QUESTION AMÉRICAINE
Pendant qu'aux derniers jours du débat sur l'Adresse un orateur à jamais illustre charmait nos esprits et nos cœurs en plaidant la meilleure des causes*; pendant que, porté sur les ailes de la justice et de la vérité, il planait à des hauteurs inaccoutumées et y faisait planer avec lui son auditoire ravi, une nouvelle, heureuse et glorieuse entre toutes, traversait les mers et venait apporter aux âmes fidèlement éprises de la liberté le frémissement d'une joie et d'une consolation depuis trop longtemps inconnues.
Le deuil immense qui est venu imprimer au triomphe des États du Nord un caractère funèbre et sacré ne saurait rien changer à cette joie. Elle doit survivre à la consternation, à l'effroi qu'a produit dans tout l'univers l'assassinat du président Lincoln, victime immolée sur l'autel de la victoire et de la patrie, au sein d'une de ces catastrophes souverainement tragiques qui couronnent certaines causes et certaines existences d'une incomparable majesté, en ajoutant la grandeur mystérieuse de l'expiation, et d'une expiation imméintée, aux vertus et aux gloires que l'humanité estime le plus.
Saluons donc avec une satisfaction sans mélange l'heureuse victoire qui vient d'assurer aux États-Unis le triomphe
■ M. Thiers, Discours sur la question romaine. Avril 1665.
du Nord sur le Sud, c'est-à-dire du pouvoir légitime sur une révolte inexcusable, de la justice sur l'iniquité, de la vérité sur le mensonge, de la liberté sur l'esclavage.
On sait assez que nous n'avons pas l'habitude d'encenser la victoire, d'applaudir aux vainqueurs. C'est la première fois que cela nous arrive depuis plus de trente ans ; l'on peut être bien sûr que nous n'abuserons pas de cette nouveauté et que nous n'en ferons pas une habitude. Que l'on nous permette donc de nous livrer aujourd'hui sans réserve à une joie si rare, en rapprochant notre joie actuelle de ces jours trop vite passés où la Charte de 1814 , l'affranchissement de la Grèce, l'émancipation des catholiques anglais et irlandais, la conquête de l'Algérie, la création de la Belgique, venaient successivement orner la jeunesse de ce siècle, réjouir les cœurs libéraux et marquer les étapes du véritable progrès. Voici de nouveau, après un trop long intervalle, une victoire heureuse. Voici, une fois du moins, le mai vaincu par le bien, la force qui triomphe au service du droit, et qui nous procure cette jouissance singulière et souveraine d'assister dès ce monde au succès d'une bonne cause , servie par de bons moyens et gagnée par d'honnêtes gens.
Remercions donc le Dieu des armées de cette gloire et de ce bonheur. Remercions-le de cette grande victoire qu*il vient d'accorder, pour l'étemelle consolation des amis de la justice et de la liberté, pour l'éternelle confusion des diverses et nombreuses catégories de ceux qui exploitent et oppriment leurs semblables par la servitude cooune par la corruption, par le mensonge comme par la cupiditj^, par la sédition conmie par la tyrannie.
Mais déjà j'entends le murmure de la surprise, du mécontentement, de la protestation. Même dans le camp catholique, la cause du Nord a été, esl encore împopulaûre. Au bruit de
samtoire, ce cri honteux : Tant pis I constaté par le Moniteur dxk sein du Corps législatif ' , s'est peut-être échappé de plus d'un cœur habitué à battre comme le nôtre pour les causes que nous aimons et que nous serrons depuis le berceau.
Faut-il donc, nous demande-t-on, faut-il vraiment se réjouir et bénir Dieu de cette victoire? Répondons sans crainte : Oui, il le faut. Oui, il faut remercier Dieu, parce qu'une grande nation se relève, parce qu'elle se purifie à jamais d'une lèpre hideuse qui servait de prétexte et de raison à tous les ennemis de la liberté pour la maudire et la difTamer; parce qu'elle justifie en ce moment toutes les espérances qui reposaient sur elle, parce que nous avions besoin d'eUe, et qu'elle nous est rendue, repentante, triomphante et sauvée.
Oui, il faut remercier Dieu : parce que cette lèpre de l'esclavage a disparu sous le fer des vainqueurs de Richmond, extirpée pour toujours du seul des grands peuples chrétiens qui, arec l'Espagne, en fût encore infecté; parce que ce grand marché d'hommes est fermé, et qu'on ne verra plus jamais, sur le glorieux continent de l'Amérique septentrionale, mettre à l'enchère une créature humaine, faite à l'image de Dieu, pour être adjugée et Uvrée en proie, avec sa femelle et ses petits, à l'arbitraire, à l'égolsme cruel, au lucre infâme, aux viles passions d'un de ses semblables.
Oui, il faut remercier Dieu : parce qu'en se relevant et en 86 purifiant, l'Amérique a justifié, honoré, glorifié la France et la politique française, sa vraie politique, la vieille, honnête et courageuse politique de nos meilleurs temps, celle qui jetait hier encore des princes français, jeunes et vaillants exilés , au miheu des fatigues et des dangers de l'armée fédérale ; celle qui conduisit l'élite chevaleresque et libérale de la noblesse française sur les traces de la Fayette , dans le
' Dans son compte nnda de la séaoee da 16 anfl 1865.
camp de WashiDgton; parce que, là du moins , le généreux dévouement de nos pères n'aura point abouti, comme ailleurs, à un sanglant et cruel avortement ; parce qu'il en résulte une couronne de plus pour Louis XYI, pour le roi martyr, pour celui qui a été, lui aussi, parmi nous, la victime expiatoire d'une grande révolution, victime d'autant plus touchante et plus sainte, qu'au lieu de disparaître conune Lincoln au milieu d'un deuil universel, elle a été outragée avant d'être immolée, que ces outrages durent encore, et qu'à ce titre elle entraîne notre admiration et notre pitié à une hauteur où il n*y a au-dessus d'elle que le Dieu crucifié.
Oui, il faut remercier Dieu : parce que, dans cette grande et terrible lutte entre la servitude et la liberté, c'est la liberté qui est restée victorieuse ; la liberté qui , habituée parmi nous à tant de mécomptes, de trahisons et de confusions, compromise et déshonorée par tant de faux amis et d'indignes champions, avait grand besoin d'une de ces grandes revanches qui font tout à coup éclater à tous les yeux son inestimable mérite.
Oui, il faut remercier Dieu : parce que, selon les récits les mieux avérés, la victoire est restée pure ; parce que la bonne cause n'a été ni ternie par aucun excès, ni souillée par aucun forfait ; parce que ses avocats n'ont point à rougir de ses soldats, ni ces soldats de leurs chefs, ni ces chefs de leur fortune ; ni la fortune elle-même d'avoir couronné de basses convoitises et de pervers complots.
Oui, enfin, il faut remercier Dieu : parce que les agresseurs ont été vaincus; parce que ceux qui ont le premier tiré l'épée ont péri par l'épée ; parce que l'impunité n*a pas été accordée aux provocateurs d'une révolte inique, d'une guerre impie ; parce que cette fois, du moins, il n'a pas suffi de l'audace et de la ruse pour se moquer des honnêtes
gens ; parce que les auteurs du crime en ont été les victimes ; parce qu'en passant le Rubicon de la légalité ils ont trouvé sur l'autre rive la défaite et la mort ; parce qu'ayant risqué la fortune et l'avenir de leur pays, avec une témérité d'aventurier et une dextérité de conspirateur, Valea jacta est De leur a pas profité, et que dans ce jeu impie et sanglant ils n*ont pas réussi. ILs ont joué et ils ont perdu. Justice est faite.
Reprenons et insistons. Ne nous laissons pas étourdir par la déconvenue momentanée des adversaires de la cause américaine et de la nôtre. Ne les croyons pas définitivement convertis ou éclairés. A mesure que l'éblouissante lumière qu'à projetée tout à coup sur l'Europe la prise de Ricbmond, suivie de la mort tragique de Lincoln, viendra à décroître ; à mesure que les nuages inséparables de toute victoire et de toute cause humaine apparaîtront à l'horizon, nous entendrons de nouveau ces invectives, ces diatribes dont les États- Unis en général, dont les États du Nord en particulier ont été l'objet. La raillerie et la calomnie recommenceront à faire assaut pour ranimer cette malveillance de l'opinion que nous avons vue' si habilement, si savamment entretenue au dedans et au dehors. Cette joie perverse, tant de fois exhalée par tous les ennemis de la liberté, depuis qu'on a pu croire à la chute de la grande république, redeviendra bruyante et puissante, au premier embarras, à la première faute de nos amis d'outre-mer.
Aujourd'hui tout le monde se défend de vouloir, ou même d'avoir jamais voulu le maintien de l'esclavage ; mais les arguments et les intérêts favorables à l'esclavage n'ont pas cessé de conserver leur empire.
Ce n'a pas été im médiocre enseignement que de voir comment, dès les premiers jours où le conflit a éclaté entre le Nord et le Sud, s'est opéré le classement des opinions. Je ne dis pas, à Dieu ne plaise, que tous les amis du Sud soient des ennemis de la justice et de la liberté ; je dis encore bien moins que tous les partisans du Nord doivent être pris pour de vrais et sincères libéraux. Mais je dis qu'un instinct, involontaire peut-être, tout puissant et invincible, a sur-lechamp rangé du côté des esclavagistes, tous les partisans avoués ou secrets du fanatisme et de l'absolutisme en Europe ; je dis que tous les ennemis patents ou secrets, politiques ou théologiques de la liberté, ont été pour le Sud.
Il serait inutile et puéril de nier que les États-Unis comptent un trop grand nombre d'adversaires parmi les catholiques, et cela malgré les progrès si prodigieux et si consolants du catholicisme dans cette république, progrès conune on n'en a vu nulle part ailleurs depuis les premiers siècles de l'Église'.
Je me garderai bien d'approfondir les causes de cette impopularité de l'Amérique en général et des abolitionistes en particulier. Cet examen me conduirait trop loin. Je me bornerai à remarquer que les hommes de mon âge ont toujours rencontré sur leur chemin une opinion faussement religieuse
' En 1774, dans toutes les colonies anglaises dont sont sortis les Stats- Unis, on ne comptait que 19 prêtres. Le premier évéqne y parut en 1790.
En 1839, l'Ëglise comptait, aux £tats-Unis, 1 province, 16 diocèses, ISévèques, 478 prêtres, 418 églises. En 1849, 3 provinces, 30 diocèses, 36 évèqnes, 1,000 prêtres, 966 églises. En 1859^ 7 provinces, 43 diocèses, 3 vicariats, 45 évêques, 2,108 prêtres, 2,334 églises. D'après un autre calcul, les catholiques, qui ne formaient en 1830 que le vingt-neuvième de la population totale (450 mille sur 13 millions), en forment le septième en 1860 (4 millions 400 mille sur 31 millions).
Voir d'ailleurs l'article de H. Rameau, dans le CorrespondafU de janvier 1865, et enfin, dans VAppendice de cet écrit, la lettre d'un Jésuite, publiée depuis la première édition de la Victoire du Nord.
et ayeuglément conservatrice: c'est elle qui a été en i821 pour la Turquie contre la Grèce; en 1830, pour la Hollande contre la Belgique; en 1831, pour la Russie contre la Pologne : c'est la même qui est aujourd'hui pour les esclavagistes du Sud, contre les abolitionistes du Nord. Les événements d'abord, puis les sympathies de la masse du clergé et des catholiques éclairés par les événements, ont infligé à cette tendance de cruels démentis et d'humiliantes rétractations, sur la question orientale, la question belge et la question polonaise. Je suis convaincu qu'il en arrivera de même, un jour ou l'autre, pour la question américaine*
Mais s'il est fâcheux d'arriver souvent si tard au secours de la justice et de la vérité ; si, à l'exception du savant et éloquent docteur Brownson, nous ne découvrons parmi les catholiques des États-Unis aucun champion de Témancipation des noirs, nous avons au moins la petite consolation de pouvoir constater qu'il n'est sorti de leurs rangs aucune apologie de l'esclavage américain. Je répugne à reconnaître le caractère sacerdotal chez l'auteur d'un écrit récent et anonyme intitulé De fesciavage dans les États confédérés^ par un Missionnaire ' . Si l'auteur de ce Uvre honteux était vraiment prêtre, et s'il lui avait suffi, conune il l'affirme, de vivre parmi les planteurs américains pendant vingt-quatre ans, pour arborer hautement l'utilité et la légitimité de l'esclavage des noirs, pour voir même dans leur servitude la seule barrière possible à leur libertinage, le fait seul d'une pareille perversion du sens moral et de la conscience sacerdotale constituerait le plus cruel argument contre le régime social et religieux des pays à esclaves.
iisia en dehors de la question de l'esclavage, et avant
* Chez Dento. 1865, 1n-8«.
même que cette question eût occupé les esprits, il régnait chez les catholiques une aversion instinctive contre TAmérique, dont il convient peut-être de faire remonter Torigine au comte de Maistre. Son influence, on le sait, pour les plus grandes comme pour les moindres questions, a été incoutestablement la plus puissante de toutes celles qu'ont subies les catholiques du dix-neuvième siècle. Ce grand homme, comme plusieurs de ses pareils, doit encore plus de renommée à ses exagérations qu'à son grand esprit. Ses paradoxes ont eu plus de succès et surtout plus de retentissement, que le génie et le bon sens dont il a laissé sur la plupart de ses œuvres Tineffaçable empreinte. On connaît encore trop peu Texquise tendresse de son âme charmante, et bien moins encore la fière indépendance, Fesprit à la fois chevaleresque et libéral , la politique lumineuse et souvent très-avancée, qu'ont révélées en lui ses diverses correspondances récemment publiées. Mais il n'aimait pas les États- Unis : leur origine et leurs progrès contrariaient quelquesunes de ses théories les plus chères. Il eut le tort de transformer ses répugnances en prophéties. On sait quel a été le sort de celle qu'il avait formulée sur la capitale des États Unis : a Ou cette ville ne subsistera pas, ou elle s'appellera d*un autre nom que celui de Washington. » Il était plus sensé quand il se bornait à exprimer l'impatience que lui inspiraient les admirateurs outrés du peuple américain, Laissez^ disait-il, laissez grandir cet enfant au maillot.
Eh bien! pouvons-nous dire à notre tour, l'enfant a grandi ; il est devenu homme, et l'homme est un géant. Ce peuple dédaigné, raillé et calomnié, a montré dans la crise la plus formidable qu'une nation puisse traverser, une énergie, un dévouement, une intelligence, un héroïsme qui ont confondu ses adversaires et surpris ses plus ardents amis ;
il monte aujourd'hui au premier rang parmi les grands peuples du monde.
M. de Maistre mort, et en présence de la grandeur croissante des États-Unis, on cherchait d autres arguments pour les décrier. On nous disait : Ne nous parlez pas de votre Amérique, avec son esclavage ! Eh bien, notre Amérique, la voilà désormais sans esclaves. Parlons-en donc, bien que plusieurs voulussent sans doute en parler moins que jamais.
On nous disait surtout : le peuple américain ne saura pas faire la guerre, et, s'il la fait, victorieux ou vaincu, il tombera en proie à un général heureux, à un Bonaparte quelconque, qui commencera par la dictature et finira par le despotisme, que ses concitoyens supplieront de les sauver, et qui, en échange de ce salut, leur demandera ce que demandent tous les Césars, Thonneur et la liberté.
Or Texpérience est faite, au moins sur ce point, et jamais prophétie n*a reçu un plus sanglant démenti.
Les Américains ont su faire la guerre ; ils Tout faite avec une énergie, un élan et une persévérance incontestables; ils n'ont été la proie d*aucun général, d'aucun dictateur, d'aucun César. Ils ont fait la guerre et la guerre la plus terrible de toutes, la guerre civile. Ils l'ont faite en y déployant toutes les qualités, toutes les vertus qui font les grandes nations miUtaires. Ils l'ont faite sur une échelle immense. Aucune nation moderne, pas même la France révolutionnaire avec ses quatorze armées, n'a mis sur pied et lancé sur l'ennemi des forces proportionnellement aussi nombreuses, aussi disciplinées, aussi bien équipées, aussi solides au feu. Ces marchands ont jeté en proie aux exigences de la guerre leur fortune, avec autant de prodigalité que les boutiquiers anglais dans leur lutte contre Napoléon , et leurs enfants,