutions commencent en même temps. La Révolution française, très-légitime dans le but qu'elle se proposait, se laisse déshonorer par le terrorisme, et aboutit à la dictature : elle n'en a pas moins réussi, non pas, certes, à fonder la liberté, mais à détruire l'ancienne société; et le monde actuel est à ses pieds. La révolution polonaise, qui a écrit son programme dans sa constitution de 1791, aussi supérieure à la constitution française de cette même date que l'est le jour à la nuit; la révolution polonaise, qui n'a connu ni la Terreur ni le césarisme ; qui n'a pas un forfait ni* (me bassesse à se reprocher ; cette révolution a échoué, et aucun des bouleversements dont Napoléon I" et après lui la démocratie; moderne ont gratifié lé continent n'a profité à la glorieuse et innocente martyre de la Messaline du Nord.
Ajoutons que c'est la révolution de 1799 qui, seirie^ a< rendu possibter le partage* définitif dé la P<^k>gne. Cehnde' 1773 ne fut pas, à vrai dire, un partage, ce fut um^coii-' quête, opéiéa à ia suite -d'usé gaeire indheirrettse, qoi dépouîUa. 1^ Faincu ié%Qs.(paartie^t«0D bieti ail prein de ses
trois vainqueurs. On l'a assez reproché au gouvernement de Louis XV, et avec raison. — Mais comment croire que le partage de 179S eût été possible, si Louis XYI était resté en vie et sur un trône rajeuni en môme temps que fortifié par les vrais principes de 1789 ? Quoi ! cette France monarchique et libérale qui, sous les auspices de ce roi généreux, venait d'émanciper en Amérique un peuple nouveau, aurait laissé périr en Europe le plus ancien et le plus fidèle de ses alliés? Quoi! cette jeune et généreuse noblesse, les la Fayette, les d'Estaing, les Lévis, les Rostaing, les NoaiUes , qui avaient été prodiguer leur sang à la cause anglo-américaine, n'auraient pas tous volé au secours des Polonais? Ouoi ! le gouvernement de Vergennes, de Turgot, de Necker, aurait imité la triste faiblesse de celui du duc d'Aiguillon ? Non certes, si la France de 1789 ne s'était pas déchirée de ses propres mains, nul n'aurait osé songer au déchirement de la Pologne. Si l'Europe, et l'Angleterre sin-tout, n'avaient pas été absorbées par une trop légitime épouvante devant les forfaits de la Convention, si les rois absolus n'avaient pas vu les crimes des républicains éclipser leurs complots, jamais cet attentat inouï dans les annales du monde n'aurait été consommé. Si pour la première fois, depuis la mort du Christ, une nationalité chrétienne a été condamnée à mort et exécutée, c'est encore sur la Révolution dévoyée, sur la Révolution régicide et terroriste, qu'il faut en faire retomber la responsabilité. La défaite de la Pologne inaugura la série de ces grands désastres, comme on en a tant vu depuis, qui ont donné aux victoires injustes une popularité corruptrice, et écrasé soùs le poids des multitudes le bon droit et lé courage. Elle a été le triomphe non-seulemént delà force, mais de l'hypocrisie. On cherche quelquefois à établir un contraste entre le despotisme sincère, qui avoue ne vouloir régner que par la
force, et le despotisme qui veut paraître humain et populaire en gardant les réalités de la dictature sous les apparences de la démocratie. Je demande qu'on veuille bien me montrer dans le passé, si ce n'est dans le présent , un despote sincère. Je ne Tai jamais rencontré. Qui dit despotisme dit mensonge. Le mensonge en fait le fond partout et toujours. Les potentats qui employèrent le pouvoir absolu à détruire la Pologne ne manquèrent pas à cette loi. Ils ne parlèrent jamais que de restam-er chez elle Tordre et, en dernier lieu, la liberté. Un de leurs panégyristes a trouvé récemment un euphémisme plus agréable encore en t>arlant des trois États qui ont coopéré à r éducation politique des Polonais * !
Dix ans après la consommation du dernier partage, Napoléon parut sur les frontières de la Pologne écrasée et en lambeaux. Il eut deux fois l'occasion de la rétablir, de lui rendre son nom et sa vie nationale. 11 ne le voulut jamais. On ne saurait prendre au sérieux la conception bizarre et vicieuse qu'il décora du nom étrange de grand-duché de Varsovie. On le citait ces jours-ci comme un de ces despotes qui ne craignent pas de paraître absolus et tyranniques parce qu'ils ont la conscience de leur force et de leur prestige. L'histoire, écrite par ses apologistes, démontre, au contraire, que personne ne savait mieux que lui le prix du mensonge. Il en sentait le besoin et en usait à outrance. Aux yeux de ceux qui croient à la nécessité et à la moralité des fictions politiques, le statut constitutionnel qu'il donna à. son grand-duché de Varsovie, en 1807, doit passer pour un chef-d'œuvre du genre . a II estdiffiicile, disait-on dernièrement avec raison, de pousser plus loin l'art délicat de soumettre
* SHtwUion polUifuê et ioeiaU du grand-êucki de Potenj p. 40.
les peuples au pouvoir absolu d'un seul en leur laissant croire qu^ils gardent la pleine et entière disposition d^eux-mémes * . » Il n'y avait ni liberté de la presse ni liberté individueUe. Quant aux finances et à l'armée, le grand-duché avait l'avantage d'être assimilé aux départements français. Il y avait un Sénat et un Corps législatif où les conseillers d'État votaient et parlaient tant qu'ils voulaient, mais où les députés n'avaient le droit de parler que s'ils étaient membres d'une commission. Il faut voir dans les amusants récits du baron Bignon, ministre de l'empereur auprès du roi de Saxe, grand-duc de Varsovie ^ , la façon dont s'y prenaient les bons Polonais, alors comme aujourd'hui aveuglés par la gloire impériale , pour concilier leur respectueuse docilité envers le maître avec l'invincible besoin de discuter librement leurs propres intérêts. Voici comment ils savaient éluder la constitution napoléonienne qui avait prétendu restreindre les fonctions de la Chambre des nonces à un vote silencieux : tant que le maréchal de la diète présidait la séance, l'ordre prescrit par le statut constitutionnel de n'accorder la parole qu'aux membres des commissions était observé; mais, dès que le maréchal déclarait la séance levée, lui] seul s'en allait, tous les membres restaient en place, et une autre séance commençait, où l'assemblée se dédommageait amplement du rôle muet auquel elle avait été condanmée. a Les secondes séances, sans président, » dit M. Bignon, « étaient d'autant plus vives, que les séances légales avaient été plus calmes. Alors toutes les passions étaient enjeu ; alors éclataient les accusations, les invectives même... Dans quelques-unes des séances non officielles, il ne manquait que l'intervention du sabre pour compléter la
> Journal det Débatt, 27 jaÎD 1861.
' Bmuê conUwiporaine, 15 jaillet 1861.
ressemblance avec la dièle d'autrefois ^ » Là se posaient les questions de cabinet; là se décidaient, au milieu du conflit des passions et des intérêts contradictoires, les votes à émettre dans la séance officielle du lendemain ; là se discutaient et se rédigeaient même des adresses au roi, comme celle que ce prince reçut un jour en disant a qu'il ne pouvait l'admettre comme adresse, attendu qu'elle avait été votée hors de la présence du président, mais qu'étant l'ami de tous ses sujets, c'était comme ami, comme père, qu'il la recevait, ï>
Cette comédie finit avec la campagne de Russie, en 1812. Nous voici au congrès de Vienne, dont l'œuvre diplomatique assurément peu regrettable s'écroule en ce moment, après avoir, sauf quelques changements, dui*é un demisiècle. — Il doit paraître puéril de parler du respect dû aux traités, en présence de ce qui se passe aujourd'hui en Italie, en présence du traité de Zurich, violé et annulé aussitôt que publié. On peut cependant toujours s'y référer, à titre de renseignement, ou plutôt d'enseignement, et, s'il est vrai, comme le croient encore quelques âmes naïves, que le droit des gens, le droit public, doive retrouver un jour ou Tautre sa valeur et reparaître comme le soleil voilé par des nuages, on fera toujours bien de ne pas dédaigner les titres môme diplomatiques delà malheureuse Pologne.
On le sait et on le reconnaît aujourd'hui; 1814 fut pouf l'Europe, comme pour la France , une époque d'émaneîpa^ tion encore plus que de restaiiration. Comme on l'a trèsjustement expliq^ié, quand l'édifice élevé par Napoléon 1^ s'écroula sous les coups du soulèvemenri général des nations asservies, il régnait parmi les peuples affranchis un seùti*
' Blgnon, ubi ëupra, p. 75, 77.
UNK NÂTIOM EN DEUIL. 139
ment de justice, il régnait parmi les gouvernemeûts euxmêmes a un instinct d'honnêteté et de libéralisme, trop vite obscurci, qui ne permit à personne d'oublier la Pologne dans l'œuvre de la restauration européenne * . » On aurait compris à la rigueur que TEurope en voulût à la nation qui avait prêté à Napoléon un concours si fidèle, et dont les soldats , par une contradiction inexcusable , étaient allés combattre pour lui jusqu'en* Espagne, en secondant son agression criminelle contre Tindépendance d'une nationalité au moins aussi' respectable que la leur. Mais il n'en fut rien : aucune récrimination ne fut élevée contre les Polonais. On semblait comprendre qu'en les dépouillant de leur patrie on les avait mis à la merci de toutes les tentations. Cependant on n'eut ni assez de courage ni assez d'intelligence pour leur rendre l'existence dont ils avaient été dépouillés. La France, à qui ses désastres faisaient cruellement sentir les bienfaits de la paix et de la liberté, eut au moins l'honneur d'y avoir songé. C'est alors que le roi Louis XVIII, à peine rétabli sur le trône de ses aïeux, fit présenter par M. de Talleyrand cette note célèbre , tant de fois rappelée, et qu'on ne saurait citer trop souvent, tant elle fait honneur à la France d'alors et à la Pologne de tous le temps :
«c La France, heureuse d'avoir recouvré ses légitimes souverains, conserve le désir que l'œuvre de rétablissement soit achevée, tant pour elle que pour toute l'Europe; quer l'esprit de révolution disparaisse partout et toujours; que tousles droits légitimes soient consaérés. C'est pourquoi; entre toutes les questions qui dèivent être traitées an con-« grès, le rci eàt regardé comme laprennère, laplos grande,
' JomnM éki^DUàU, 31 juin VM\
la plus éminemment européenne, et comme hors de comparaison avec toute autre, la question polonaise, s'il eût été possible d'espérer, autant qu'il le désire, qu'un peuple si digne d'inspirer de l'intérêt à tous les autres, par son ancienneté, sa bravoure, les services qu'il a rendus à l'Europe et ses malheurs, pût être remis en possession de son ancienne et entière indépendance. Le partage qui l'a effacé du
nombre des nations a été le prélude, en partie la cause, et peut-être jusquà un certain point F excuse des bouleversements que l'Europe a éprouvés. Mais, lo'rsque la force des circonstances, l'emportant sur les intentions les plus nobles et les plus généreuses des souverains auxquels les anciennes provinces polonaises sont soumises, a réduit la question sur le sort de la Pologne à une simple affaire de partage et de frontières à discuter entre les puissances intéressées, et à laquelle la France, d'après ses anciens traités, ne prend aucune part, il ne reste plus à celle-ci , après avoir offert d appuyer les plus justes prétentions , que le vœu de voir la Pologne « contente » pour l'être elle-même. »
11 faudra toujours déplorer qu'à défaut d'une émancipation complète la prétention de l'empereur Alexandre de réunir sous son sceptre toute la Pologne, à titre de royaume séparé, n'ait pas été acceptée par le congrès de Vienne; car la Pologne, ainsi rendue à son intégrité et soumise à un seul maître, en eût eu bien plus facilement raison. Elle aurait eu la situation de la Hongrie vis-à-vis de l'Autriche ; et, en supposant même que l'union des deux couronnes se fût maintenue sur la tête des empereurs de Russie, le sort de ce grand pays, plus riche, plus éclairé, plus moral et proportionnellement plus peuplé que l'empire moscovite, ne pouvait manquer d'être plus prospère. Malheureusement le congrès de Vienne ne sut pas trancher la question en ce
sens. Lord John Russell a soutenu ' que les efforts de lord Castlereagh et du prince de Talleyrand n'avaient été déjoués que par le retour de l'île d'Elbe, dernière et inexcusable explosion de Tégoismele plus colossal dont l'humanité ait subi le joug, et qui aurait ainsi été la source de maux aussi irréparables pour l'antique alliée de la France que pour la France elle-même. M. Thiers" est d'un autre avis; il affirme que toutes les décisions du congrès étaient arrêtées avant le déchaînement général de colère et de terreur qui suivit la nouvelle du débarquement à Cannes. Quoi qu'il en soit, le congrès, tout en se donnant le tort de sanctionner le partage de la Pologne entre les trois puissances, stipula pour tous les Polonais une représentation et des institutions qui assureraient la conservation de leur nationalité. Malgré les dérogations éclatantes que ces fameux traités viennent de subir, tant que leurs dispositions spéciales n'auront point été abrogées par toutes les parties contractantes, il en résulte, aux termes du droit public jusqu'à présent consacré parmi les nations civilisées , des obligations et des droits qui sont le but de toutes les discussions que la question polonaise a suscitées depuis trente ans.
Le malheur, et, disons plus, le crime des monarques européens et en général du parti conservateur en Europe, a été de n'avoir tenu aucun compte sérieux de ces obligations et de ces droits, de n'avoir envisagé la cause sacrée de la Pologne qu'avec animosité ou indifférence ; de n'avoir rien fait pendant les années de paix et de prospérité qui ont précédé la catastrophe de février 1848 pour fermer cette plaie toujours saignante, ou au moins pour la panser. Us ont ainsi justifié, au moins sur ce terrain, toutes les prétentions et toutes
* Séance de la Chambre des commanes du 2 juillet 1861. ' aiiloiT9 du Comidai et de l'Empire, t. XVill.
les tentatives de la Réyolution. Ils lui ont laissé du bien à faire. C'est la plus grande des fautes, et celle qui se paye le plus cher. La Russie, il faut le reconnaître, fut la seule des trois puissances qui songea, dès 181 S, à s'acquitter sérieusement de ses engagements. L'empereur Alexandre donna au royaume de Pologne une Charte qui renfermait toutes les garanties dont la Charte de Louis XVIII avait doté la France, y compris la liberté de la presse et Tabolition de la confiscation ; de plus, elle confiait à des assemblées électives l'administration des provinces et des communes , et ne permettait au roi de choisir les membres de la Chambre haute que parmi les candidats présentés par cette Chambre même. Ce n'était donc nullement une fiction comme le statut de 1 807 ; mais, quand Alexandre eut renoncé aux tendances libérales qui le dominaient pendant sa lutte contre Napoléon, la résistance qu'il rencontra dans le Parlement l'irrita ; il s'abstint de le convoquer. C'était virtuellement abroger la Charte, qu'il se permit d'ailleurs de modifier au gré de ses opinions nouvelles. Son successeur, Nicolas, fit subir à la Constitution représentative d'autres et plus nombreuses violations qui produisirent la révolution du 29 novembre 1830. Après la défaite des Polonais et la prise de Varsovie , l'empereur Nicolas substitua, de sa seule autorité, à la Charte de son frère et aux stipulations du congrès de Vienne un statut qui détruisait les deux chambres de la Diète et rétablissait la confiscation, arme et ressource favorite de toutes les tyrannies, mais qui conservait encore un conseil d'État siégeant à Varsovie avec des assemblées provinciales et communales. Ce statut lui-même est toujours resté à l'état de lettre morte, de l'aveu des Russes eux-^mémes ', et la Pologne russe a été
I RappoH du ministre Tymowski, Jmmâl en Dibali du 97 jvtn.
pendant trente ans livrée, pieds et poings liés, à une bureaucratie vénale et oppressive, dont l'un des moindres abus était d'intercepter toute relation entre le souverain et ses sujets, entre le vainqueur et les vaincus.
La Pologne sembla dès lors abandonnée du ciel et des hommes ; elle ne revivait que dans ces protestations annuelles dont le parlement français importunait l'indifférente Europe, et qui honoreront à jamais la mémoire de nos assemblées souveraines. Cependant la marche progressive et régulière des idées libérales en Europe, due surtout à l'influence de la tribune française et à l'initiative italienne de Pie IX, avait déjà amené de tels résultats, que, vers la fin de 1847, la création d'un gouvernement quasi-parlementaire en Prusse faisait déjà appréhender à la Russie de voir la Pologne s'enflammer de nouveau et dictait au comte de Nesselrode cette fameuse circulaire datée du 24 février 1848, où il signalait à l'Europe absolutiste, en les identifiant l'un avec l'autre, deux phénomènes simultanés, l'invasion des institutions représentatives et l'ascendant de la politique française. Cette date fatale signale et explique le point d'arrêt qui s'opéra alors dans le progrès européen. L'émeute du 15 mai, où la première protestation de la révolution déçue contre la conscience irritée de la France osa s'abriter sous le nom de la Pologne, jeta un discrédit absurde, mais prolongé, sur sa cause. Elle sombra la première dans cet oubli injuste et ingrat où la basse inconstance des esprits serviles a depuis enseveli tant d'autres causes et tant d'autres principes.
L'avènement de l'empereur Alexandre II n'avait amené aucun changement efficace à cette situation où languissait encore le pays , quand une inspiration manifestement providentielle l'a réveillé, comme par une commotion électrique, et l'a jeté dans la voie nouvelle où il a trouvé le secret
de réveiller l'Europe par l'écho de ses chants funèbres, et, tout en restant lui-même désarmé, a su désarmer et déconcerter ses oppresseurs par le deuil et la prière.
En dépeignant l'aspect actuel de la Pologne, nous avons été naturellement conduit à parler de son passé, et nous ne saurions terminer sans jeter un regard sur les chances de son avenir.
Faut-il croire avec un éloquent religieux dont la conviction passionnée nous émeut et nous séduit toujours, même quand nous ne saurions nous résoudre à partager son généreux optimisme, faut-il croire que les nations sont immortelles, et qu'il y a dans le sang des peuples chrétiens une sève surnaturelle qui les rend comme inexterminables * ? Je n'ose l'affirmer, comme lui, en thèse générale ; mais j'y crois fermement quand il s'agit d'un peuple qui, depuis un siècle et au sein des plus cruelles épreuves, a déployé sans interruption une vertu surnaturelle.
Xi'état actuel du monde est fait pour encourager les espérances de la Pologne et de ses amis. L'Euj'ope moderne est déracinée. Des événements, salués avec enthousiasme par d'aveugles rancunes et par des cupidités non moins aveugles, ont inauguré une série d'aventures dont notre génération ne verra pas la fin. La Pologne, seule innocente et seule vraiment intéressante parmi toutes les victimes du passé, la Pologne, dont aucun changement ne saurait empirer le sort, €st évidemment destinée à profiter de la révolution qui se prépare.
' Le P. Gralry, la Paix.
La Russie elle-même ne peut plus, je dirai presque ne veut plus maintenir une situation plus intolérable encore pour elle que pour sa vassale. Elle se sent troublée, incertaine, éperdue. Ses tâtonnements, ses hésitations, ses maladresses, prouvent qu'elle a perdu jusqu'au sentiment de ce qu'elle appelait son droit, jusqu'à la confiance dans cette force matérielle dont elle a tant abusé. La révoltante anomalie d'un gouvernement, qui prétend en môme temps émanciper ses serfs et asservir ses voisins ne saurait durer indéfiniment. Déjà les libéraux russeslesentent et le disent, car il y a en Russie des libéraux dont le nombre augmente chaque jour, et, quoique le socialisme et le garibaldisme, s'il faut en juger par les journaux qui leur servent d'organes, les aient singulièrement entamés, ils seront les premiers à vouloir démolir ce rempart qu'élève entre eux et l'Occident la servitude d'un peuple entier *. Déjà la jeunesse russe manifeste hautement ses sympathies pour la jeunesse polonaise. Elle songe à tirer profit pour sa patrie de raffranchissement d'une race sœur de la sienne ; et ces dispositions pénétreraient même dans des régions bien moins accessibles aux sentiments généreux, s'il faut en juger par ce mot caractéristique échappé à un très-haut fonctionnaire de l'empire : a Les événements de Varsovie sont comme ces proches parents que l'on pleure, mais dont on hérite. »
Quant à l'Autriche, personne, je l'espère, ne sera tenté de me confondre avec la tourbe de ses détracteurs. Je suis de ceux qui croient à la nécessité d'une Autriche libre et forte pour le salut de l'Europe, et qui forment des vœux sincères pour sa régénération. Je ne voudrais donc parler qu'avec une affectueuse déférence de la grande et illustre monarchie
I Voir la Quetlion ruuo-polonaite et le Budget rutte, par le prince Pierre Doiforonkoff. Leipzig, 1861.