IX
de sang. 11 me semblait entendre les plaintes des Teuves et des orphelins^ les sourds gémissements sortant du fond des cachots et de la Sibérie, et une douleur atroce serra mon cœur. Je rongis devant moi- même de pouvoir hésiter encore et de penser à moi lorsque tant d'autres ont déjà signé de leur sang Tacte de la liberté future; je bondis de mon siège, je regardai tout en larmes le Sauveur crucifié; par une priùre silencieuse je dis adieu à tout ce qui est cher à mon cœur, et, me tournant vers mon hûte« je lui dis d*une voix cnlme :
— Frère, je suis prêt.
— Je le crois, jure, et marchons.
Après le serment, nous sortîmes de la maison parles jardins, dans les champs. La nuit était calme, nous étions au mois de juillet; Todcur des blés mûrissants m*enivrait doucement; je me sentais léger et plein de confiance.
Après une heure de marche à travers les blés et les buissons, nous aperçûmes tout près de la forêt une lumière vacillante à la fenêtre d'une chaumière. Mon guide cria trois fois en imitant le cri plaintif du milan; du côté de la chaumière partit en réponse un cri semblable, et environ au bout d'une demi-heure, nous entendîmes des pas furtifs; devant nous se présenta un vieillard vêtu en paysan, portant un chapeau de paille, et il nous salua par ces paroles : « Que Jésus-Christ soit loué I »
Après un entretien à voix basse entre mon guide et le vieillard, nous allâmes à la chaumière; là nous trouvâmes tout prêts du gros linge, des chaussures, des houppelandes de bure et des bonnets, et nous étant travestis, nous poursuivîmes notre route. Le vieillard nous conduisait à travers les bois, murniurant quelques mots à voix basse.
Nous marchions à tâtons à travers d'épaisses broussailles en nous tenant au pan du vêlement du vieillard; l'obscurité était telle que je ne pouvais distinguer le vêtement gris de celui qui marchait devant moi ; je ne comprends pas comment ce vieux Lithuanien sedirigeait dans ces lieux sans routes.
Notre voyage dura deux heures, peut-être davantage; je sais seulement que, lorsque nous arrivâmes à une clairière assez étendue, le jour commençait à poindre.
— Nous nous arrêtons ici, dit le vieillard; dans une deini-beure ils vont arriver.
Il fit quelques pas en arrière, se mit à genoux et commença à prier.
Moins d'une demi-heure après, du côté opposé à la clairière, nous entendîmes le bruit des branchages qu'on écartait, et des pas furtirs, et en même temps -le cri particulier qui servait de signal. Le vieillard répondit, et bientôt de derrière les arbres sortirent des hommes qui, évidemment, formaient une avant-garde. Ils étaient tous vêtus de houppelandes grises ne descendant qu'aux genoux, avec une ceinture de cuir, un bonnet carré, un fusil de chasse à deux coups, une petite hache à la ceinture; chacun portait un sac assez grand en grosse toile et un cornet de chasseur.
Le vieillard et mon guide s'approchèrent d'eux, et ils parlèrent ensemble; je me tenais à l'écart. Puis on donna avec le cornet un signal court, saccadé, et on s'avança, en traversant la clairière, vers l'autre côté du bois. De la forêt sortit une ligne de chasseurs, habillés comme les précédents, en tête de laquelle était un officier, vêtu d'une czamarha déchirée, et cette ligne se développa en silence au delà de la lisière du bois. Puis venaient des colonnes seiTées de chasseurs, au nombre d'environ trois cents, et une centaine de faucheurs. Point de chariots» point de bagages : on portait seulement sur des brancards quelques caisses remplies, comme je l'appris plus tard^ de poudre et de cartouches.
Tout fut disposé par groupes sur la clairière; on alluma des feux, OD y plaça des chaudrons pour apprêter la nourriture ; on se disposait évidemment au repas, mais tout se faisait dans un tel silence qu'on eût dit un camp de muets : J'étais bien étonné, étant habitué au tumulte de nos camps. Enfin arriva le prêtre Mackiewicz, chef du détachement, portant une soutane dont les pans étaient relevés, le sabre au côté et un revolver à la ceinture ; il était entouré de quelques jeunes officiers en czamarka : c'était évidemment tout son étal-major. Ils étaient tous à pied, pas un cheval dans le camp, point de provisions de bouche, excepté ce que chacun portait dans son sac.
Mon guide me conduisit devant le chef et me présenta à lai; il lui raconta toutes les vicissitudes que j'avais traversées, et à la fin il
ajouta :
— Chef, je crois que c'est un brave Mazovien. Pendant ce colloque, je pus examiner à loisir l'expression de la
figure du prêtre Mackiev^icz. Son visage hâlé, ses traits saillants, sa
longue barbe brune, ses sourcils épais, &on front ridé, forment un
ensemble sévère, plein d^éner^e et de force qui, malgré vous, tous pénètre de respect.
— Sais-tu tirer et obéir? me demanda-t-il laconiquement.
— Je le sais.
— Sais-tu prier ?
-^ Ma mère me Va appris.
— Sauras-tu mourir?
— Je ne Tai pas essayé.
— Cest bien.
Puis, se tournant vers un de ses officiers, il ajouta :
— Conduisez-le à la sixième dizaine; là,. après Manulis(que Dieu garde son âme!), il est resté un fusil; qu'on l'admette au chaudron commun.
L'officier salua, et me conduisit à ma dizaine qui entourait déjà le feu et causait à voix basse.
— Citoyens, voici votre camarade, un Mazovien des bords de la Vistule, et voilà votre chef de dizaine, ajouta-t-il en se tournant vers moi et en me montrant un homme de haute taille, vêtu d'une houppelande comme les autres, mais avec un revolver à la ceinture.
On se mit à me questionner sur Varsovie, sur Langiewicz cl d'autres chefs; l'entrelien était animée et je me trouvais au milieu d'eux. Notre dizaine se composait de quatre paysans d'lgnaco>vo, de trois bourgeois de Ponievicz, du fils d'un riche propriétaire du district de Szawle, d'un instituteur de Kowno et de moi. J'appris qu'ils font toutes leurs excursions et leurs attaques pendant la nuit, et le jour ils se reposent si les Moskovites ne sont pas à leurs trousses.
La nuit précédente, ils avaient fait quatre milles, et c'est pour cela qu'ils se proposaient de passer toute la journée dans la clairière.
Le soleil s'était levé lorsque se fit entendre un coup de sifflet, et aussitôt le commandement : « Â la prière I »
C'était un tableau saisissant que celui que présentaient ces quelques centaines d'hommes éprouvés dans les combats, agenouillés et tôte nue. Devant nous, devant la croix et l'image de la Mère de Dieu, représentée sur l'élendard, était à genoux le prêtre Mackiewicz, qui entonna le cantique : Kiedyranne wstajo zorze... a Autour de nous, nos immenses forêts natales, nos forteresses; au-dessus de nous 9 Dieu et notre avenir, n
(Extrait du Corrupondmnt du 35 janvier 1868.)
Le dix-Deurième siècle, qui penche déjà vers sa fin, n aura, dans le cours de son histoire, rien à montrer de plus grand, de plus touchant, de plus marqué au coin de la beauté morale, que la Pologne vaincue, proscrite et abandonnée du monde. Cette nation en deuil et en sang qui ne veut pas mourir, cette rac« d'hommes et de femmes indomptables qui survit à toutes les tortures, à toutes les trahisons et à toutes les catastrophes, quel spectacle et quel enseignement ! Son existence est à la fois un défi et un appel : un défi lancé aux insolences de la fortune, un appel à la justice trop lente d'un Dieu vengeur. Oubliés, dédaignés, calomniés par riniquité triomphante, par l'opulence égoïste, par les courtisans du succès, insupportables aux vainqueurs et aux heureux de ce monde, ils sont là coiïime Mardochée devant Aman, inébranlablement résolus à ne pas oubUer, à ne pas désespérer , à ne pas capituler ; types incomparables de la sotiffrance, du sacrifice, de la patience obstinée, du patriotisme indigné ; martyrs et confesseurs invincibles, non-seulement de la foi, mais du droit, de la liberté et de Thonneur.
Du sein de ce groupe de proscrits et de vaincus se détachait, comme un grand chône frappé de la foudre au sein
280 LE COMTE LAOISLAS ZAMOYSKI.
d*une forêt incendiée, la noble figure du comte Ladislas Zamoyskî. Avant que les flots de Toubli et de Tindifférence aient recouvert sa pure et généreuse mémoire, essayons de retracer quelques traits d*une existence qui nous appartenait à toute sorte de titres ; car il était né en France, pendant un voyage de ses parents, comme il y est mort* après y avoir presque toujours vécu pendant les trente-sept années qu il a passées dans Texil sans avoir jamais revu sa vraie patrie. Ce serait ici le cas de parler, selon l'antique usage, des ancêtres de Tillustre mort. Mais comment espérer faire comprendre à nos contemporains Téclat et la puissance de ces grandes maisons de Pologne et de Lilhuanie, dont les immenses possessions, la clientèle innombrable, Tinfluence prodigieuse et permanente ne rencontrent point d'analogies dans notre Occident, môme aux époques les plus aristDcraliques de notre histoire? Comme au temps où un Zamoyski figurait en tête de l'ambassade qui vint offrir la couronne de Pologne au frère de Charles IX*, on trouve toujours quelque personnage de cette race au premier rang de l'histoire de leur pays. Je ne sais s'ils ont eu des égaux, je sais seulement que dans leur pays personne n'a jamais prétendu leur être supérieur. Mais rien, dans leur histoire, ne convient mieux à notre sujet actuel que la légende de leur devise et de leurs armoiries. Un roi de Pologne, dont la République avait lieu d'être mécontente, engagé dans une lutte contre les chevaliers teutoniques, rencontre sur , le champ de bataille un Zamoyski mourant, la poitrine percée de trois lances. Il s'approche pour le plaindre et pour le soulager : « To mniey boit, » lui crie le moribond : « Ce n'est pas là ce
' Le II janvier 1868, à l'&ge de soixanle-cinq ans.
' Voir le récit de celte ambassade dans Teiceilent ouvrage da marquis do Noailles : Henri de Valoii et la Pologne en 1372.
qui me fait mal ; » ou : « Cela fait moins mal qu*UD mauvais prince ou qu*un mauvais voisin. » Ces trois mots et ces trois lances constituèrent depuis lors le blason des Zamoyski, et Ton ne pouvait y songer sans y trouver un singulier rapprochement avec celui de leurs rejetons que nous avons le mieux connu, avec ce grand blessé que nous avons vu si longtemps le fer mortel dans le cœur et sur les lèvres une parole de résignation fière ou dlntrépide dédain.
Heureuses les grandes races qui, avant d*étre submergées par la marée montante de Tégalité et de Tuniformité moderne, peuvent encore jeter un dernier éclat et fournir à rhistoire de leur pays quelque noble cœur, enflammé pour les grandes causes et les saintes croyances ; quelque vigoureux amant du droit et du devoir, capable de s'illustrer par une mort généreuse, comme notre duc de Luynes, ou par toute une vie de luttes et de sacrifices, comme le comte Ladislas Zamoyski. Car on aura beau faire, tant que les hommes seront des hommes, ils seront tous et toujours émus par ce je ne sais quoi d'achevé qu'une grande naissance ajoute à une grande vertu et à une grande infortune.
Ladislas Zamoyski avait vingt-sept ans; il était officier de lanciers dans l'armée polonaise et aide de camp du grandduc Constantin ; il était surtout dévoré du désir de servir son pays comme soldat et comme citoyen, lorsque éclata l'insurrection militaire de Varsovie, à la fin de novembre 1830. C'était, comme on l'a dit tant de fois, l'avant-garde de l'armée russe dirigée contre la France de Juillet qui se retournait contre le corps de bataille. Bien qu'il n'eût pris aucune part à l'insurrection, la grande existence de sa famille et la précoce maturité de son esprit le mirent à même de profiter de la position spéciale qu'il occupait auprès du prince dont les actes arbitraires et insensés avaient surtout
nt LE COXTE LADISLAS ZAMOYSKI.
provoqué la révolte. Il obtint du frère de l'empereur Tordre qui séparait les troupes polonaises des troupes russes et donnait une sorte de régularisation au mouvement militaire d'où sortit aussitôt une révolution nationale. Dégagé sdnsi de tout lien envers ce prince malheureux, le jeune comte prit part à tous les exploits de cette campagne de 1831, qui a laissé d*ineffaçables souvenirs dans Tâme de tous ceux qui vivaient alors; qui tint pendant dix mois toute l'Europe comme haletante, sous lemotion de ses terribles péripéties; dont chaque incident se traduisait en agitations violentes à la tribune française ou dans les rues de Paris et jusque dans les revues passées par le roi des Français. C'était quelque chose à la fois d'héroïque et de légendaire, que cette lutte si disproportionnée, mais si prolongée entre une poignée de braves et les ressources colossales de la Russie ; où l'on voyait les vieux camarades de Dombrowski et de Poniatowski, ces mamelouks du premier empire, poussés au combat par des jeunes gens qu'enflammaient toutes les passions de la liberté moderne ; où le premier rôle fut longtemps occupé par le généralissime Skrzynecki, vrai paladin du moyen âge, qui mettait à l'ordre du jour de son armée des oraisons à la sainte \ierge comme reine de Pologne, qu'on voyait le premier au feu comme à la prière, et qui était avant tout chrétien et catholique jusqu'à la moelle des os. Je ne sais trop où en sont sur ce point les jeunes Polonais de nos jours ; mais j'affirme qu'ils seraient infidèles aux plus nobles comme aux plus incontestables exemples des héros de la lutte de 1831, s'ils se laissaient énerver par l'indifférence religieuse, et à plus forte raison s'ils laissaient traîner dans les abtmes de l'athéisme et du matérialisme contemporain ce drapeau que leurs pères et leurs aïeux n'ont jamais séparé de la croix de Jésus- Christ.
Quand enfin les masses inébranlables que la Russie vint à bout de jeter sur la Pologne eurent débusqué les insurgés de toutes leurs positions ; quand les tentatives d'intervention du gouvernement français eurent échoué devant la glaciale et cynique indifierence de lord Palmerston' ; quand TËurope se fut résignée à demeurer tranquille spectatrice de Thécatombe d'une nation, Ladislas Zamoyski, resté jusqu'à la fin au premier rang des combattants/ ayant conquis , à force d'exploits et de blessures, le grade de colonel, ne déposa les armes qu'avec la dernière division de l'armée polonaise, celle de Ramorino, refoulée en Gallicie. Il franchit alors les frontières de cette patrie qu'il ne devait plus revoir, et vint, blessé, mutilé, mais non moins décidé qu'aux premiers temps de son adolescence, se mettre à la disposition de son oncle, le prince Adam Czartoryski, devenu le chef vénérable de l'émigration polonaise, après avoir été le président du gouvernement national.
C'est alors que nous le vîmes pour la première fois appa-> rattre parmi nous. Jeune, grand, élancé, actif, infatigable, portant sur sa personne et dans ses glorieuses cicatrices l'empreinte de sa destinée, toujours uniquement occupé de sa cause et de son pays, mais avec une sérénité et ime solidité bien au-dessus de son âge, il frappait et attirait les regards. Tout en errant solitaire et dépaysé au milieu d'un inonde qui devait sitôt se refroidir pour la Pologne, il promenait un regard calme et résolu sur la route obscurément laborieuse et de plus en plus ingrate que lui traçaient l'hoa- Deur et le devoir.
Rendons ici un juste hommage à cette première émigra-
> Voir la correspoadance du prince de Talleyrand et de lord Palmenton sur la qoeslioD polonaise, en juillet 1831^ dans les documents soumis au Parlement anglais par ordre de la reine en 1861.
lion polonaise de 1831, qui, précédée par les envoyés du gouvernement national, par le comte Louis Plater et k général Kniacewicz, et groupée autour du prince Czartoryski, des généraux Dembinski, Dwemicki, Rybinski, des anciens ministres Malacho\(^ski et Morawski, nous a donné pendant près de quarante ans de si beaux exemples de constance et de dévouement, de dignité modeste et de magnanime résignation. Combien en reste-t-il maintenant à qui je puisse adresser ce dernier témoignage d'une admiration religieuse qui comptera toujours parmi les émotions les plus salutaires et les plus durables de mon âme ! Je leur ai dû l'un des premiers biens de la vie : l'honneur de connaître et de comprendre la grandeur et la beauté des causes vaincues.
Mis en demeure de tout immoler au culte de la patrie assassinée, nul d'entre eux n'hésita devant cette terrible condition. Riches et pauvres, vieux et jeunes, citoyens et soldats, tous avaient à faire l'apprentissage de sacrifices aussi pénibles qu'imprévus, et pas un ne recula. Les moins obscurs furent souvent appelés à des privations qui formaient un étrange contraste avec les prodigalités d'un luxe souvent oriental. Ladislas Zamoyski entrait le premier dans cette carrière si nouvelle pour lui et ses pareils : il savait réserver pour un but plus général ou répartir entre des camarades moins favorisés les subsides que lui faisaient tenir ses proches, en disant : « J'apprends tous les jours à me passer de quelque chose. » Ce qu'il lui suffisait de garder, c'était son sabre chéri^ comme il l'écrivait avec une naïveté juvénile, et avec l'ardent espoir de s'en servir encore et bientôt.
Les réfugiés français que la révocation de l'Édit de Nantes expulsa de leur patrie, représentaient la liberté de conscience, odieusement persécutée, et à ce titre, ils conquirent et conservèrent les sympathies actives de toutes les nations protes-
LE COMTE LADISLAS ZAMOYSKl. 285
tantes. Les émigrés irlandais, qui, vers la même époque, furent victimes de rintolérance aussi acharnée qu^inconséquente de la protestante Angleterre, trouvèrent au sein de la France et de l'Espagne des carrières largement ouvertes et noblement remplies. Les émigrés de 1792 représentaient non-seulement Thonneur et la fidélité monarchiques, mais tout un ordre social dont nul ne croyait encore la ruine si proche, et qui régnait encore dans presque toute l'Europe ; ils lui durent, au moins pendant les premiers temps de leur exil, Fappui et les secours de toutes les puissances atteintes ou menacées par la Révolution. Il en fut autrement des émigrés polonais de 1831 , qui cependant personnifiaient à la fois la liberté politique et religieuse, et de plus tout un grand peuple rayé, par un crime jusqu'alors sans exemple, de la liste des nations, mais unanime à protester coutre cet arrêt. Ils ne reçurent de l'Occident troublé et divisé aucune des consolations et des espérances qu'ils avaient droit d'en attendre.
La France et l'Angleterre eurent de généreuses aumônes pour soulager les besoins purement matériels, mais ce fut. tout. Sous l'empire d'une double crainte, celle de la prépotence moscovite au dehors, et celle des dangers que préparait la démagogie au dedans, aucun homme d'État, même parmi les plus libéraux, ne put ou ne voulut épouser la cause polonaise. Chose plus triste encore, cette cause demeura longtemps méconnue par ceux qu'elle devait le plus toucher. En dehors du groupe alors bien restreint des catholiques libéraux, les réfugiés polonais, victimes du persécuteur le plus acharné de l'Église au dix-neuvième siècle, ne rencontrèrent aucune sympathie dans le monde religieux. C'était le temps où l'Europe catholique, monarchique et aristocratique, était misérablement prosternée devant l'Autriche du prince de
28ri LE COMTE LADISUS ZAMOYSKI.
Metternich et deyant la Russie de Tempereur Nicolas ! Hors de là, à Paris et surtout à Rome, on a^entrevoyait pas de salut. Il régnait, chez les défenseurs du trône et de Tautel, contre les Polonais, une animosité vraiment révoltante, et dont on retrouve encore çà et là des traces injustifiables. Ce fut la plus lourde des croix pour une foule d'âmes chrétiennes, que rémigration polonaise recelait dans son sein. J'ai le droit d'en parler, car nul peut-être n'a reçu sur ce point plus de douloureuses confidences, et nul, j'ose le croire, n'a plus fait pour amener chez les catholiques un changement heureux, en commençant par le bon et paternel Grégoire XVI, et précisément à l'occasion du comte Ladislas Zamoyski, qu'il voulut bien, sur ma demande, encourager à venir le trouver àRome*. Mais qu'il fallut de temps et d'efforts pour réparer cet étrange malentendu ! et combien ne dut-il pas aggraver les angoisses inséparables d'un exil prolongé, ces angoisses que tout cœur bien né doit comprendre, même sans les avoir éprouvées, et qui arrachaient alors même un cri de si pathétique sympa^* thie à un pauvre grand esprit, déjà tristement et volontairement exilé du camp de Tétemelle vérité.
« 11 s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauc( vre exilé ! i 'ai passé à travers les peuples ; ils m'ont regardé, «c et je les ai regardés, et nous ne nous sommes pas recon- « nus. L'exilé partout est seul ^. »
Le comte Zamoyski, toujours sincèrement attaché à la foi de ses pères, môme avant que la mort d'une mère adorée eût développé chez lui une ardente piété, a vécu assez longtemps pour assister à l'heureuse transformation de l'opinion catho-
' Jusqu'en 18d7| on n'admettait à Borne aucun Polonais sans un passeport visé par l'Autriche , la Prusse ou la Russie, et par conséquent aucun des exilés et des combattants de 1830.
3 Parolti 4'u% croyant, 1833.
lique en ce qui touche sa patrie. Il a eu la consolation de voir l'Église tout entière s'émouvoir, à la voix de son chef, sur les douleurs incomparables de la Pologne. Il a pu se dire que, en France du moins, tout catholique digne de ce nom adresse à la miséricorde divine une prière incessante pour que la patrie d'Hedwige et de Sobieski reprenne un jour sa place parmi les nations libres et maltresses d'elles-mêmes. Cet accord intime et profond entre les aspirations invincibles de son patriotisme et les exigences chaque jour croissantes de sa ferveur religieuse a projeté.sur les dernières années de sa vie une douce et consolante lumière.
Mais avant d'arriver au port, quelle dure, rude et ingrate carrière que la sienne ! Associé, comme on l'a déjà dit, par l'àme et le courage encore plus que par les liens du sang, à son oncle le prince Adam Czartory ski, il a été pendant trentecinq ans le lieutenant, le coadjuteur, le continuateur de ce grand et indomptable vaincu, comme lui toujours malheureux, toujours repoussé, toujours inécouté, toujours trompé, sans être jamais ni aigri, ni découragé, ni abattu.
La Belgique, toujours hospitalière et qui prenait enfin pleine possession de sa nationalité en 1831, au moment même où la Pologne semblait à jamais condamnée à perdre la sienne, ouvrit les rangs de son armée au comte Ladislas avec le grade de colonel qu'il avait conquis sur les bords ensanglantés de la Yistule. Pendant quinze ans (1832-1847) il attendit ainsi vainement l'occasion de remettre l'épée à la main pour sa patrie ou pour une cause propre à servir, même indirectement, les intérêts de la Pologne. Il dut se contenter d'user de ses nombreuses relations avec les hommes poUtiques des deux grands pays constitutionnels, pour maintenir la question polonaise à l'ordre du jour des discussions parlementaires ou des préoccupations diplomatiques, et pour ob-
tenir au sein des Chambres françaises et anglaises ces démonstrations périodiques qui lui semblaient autant de protestations du droit public européen contre le plus odieux des crimes politiques, autant de garanties contre la prescription que la triste destinée des hommes établit trop souvent au profit de l'injustice. Enfin en 1846 il crut entrevoir Taurore d'un temps meilleur; pendant la trop courte lune de miel de Talliance supposée entre Pie IX et la liberté italienne, il accourut avec soixante officiers polonais, pour offrir son dévouement catholique et son expérience militaire au nouveau pontife, que tout le monde croyait alors menacé par TAutriche encore plus que par la Révolution. Puis il passa comme volontaire dans Tarmée de Charles- Albert, et assista, à c6té de ce noble et malheureux souverain, à toutes les vicissitudes de la lutte du Piémont contre les Autrichiens. N'oublions pas que rien dans T Autriche de ce temps-là n'annonçait l'Autriche libérale et antirusse de nos jours, et que tout Polonais avait le droit de ne voir dans cet empire que l'auteur ou le complice des calamités de sa patrie. Le Piémont vaincu et refoulé dans ses anciennes limites, ce fut en Hongrie que le comte Zamoyski porta ses pas ; dans cette Hongrie, alors insurgée contre l'Autriche, mais victime ellemême de l'insurrection de ses populations slaves, maladroitement irritées. C'était pour essayer de faire comprendre aux Hongrois les droits et les intérêts de ces Slaves, alors encore si méconnus et surtout si inconnus du reste de l'Europe, que Zamoyski allait affronter de nouveaux périls. Bientôt les Russes arrivent, et sous leurs efforts, combinés avec ceux de l'armée autrichienne et des Croates soulevés, la Hongrie est écrasée. Le comte Ladislas, après avoir failli périr dans la déroute de Témeswar, ramena les restes de la légion polonaise en Servie, puis en Turquie. Il y resta deux ans à disci-
piiner et à préparer ces précieux débris pour des luttes futures, pendant que la Porte ottomane honorait sa faiblesse en refusant aux exigences des deux empereurs d'Autriche et de Russie l'extradition des réfugiés hongrois et polonais. A peine est-il revenu en France, que la question d'Orient éclate. Il retourne aussitôt en Turquie, prend part avec le grade de général à la campagne des bords du Danube, et, avant comme pendant toute la guerre de Crimée, il consacre ses forces, son incroyable activité, sa rare intelligence, sa persévérance opiniâtre à former des régiments de cosaques polonais, d'abord au service du sultan, mais avec l'espoir avoué de les voir admis dans les rangs des alliés. Il se flattait de réussir dans cette difficile négociation, lorsqu'en janvier 1856 les préliminaires de la paix de Paris vinrent déjouer de nouveau toutes les espérances de son patriotisme et faire rentrer dans le néant toutes les chances de résumection que semblait ofiErir à la Pologne cette rupture si éclatante, mais si stérile, de la France et de l'Angleterre avec la Russie. Nul n'a encore dévoilé les mystérieuses raisons ou plutôt les aveugles illusions qui empêchèrent les puissances alliées en 1855, comme Napoléon I*' en 1812, d'évoquer contre la Russie la seule force dont elle n'aurait pas eu raison, en rappelant la Pologne à ime existence nationale qui était son droit le plus sacré en même temps que la seule garantie efficace de l'indépendance et de la sécurité européenne. Désespérée de ce mécompte suprême, la Pologne se laissa entrai • ner en 1 863 à ce prodigieux et douloureux effort, dont les effroyables suites sont encore dans toutes les mémoires. Le comte Zamoyski, déjà atteint par F âge et de cruelles infirmités, fit lui aussi un dernier effoil pour engager l'Angleterre à combiner une action quelconque avec la France et à ne pas assister en silence aux massacres et aux attentats dont IX. t9
390 i£ COMTE LADISLAS ZAMOYSIU.
la Russie a pu donner impunément le spectacle à la civilisation du dix-neuvième siècle. Là encore il échoua, et ce fui la fin de ses vaines tentatives.
Il est mort en laissant TËurope plus que jamais exposée au péril qu'il lui avait tant de fois signalé ; plus que jamais étourdie et exploitée par la politique moscovite.
Il est mort en voyant la Russie redevenue plus influente que jamais en Orient, et libre de mettre le sceau à toutes les hypocrisies sanguinaires de son histoire : ici, en faisant retentir le monde de sa sollicitude pour la liberté civile et religieuse des Cretois, pendant qu'elle écrase de son talon impur les dernières palpitations de la cité polonaise, pendant qu elle extirpe, avec une perfidie infernale, les dernières racines de la foi catholique en Pologne ; là, en suscitant à rAutriche régénérée la formidable conspiration de ses sujets slaves, pendant que les chemins et les mines sont jonchés des cadavres de ces héroïques Polonais qui ont regimbé contre le joug des Russes, cent fois moins vraiment slaves que leurs victimes.
L'histoire du comte Ladislas Zamoy ski est donc bien triste ; c'est celle d'un naufragé dont le naufrage a duré toute la vie.
Tous ses desseins ont été déjoués; toutes ses entreprises ont avorté ; toutes ses espérances ont été trompées. Il a, toujou» et partout, couru de mécompte en mécompte, de défaite en défaite, de catastrophe en catastrophe. Il ne s'est jamais lassé, jamais arrêté, et il n'a jamais réussi. Ne négligeant rien^ ne trouvant aucun sacrifice trop grand, aucun détail trop minutieux pour le service de sa cause , il eut beau se remettre toujours à l'afiut d'une occasion de la servir encore, de courir pour elle quelque nouveau risque, de lui procurer un ami, un défenseur quelconque, de redresser une erreur.
LE COMTE LADISLAS ZAlfOYSKI. 291
d'éclairer l'ignorance, d'exciter l'indifférence. Cuirassé contre les dégoûts, les mortifications, les rebuffades, les échecs, et se redressant toujours, avec la ténacité d'un \îeux Romain, du champ de bataille où il avait été une première fois renversé, il y est toujours retombé, meurtri et broyé par une implacable adversité.
Il semblerait que tant d'épreuves matérielles et morales, publiques et domestiques , dussent suffire à la mesure de souffrance qui est le lot de chacun ici-bas. Eh bien ! non : il eut encore à subir toutes les misères qui ne devraient être le partage que des oisifs et des heureux de ce monde. Criblé de blessures et d'infirmités, il passa les dix dernières années de sa vie en proie à des souffrances physiques qui en firent comme un perpétuel supplice. Il a connu pendant tout ce temps les longs ennuis, les obscurs dégoûts, les sombres défaillances de la maladie ; et il les a supportés avec le même calme imperturbable, le même tranquille et invincible courage qui Tavait soutenu dans les agitations douloureuses de sa vie publique.
Tant de vertus couronnées par tant de souffi*ances ! C'est là un grand et mystérieux enseignement ; et c'est par là surtout que Dieu semble l'avoir destiné à nous instruire et à nous édifier. Car son caractère l'a toujours élevé, encore plus que sa carrière, au-dessus du commun des hommes. Nul ne pouvait le voir sans éprouver un respect étonné devant une force d'àme aussi résolue, devant cette patience que rien ne démentait jamais, devant ce singulier mélange d'héroïsme et de douceur, devant cette loyauté bienveillante, cette sérénité souveraine, cette indulgente droiture. Heureux et riche du bonheur domestique que la Providence lui avait accordé au déclin de ses jours, nous l'avons toujours trouvé content de sa triste destinée, content de vivre, content de souffrir, con-
tent aussi de souffrir un peu moins, et humblement reconnaissant des rares instants de répit que lui accordaient ses trop nombreuses infirmités. Sans désavouer aucune des bouillantes aspirations de sa jeunesse, il les avait épurées et transformées au creuset de Tabnégation et du sacrifice. Ce qui lui restait de fierté généreuse était mêlé à tant de calme et à tant de modestie, que les plus exigeants et les plus scrupuleux n'auraient pas su lui en faire un reproche. Sa ferveur de chrétien s'échauffait de plus en plus, à mesure que les glaces de Tâge s'étendaient autour de lui. Les destinées de l'Église le passionnaient non moins que celles de sa patrie : il donna un dernier gage de cette préoccupation suprême en se traînant, l'été dernier, tout vieux et cassé, jusqu'à Rome, afin de déposer aux pieds de Pie IX un dernier hommage, au milieu de ces fêtes du Centenaire de saint Pierre, où affluaient les évêques et les fidèles du monde entier, excepté ceux que garrottait et bâillonnait l'autocratie moscovite, et où Ladislas Zamoyski apparut comme le spectre vivant de la Pologne absente et enchaînée.
Avec sa discrétion et sa modestie habituelle, il ne voulut pas importuner le pape par la demande d'une audience particulière, malgré les nombreuses marques de bienveillance dont Pie IX l'avait honoré en d'autres temps. Il se conlentii de se ranger à la suite d'une de ces troupes de pèlerins qui se pressaient autour du pontife dans les audiences publiques. Mais à peine le pape fut-il entré dans la salle de réception, qu'il reconnut de loin la haute taille et la figure imposante du général polonais. Aussitôt, fendant la foule et marchant droit à lui, il étendit ses bras et serra l'exilé contre sa poitrine, en s'écriant par trois fois : Pauvre Pologne ! pauvre Pologne! pauvre Pologne! Qui ne serait ému en songeant à cet embrassement du vieux pape, plus qu'à moitié dépouillé.
et du vieux proscrit ? et qu'il fait bon croire que de tels spectacles, indifférents ou inconnus au commun des hommes, sont contemplés par Tœil de Dieu et demeurent inscrits dans l'histoire des âmes !
Ce n'était pas seulement la foi, c'était encore et surtout la charité qui dominait et animait cette âme à la fois si chrétienne et si chevaleresque. Que dire de sa compassion toujours si féconde, de sa générosité toujours si inépuisable pour ses compatriotes malheureux? Avec eux il ne comptait pas, il partageait. Mais ce qu'il faut admirer encore plus, c'est sa charité envers ses ennemis, envers les impitoyables ennemis de son peuple et de son pays. Jamais une parole d'amertume ou de rancune ne se trouva sur ses lèvres. «Mais enfin, lui disait-on un jour, que faut-il penser des Russes, et jusqu'à quel point sont-ils complices des infamies de leur empereur? — Je ne les juge pas, répondait-il; je prie pour eux. »
Pow* nous, qui ne nous sentons pas tenus à cette charité surnaturelle, à cette modération héroïque, témoins et non victimes de tant d'atrocités, nous élevons, du bord de la tombe de ce juste, un cri de douleur et de surprise indignée. VsquequOj Domine sanctus et verus^ non judicas^ et non vindicas sanguinem nostrum de iis qui habitant in terra? Jusques à quand souffrirez-vous, Seigneur, le triomphe du crime et du mensonge? Jusques à quand laisserez-vous couler le sang et les larmes des innocents ? Jusques à quand laisserez-vous impuni ce martyre de toute une nation chrétienne, qui aura bientôt duré tout un siècle ?
Mais toute pensée de révolte contre les lenteurs de la juslice divine, tout éclat d'une trop âpre douleur nous est interdit par le seul souvenir de ce cher défunt. Le voilà parti ! Ses longues et cruelles épreuves sont finies. Le voilà entré
dans la lumière et la paix ! Il vivra dans le sein de Dieu, et aussi dans la mémoire des hommes, dans les annales de sa glorieuse maison et de son infortuné pays. Il laisse ici-bas un souvenir noble et doux, un souvenir qui sera ime couronne pour ces enfants nés dans Texil où il est mort, et ballottés dans leur frêle berceau sur ce sombre et tumultueux océan de la révolution où leur père s'est débattu toute sa vie. Il laisse une douleur sainte, qui est à elle seule un trésor, à cette jeune femme admirable qui s'est donnée à lui aux jours les plus orageux de sa carrière, compagne intrépide de ses luttes et de ses périls, compagne infatigable et douce de ses souffrances et de son déclin, heureuse par lui et avec lui, dès ce monde, d'un bonheur qui n'aura été interrompu que pour bien peu de jours. Il laisse enfin un grand et secomrable exemple à tous ceux qui l'ont connu et aimé, à ceux surtout qui, soumis à de bien moindres épreuves, les subissent avec une moindre patience et un moindre courage.