‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 18 sur 53 · NO · texte numérisé non relu

NO

(Voir pages 225 et 230).

Allocution du Pape Pie IX ^ prononcée à Rome^ au Collège de la Propagande, le 24 avril <864, à l'occasion de la fête de saint Fidèle de Sigmaringen le martyr.

(Tenion publiée par le journal la Patrie.)

Le sang des faibles et des innocents crie vengeance devant le trône de rÉternel contre ceux qui le répandent. Et de nos jours ne voyonsnous pas aussi un sang innocent versé dans un pays catholique, dans Tinfortunée Pologne, où cette môme religion catholique, pour laquelle saint Fidélis donna sa vie, est si cruellement persécutée?

J'aurais voulu ne pas parier avant le prochain consistoire; mais je crains, en gardant plus longtemps le silence, d'attirer sur moi la punition céleste annoncée par les Prophètes à ceux qui laissent commettre l'iniquité. Je ne veux pas être forcé de m'écrier un jour, en présence du Juge éternel : Vœ mihi quia tacui! Malheur à moi si je me tais! La fête d'aujourd'hui me rappelle que, de nos jours aussi, il est des martyrs qui souffrent et meurent pour la foi l...

Je me sens inspiré et ma conscience me force d'élever la voix pour condamner un potentat dont je ne tais le nom en ce moment que pour le nommer dans un autre discours, et dont l'immense empire s'étend jusqu'aux régions hyperboréennes. Écoutez! voici ce puissant potentat qui ose aussi s'appeler faussement cathoHque d'Orienty et n'est qu'un schismatique rejeté de sein de la véritable Église et qui oublie le châtiment de Dieu qui l'attend pour ses forfaits. Ce potentat, dis-je, persécute avec une féroce cruauté la nation polonaise, et il a entrepris l'œuvre impie d'extirper la religion catholique de toute la Pologne et d'y introduire de force le schisme. Il opprime et tue ses sujets catholiques, qu'il a poussés par ses rigueurs à l'insurrection; il extirpe le catholicisme, il déporte les populations entières dans les contrées sauvages, où elles se voient privées de tout secours religieux, et les remplace par des aventuriers schismatiques; il persécute et massacre les prêtres de cette nation catholique; il les arrache forcément à leur troupeau ; d'autres sont

condamnés aux travaux forcés ou à des punitions infamantes; d'autres enfin sont exilés. Heureux sont encore ceux qui ont pu fuir, et qui maintenant errent sans asile sur la terre étrangère !

Les églises sont profanées, d'autres fermées à cause de l'absence des prêtres; enfin cet arrogant potentat, tout hétérodoxe et schismatique qu'il est, ose s'arroger un pouvoir que le vicaire du Christ ne possède même pas. Après avoir arraché de leur diocèse, exilé et tenu en captivité nos fils bien-aimés Tarchevéque do Varsovie et Tévêque de Wilna, il ose encore les dépouiller de leur juridiction, légalement instituée par moi 1 11 semble ignorer qu'un évêque catholique sur son siège ou dans les catacombes, est toujours le même, et que son caractère est indélébile.

En Jetant l'opprobre contre de tels actes, nous ne pouvons nullement donner par là un encouragement à la révolution européenne. Je sais bien distinguer la révolution socialiste du droit légitime et de la liberté raisonnable de la nation polonaise, qui lutte pour son indépendance et pour le salut de la religion.

Si je proteste contre ce potentat, c'est pour soulager ma conscience. En flétrissant les persécuteurs de la religion catholique, je remplis un devoir sacré de notre conscience à nous tous. Voilà pourquoi j'ai dû vous faire part des tristes nouvelles reçues de cet infortuné pays pour lequel nous devons redoubler de prières. Prions donc le Tout-Puissant d'éclairer le persécuteur du catholicisme et de ne pas abandonner les victimes qui, condamnées par lui, périssent au milieu des déserts glacés sans avoir le moyen de se réconcilier avec Dieu. En conséquence, nous donnons notre bénédiction apostolique à tous ceux qui, dans la journée d'aujourd'hui, auront prié pour la Pologne : prions pour elle !

No 6.

Le Czas^ de Gracovie, fait, dans son numéro du 5 septembre 1863, un tableau saisissant de l'admission d'un volontaire polonais dans une troupe d'insurgés. Il l'extrait d'une lettre d'un jeune homme qui, après avoir combattu dans le palatinat de Kowno, est jeté par le sort dans le détachement conunandé par le prêtre Mackiewicz :

....Après avoir été longtemps interrogé, examiné, scruté, je fus enfln conduit devaut un homme qui devait me donner les moyens de rejoindre le détachement. Je vous avoue que toutes ces méfiances m'impatientaient un peu; mais ayant vu pendant plusieurs jours à Kiejdany tout ce qui se passe, comment les Russes martyrisent avec acharnement ces pauvres gens, je me suis dit : « Que faire ? je me suis enfoncé dans la boue> marchons toujours. » Mon entrevue avec cet homme, qui m'a paru ôtre un chef d'arrondissement ou quelque autre magistrat, mais en réalité j'ignore ce qu'il est, mérite que je vous la décrive.

Figurez-vous une très-petite chambre, dans un village voisin, avec deux petites fenêtres donnant sur un jardin^ le sol couvert de joncs, le mur tendu d'un drap noir avec un crucifix, au-dessous duquel un banc de bois avec une couverture de cheval; au milieu, une simple table dé bois sur laquelle quelques livres, un crucifix et une chandelle; deux chaises, et voilà tout l'ameublement. Dès que je fus entré, après avoir frappé à une vitre, comme on me l'avait indiqué, .le maître du logis ferma la porte au verrou sans rien dire, me présenta une chaise et m'examina longtemps d'un œil scrutateur. C'était un homme petit, maigre, portant sur les joues la rougeur phthisique; dans ses traits inquiets, on voyait une irritation fiévreuse; le regard décidé et pénétrant, le front élevé et couvert de rides, quoiqu'il ne parût pas avoir plus de trente ans.

Au bout d'un moment, il me dit :

— Qui es-tu, citoyen ?

Je lui dis mon nom ; il sourit et ajouta :

— Que me fait ton nom I je demande qui tu es.

Je lui répondis par le mot d'ordre qu'on m'avait donné, et lui confessai toutes les circonstances par lesquelles j'ai passé depuis notre expédition de janvier.

— Le passé est pur ; mais pourquoi es-tu venu ici ? Sais-tu ce qui t'attend 7 Tu auras faim tous les jours, tu coucheras sur la dure, tu marcheras plus souvent pieds nus que chaussé ; si tu es blessé, tu tomberas entre les mains des Moskovites ; si tu lâches pied, c'est ton chef qui te fusillera.

— Je sais tout cela, et je suis prêt à tout.

— As-tu une famille? Écris-lui qu'elle te plbure d'avance; on n'a de congé dans nos détachements que -pour aller au tombeau ; tu ne

verras plus les tiens. Dis, frère, t'es-tu réconcilié avec Dieu et les hommes? Je ne veux point te tronr<per, tu vas à la mort. Dis, sans te vanter, es-tu prêt à mourir, à tout moment^ pour la patrie 7 Réfléchis bien, il est encore temps de reculer, je te faciliterai le retour au delà du Niémen; là-bas, chez vous, le service est plus facile.

— Ma résolution est inébranlable, citoyen. Quand nous sortions de Varsovie sans armes, sans vêtements convenables, au mois de janvier, nous savions ce qui nous attendait, et cependant aucun de nous n*a hésité.

— Tu t'offenses, citoyen, c'est à torL Certes personne plus que nous n'a écouté avec admiration les récits de votre dévouement héroïque^ de ce noble amour de la patrie qui a fait et qui fait des miracles; et certes, à personne plus qu'à nous le cœur n'a saigné lorsque nous avons appris comment ceux mêmes qui avaient marché arec des butons contre les Moskovites, quelques mois après avec des armes, se réfugiaient en Gallicie. C*est affreux I c'est affreux I mon cher frère. Il y a chez vous un dévouement et une ardeur immenses, mais vous manquez de persévérance; vous oubliez qu'on ne peut pas briser Moscou en quelques mois; vous oubliez que c'est une lutte de géants, dans laquelle il faut que toute notre gt^nération périsse pour racheter les fautes de nos pères et conquérir le droit d'existence pour les générations futures. C'est pour cela que je te demande encore une fois : Es-tu prêt à marcher au combat, étant certain qu'il faut que tu périsses? Le moment de faiblesse ne viendra-t-il pas lorsque tu te rappelleras la belle Varsovie, ta famille, lorsque le doute aura éteint en toi Tardeur et brisé l'espoir? Réfléchis, car c'est un moment décisif.

Pendant qu'il parlait, sur son visage se peignait la résignation

calme des martyrs du Seigneur; je sentais instinctivement que ce

n'étaient pas seulement des paroles, que c'était sa foi, et que ce n'est

qu'avec cette foi qu'il est permis d'entrer dans Tordre de ceux qui

combattent pour Tindépendance. Malgré moi, une lutte se livrait

clans mon cœur : dans ma pensée se déroulaient les tableaux de

^non enfance, les chères images de ma famille et de mes amis, et

^otre maisonnette de Praga, et mes anciens rêves d'un avenir calme

«t laborieux; mais, à côté, comme un reproche pour ma conscience,

«e présentèrent à ma mémoire les figures lumineuses de nos mar-

^jrà, les terribles souvenirs des massacres russes, tout le pays inondé

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