‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 17 sur 53 · NO · texte numérisé non relu

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Lettre du Pape Pie IX au Tzar Alexandre 11 y écrite le

23 avrU 1863.

\^ Yotre Majesté ne doit pas s*étonner si, en face des graves désastres auxquels se trouve actuellement livré le royaume polonaîa et du vif intérêt que les peuples et les gouvernements prennent à l'avenir de cette nation. Nous, émn de tant de douleurs et de tant de nuiux, nous nous adressons directement à Votre Majesté afin d'appeler sa bienveillante attention sur les causes prineir pales des boulevenements actuels, et d'aviser aux remèdes que Nous JDgeoDs les plus efficaces et les plus prompts pour rendre le calme et la tranquillité aux âmes si profondément agitées par une lutte cmeUtt et obstinée.

Cela Nous est iaiposé par l'office du ministère apostolique, cela est exigé par notre amour pour Tillustre et généreuse nation polonaise, non moins que par l'intérêt même que Nous prenons pour Votre Majesté et pour la prospérité et le repos de Son empire. Que Votre Majesté veuille donc permettre qu'avec la voix de la Vérité et de la Justice éloignée de tout esprit mensonger et de tout intérêt tiumaio et politique, Nous lui fassions connaître sur quels faits se fondent les plaintes continuelles de cette infortunée nation et que Nous lui renouvelions encore une fois Nos prières et Nos supplications, car Nous serions bien malheureux à la pensée de paraître devant le tribunal de Dieu avec le remords de les avoir négligées.

Majesté, Nous vous le rappelons avec tristesse : à peine le partage de la Pologne fut-il consommé, que, dans les provinces annexées à votre empire, des mesures hostiles à la religion catholique furent prises et n'ont pas cessé depuis lors, sauf pendant quelques courts intervalles de trêve apparente.

Nous ne voulons pas entreprendre ici Ténumération lamentable des injures qu'on a prodiguées au clergé et aux fidèles des deux rites latin et ruthénien uni; il suffira que Votre Majesté dirige son attention sur les nombreux documents authentiques publiés de temps en temps, sous la domination de ses prédécesseurs, et qui rappellent à chaque moment la confiscation des biens du clergé, la suppression de nombreu;^ couvents et monastères des deux sexes, la promulgation de lois hostiles à l'autorité des évêques et à la discipline de l'Église, les menaces de chAtiments sévères adressées aux propagateurs de la religion catholique, les efforts tentés pour obliger même par la violence des millions de Ruthéniens à abandonner la foi de leurs pères, la séquestration de nombre d'églises catholiques pour les donner comme propriété aux schismaliques, l'obligation d'élever dans la religion d'État toute génération issue de mariages mixtes, la défense de communiquer directement avec le Saint-Siège, enfin le nombre considérable de tant d'autres dispositions prises pour saper l'unité de l'Église catholique et pour jeter la perturbation dans les consciences des fidèles.

Toutes ces mesures prises pour la ruine de la religion catholique devaient paraître d'autant plus graves et intolérables aux yeux de l'Europe, qui en a déploré le développement, et de la Pologne, qui en sentait tout le poids, que les conventions et les traités solennelle-

ment conclus par les prëd^îcesseui's de Voire Majesté lors des partages successifs de la Pologne, et particulièrement le traité de Varsovie, conclu le i8 septembre 1773, et celui de Grodoo, stipulé le 22 juillet 1793, étaient conçus clairement et nettement. Dans ces deux traités, lessouverains de la Russie déclarent solennellement, en prenant le gouvernement de la Pologne, que « les catholiques ro- « mains des deux rites conserveraient en tout et partout leur posia tion précédente, c'est-à-dire le libre exercice de leur culte, de « leurs devoirs envers les Ëglises, et la possession des biens ecclé- « siastiques qu'ils possédaient au moment de passer sous la domi- « nation russe. Le nouveau souverain, donnant la promesse irrévo- « cable pour lui et ses successeurs de conserver perpétuellement « auxdits cafholiques des deux rites la paisible possession des f privilèges et biens de l'Église, le libre exercice de leur religion et « de leurs devoirs, en un mot tous les droits qui s'y rattachent, « proteste enfin que ni le souverain ni ses successeurs n'exerceraient « jamais aucun droit de souveraineté au préjudice de la religion

• catholique romaine des deux rites dans les provinces polonaises

• soumises désormais à la domination russe, o

Si ces traités et d'autres semblables avaient été loyalement observés. Votre Majesté reconnaîtra que bien des maux auraient été épargnés, et que peut-être la religion catholique, dans la Pologne échue à la Russie, ne se trouverait pas maintenant dans une condition inférieure à celle où elle se trouve dans les provinces polonaises soumises à d'autres dominations. 11 n'y a donc pas lieu de s*étonner si nos prédécesseurs, justement émus de la position d'une Église opprimée et tourmentée contre In foi des traités publics, tirèrent souvent de ce grief l'argument de leurs plaintes et de leurs rOclamations aux potentats de l'Europe.

Votre Majesté ne doit pas non plus ignorer que le Saint-Siège apostolique, en déplorant les afQictions de VÊpouse du ChrisU est toujours prêt à accourir à son secours et à sa défense, soit en désapprouvant publiquement les actes de violence dont on use envers ^lle, soit en dénonçant au monde catholique les gémissements d'un l^^uple forcé à abandonner sa religion, d'un peuple qui a supplié ^u'on le laissât libre de vivre dans la foi catholique; soit en publiant documents et des confirmations réitérées de la justice et de la ^cessité des réclamations et des protestations pontificales. Mais il

est juste aussi de se rappeler que, tout en plaidant pour la cause de l*Église, le Saint-Siège, toujours guidé par des sentiments de douceur et de charité chrétienne, n*a jamais manqué aux égards les plus délicats envers le gouvernement de Votre Majesté et de ses augustes prédécesseurs ; et il faut ajouter aussi que cette condescendance et cette longanimité ont parfois réussi à produire une certaine surprise chez ceux qui ignoraient les motifs d'une conduite si réservée et si prudente, et cela au point môme de compromettre l'ancienne affection et soumission des Polonais pour la personne du Saint-Père.

Le Saint-Siège apostolique ne s'est pas contenté de faire entendre de temps en temps sa voix pour la défense de la religion opprimée; mais il a avisé aussi aux moyens de mettre une digue à tous les maux de la Pologne^ et à remédier aux pertes causées par les abus de l'autorité civile.

Dès les premiers temps du partage de la Pologne, nos prédécesseurs, qui avaient tftché d'en empêcher les malheureux effets, envoyèrent à plusieurs reprises leurs légats à la cour des monarques puissants de Russie, pour invoquer la magnanimité et la justice dans l'intérêt du catholicisme opprimé; enfin, aucune occasion n'a été négligée soit à l'avènement de nouveaux souverains au trône de Moscovie soit en d'autres circonstances semblables, sans que des ambassadeurs extraordinaires du Saint-Siège aient été envoyés i la cour impériale avec la mission de profiter de ces occasions de joie et d'exaltation générales pour exciter la clémence souveraine des nouveaux potentats en faveur des catholiques affligés.

Et Nous-méme^ en envoyant un de nos ambassadeurs extraordinaires à la cour impériale de Votre Majesté à l'occasion de son couronnement^ n'engagions-nous pas Votre Majesté à protéger la religion catholique? D'ailleurs Nous n'avons Jamais manqué de renouveler nos sollicitations pour l'admission d'un représentant à Nous auprès de Son auguste personne. Ce n'est du reste que récemment que Nous avons éprouvé une vraie joie à l'avis qui nous fut donné par le représentant de Votre Majesté à Rome, que maintenant il n'existait plus d'obstacle i ce que Nous vous envoyions un Nonce apostolique à la cour de Saint-Pétersbourg. Reconnaissant de cet acte solennel de justice, pendant que Nous nous réjouissions & l'idée des avantages qui résulteraient de cet événement très-désiré par Noos et par nos prédécesseurs pour la cause de la religion catholique dans

les États de Votre Majesté, et que Noos nous préparions à délivrer DOS lettres de créance à la personne désignée par Nous pour cette mission si haute et si importante; avec quelle surprise et quel chagrin n*avons-Nous pas appris que le gouvernement de Votre Majesté, en suite de communications qui lui avaient été faites de la part du Saint-Siège, déclara directement à notre représentant qu'il fallait regarder comme existant encore dans toute leur vigueur toutes les lois et dispositions qui, sous peine de châtiments fort graves, défendent les. rapports des évoques et des fidèles avec les représentants du Saint-Siège. Le but que Nous nous étions proposé étant par là totalement manqué, la réputation et la dignité du Saint- Siège apostolique Nous conseillaient de suspendre nos démarches jusqu*i ce que de nouvelles assurances nous fussent données pour l'exercice libre de notre autorité et de Toffice de notre représentant.

Mais loin d'écarter cet obstacle, Nous vîmes les susdites lois, relativement aux rapports des fidèles avec le Saint-Siège, reproduites et développées dans un nouvel oukase donné à Saint-Pétersbourg en date du 8 janvier 1862, lequel oukase, contenant des articles contraires à la constitution de TÉglise catholique et aux conditions stipulées avec le Saint-Siège, forme le sujet de quelques considérations et observations qui seront communiquées, en notre nom^ par le cardinal-secrétaire d*État, i votre gouvernement impérial.

Votre Majesté connaît, en outre, les soins que Nous avons pris, dès notre avènement au trône pontifical, touchant le concordat concla entre nos plénipotentiaires et ceux de votre auguste père; elle se rappellera aussi la lettre toute particulière que Nous lui écrivions, confiant dans son équité et dans sa justice, le 31 janvier de Tan 1859, pour demander que les discussions, sur les points non arrêtés dans ladite convention, fussent poursuivies, et que Texécution loyale des accords déjà stipulés fût accélérée.

Mais^ outre que Nous avons attendu en vain jusqu'à maintenant la réponse qui, comme Votre Majesté nons l'assurait, devait être donnée à notre cardinal-secrétaire d'État par l'entremise du ministre de Votre Majesté à Rome, Noos eûmes le grave déplaisir de lire dans les journaux pnblics le rapport présenté à Votre Majesté par le Comité institué pour l'examen des divers points relatifs à la convention^ et, de plus, le protocole des articles non encore stipulés, rapport qui

Nous donnait si facilement à connaître de quels sentiments étaient animés les membres du Comité envers TÉglise catholique, et quelles étaient les espérances que Nous pouvions nourrir sur le résultat de nos demandes.

Mais tous nos soins, de même que ceux de nos prédécesseurs, étant également restés sans succès aucun, Nous avons aujourd'hui à déplorer les conséquences d*un système aussi pernicieux et aussi contraire à Tesprit de l'Église catholique dans une partie du clergé, soit séculier soit régulier. En enlevant à TÉglise tantôt Tun tantôt Tautre de ses droits, en dépouillant graduellement le clergé de ses biens et de ses immunités, en confiant Tinstruciion publique à des collèges et des universités où l'enseignement est nuisible, en attribuant aux commissions du gouvernement l'autorité et la juridiction appartenant de droit divin au Pontife romain et aux évoques, en empêchant les réguliers d*étre en correspondance avec leurs chefs et de recevoir leurs visites, en élevant un nrur de séparation entre le troupeau et le pasteur universel, on ne peut s*étonner qu'il soit porté atteinte à la sainteté de la religion; que les principes d'obéissance et de sujétion enseignés par elle n'aient pu s^enraciner profondément; que les ministres du Sanctuaire aient commencé à faiblir en certains lieux, que quelques-uns môme du clergé séculier ou régulier aient manqué à leur devoir et participé à des actes contraires à leur vocation et à leur auguste caractère. Nous sommes bien loin d'approuver que le clergé prenne part aux convulsions politiques et mettre les armes à la main pour abattre l'autorité du gouvernement. Au contraire. Nous déplorons et Nous condamnons ce fait; mais en môme temps Nous voulons en signaler Torigine à Votre Majesté. Que notre autorité apostolique regagne sa salutaire influence sur ses sujets catholiques des deux rites, que les évoques soient libres d'exercer leurs pouvoirs selon les saints canons, que le clergé recouvre son inûuence dans l'enseignement et la direction du peuple, que les réguliers dépendent entièrement de leurs supérieurs, que les fidèles soient libres de professer la religion catholique, et aloi*s Votre Majesté se convaincra que les causes principales des agitations politiques permanentes de la Pologne ont été l'oppression religieuse, le trouble des consciences, la décadence du clergé, l'avilissement des saints pasteurs, la propagation de maximes et de doctrines antisociales et antireligieuses.

Nous prions Votre Majesté de vouloir se persuader que tout ce qu'elle fera pour la tranquillité de TÉglise et la dignité de notre sainte religion tournera au bien et a Tavanlage de l'Empire, et qu*en soutenant TÉglise avec une faveur manifeste, Votre Majesté pourra compter sur le respect et la fidélité de la nation polonaise, laquelle n*a jamais été si florissante et prospère que lorsqu'elle professait librement la religion de ses ancêtres.

Sire, que les lamentations de cette nation , qui ont retenti dans toute l'Europe et qui ont ému même les cœurs indifférents à la religion, arrivent à votre trône et pénètrent dans votre cœur magnanime. Une parole de Votre Majesté peut rendre à un peuple généreux le calme et la tranquillité perdue et faire cesser la cause permanente de tant de perturbations et de désordres.

Que Votre Majesté consente à mettre un terme aux maux douloureux dont est continuellement affligée la religion catholique dans les vastes provinces de Votre Majesté, et à rendre à notre ftnie, déjà trop attristée par la malignité des temps, cette paix et cette tranquillité qui nous seront rendues alors seulement que nous verrons partout refleurir la religion au grand irofit tant spirituel que temporel de vos sujets.

L'examen que voudra faire Votre Majesté des causes qui , en grande partie, ont provoqué le conflit s&nglant actuel, et surtout la justice et la magnanimité de Votre Majesté, Nous permettent de bien augurer de l'avenir de la Pologne.

En attendant, dans la conscience d'avoir rempli un devoir sacré de notre ministère apostolique, Nous prierons le Seigneur de faire fructifier nos remontrances, lesquelles» dans tous les cas, nous lelèveront de la grave responsabilité que Nous avons devant Dieu et devant les hommes dans un moment si grave, relativement aux intérêts de la religion catholique.

Nous ne cesserons de supplier humblement le Seigneur de vouloir combler Votre Majesté de toute vraie et parfaite félicité.

Donné en notre palais apostolique, au Vatican, le 22 avril i863.

Pie p. p. IX.

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