IX
vingtrcinq mille jeunes Polonais choisis d'avance par la po* lice russe ! Et cependant ce monstrueux décret, nous assure* t-on, eût été exécuté sans résistance, supporté avec Tindignation concentrée, la résignation frémissaote dont les Polonais ont appris le secret, si les bourreaux avaient su se priver d'un raffinement d'effronterie et de dérision que rien n'explique. Le lendemain de la nuit lugubre où les victimes, réveillées dans leur lit, avaient été saisies, enchaînées et iratnées dans les casernes au milieu de l'horreur universelle, des cris, des larmes, des malédictions de leurs proches, le journal impérial osa déclarer que « le recrutement n'avait rencontré aucune résistance, et que les conscrits n'avaient témoigné que de l'empressement et de la bonne volonté, de la gaieté et de la satisfaction d'aller se former à l'école d'ordre que lui ouvrait le service militaire. »
Cette goutte de poison fit déborder le calice. Ce que n'avait encore pu exciter aucun des attentats commis depuis deux ans à Varsovie et ailleurs, a été l'œuvre du scribe obscur qui a écrit ce mensonge dans sa feuille officielle. Sa main vénale a mis le feu aux poudres. Cet outrage cynique à la douleur et à la pudeur publiques prendra rang dans l'histoire à côté de ces outrages à la pudeur des femmes, qui donnèrent le signala Rome de l'expulsion des Tarquins et des Déoemvirs, à Palerme, des Vêpres siciliennes. Honneur immortel au peuple que l'injure morale révolte plus que tous les supplices matériels ; qui peut tout subir, tout endurer, hormis l'hypocrisie officielle, hormis le mensonge promulgué en son nom et pour son compte. Esclave, soit; mais esclave reconnaissant et satisfait, non ; esclave qui se laisse féliciter d'être libre et heureux, non, mille fois non. Garrotté, bâillonné, flagellé, déporté, soit encore; mais sous l'entrave, sous k bâillon et sous le knout, le Polonais veut au moins que le
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monde le ticDoe pour victime et jamais pour complice de la servitude. La mort et la Tuine, tous les désastres et toutes les tortures plutôt que Tadhésion silencieuse au meni^onge couronné et impuni !
Si ce sont là des prissions insurrtctionnelles , selon le vocable de M. Billault, je les souhaite ardemment à toutes les nations chrétiennes^ à toutes celles qui n'ont pas résolu ou mérité de tomber en proie aux serres de Tautocratie.
Voilà donc l'incendie rallumé ! Et, dès à présent, il éclaire divers recoins obscurs du cachot sanglant où gisait la Pologne. Mais cette sinistre lueur ne révèle que des aspectjs touchants, honorables et favorables à la victime. En vain les calomniateurs officieux de toutes les disgrâces et de toutes les défaites ont-ils feint de découvrir des communistes et des partageux dans le camp des insurgés ; on n*y a encore vu que des soldats et des martyrs. La guerre sociale n'existe pas. Il ne surnage aucun indice de cette lutte entre les classes supérieures et inférieures, entre les paysans et la noblesse, entre les prolétaires et les propriétaires, qui est la suprême ressource de tous les despotismes. Deux cent cinquante jeunes gentilshommes , avec un dévouement égal à eelui des trois cents Spartiates des Thermopyles, se sont fait tuer à Wengrow pour sauver les insurgés rustiques qui s'étaient armés à leur appeL Toutes les trames oiu*dies depuis si longtemps pour amener dans la Pologne russe une répétition des massacres de Gallicie , ont échoué. Les paysans vont au feu contre les oppresseurs du pays, tout comme les ouvriers des villes, tout comme la jeunesse des châteaux. La petite noblesse et la bourgeoisie^ chez qui le Journal de Saint- Pétersbottrg reconnaît a une physionomie à part , » se montrent aussi acharnés que le petit peuple^ lequel, à son tour, ne se distingue en rien de ces grandes maisons des
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Zamoyski, des Gzartorygki et de tant d'autres dont aucune aristocratie au monde n'égale TiUustration patriotique.
Il y a plus ; on peut espérer que , désormais , dans cette lutte séculaire entre la Pologne et la Russie , enfantée par la perversité de Catherine II , le despotisme sanguinaire et usurpateur ne saura pas plus exploiter la guerre des races que la guerre des classes. Cette arme redoutable se brisera, s'il platt à Dieu, entre les mains des conquérants. La Russie de 1863 n'est plus, Dieu merci, la Russie de 1831. On y voit chaque jour pénétrer l'élément libéral, encore mêlé de mille scories , mais mille fois préférable à la barbarie brutale et féroce dont Ivan le Terrible et Pierre I" ont fait l'instrument docile de leur infâme toute-puissance.
Un jeune empereur, dont on devait mieux espérer, a eu beau dire à la Pologne : « Point de rôves ; tout ce que mon père a fait est bien fait. » Il a démenti lui-même ces paroles en défaisant dans sa Russie l'œuvre de son père et en lui promettant des réformes que ce père eût proscrites comme le plus coupable des rêves.
Il ne lui sera pas possible, pas plus à lui qu'à sa nation, d'avoir toujours deux poids et deux mesures. L'armée russe elle-même s'ouvre au souffle de l'Occident. Elle ne se prêtera pas toujours à être l'instrument d'inexpiables barbaries. Alexandre II triomphera peut-être comme Nicolas a triomphé d'une première, d une seconde insurrection. Mais il lui faudra recommencer jusqu'à extinction. Tant que la Russie n'aura point renoncé à sa conquête , ou tant que , par une transformation à jamais bénie, elle n'aura pas conquis pour elle et chez elle une liberté qui lui permettra d'oflrir à la Pologne le sort et le rôle de TÉcosse dans l'empire britannique , il n'y aura pas de paix , pas de sécurité , ni pour elle ni pour l'Europe.
Il y a trente-deux ans , parlant de la Pologne devant la Cour des Pairs {Moniteur du 22 septembre 1831), je lui citais la devise inscrite par les insurgés d'alors sur les drapeaux que Nicolas avait voulu déployer contre nous et que Tarmée polonaise avait retournés contre la Russie : Liberté pour vous et pour nous» J'en faisais le programme de la bonne cause dans l'Europe moderne. Je reconnais avec orgueil et bonheur que les Polonais y sont restés fidèles, qu'ils l'arborent aujourd'hui comme en 1830. Chère et noble devise, traduction et résumé sublime de la loi naturelle et de la loi chrétienne dans le langage de la guerre et de la politique, vous resterez demain et toujours la devise des honnêtes gens , des vrais chrétiens. Oui , la liberté des uns doit être désormais et partout la liberté des autres. Cette plante généreuse ne peut fleurir nulle part sans que tôt ou tard une semence de vie n'en sorte pour féconder les régions moins heureuses. Plus que jamais le triomphe de la Pologne serait aujourd'hui le triomphe de la liberté partout, en Russie d'abord, puis en Prusse comme en Autriche, et par-dessus tout en France.
Sans doute , et malgré les apparences contraires , malgré les efforts les plus héroïques, la lutte actuelle pourra se terminer comme toutes les luttes précédentes. L'insurrection pourra, encore une fois, être noyée dans le sang ; mais quel est l'être assez inhumain et assez insensé pour voir dans cette hécatombe, ajoutée à tant d'autres, un gage de repos ou de sécurité pour l'avenir ?
Aveugle , trois fois aveugle celui qui se ferait illusion sur les conséquences de ce qui se passe en Pologne. Victorieuse ou vaincue , l'insurrection est le symptôme foudroyant d'ime situation absolument identique à celle qui, de 1822 à 1828, a amené l'émancipation de la Grèce,
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et bien autrement grave que celle de 1852 à 1858 en Italie. Il y a donc là un problème sanglant, qui exige une solution prompte, souveraine et radicale, et qui Taura.
Cette solution, qui la donnera?
La Russie, si elle veut, et, à son défaut, la France.
Oni, la Russie, malgré tous les crimes de son passé, malgré Tablme que ces crimes ont creusé entre la Pologne et elle. Cet abîme, elle peut le franchir. Qu'elle entre résolument et rapidement dans les voies de la liberté, qu'elle se résigne à abandonner une tâche aussi inextricable qu'immorale. Qu'elle rende à la Pologne son autonomie, l'existence historique et indépendante que la Hongrie a obtenue et obtiendra encore de l'Autriche, à la condition de l'union des deux couronnes sur la même tète ; et aussitôt elle devient la seconde grande puissance du continent, la bienfaitrice et l'émancipatrice de toute la race slave, l'objet de l'admiration et de la reconnaissance du monde.
Déjà, s'il faut en croire mille symptômes consolants, la jeunesse russe comprend et appelle cette vie nouvelle. Il est impossible que, dans cette belliqueuse nation, qui recèle en son sein tant d'éléments divers et précieux pour l'avenir du monde, il n'y ait pas une foule d'honnêtes gens capables de comprendre cette grande mission historique. Oui , il y a autre chose en Russie que ces écrivains salariés qui inondent certains journaux de leurs correspondances, que ces belles dames qui s'en viennent, déguisées en déesses de la Fable, danser dans nos salons officiels pendant qu'on égorge nos frères polonais. Qui de nous n'a rencontré, parmi les Russes, des âmês délicates et. généreuses, fiaites poinr toutes les as*
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pirations et toutes les jouissances de la liberté , des cœurs trempés dans Théroique eiUhousiasme des sacrifices iacou^ DUS? Qui de nous n'a salué avec bonheur ce jeune empereur annonçant Tintention d'appeler à la liberté les innombrables serfs de son empire? Ëh quoi ! cette société polie, élégante, préoccupée de tous les grands problèmes sociaux et religieux^ Toudrait prendre à jamais la charge, Todieuse charge d'une race tout entière à exterminer, et maintenir ainsi à jamais rimpure et sanglante barrière qui sépare leur pairie de la civilisation chrétienne !
Ah ! ne le croyons pas ; ne calomnions pas nos semblables ; mais maudissons une fois de pbis le pouvoir absolu qui rend les plus grandes nations solidaires des crimes et des folies de leurs maîtres.
Si toiUefois^ comme il y a lieu de le craindre, la Russie ne comprend pas, ou comprend trop tard ses seules chances de salut, alors c'est sur la France que retombera un grand devoir, une obligation stricte.
Voyons comment elle se prépare à le remplir.
a. Le gouvernement de l'empereur est trop sensé pour « donner , par de vaines paroles , un aliment trompeur à « des passions insurrectionnelles, et il est trop jaloux de sa « dignité, de celle de la France, pour laisser répéter pen- « dant quinze ans , dans une Adresse , des paroles, inutiles « et des protestations vaines. (Très-bien! très-bien !) »
Ces paroles sont de S. £xc. M. Billault. Elles ont été prononcées dans la séance du 6 février 1863. Elles resteront dans l'histoire, soit pour être confirmées au très-grand dommage du pouvoir que représente le ministre oratew% soit, comme j'en ai l'espoir et la conviction , pour être démenties par Tévénement.
Puisque nous en sommes réduits à convoiter, non plus la liberté comme en Angleterre, mais la liberté comme en Autriche, on peut se demander si M. de Schmerling, interpellé au parlement viennois par les députés galliciens, n'aurait pas répondu d une façon plus politique, plus généreuse, et surtout plus humaine.
Les trop fameuses paroles du général Sébastiani en 1831 : L'ordre règne à Varsovie ! sont revenues à toutes les mémoires et ont été sur-le-champ rappelées au ministre par son éloquent adversaire. J'affirme, pour avoir vécu et défendu la Pologne dans ce temps-là, qu'elles furent moins douloureuses et moins inexcusables.
En 1831 , la royauté parlementaire était en butte aux attaques les plus violentes et aux dangers les plus sérieux qui aient jamais menacé un pouvoir nouveau. Dans les rues, rémeute quotidienne ; au delà des frontières, l'hostilité universelle de l'Europe à peine reposée de ses victoires de 1813 et de 18J5. A la tribune, une opposition nombreuse, acharnée, formulant ses programmes de guerre au dehors et de désordre au dedans , par la bouche de ces tribuns emphatiques et hargneux, dont M. Guizot a buriné le portrait pour l'histoire *, et dont les fantaisies stratégiques, mêlées de fanfares burlesques, ont fait sourire jusqu'au récent biographe d'Armand Carrel , du plus généreux et du plus indigné des avocats de la Pologne ^ Tristement abandonné par l'Angleterre dans tout projet d'action commune contre la Russie ; ayant sur les bras la création d'une nation libre et d'une royauté alliée en Belgique ; concentrant tous ses efforts sur
' Voir les pages sur MM. Maagain et Lamarqae dans le tome II des Mémoirei de M. Guiiot.
' Voir la belle étade sar Armani Carrel^ par P. Lanfrey, Revue nationale, 10 décembre 1863, p. 534 et 547.
la tâche épineuse de faire digérer par l'Europe absolutiste ce rude corollaire de la révolution de Juillet , le pouvoir dont M. Casimir Périer était le ministre intègre, intrépide et respecté, recula devant les périls de Tinconnu, devant les entraînements de la lutte avec la Sainte-Alliance debout, compacte, victorieuse et passionnément ennemie de la France libérale. Cependant le roi Louis-Philippe aura la gloire d'avoir inscrit dans Thistoire une grande parole, destinée à resplendir comme une grande vérité. Le mot de nationalité^ aujourd'hui si banal, et quelquefois si profané, semble avoir été inventé pour la Pologne. C'est pour elle qu'il fut inscrit pour la première fois dans le droit public de l'Europe , au congrès de Vienne. Et pour la première fois il s'est trouvé sur les lèvres d'un roi, lorsque l'élu de 1830 prononça du haut de son trône ces six mots : La nationalité polonaise ne périra pas.
Sa parole d'alors s'est trouvée être une loi de l'histoire. Son tort , son très-grand tort fut de ne rien faire pour la soutenir et la justifier. J'ai une conviction, qui est peut-être une illusion, c'est que, si le roi Louis-Philippe eût été moins prudent et plus résolu dans la question polonaise, sa postérité serait encore sur le trône. Lui ayant reproché ce tort pendant toute la durée de son règne, j'éprouve aujourd'hui moins d'embarras à le rappeler, tout en constatant les circonstances atténuantes. Je dénie ce droit à ceux qui ne l'ont ni averti pendant sa prospérité, ni fait mieux que lui depuis sa chute, et qui aujourd'hui, libres de ses entraves comme de ses scrupules, empruntent à sa politique la moins honorable de ses traditions.
Les pouvoirs qui ont précédé et suivi la royauté de Juillet n'ont aucun reproche à se faire. La Restauration, on l'a maintes fois constaté et démontré, à peine investie du droit
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de parler au nom de la France » yaîncue et humiliée par d'autres fautes que les siennes , éleva seule la voix pour la Pologne devant Taréopage des vainqueurs à Vienne. On ne saurait assez répéter que le 3 janvier 1815 la coalition euro** péenne se trouvait détruite par le traité signé ce jour-là entre la France , l'Angleterre et ^Autriche , qui pouvait et devait aboutir au rétablissement de la Pologne. Mais Napoléon revint de rile d'Elbe, et tout fut perdu. Le faisceau de la coalition se renoua aussitôt et contre la France et contre la Pologne'. Après 1815 et tant que dura la Restauration, aucune circonstance nouvelle ne vint provoquer de sa part une inter** vention, même morale.
La République n'eut ni le temps ni même l'occasion de donner cours à ses sympathies. Cependant dix jours après la réunion de l'Assemblée nationale, elle était déjà saisie de la question polonaise. Le 15 mai 1848, un représentant dont le nom suffit pour indiquer les opinions, M. Wolowski, était à la tribune, où d'autres amis de la Pologne comptaient le suivre, quand tout à coup un flot d'insensés, poussés par des traîtres, vint noyer la discussion, la parole et la politique dans le premier de ces attentats contre la liberté légale ou se complaît la démagogie et qui devaient successivement désarmer, dévoyer et enterrer la République.
Il ne faut pas qu'on se fasse illusion. Le pouvoir actuel n'aura ni les mêmes excuses ni les mêmes raisons pom* imiter l'attitude des pouvoirs précédents dans la question polonaise. L'Empire est tenu de faire pour la Pologne ce que n'ont pas pu ou n'ont pas voulu faire les gouvernements qu'il a remplacés, et je vais dire pourquoi.
^ Lie Congrè9 de Vienne , l'empereur Àleocandre et M, de TaUeyrandt par
Et d'abord quelle différence prodigieuse dans sa situation, dans ses ressources, dans ses alliances ! Comme dit quelque part Bossuet : Quel étatl et quel étatl Alors tout, dans l'assiette du pouvoir, était fragile, incertain, compromis, laborieux, hérissé d'obstacles, et cependant il aiu*ait fallu être résolu, aller de l'avant. Aujourd'hui tout est facile : tout va de soi-même. Le mot de M. de Galonné est devenu une vérité : Ce qui est possible est fait; ce qui est impossible se fera.
Immensité des ressources, immense lib^té d'en user, et, par conséquent, immense responsabilité, si on n'en use pas. Voilà l'évidence.
L'Empire, en 1 863, n'est pas un pouvoir nouveau, contesté, ballotté par les orages. Ce n'est pas non plus un pouvmr exclusivement pacifique et libéral, ayant fait, de la paix au dehors, la condition et le prix de la liberté au dedans.
A l'intérieur, il a réduit tous ses adversaires à l'impuissance et au silence, à un silence qu'interrompent à peine quelques rares et sourdes protestations, sans écho dans la foule. L'Empereur est libre et maître de faire tout ce qu'il veut. Il est même seul libre, en France, de faire et de dire ce que bon lui semble. De là, encore une fois, une force sans limites , .mais aussi des obligations morales aussi illimitées et aussi redoutables que sa puissance.
A l'extérieur, cette puissance est aussi souveraine, aussi iûcontestée qu'en France. On a beau promener partout ses regards, on n'aperçoit aucune ombre de péril ; je dis plus, aucune ombre de résistance ou d'hostilité avouée. Qu'il y ait des rêves ou des ressentiments cachés, nul ne le sait, et d'ailleurs il n'importe; par cela seul qu'ils aomt cachés en œ temps d'indispensable et invincible publicité, ils sont nuls. L'Europe contemporaine, j'entends TEurope ofi^ielle etdir*
plomatique, consumée par un marasme sénile et une dégénérescence croissante , se tient à peine debout , comme uu grand corps désossé , sans sève et sans moelle, toujours à la veille de s'affaisser. Elle ne montre ni un prince, ni un capitaine, ni un homme d'État capables ou désireux de se mesurer avec la France.
Je n'examine pas ici par quelle rançon de liberté générale et individuelle, de vie intellectuelle et morale, de progrès vital et réel, nous avons payé cette omnipotence du gouvernement français. Je raconte sans juger, je constate sans admirer. Je ne prétends pas non plus, à Dieu ne plaise, que si ce gouvernement voulait abuser de sa force, comme le premier Empire, pour fouler aux pieds le juste orgueil, l'indépendance, les intérêts et les droits des peuples étrangers, ceux-ci ne sauraient pas puiser dans leur abaissement et dans leur désespoir une vie nouvelle et de patriotiques inspirations, comme celles qui, en 1812 et en 1813, émancipèrent l'Europe du joug de Napoléon P'. Je m'en tiens à ce qui est et à ce qui doit être.
Je dis donc aux dépositaires de la puissance impériale : En présence de ce qui se passe ou de ce qui se prépare en Pologne, vous ne pouvez pas vous abriter, comme vos prédécesseurs, dans la réserve, dans l'inaction et dans une contemplation plus ou moins sympathique : Vous serez obligés, tôt ou tard, d'agir. Et j'ajoute : vous y êtes condamnés, moins encore par ce que vous êtes que par ce que vous avez été, par ce que vous avez déjà fait.
Un gouvernement qui, en dix ans, a tranché par la guerre trois grandes questions : la question d'Orient, la question italienne, la question mexicaine, ne saurait être admis à se réfugier dans l'indifférence et l'impuissance en présence de la question polonaise.
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Ces trois questions, malgré leur extrême gravité, étaient toutes les trois bien moins graves et tenaient bien moins aux entrailles de la France que la question polonaise. Elles ont amené néanmoins trois guerres : la guerre de Crimée , légitime, glorieuse, mais stérile ; la guerre d'Italie, insuffisamment justifiée dans son origine, légitime toutefois si elle n'eût point dépassé son but, heureuse et glorieuse dans son exécution , féconde en résultats d'une importance incontestable, mais d'une immoralité notoire; enfin la guerre du Mexique, que je ne qualifie point, parce que je n'en démêle encore ni la véritable origine ni le véritable but.
J'ai dit que la guerre de Crimée avait été stérile , cela est vrai pour l'Orient, dont elle a aggravé toutes les plaies, et où elle a laissé toutes les difficultés en un état pire que devant, j* compris la question des Lieux Saints, qui en avait été l'occasion ou le prétexte. Cela n'est pas vrai pour l'Europe. Ici, elle a produit un résultat immense et à jamais bienheureux; elle a détruit le prestige de la Russie en Occident ; elle a dissipé ce cauchemar, qui pesait sur tant de capacités officielles, et même sur tant d'imaginations populaires. Le colosse qui, en ^ 830 , excitait tant d'appréhension, qui, en 4848, projetait de loin son ombre menaçante sur nos luttes et nos périls ; ce colosse, tout le monde l'a vu et proclamé, avait des pieds d'argile. En Crimée, les Russes ont montré leur bravoure traditionnelle; mais Uctique, élan, organisation, ressources, tout leur a manqué à la fois sans que le péril et l'humiliation de la défaite aient enfanté l'ombre d'un mouvement national. Depuis lors, la Russie, qui s'est recueillie^ a-t-elle su puiser dans ce recueillement des forces nouvelles, un prestige rajeuni? Non, car elle est entrée dans la fournaise de sa réorganisation sociale, de l'abolition du servage. Elle en sortira, je le crois, je l'espère, purifiée.
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moralisée et moralement agrandie ; mais elle y est encore, et pour longtemps.
Tout a donc changé depuis 4 83i , tout excepté la Pologne, excepté son droit et son malheur ; son droit, confirmé par trente ans de plus d^héroïque persévérance ; son malheur, aggravé par trente ans de plus d'incessantes tortures.
Je l'ai dit tout à l'heure, la France peut aujourd'hui tout ce qu'elle veut. J'ajoute : elle doit faire pour la Pologne tout ce qu'elle peut.
Ce qu'elle a pu et ce qu'elle a voulu en Italie lui apprend ce qu'elle doit et ce qu'elle peut faire pour la Pologne.
C'est en yain que des conseils égoïstes, que des considérations frivoles ou intéressées essayeront de prévaloir contre le sentiment public, contre l'instinct national .
Qu'on se rappelle le fameux cri de douleur qui a servi de prétexte et d'origine à la guerre d'Italie ! Je n'en veux discuter ici ni l'intensité ni la sincérité. Je me borne à constater qu'il a suffi pour faire courir deux cent mille Français en Italie, et pour bouleverser en un clin d'œil le droit écrit de l'Europe moderne.
Or, voici un autre cri de douleur qui retentit ! Nul, même parmi les ita/ianissimes y ne saurait nier qu'il ne soit bien autrement ancien , bien autrement profond, bien autrement légitime ! Quel est donc le prince italien le plus diffamé par les passions hostiles, qui a jamais commis, même selon les récits des insulteurs britanniques, rien qui approche des attentats du gouvernement moscovite en Pologne ? Et néanmoins ils ont été tous détrônés, et le plus auguste , le plus irréprochable de toais, dépouillé des trois quarts de sa «ou-
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veraineté séculaire, à la suite de riotervention armée de la Fraoce et airec son assentûnent aujourd'hui constaté * .
Je pose en fait qu'aucun de ceux qui ont désiré, prépare, af^rouyé ou simplement accepté la guerre d'Italie, n'a le droit de reculer devant Tintervention française en (àveur die la Pologne, quelles qu'en puissent être les conséquences.
Mais on m'arrête. J'entends certains amis, que je rejeté, contester aux partisans et aux admirateurs, non pas de Findépendance, mais de l'unité italienne, le droit de sympathiser avec la Pologne. Je comprends ce scrupule, mais ne le partage point. Assurém^at, en bonne logique , celui qui a contribué ou applaudi à ce que les traités de Villafranca et de Zurich, à peine signés, fussent déchirés et méconnus au profit du Piémont, n'a pas qualité pour invoquer, au profit de la Pologne, des traités beaucoup plus anciens, mais beaucoup moins respectables. Celui qui sourit aux sacrilèges, aux spoliations, aux exils, aux proscriptions, aux incarcérations en masse du clergé, qui ont partout inauguré le nouveau régime en Italie, n'est guère apte à se formaliser des persécutions religieuses qui ont été le pain quotidien des catholiques polonais, depuis qu'ils sont les sujets d'un empereur schismatique. Celui qui approuve ou qui dissimule les incendies, les fusillades, les colonnes infernales, les chasses à rhomme et les mises à prix des têtes humaines que les civilisateurs piémontais emploient contre les brigands napolitains, ne doit ni se plaindre ni s'étonnei; de revoh* les mêmes
* « L'indépendance de I'IuIn pouvait renrétir deux formes : celle de la fédération on celle de l'aDité... Quand l'anité s'est faite en Italie par rimpulsion des populations italiennes, la France n'a pas jugé que son iniéréi s'y oppoe&l d'une manière absolve, elle n'a pas cm qne «oo inlérèt fût là suffisant pour qu'elle voulût faire prévaloir en Italie la fédération sur l'unité : car, encore une fois, ici, l'intérêt n'est que secondaire. » (Discours de M. Biitanlt dans la séance du 10 février 1863.)
procédés employés par les Russes contre les dri^an^ polonais.
Et cependant ne nous plaignons pas de cette contradiction. « Tout peut se pardonner, » disait Mirabeau, « excepté l'inconséquence. » Erreur profonde, à mon avis : c'est par leur inconséquence, et par elle seulement, que la plupart des hommes méritent le pardon ici-bas. 11 y a des inconséquences honnêtes et touchantes qui font honneur à la nature humaine, qu'il faut encourager et bénir. Il ne me déplaît pas, loin de là, de voir les fauteurs de l'unité italienne, eux qui ont trouvé bon de fouler aux pieds toutes les résistances, toutes les traditions, toutes les leçons et tous les souvenirs de l'histoire, revendiquer la résurrection d'un pays qui tient au passé le plus ancien de l'Europe, invoquer les traités, le droit des gens, le droit des faibles, des vaincus, des spoliés. Ils n'en ont pas le droit, dites-vous : soit ; mais ils usent du di'oit qu'ils n'ont pas, et cette fois ils font bien.
Dieu nous garde de vouloir écarter ou refroidir un seul partisan de la plus juste des causes. Heureuse cause qui, seule entre toutes, réunit tous les catholiques et tous les libéraux, tous les démocrates et tous les conservateurs dignes de ce nom! Souhaitons qu'il n'y ait pas un seul Français qui veuille être confondu avec ces Russes méprisables, l'écume de leur nation, l'antipode des honnêtes gens dont nous parlions plus haut, que l'on voit, dans la presse et dans le beau monde, appeler à grands cris la révolution par l'étranger à Rome et à Naples, et maudire en la calomniant la résurrection d'un peuple opprimé à Varsovie, battre des mains à tous les excès des Italiens, et grincer des dents aux exploits des Polonais.
Je prends donc la question italienne pour ce qu'elle est en fait, non en droit. Je range parmi les auxiliaires de la Pologne tous les partisans de l'Italie, et non-seulement de son
indépendance, ce qui voudrait dire tous les Français sans exception, mais encore de son unité, ce qui comprend au moins tous les amis de la révolution.
Gouvernement et opposition, impérialistes et républicains, je m'arme des antécédents, des sympathies, des engagements de tous, et je leur dis à tous : Sachez bien que la question italienne commande et décide la question polonaise, et que, par une invincible conséquence, ineluctabile fatum, déjà écrite dans le cœur et la conscience de tous, rintervention de la France en Italie la condamne à intervenir en Pologne.
Eh quoi ! nous assisterions à ce double prodige : Au midi de l'Europe, cinq États des plus anciennement constitués, des plus constamment indépendants de TEurope, cinq États qui, depuis mille ans, n'avaient jamais obéi aux mêmes lois, jamais été réunis en un même corps , seraient renversés , bouleversés, disloqués et refondus en une seule masse, pour plaire à l'ambition de notre client d'avant-hier, à peine délivré par l'épée de la France. — Et au nord, une nation qui, pendant ces mille ans, a toujours formé un seul État, un seul royaume, un corps indépendant, qui a fait de ce corps percé de mille traits le grand et solide boulevard de l'indépendance européenne et de la civilisation chrétienne, cette nation serait condamnée à descendre toute vivante encore dans la tombe ! Ses tronçons mutilés, qui , depuis quatrevingts ans, ne veulent ni mourir ni rester disjoints, seraient définitivement supprimés, confisqués, enterrés, oubliés !
Cela est tout simplement impossible, et j'ai la douce certitude que cette impossibilité sera un jour démontrée par H. Billault Im-méme, avec la merveilleuse dextérité de parole que chacun admire en lui. Il aura, à coup sûr, moins de chagrin et moins d'embarras à opérer ce changement de