IX. u
]»4 L'IKSVRIUSCTIOfi POLONAISE.
front, que n'en peut a¥oir M. Rouland à rester nûnistre des cultes après avoir proclamé, au début de la guerre d'Italie, que tous les droits du poQtife*roi seraient respectés.
Quoi ! nous vivons sous un règne qui a vu blanchir dans les cimetières de la Crimée et du Bo^hore les ossements de cent mille Français, morts pour cimenter de leur sang jeune et généreux les fondations pourries de Tempire ottoman ; et pas un efiort ne serait tenté pour arracher au désespoir et à la servitude une nation chrétienne, toi\jours jeune d'héroïsme, de vertu antique, d'invincible et aveugle confiance en nous ! Quoi ! la politique qui s'en va, comme dit M. Billault, « semer des germes de civilisation » au Mexique, n'enverrait pas même une parole de sympathie, de pitié, de l'espect, au peuple qui vit et qui meurt en Eiux>pe , à nos portes, pour les plus purs et les plus généreux devoirs de la civilisation moderne ! Non, non^ et devant la seule apparence d'une si révoltante contradiction, c*est bien le cas de redire avec nos vieux Bourguignons : a Cela ne s'est jamais fait, cela ne se peut faire et cela ne se fera pas. »
A nos portes, ai-je dit? oui, et je maintiens l'expression. Car nul homme sensé ne viendra nous redire les raisons plus ou moins superficielles qui servaient il y a trente ans à nous refroidir. On nous disait alors : ^ Vous voulez donc passer sur le ventre à l'Allemagne ! » Ou bien : « Faut-il aller en ballon au secours de la Pologne ? » Nous savons maintenant comment on peut atteindre la Russie sans toucher à l'Allo* magne. Nous savons, et le monde sait, que nos vaisseaux ont la marche plus rapide et plus sûre que n'importe quel ballon, et qu'il n'y a pas sur le globe un point assez éloigné ou assez inaccessible pour échapper à leur redoutable atteinte.
Le pouvoir qui envoie ai facilemnt quarante snlle hom-
L*lN6IIRB£CJ10li POLONAISE. 1»&
mes à la Vera-Cruz et à Mexico ne peut plu& être admis à reculer devant les difficultés d'aborder la mer Baltique ou la mer Noire.
D'ailleurs, Thistoire contemporaine nous apprend qu'il y a d'autres moyens que les armées et les flottes pour ébranler les gouvernements et les obliger à choisir entre des concessions opportunes ou ime abdication soudaine. Les flottes peuvent rester à Toulon et à Malte, comme celles qui menaçaient le trftne du roi de Naples, pendant que le retrait des ambassadeurs et la réprobation officiellement promulguée \ au nom de la France, contre les actes et les lois d'un souverain impopulaire, mais indépendant, portaient le premier coup à sa royauté et donnaient le signal de la conspiration dont son fils a été victime. Se sentirait-on moins fort contre l'autocrate de toutes les Hussies que contre le roi des Deux- Siciles? Aurait-on plus de ménagements pour un Romanoff que pour un Bourbon? Qui pourrait comprendre, qui pourrait excuser tant de sévérité pour le prince auquel on ne trouvait à reprocher que d'avoir méconnu de sages aviSj et tant d'indulgence pour le potentat qui hérite d'une si longue succession d'attentats contre le droit des gens et la conscience publique?
Mais, dira-t-on encore, la France n'a pas d'injure à venger en Pologne; elle n'est pas offensée par la Russie. Je réponds : L'étaitrelle en 18.59 par l'Autriche? Quelle injure a-t-elle été venger en Italie? Personne ne l'avait provoquée. Là-dessus il n'y a plus de doute, plus de discussion possible. M. de Gavour, en mom'ant, n'a pas emporté ses secrets dans la tombe, au contraire ; il les a laissés à des amis qui ne se font pas faute de les révéler. Il nous a appris que la guerre
de 1889, bien loin d'avoir été provoquée par rAulriche, était prédite depuis trois ans, promise et convenue depuis six mois. Elle est venue à point nommé pour qu'on pût profiter du piège où l'Autriche a eu la simplicité de tomber.
Laissons donc là ces scrupules factices. La France est allée, en Italie, au secours d'un allié, d'un client, dont la reconnaissance était stipulée d'avance. Or la Pologne comme alliée et comme cliente vaut bien le Piémont, et sa reconnaissance a été déjà escomptée sur tous les champs de bataille du premier Empire : il n'est pas possible qu'on l'oublie sous le second. La France est allée combattre en Italie pour un grand intérêt français et européen, que les traités avaient oublié et que la diplomatie avait méconnu , pour l'indépendance italienne. Or, qui oserait dire que méconnue, elle aussi, par la diplomatie, mais garantie par les traités, la nationalité polonaise n'est pas un aussi grand intérêt, pour la France et poiu* tout l'Occident, que l'indépendance de l'Italie ?
Enfin la France, nous a-t-on dit, a été combattre en Italie pour une idée ; et c'est la seule nation qui sache se dévouer ainsi. Nous aussi, nous lui reconnaissons ce privilège et cette gloire : le tout est de bien choisir et de bien savoir pour quelle idée il faut tirer l'épée. Je défie le plus exigeant d'en nommer une plus légitime et plus populaire, plus simple et plus généreuse, qui aille mieux au génie, au devoir, à l'instinct de la France, que celle de la Pologne à sauver et à ressusciter.
Par tous ces motifs et par d'autres ; surtout par Texpérience que nous avons tous du goût de la politique régnante pour les grandes aventures en même temps que pour les projets lentement combinés et soigneusement enveloppés, je me persuade que M. Billault s'est trompé, et qu'un avenir
prochain lui infligera un démenti éclatant, dont je lui souhaite d'être lui-même Forgane écouté et applaudi. Qui sait SI, en courtisan délicat , il n'a pas voulu ménager à l'Empereur un de ces triomphes oratoires qui brillent surtout par le contraste de l'éloquence libérale du souverain avec celle de ses ministres*?
Mais d'aiUeurs, s'agit- il bien de tirer l'épée? Est-il besoin, pour sauver la Pologne, de flottes et d'armées, d'expéditions lointaines et aventureuses? Je me permets d'en douter. On rira peut-être de ma crédulité, et j'y consens volontiers pourvu qu'on me laisse dire ce que je pense. Je suis convaincu que dans le désarroi actuel de la vieille Europe du congrès de Vienne, et après les preuves d'irrésistible énergie et d'incontestable supériorité militaire que la France a données en Crimée et en Lombardie, l'intervention purement morale de son gouvernement produirait un effet suffisant et prodigieux.
Oui, si, l'autre jour, le ministre de l'Empereur, au Heu d'affecter la sécheresse et le dédain glacial d'un plénipotentiaire d'ancien régime, eût prononcé une de ces paroles qui avertissent avant de frapper, qui relèvent et proclament Je droit avant de le venger, une grande victoire morale eût
' Quand cet lignes furent publiées en février IS63, Tauteur ne prévoyait pas la lettre impériale adressée à M. BillauU le 21 mars, à la suite de son discours an Sénat sur la question polonaise, lettre insérée au Moniteur et ainsi conçue :
c Mon cher monsieur BillauU, je viens de lire votre discours, et, comme toujours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dûs à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de mes sentiBMDia. Croyez à ma sincère amitié.
« Nafolboii. >
de 1889, bien loin d'avoir été provoquée par l'Autriche, était prédite depuis trois ans, promise et convenue depuis six mois. Elle est venue à point nommé pour qu'on pût profiter du piège où rAutriche a eu la simplicité de tomber.
Laissons donc là ces scrupules factices. La France est allée, en Italie, au secours d'un allié, d'un client, dont la reconnaissance était stipulée d'avance. Or la Pologne comme alliée et comme cliente vaut bien le Piémont, et sa reconnaissance a été déjà escomptée sur tous les champs de bataille du premier Empire : il n'est pas possible qu'on l'oublie sous le second. La France est allée combattre en Italie pour un grand intérêt français et européen, que les traités avaient oublié et que la diplomatie avait méconnu , pour l'indépendance italienne. Or, qui oserait dire que méconnue, elle aussi, par la diplomatie, mais garantie par les traités, la nationalité polonaise n'est pas un aussi grand intérêt, pour la France et pour tout l'Occident, que l'indépendance de l'Italie ?
Enfin la France, nous a-t-on dit, a été combattre en Italie pour une idée ; et c'est la seule nation qui sache se dévouer ainsi. Nous aussi, nous lui reconnaissons ce privilège et cette gloire : le tout est de bien choisir et de bien savoir pour quelle idée il faut tirer l'épée. Je défie le plus exigeant d'en nommer une plus légitime et plus populaire, plus simple et plus généreuse, qui aille mieux au génie, au devoir, à l'instinct de la France, que celle de la Pologne à sauver et à ressusciter.
Par tous ces motifs et par d'autres ; surtout par Texpérience que nous avons tous du goût de la politique régnante pour les grandes aventures en même temps que pour les projets lentement combinés et soigneusement enveloppés, je me persuade que M. Billault s'est trompé, et qu'un avenir
prochain lui infligera un démenti éclatant, dont je lui souhaite d'être lui-même Torgane écouté et applaudi. Qui sait â, en courtisan délicat , il n'a pas voulu ménager à TEmpereur im de ces triomphes oratoires qui brillent surtout par le contraste de Téloquence libérale du souverain avec celle de ses ministres^?
Mais d'ailleurs, s'agit- il bien de tirer l'épée? Est-il besoin, pour sauver la Pologne, de flottes et d'armées, d'expéditions lointaines et aventureuses? Je me permets d'en douter. On rira peut-être de ma crédulité, et j'y consens volontiers pourvu qu'on me laisse dire ce que je pense. Je suis convaincu que dans le désarroi actuel de la vieille Europe du congrès de Vienne, et après les preuves d'irrésistible énergie et d'incontestable supériorité militaire que la France a données en Crimée et en Lombardie, l'intervention purement morale de son gouvernement produirait un effet suffisant et prodigieux.
Oui, si, l'autre jour, le ministre de l'Empereur, au Keu d'affecter la sécheresse et le dédain glacial d'un plénipotentiaire d'ancien régime, eût prononcé une de ces paroles qui avertissent avant de frapper, qui relèvent et proclament le droit avant de le venger, une grand© victoire morale eût
' Qaand ces lignes furent publiées en février 1863, Tauteur ne prévoyait pas la lettre impériale adressée à M. BillauU le 21 mars, à la suite de son discours an Sénat sur la question polonaise, lettre insérée au Moniteur et ainsi conçue :
c Mon cher monsieur Billanlt, je viens de lire votre discours, et, comme toujours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dûs à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de messentimoDla. Croyez à ma sincère amitié.
« Napolbon. >
de 1859, bien loin d'avoir été provoquée par T Autriche, était prédite depuis trois ans, promise et convenue depuis six mois. Elle est venue à point nommé pour qu*on pût profiter du piège où T Autriche a eu la simplicité de tomber.
Laissons donc là ces scrupules factices. La France est allée, en Italie, au secours d'un allié, d'un client, dont la reconnaissance était stipulée d'avance. Or la Pologne comme alliée et comme cliente vaut bien le Piémont, et sa reconnaissance a été déjà escomptée sur tous les champs de bataille du premier Empire : il n'est pas possible qu'on l'oublie sous le second. La France est allée combattre en Italie pour un grand intérêt français et européen, que les traités avaient oublié et que la diplomatie avait méconnu , pour l'indépendance italienne. Or, qui oserait dire que méconnue, elle aussi, par la diplomatie, mais garantie par les traités, la nationalité polonaise n'est pas un aussi grand intérêt, pour la France et pour tout l'Occident, que l'indépendance de l'Italie?
Enfin la France, nous a-t-on dit, a été combattre en Italie pour une idée ; et c'est la seule nation qui sache se dévouer ainsi. Nous aussi, nous lui reconnaissons ce privilège et cette gloire : le tout est de bien choisir et de bien savoir pour quelle idée il faut tirer l'épée. Je défie le plus exigeant d'en nommer une plus légitime et plus populaire, plus simple et plus généreuse, qui aille mieux au génie, au devoir, à l'instinct de la France, que celle de la Pologne à sauver et à ressusciter.
Par tous ces motifs et par d'autres ; surtout par l'expérience que nous avons tous du goût de la politique régnante pour les grandes aventures en même temps que pour les projets lentement combinés et soigneusement enveloppés, je me persuade que M. Billault s'est trompé, et qu'un avenir
prochain lui infligera un démenti éclatant, dont je lui souhaite d'être lui-même l'organe écouté et applaudi. Qui sait si, en courtisan délicat , il n'a pas voulu ménager à l'Empereur un de ces triomphes oratoires qui brillent surtout par le contraste de l'éloquence libérale du souverain avec celle de ses ministres*?
Mais d'ailleurs, s'agit-ilbiende tirer l'épée? Est-il besoin, pour sauver la Pologne, de flottes et d'armées, d'expéditions lointaines et aventureuses? Je me permets d'en douter. On rira peut-être de ma crédulité, et j'y consens volontiers pourvu qu'on me laisse dire ce que je pense. Je suis convaincu que dans le désarroi actuel de la vieille Europe du congrès de Vienne, et après les preuves d'irrésistible énergie et d'incontestable supériorité militaire que la France a données en Crimée et en Lombardie, l'intervention purement morale de son gouvernement produirait un effet suffisant et prodigieux.
Oui, si, Tautre jour, le ministre de l'Empereur, au Heu d'affecter la sécheresse et le dédain glacial d'un plénipotentiaire d'ancien régime, eût prononcé une de ces paroles qui avertissent avant de frapper, qui relèvent et proclament le droit avant de le venger, une grande victoire morale eût
' Qaand ces lignes furent publiées en février IS63| l'auteur ne prévoyait pas la lettre impériale adressée à M. BiliauU le 21 mars» à la suite de son discours au Sénat sur la question polonaise, lettre insérée au Moniteur et ainsi conçue :
€ Mon cher monsieur Billanlt, je viens de lire votre discours, et, comme iDUJours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dûs à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de mes sentiments. Croyez à ma sincère amitié.
c Napoléon. >
198 L'fNSimflEGTION POLOUAISE.
été remportée. L'Europe eût frémi d'une émotion salutaire* La Russie se serait arrêtée dans la carrière qui la conduit à sa ruine ; la Prusse eût reculé devant la complicité nouYelle où elle s'est depuis engagée ; TAutriche eût été encouragée dans sa politique salutaire et réparatrice; la Pologne eût retrouvé la patience qui prépare et mérite la victoire ; enfin Tascendant de la France eût grandi de toute la hauteur d'un peuple sauvé et d'une éclatante réprobation infligée au plus inexcusable attentat de l'histoire moderne.
Après quoi, si l'aveuglement eût persisté, si la Russie, aKîhamée à sa perte, eût fermé l'oreille à tous les conseils de la prudence et de l'humanité ; si, mis en demeure par l'immense réprobation morale que toute l'Europe, encouragée et dirigée par la France, eût fait éclater contre lui, le Czar avait continué le supplice de sa victime, eh bien, alors, mais alors seulement, la guerre ! la guerre vraiment désinté^ ressée, vraiment légitime, destinée à atteindre le coupable sans toucher aux innocents, aux indifférents, aux intermédiaires, surtout sans inquiéter l'Allemagne, et en lui garantissait, au contraire, l'intégrité de son territoire fédéral.
Et quelle guerre ! Jamais on n'en verrait de plus acceptée, de plus acclamée. Et d'abord par l'unanimité des élus du suffrage universel; je dis bien l'unanimité, car quel est donc le membre de la majorité qui, ayant voté pour la guerre du Mexique, aurait l'audace de voter contre Tintervention en Pologne? Pour la première fois, mais à coup sûr, on verrait cette majorité d'accord avec les cinq énergiques combattants qui viennent de faire une si vaillante et si brillante campagne.
Mais cet assentiment, aussi respectable qu'immanquable, des grands corps de l'État, qu'est-ce encore auprès de l'enthousiasme irrésistible de la nation tout entière? Non, jamais
L'INSUHRfiCTim POLONAISE. 190
il De serait donné à aucun souTerain de provoquer, de con^ templer un moutement plus populaire, une sympathie plus unanime, un entraînement plus universel. La France entière dirait d'une seule voix à son maître : Marchez, Sire, mar^ chez hardiment. Le sentiment national vous portera jusqu'aux extrémités du monde sur des ailes de flamme. Yos plus irréconciliables adversaires béniront ces armes et plea>feront de joie sur vos triomphes.
Je me résume et je conclus.
Trois fois successivement, en 1807, en i809, en (812, la Pologne a vu Napoléon I*% au fa!te de la toute-puissance, trahir son attente, hii refuser la résurrection qu'il était en droit et en mesure de lui garantir , et aDer même jusqu'à stipuler avec la Russie que le nom de la Pologne disparaîtrait de l'histoire ' .
En 1886, la Pologne a vu le Polonais qui avait l'honnem* de présider, au nom de la France, le congrès de Paris, prendre en cette qualité la périlleuse initiative de la question italienne, mais ne paB trouver une parole pour signaler les douleurs et les droits du pays qui fut son berceau.
En 1663, elle a dû entendre le Français qui a l'honneur de représenter son Souverain devant les élus du sufirage universel, ne laisser tomber de ses lèvres que l'expression d'une impitoyable froideur.
Et cep^dant, elle ne désespère pas de la France, et elle a raison. Car, encore une fois', le gouvernement qui a
' Note adressée le 27 octobre 1809 par le duc de G adore, ministre des relations extérieures, au cabinet de Saint-Pétersbonrg. — Convention secrète du 10 janvier 1810 entre le comte Romanzoff et le duc de Vioeace.
200 LiNSURRECTlON POLONAISE.
voulu et qui a su faire la guerre de Crimée, la guerre d'Italie et la guerre du Mexique, sera nécessairement obligé, le cas échéant, ni aujourd'hui peut-être, ni demain, mais à son jour et à son heure, de prendre en main la cause de la Pologne. On hésitera, on tâtonnera, on dissimulera, on résistera longtemps peut-être, mais à la fm on agira, et il le faudra bien. La justice, Thonneur et la force des choses y condamnent.
Ainsi donc, quelle que soit Tissue immédiate de la crise sanglante qui vient d'éclater, la Pologne peut se rassurer et doit compter sur l'avenir. Elle a pour .elle deux impossibilités, dont l'une au moins sera son salut. Impossibilité pour l'empereur Alexandre de maintenir en Pologne la servitude qu'il a le glorieux projet de détruire en Russie. ImpossibiUté pour l'empereur Napoléon de rester so\ird à jamais au cri de douleur de la plus noble et de la plus innocente des victimes.
Ce n'est donc plus le cas de s'écrier avec M. Armand Carrel, en 1831 ' : « Il y a là-bas des retranchements comblés par des cadavres polonais, de sublimes tombeaux dans lesquels un magnifique peuple vient de descendre, emportant avec lui le bien, le mal, son nom, ses dieux, ses grands souvenirs et jusqu'à l'espérance. »
Non, il n'en est rien : pas plus en 1863 qu'en 1831, ce magnifique peuple ne descendra dans la tombe : il a confiance, non pas dans les dieux, mais en Dieu ; il garde, il honore, il rappelle, il impose à l'Europe ingrate et distraite son nom, ses souvenirs, son invincible espérance ; il ne veut pas mourir, et il ne mourra pas.
Si cependant notre confiance allait être trahie, si notre
* Cité par M. Lanfrey, p. 549.
r INSURRECTION POLONAISE. 201
attente était vaine ; si la France actuelle se déclarait incapable de faire la guerre pour autre chose que des provinces à anneier ou des créances à récupérer; si la civilisation moderne, qui a supprimé la torture, la hideuse torture des individus accusés ou coupables, se montrait hors d'état de dérober toute une nation innocente, vingt millions d'hommes et de femmes^ à la torture permanente ou périodique ; si le siècle qui a décrété l'abolition de l'esclavage des noirs et qui en voit les débris obstinés s'ensevelir dans les champs ensangantés de TAmérique, laissait en pleine Europe durer et s'enraciner l'esclavage d'un grand peuple chrétien ; si tout finissait par là... ah! je ne puis ni ne veux dire quel serait l'arrêt de l'histoire, et ce qu'en déciderait dans l'avenir la conscience du genre humain. Ce n'est pas en ce moment la liberté qui me manque. Ma pensée plane bien au-dessus et bien au delà de toutes les questions de parti, de pouvoir, de dynastie ! C'est la douleur qui m'arrête. Elle s'en prendrait bien moins au pouvoir qu'à la froideur, à l'indifférence publique, à l'insouciance frivole et pusillanime d'un pays énervé, affaissé, incapable, soit d'opposer une résistance sérieuse, soit d'imprimer une impulsion énergique à ceux qui ont le redoutable honneur d'être chargés de ses destins.
Je songe que nous ferions à ceux qui déterreront dans les décombres de l'histoire les faits et gestes de notre temps, l'effet de ce Romain avili dont on déblayait l'an dernier, à Pompéi, la maison ensevelie sous la ceudre du Vésuve. Il avait inscrit sur son seuil ces mots d'une honteuse éloquence : SALVE LUCRO ; ce qui n'a pas empêché le volcan de l'engloutir, pour ne révéler qu'après dix-huit siècles son ignoble devise à la pitié méprisante de la postérité.
SO février 1863.
204 L'UfSURRECnON POLONAISE.
paihie pour la Pologne, le caractère pur et généreux, Télan chevaleresque qui est dans la nature de la France, et qui peut seul mettre d'accord son génie avec son devoir.
26 février 1863.
Cet écrit, inséré d*abord dans le Correspondant de février 4863, a eu ensuite quatre éditions, publiées chez Dentu.
de 18S9, bien loin d'avoir été provoquée par T Autriche, était prédite depuis trois ans, promise et convenue depuis six mois. Elle est venue à point nommé pour qu'on pût profiter du piège où TAutriche a eu la simplicité de tomber.
Laissons donc là ces scrupules factices. La France est allée, en Italie, au secours d'un allié, d'un client, dont la reconnaissance était stipulée d'avance. Or la Pologne comme alliée et comme cliente vaut bien le Piémont, et sa reconnaissance a été déjà escomptée sur tous les champs de bataille du premier Empire : il n'est pas possible qu'on l'oublie sous le second. La France est allée combattre en Italie pour un grand intérêt français et européen, que les traités avaient oublié et que la diplomatie avait méconnu , pour l'indépendance italienne. Or, qui oserait dire que méconnue, elle aussi, par la diplomatie, mais garantie par les traités, la nationalité polonaise n'est pas un aussi grand intérêt, pour la France et pour tout l'Occident, que l'indépendance de l'Italie?
Enfin la France, nous a-t-on dit, a été combattre en Italie pour une idée ; et c'est la seule nation qui sache se dévouer ainsi. Nous aussi, nous lui reconnaissons ce privilège et cette gloire : le tout est de bien choisir et de bien savoir pour quelle idée il faut tirer l'épée. Je défie le plus exigeant d'en nommer une plus légitime et plus populaire, plus simple et plus généreuse, qui aille mieux au génie, au devoir, à l'instinct de la France, que celle de la Pologne à sauver et à ressusciter.
Par tous ces motifs et par d'autres ; surtout par Texpérience que nous avons tous du goût de la politique régnante pour les grandes aventures en même temps que pour les projets lentement combinés et soigneusement enveloppés, je me persuade que M. Billault s'est trompé, et qu'un avenir
prochain lui infligera un démenti éclatant, dont je lui souhaite d'être lui-même Torgane écouté et applaudi. Qui sait si, en courtisan délicat , il n'a pas voulu ménager à l'Empereur un de ces triomphes oratoires qui brillent surtout par le contraste de l'éloquence libérale du souverain avec celle de ses ministres*?
Mais d'ailleurs, s'agit-ilbiende tirer l'épée? Est-il besoin, pour sauver la Pologne, de flottes et d'armées, d'expéditions lointaines et aventureuses? Je me permets d'en douter. On rira peut-être de ma crédulité, et j'y consens volontiers pourvu qu'on me laisse dire ce que je pense. Je suis convaincu que dans le désarroi actuel de la vieille Europe du congrès de Vienne, et après les preuves d'irrésistible énergie et d'incontestable supériorité militaire que la France a données en Crimée et en Lombardie, l'intervention purement morale de son gouvernement produirait un effet suffisant et prodigieux.
Oui, si, Tautre jour, le ministre de l'Empereur, au Keu d'affecter la sécheresse et le dédain glacial d'un plénipotentiaire d'ancien régime, eût prononcé une de ces paroles qui avertissent avant de frapper, qui relèvent et proclament le droit avant de le venger, une grande victoire morale eût
' Quand ces lignes furent publiées en février 1863, l'auteur ne prévoyait pas la lettre impériale adressée à M. Billault le 21 mars, à la suite de son discours au Sénat sur la question polonaise, lettre insérée au Moniteur et ainsi conçue :
c Mon cher monsieur Billault, je viens de lire votre discours. et« comme toujours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprèle si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dûs à des souverains el à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de mes sentinMDts. Croyez à ma sincère amitié.
c Napoléon. »
(Rxtrait du Corrujumdant du 25 mai 1864.)
Quand, sur une grève battue par la tempête, le canon d'alarme éclate dans la nuit et annonce un navire en perdition, dans quel pays chrétien voit-on les habitants de 1 côte, sourds aux cris des naufragés, à Tappel de leurs sem-^ blables, de leurs frères, s'enfermer chez eux pour y dormir en paix ou ne rester éveillés que pour célébrer, au coin du feu, la douce sécurité du rivage et du foyer domestique ?
Quand retentit dans la rue ou sur la grande route, le cri de détresse du passant assailli ou assassiné, que penser des honnêtes gens qui , au lieu de courir au secours de la vie* time, ne songent qu'à se barricader dans leur maison et entr ouvrent à peine un volet pour examiner de loin comment le crime s'accomplit?
C'est là cependant ce qui se passe en France, en Europe, depuis dix-huit mois.
Seulement ce n'est pas un vaisseau, c'est un peuple tout entier qui sombre sous nos yeux dans une mer de sang. Ce n*est pas la nuit, ce n'est pas au sein de la tempête ni au fond des bois, c'est en plein jour et en plein calme que la catastrophe s'accomplit. Ce n'est pas un voyageur isolé, ni iQéme une caravane de pèlerins, c'est une oatLon,, une grande nation chrétienne qui est oernée» saisie, garrottée^ dé«-
pouillée, outragée, assassinée sous nos yeux. Il y a dix-huit mois, cette nation , que n'a pu dompter ni épuiser un siècle entier d'attentats féroces et d'intelligente oppression, s'est dressée dans la tombe que lui ont creusée ses bourreaux. Elle a jeté un grand cri pour rappeler au monde qu'elle avait été enterrée vivante et qu'elle ne voulait pas mourir. Après quoi, désarmée, isolée, éperdue, avec l'audace du désespoir, elle a engagé la lutte qui dure encore.
La nation victime en a appelé à toutes les forces et à tous les droits d'ici-bas. Elle a invoqué tour à tour, par des adjurations poignantes, la civilisation, l'humanité, le droit des gens, le droit nouveau, les idées modernes, la liberté, le progrès, l'honneur, la reconnaissance, la pitié, la conscience publique. Elle n'a rien obtenu. A ce déchirant appel personne n'a répondu.
La civilisation moderne, si orgueilleuse de ses progrès, de son empire universel, de ses inventions prodigieuses, de ses merveilles populah'es, la civilisation est restée muette et impuissante devant ce spectacle monstrueux dressé à sa porte, d'une nation expropriée, mutilée, égorgée avec une régularité savamment implacable en plein dix-neuvième siècle. La civilisation s'est déclarée vaincue par la barbarie.
La liberté , dans les pays même où elle fleurit le mieux, n'a rien fait, rien pu, rien essayé pour sauver un peuple, l'un des premiers et des plus anciennement libres parmi les races modernes et qui ne demande à Dieu et aux hommes que la plus simple et la plus élémentaire des libertés, celle de vivre.
Le droit moderne, ce droit si persévéramment invoqué dans certains pays , si singulièrement interprété et si audacieusement appliqué dans d'autres; ce droit qui, s'il fallait en croire ses plus bruyants prophètes, autoriserait les peuples
à se débarrasser des rois qui leur déplaisent, sans motif, comnae en Grèce, ou pour des motifs insuffisants comme à Napies ; ce droit nouveau permet impunément à un empire plus qu'à moitié asiatique de nier et de violer tous les droits anciens chez un peuple européen et chrétien, tombé en proie au spoliateur après mille ans d'indépendance nationale.
L'humanité reste impuissante comme la liberté ! La philanthropie, radoucissement si Justement vanté de noé mœurs, de nos pénalités; la compassion sentiiçentale réclamée et dépensée par la publicité quotidienne pour tant de malheurs réels ou imaginaires, rien de tout cela n'a prévalu contre ce qui semblait ne pouvoir être qu'un cauchemar, et ce qui est devenu un fait d'une horrible réalité, le fait du vampire qui suce le sang et la vie d'une victime éplorée.
La conscience publique, la pitié, la reconnaissance, elles aussi n'ont su que se renfermer dans l'oubli et le silence. En vain la Pologne étalait-elle devant nos yeux le souvenir de ses services et de ses titres, le spectacle de ses plaies et de ses angoisses, elle qui a été pendant de si longs siècles le boulevard sanglant de l'Europe, Tinfatigable alliée de la France. Rien n'y a fait. Rien n'a réussi à vaincre l'impitoyable inattention, la honteuse insouciance, Timpassible indifférence, l'imprévoyance obstinée de l'Europe contemporaine. Elle ne veut plus même qu'on lui parle d'un sujet usé, condamné. Elle veut l'oublier, le chasser de sa pensée, en détourner ses yeux alourdis par la fatigue du gain et du plaisir. La question est tranchée ; le Times a rappelé ses correspondants; le rideau est tombé. Parlons d'autre chose.
Les plus compatissants, les plus généreux font comme Agar, qui s'éloignait en pleurant pour ne pas voir l'agonie de son fils mourant de soif dans le désert : et abiit seditque