IX
3oe LA YkrroiiiE w nord
avec autant d'héroïque abnégation que la France» en 1792, dans sa lutte contre TEurope. Pendant que de ridicules détracteurs dénonçaient à TEurope ces prétendues armées de mercenaires, en leur infligeant le même stigmate qu'à nos jeunes et vaillants compatriotes de Castel-Fidardo, plus d'un million de volontaires prenaient les armes, d'un côté, pour la défense de l'Union et des institutions républicaines; de l'autre, pour le maintien de leur indépendance et de leurs franchises locales' ; et, de ce million d'hommes armés, pas un, grâce au ciel, n'est devenu ni le bourreau de ses frères, ni le satellite d'un dictateur.
€es forces ont été commandées par des généraux improvisés, dont plusieurs se sont montrés dignes de marcher sur les traces des plus célèbres d'entre nos généraux républicains ; par des hommes qui ont été non-seulement des maîtres en tactique et en stratégie, mais des héros de courage et de modération, de grands poUtiques et de grands citoyens. Grant et Lee, Johnson et Sberman, Mac Clellan et Beauregard, Sheridan et Stonewall Jackson, ont inscrit leurs noms au grand livre de l'histoire.
Je nomme à dessein les premiers parmi les chefs des deux armées ennemies. Car, je le reconnais avec bonheur, c'est au peuple américain tout entier qu'est dû, sous ce report du moins, l'hommage de notre admiration. Les deux partis, .es deux camps ont montré le même courage, la même in-
omptable ténacité, la même merveilleuse énergie, la même
* Le rapport du minUtra de la gaerre, en décembre 1862, constatait déjà la présence de huit cent mille hommes dans les armées fédérales, dont les dix-neuf vingtièmes étaient enrôlés Tolontaires. Depuis lors la proportion a dû changer, et la conscription a élé appelée, comme en France, à MmpUr les vides opérés par une guerre des plus sanglantes. Ces chiffres laissant en dehors l'armée confédérée , inférieure en nombre , mais toujours égale en courage et en discipline à Tarmée fédérale.
AUX fiTATS-GNlS. 307
iatrépide résolution, la même iduiégadoo indomptaUe, le même esprit de sacrifloe. Toutes nos sympathies sont pour le Nord, mais elles n*ôtent rien à Tadmiration que nous inspire le Sud. Déployé au serrice de Tinjustice et de Terreur, ce n'en est pas moins de Tbérolsme. Il parait même certain que les Sudistes ont montré plus de mérite militaire, plus d'énergie et de talent, plus d*élan et d'éclat que leurs ennemis, surtout dans les premiers temps de la lutte. Comment ne pas les admirer, tout en regrettant que de si hautes et de si rares qualités n'aient point été consacrées à une cause irréprochable ! Quels hommes, et aussi et surtout quelles femmes ! Filles, épouses, mères, ces Américaines du Sud ont fait re- Tivre, en plein dix-neuvième siècle, le patriotisme, le déyouement, Tabnégation des Romaines du plus beau temps de la république. Les Clélie, ks Cornétie, les Portia ont trouvé leurs rivales dans mainte bourgade, mainte plantation de la Louisiane ou de la Virginie. Nous avons vu jusque parmi nous de faibles Biles, de modestes femmes s^rées de leurs proches, dépouillées de leur fortune, mais fières de leur pauvreté, résignées à la détresse, à la ruine, à Tezil, heureuses d'ofErir ainsi leur sacrifice à la cause nationale, repoussant avec indignation la moindre idée d'une transaction, d'une concession, portant dans leur regard enflammé la marque incontestable de la détermination qui fait les races viriles. De telles héroines faisaient comprendre, mieux que tous les discours, de quels soldats devaient être composées les armées de la confédération, et quels prodiges de résolution 6t de persévérance il faudrait pour en venir à bout. Geâ prodiges, on les a faits, mais au prix d'efforts et de sacri* fices qui constatent l'opiniâtre bravoure et l'étonnante solidité des soldats du Sud. Il a fallu quatre ans et sept cent mille hommes pour s'emparer de Richmond, la oapi-
talf du Sud. Aucune forteresse, pas même Sébastopol, n a coûte tant d'efforts, et quant aux capitales européennes, il n'en faut pas même parler. On sait comment elles tombent : Berlin, Vienne, liladrid, Paris, sont là pour le dire.
La guerre avait mal commencé pour le Nord. Cette subite éruption avait amené toutes les scories de Tétat social à la surface, et les avait étalées à tous les regards. La corruption, la trahison ont cyniquement fait leur métier. Mais bientôt elles ont été dénoncées, contenues, domptées et refoulées dans le néant ; vaincues bien avant Tennemi dont elles étaient les meilleurs auxiliaires, elles ont disparu. Comme il arrive souvent aux bonnes causes, aux causes que Dieu bénit, répreuve a profité à celle des Américains. Elle les a épurés, avertis, corrigés.
Ainsi donc, cette république que l'on croyait absorbée dans le négoce et la culture, énervée par le lucre et le bienêtre, incapable des efforts et des sacrifices que comporte la guerre, cette république s'est déjà montrée l'émule et la rivale, sur les champs de bataille, de la république romaine et des républiques grecques. Comme celles-ci, elle aura déjà eu ses deux guerres héroïques, sa guerre Médique et sa guerre du Péloponèse. La guerre de 1774 à 1782, qui a créé sa nationalité, et la guerre de 1861 à 1865, qui a détruit l'esclavage, ont gravé son nom pour toujours aux fastes de la gloire militaire. Cela peut lui suffire ; puisse-'t-elle en rester là dans cette voie sanglante et périlleuse !
Mais ces vertus militaires, si rares et si héroïques qu'elles soient, semblent banales et insignifiantes auprès des vertus civiques dont la race américaine s'est montrée pourvue pendant tout le cours de cette guerre formidable. Aucune liberté supprimée, aucune loi violée, aucune voix étouffée, aucune garantie abdiquée, aucune dictature implorée, voilà la vraie
merveille et la suprême victoire. Écoutez et voyez, peuples de l'Europe, peuples perdus dès qu'un danger intérieur vous menace ; peuples héroïques, vous aussi, sur les champs de bataille, mais intimidés et démoralisés par tout danger civil ; peuples serviles que la dictature temporaire ne suffît ni pour rassurer, ni pour consoler, et qui ne vous sentez à Taise et à Tabri que dans fabdication !
Hélas ! où est la nation européenne qui eût supporté avec ce cakne et cette résolution la formidable épreuve de la guerre civile et de la fièvre militaire? Ce n'est pas assurément la France, notre chère patrie, elle que la seule appréhension de ces maux a réduite à de si étranges extrémités, elle qui n'a pas pu supporter trois jours d'orage et trois ans d'incertitude, sans faire litière de toutes les idées, de toutes les institutions, de toutes les garanties qu'elle avait si souvent proclamées^ réclamées ou acclamées avec une passion si effrénée. Qu'on s'imagine donc la France en proie, pendant quatre mois seulement, à une guerre intestine comme celle qui, depuis quatre ans, a ravagé une partie des États-Unis ! Qu'on *se réprésente nos villes bombardées, nos routes défoncées, nos campagnes dévastées, nos châteaux pillés, nos villages incendiés ou ravagés par une soldatesque irritée, nos fleuves et nos canaux interceptés, nos chemins de fer démolis, nos rails arrachés, notre commerce suspendu, notre industrie désolée, toutes nos affaires enrayées et tous nos intérêts compromis; et tout cela pour une question de droit constitutionnel ou d'humanité religieuse I Oui, qu'on se figure la France actuelle soumise à un tel régime. Avouons-le franchement, il n'y aurait pas de violence, pas d'extrémité qui ne semblât légitime pour le faire cesser. Il n'y aurait pas de caporal, pas de charlatan assez décrié pour n'être pas regardé comme un Messie, à la seule condition de mettre
310 LA VlCTOmB W NORD
un terme à la lutte, de fnire régner Tordre et 1» paix à tout prix.
Sous tous les règnes qui se sont succédé chez noms, les crimes politiques ont toujours servi de motifs ou de prétexte à des bouleversements dans la législation. A{nrès Tatteutat de Louvel, comme après ceux de Fieschi et d^Orani, des lois d'exception, des aggravations de pénalité, des ehasgeraents de juridiction, des mesures dites de sûreté gênéraie, ont été aussitôt réclamés et décrétés. Si demmn le bras d'un régicide tranchait par un lâ^he assassinat la vie du souverain que le pays s'est donné, une moitié de la France demanderait à l'instant que l'autre moitié fût mise au cachot. La démocratie américaine n'éprouve ni ces paniques, ni ces fureurs. Un scélérat fait tout à coup disparaître, au milieu d'une fête, le chef de l'État, l'homme qui attirait tous les regards y dominait tous les cœurs, rassurait toutes les inquiétudes. Mais ni la consternation^ ni l'indignation ne font perdre la tête à ce peuple vraiment grand. Au lendemain du forfait comme la veille, il reste maître de luimême et de sa destinée ; pas une loi n'est méconnue ou changée, pas un journal n'est supprimé ou suspendu, pas une mesure violente ou exceptionnelle ne vient trouMer h marche régulière et naturelle de la société'. Tout reste daas l'ordre accoutumé. L'Amérique^ calme et sûre d'elle-même
* Ce qjai précède était écrit lorsqu'est arrivée, ea Earope, la noaveUe 4b la prime offerte pour l'arrestation de Jefferson Davis et des provocations détoatabkes à la Tenfeanee ei anx suppliées qm souillent ane portion de la presse améckaina. Si ces provocatioas sont siûvi«s d'effet, moua anrsai in nouveau mécompte , une nouvelle douleur à inscrire dans les annales de rhumanité moderne , à côté des crimes et des folies de la révolution française. Dès À présent , nous parrtageeos rborrenr que de tels excéa Inip iient à tous les honnêtes gens. Hais si, comme noQS voulons encore re^érer,ces violences de langage, inexcusabFes même après un attentat aussi monstmeu que le meartoe ée IL Lincelo, n'aboatisscni à lacia aet» d^iabniDaDiléi OB
AUX ÉTATS^limS. SU
âtt miBeu de sa poignante douleur, pourra montrer ce noble spectaele avec une légitime fierté à ces journaux officieux de Paris, panégyristes attitrés de toutes les répressions et de toutes les usurpations qui osent bien lui prêcher la modératioD.
Le peuple américain n*a donc pas songé à recourir au suicide pour se dérober aux angoisses de la peur et de Tincertitude. 11 n'a pas Jmité ces malades désespérés, qui préfèrent la mort immédiate à la prolongation de leurs souffrances. A la différence de ces insensés dopt parle saint Augustin, qui, par crainte de perdre les biens d'ici-bas^ oublient les biens célestes, et perdent ainsi tout à la fmsS les Américains ont gardé ayant tout les biens supérieurs, Thonneur et la liberté : à aucun prix ils n'ont voulu les sacrifier au reste; et le reste leur a été donné ou rendu par surcroît. Ils n'ont rien perdu, ils ont tout sauvé. De plus, ils ont donné au monde le glorieux et consolant exemple d'un peuple qui se sauTC sans dictature et sans proscription, sans César et sans Messie, sans devenir infidèle à son histoire et à luimême.
La statue de la liberté, pour employer le vocabulaire ter-
noas permettra d'y voir une nouvelle preuve de la force morale de l'esiurit public en Amérique, qui aura à résister à de si détestables excitations.
Quant à U «tf# à pri» prononcée contre lea complicea présumés de l'assassinat, il faut se rappeler, tout en réprouvant ce vestige d'une législation barbare, que c'est une forme dé procédure provenant de l'absence de toat mteiatére public , de tcote geBdarmerie dans les pays bahilés par la race anglo-saxonne; elle est employée tous les jours en Angleterre , et l'a été encore tout dernièrement à l'occasion d'un assassinat commis en chemin de fer, aux environs de Londres, et dont Fauteur s'était réfugié en Amérique. Il fiut encore noter qu'il s'agit seulement de Varresiati^n de l'inculpé et nullement de sa proscription. On offre une somme à celui qui procurera l'arrestation, et non à celui qui apportera une tète, comme on le tapposerall d'apiés ecrtaines traductions.
I Temporalia perdere timuerunt, et vitam eternam non cogitaverunt, et sic utmmque amiserunt.
loribte, n'a jamais été voilée. L'état de siège est demeuré inconnu dans toutes les villes qui n'étaient pas assiégées ou immédiatement menacées par Tennemi. A moins que tous nos renseignements ne soient controuvés, il faut bien reconnaître que Tordre légal a été partout maintenu et respecté. Tous les journaux ont continué à paraître sans restriction ni censure quelconque : bien plus, les correspondants notoirement connus des journaux étrangers les plus hostiles à la cause du Nord ont pu continuer à écrire et à expédier leurs lettres à l'adresse de TEurope, sans courir aucun danger ni rencontrer aucune entrave. £n dehors des localités où se poursuivaient les opérations militaires^ la liberté individuelle n'a subi aucune diminution ; la liberté d'association n'a suscité aucune défiance, et aucune classe, aucune catégorie de citoyens n'a été déclarée suspecte ou mise hors la loi.
Les violences de la foule, brutales et redoutables dans toute démocratie, ont dû certainement produire des scènes répugnantes, des actes d'oppression isolés ; mais qui voudrait confondre ces aberrations toujours temporaires, bien que justement odieuses, avec les crimes dont les pouvoirs réguliers, les assemblées législatives ont pris ailleurs l'initiative et la responsabilité?
SU y a eu des libertés suspendues dans certaines localités par les chefs militaires, elles ont été aussitôt rétablies par les supérieurs civils, et partout les généraux ont montré la soumission la plus exemplaire envers les magistrats. Partout ils ont respectueusement écouté la voix de l'autorité civile et docilement obéi à ses lois. On ne cite pas de leur part un exemple d'outrecuidance ou d'insubordination : victorieux ou vaincus, pendant cette longue et cruelle lutte, pas un n'a dérogé à cette loi fondamentale d'un pays libre et ordonné;
pas ÛD n'a montré le moindre symptôme à réaliser les prédictions des faux prophètes. «Nous allons voir ce que va faire maintenant Wellington, » disait Napoléon après son arrivée à Sainte-Hélène; ce grand contempteur de la conscience humaine ne comprenait pas qu'on pût se contenter de vivre en honnête homme et en simple pair d'Angleterre, fidèle aux lois de son pays, après avoir gagné la bataille de Waterloo, a Nous allons voir ce que vont faire Grant et les autres généraux victorieux, » disent maintenant à voix basse les détracteurs de r Amérique et de ses institutions. Le glorieux vainqueur de Richmond leur a déjà répondu. Placé à la tête de la principale armée fédérale, il y a sept mois, et déjà investi d'une popularité redoutable, Grant a refusé de se laisser ériger en compétiteur de Lincoln, lors de la dernière élection présidentielle : il a refusé la chance de devenir le chef de la république à la place du «c fendeur de bûches, » qui lui avait confié Tépée de la patrie pour la sauver, comme en effet il l'a sauvée.
Mais ce qui touche, ce qui console, ce qui ravit, c*est que jusqu'à présent cette victoire est restée pure, aussi pure que légitime. Admettons, comme il le faut bien, qu'il y ait eu, de part et d'autre, dans l'aveuglement des combats, de ces excès et de ces outrages profondément regrettables, que semble autoriser encore, chez les nations les plus civilisées, le droit de la guerre. Admettons que certaines brutalités soldatesques, bieu que provoquées, aient justement surpris et révolté la fière indépendance des hommes et surtout des femmes du Sud. Admettons, de la part des gens du Nord, certains actes de dévastation ou de représailles que nous réprouvons, tout en les mettant bien au-dessous de la férocité des Sudistes contre les prisonniers nègres de l'armée fédérale ; il n'en demeure pas moins démontré que jamais, à au-
cuoe époque de l*histoire, nae grande lutte politique n'a été livrée, que jamais une grande cause politique n*a été gagnée en coûtant aussi peu à la justice, à Thumanité, à la conscience humaine. Non, jamais grande guerre n*a été faite avec plus d'humanité.
Prenons pour exemple les guerres de religion et celles de la révolution chez nous* Là aussi, conune dans rÀmérique de nos jours, il s'agissait de réduire par la force une portion du pays, insurgée, au seLûème siècle, contre Tordre ancien; au dix-neuvième, contre Tordre nouveau. Que d'horreurs, que de menaces, que de supplices pendant ces années néfastes, et dont Les conséquences pèsent encore sur notre vie nationale 1 Comparons surtout les mesures décrétées par la Convention et les horreurs conunises par les généraux terroristes contre la Vendée ; comparons les attentats coounis hier encore par l'empereur de Russie et ses agents contre la Pologne expirante, avec les lois et les actes du gouvernement américain contre les sécessionnistes. Rien de plus analogue que la situation ; rien de plus différent, grâce au ciel, que la répression. Quel contraste à la fois lamentable et glorieux ! Là, en Vendée, en Pologne, et (ajoutons-le à l'adresse des détracteurs anglais de leurs frères d'outre-mer) dans TIrlande insurgée de 1798, tout ce que Timagination diabolique des tyrans et des bourreaux a pu inventer de supplices, d'outrages, d'attentats contre la vie, la pudeur, la conscience et la pitié humaine ! Ici, dans l'Amérique contemporaine, pas un crime, j'entends pas un crime public, avoué, officiel, dont on puisse rendre la nation responsable, pas un prisonnier massacré, pas un échafaud politique. Rien, absolument rien, de pareil aux actes des terroristes ou des Moscovites. Ni déportations ni tortures, ni exécutions militaires, ni fusillades, ni noyades, ni mitraillades. La liberté, la civilisation.
AUX ÉTÀTS-VNia. 31 S
la démocratie n'ont à rougir de rien. Ces républicains d'outremer n'ont ni adopté ni appliqué l'odieuse maxime : qui justifie la fin veut les moyens» En cela ils ont creusé un abtme nonseulement entre eux et tant de m(Miarques ou de monarchistes, mais entre eux et tant de répubUcains, auteurs, complices ou panégyristes des excès qui ont déshon(»ré la révolution française dans sa lutte contre une insurrection bien autrement sainte et bien autrement légitime que oeUe du Sud.
C'est surtout par le traitement des prisonniers et des blessés que se manifestent les progrès de la véritable humanité et de la civilisation chrétienne. Nulle part ces progrès n'ont été plus éclatants que chez les Américains pendant cette dernière guerre. Les prisonniers, que les nations européennes, émules des païens et des barbares, se croient autorisées à égorger» à fusiller, dès qu'il s'agit d'une guerre civile, comme Font fait non-seul^nent les terroristes en Vendée, les Moscovites en Pologne, mais encore de nos jours et pendant si longtemps les Espagnols christinos ou carlistes ; les prisonniers de la guerre civile, en Amérique, sont traités avec les égards témoignés depuis longtemps par les nations chrétiennes au courage malheureux. Aucun n'a été sérieuseraent maltraité ; aucun surtout n'a couru risque de la vie, et nous les verrons, nous les voyons déjà reparaître et reprendre librement leur rang social dans leur patrie vaincue, mais non asservie.
Quoi de plus beau que cette correspondance, publiée par tous les journaux, entre Grant et Lee, entre les deux grands chefs des deux armées, au moment de la capitulation des confédérés, du 7 au 9 avril? Quel respect mutuel, quels égards, quelle délicatesse dans l'expression, quel soin scrupuleux des lois de Thonneur en même temps que des lois de
rhumaûité ! Mais surtout quel mélange heureux de dignité et de bonne grâce. On dirait la reproduction, après la bataille gagnée, de la fameuse rencontre des gardes françaises et anglaises à Fontenoy, n'était un sentiment plus grave, qui répond à la gravité des intérêts engagés dans la lutte, et à la conviction morale et spontanée de tous ces vaillants hommes, volontairement engagés dans le conflit dont ils se sentent tous responsables devant Dieu et devant leur conscience.
Quant au soin des blessés, quant au progrès immense de Thumanité dans cet ordre, il faut lire le livre que vient de publier, à Paris même, un Américain bien connu et estimé de tant de Français. Sous un titre modeste \ ce volume cache des trésors de consolation et d'admiration. Il n'existe peutêtre aucun ouvrage au monde qui rende mieux compte des merveilles que peut accomplir Tinitiative unie à la discipline; aucun qui apprenne mieux ce que peut faire une nation virilement inspirée par la religion et la liberté, sérieusement élevée à Técole de Teffort spontané et de la confiance en soi. A côté de la lutte perpétuelle du dévouement individuel contre la routine bureaucratique, on y rencontre d'admirables et toutes nouvelles inventions de l'industrie humaine •
et de la générosité chrétienne pour soulager d'héroïques souifrances. Soixante millions de francs recueillis par des collecteurs volontaires , tant d'autres millions d'objets en nature , préparés ou récoltés par les femmes américaines ; toutes ces ressources mises en œuvre avec autant de bon sens que de présence d'esprit par une armée de médecins, de lé-
■ La Commiitio» Mmteir« àet Êtati'Unit , ion origine , fo» oryaniMlioii «I ift rétullaltf avec une motiee sur In hiipitaux vUlitairei aux 6tati-Vnii et eur la ré~ forme ianilaire dam let arméee européennetj par Thomas- W. £vaDS. Paris, Deatu, 1862.
AUX ÉTATS-UNIS. 8l7
gîstes, de ministres de la religion, de négociants, d*étudiants, tous empressés de prodiguer leur temps, leur dévouement, leur intelligence, au service de leurs proches; tous distribuant indistinctement ces bienfaits aux amis conune aux ennemis couchés c6te à côte dans les mêmes ambulances, sur le même lit de douleur : voilà certes un tableau qui fait honneur à la race humaine, et par-dessus tout à la race américaine ; mais aussi un spectacle qui remplit le cœur des émotions les plus douces et les plus pures. Ou bénit Dieu de ce progrès incontestable, de ces angoisses épargnées, de ces larmes essuyées, de toutes ces misères soulagées par une inspiration qu'il doit être assurément permis de faire remonter jusqu'à lui'.
A la vue de cette réunion des vertus militaires et civiles au sein d'une même nation, n'avions-nous donc pas raison d affirmer que le peuple des États-Unis a gagné le droit d'être placé au premier rang des grands peuples modernes? Cette grandeur sera encore longtemps contestée et détestée ; mais chaque jour elle devra être plus chère aux cœurs généreux, aux cœurs vraiment chrétiens, pour avoir été définitivement fondée sur le plus grand acte de l'histoire contemporaine, sur l'abolition de l'esclavage chez les chrétiens. Oui, comme la dit à la Chambre un honnête homme dont le cœur et le talent savent conquérir la sympathie de ceux même qui ne partagent pas toutes ses opinions : la victoire du Nord, ayant pour résultat la disparition de l'esclavage, c'est la page d*honneur du dix-neuvième siècle ^.
Oui, l'esclavage est aboli, et il ne renaîtra plus jamais là
' M. le docteur Evans, bien que dévoué à la eause du Nord, rend pleine jaitice an& essais analogues qui ont manifesté le séle et le dévouement des Sudistes pour les intérêts matériels, moraux et religieux de leurs armées.
' X. Eugène PelleUn, MonUeur du 16 avril 1865.
OÙ il a été une fois aboli. Aucun homme ne se trouvera assez fort en Amérique pour courber de nouveau le nègre affiraochi sous le fer et le fouet, comme Ta fait le premier consul Bonaparte aux Antilles. H est bon d'y insister, d*y revenir sans cesse ; car si personne, en France du moins, ne veut plus être compté aujourd'hui parmi les apologistes de la servitude des noirs, il n'y a pas si longtemps que des hommes, appelés à siéger alors et depuis parmi les élus de la nation, défendaient ouvertement et moyennant salaire l'esclavage colonial.
De ce bienfait accompli, c*est moins encore les noirs euxmêmes qu'il faut féliciter que les blancs, asservis par la possession des noirs aux plus honteuses passions et aux plus honteux sophismes dont l'humanité puisse être infectée ^ C'est à ceux-ci surtout que l'on a rendu, malgré eux, ie service le plus signalé et le plus pressant. Mais c'est encore le genre humain et la chrétienté tout entière qu'il faut féliciter. Grâces soient donc rendues au Tout-Puissant de ce qu'une jeune et grande nation, une nation chrétienne, a pu extirper de son sein cette monstrueuse institution, qui substitue le troupeau à la famille. Sous quel amas de préjugés coupables, de mensonges intéressés, de casuistique immorale ne faut-il pas qu'un cœur humain soit écrasé, pour ne pas bondir de joie à la seule pensée d'une révolution si salutaire, pour ne pas comprendre, bénir et répéter Y Alléluia de toutes ces âmes délivrées ! « Si l'esclavage n'est pas un mal, disait lincoin, rien n'est un mal. » Et d'ailleurs quelle âme chrétienne pourrait méconnaître dans ce grand drame le bras d'un Dieu
1 « En commençant, j'étais émn dki sort des opprimés, de celte pauvre race qui a fait ta fortune de eeox qai perpétneat sa misère : en finissant je me prends à plaindre les oppresseurs^ je les conjure d'avoir pitié d'euimêmes. » âdodstin Coghin, ÂholUiam et l'eieiëvofe.
YengeuT, et, à côté de cette vengeance divine, Tempire et la victoire de la prière ! Car ils ont prié, ces esclaves. Ce ne sont pas des idolâtres ou des sauvages : ce sont des chrétiens asservis à d'autres chrétiens. Ils ont donc prié, et Dieu les a exaucés, «c II y a un lieu, » disait Burke, le plus grand des modernes, en parlant aux pairs d'Angleterre des victimes de la tyrannie des Vassaux de la Ck)mpagnie des Indes, « il y a un lieu où des mains innocentes et laborieuses, enchaînées et broyées par la servitude, sont pourvues d'une force irrésistible. Quand elles sont levées pour implorer le ciel contre leurs oppresseurs, il n Y a point de citadelle qu'elles ne puissent arracher de ses fondations ; il n'y a pas de vengeance que ces mains toutes-puissantes ne puissent faire descendre sur nos têtes. Il y a là de quoi tremblei*. Messeigneurs, pensez-y bien * . »
Oui, comme Ta dit l'immortel Lincoln dans son langage simple et sensé, au milieu des sérénades et des illuminations qui accompagnèrent la promulgation de ce grand acte : «La patrie américaine vient de donner un beau sepectacle au monde'. )> Oui, il avait raison, aucun spectacle ne pouvait être plus beau. Aux yeux de l'avenir, ce sera, avec l'abolition de la traite imposée au monde par l'Angleterre, la principale conquête de la civilisation contemporaine, son titre de rédemption et d'éternel bonheur.
Il aura donc disparu pour toujours ce code infâme et ce régime social qui, en écartant toute exagération conmie toute déclamation, et en faisant la part des exceptions heu- :i:euses comme des atrocités exceptionnelles, réduisait quatre
* Accusation contre Wamn Hastings à la Chambre des pairs , 5* ]oar, 17 février 1788.
' Voir rexcelienl article de M. Louis Reybaud dans la Revue d$9 Deux- Monàet, intitulé la Guerre d'Amérique et le Marché au colon.
320 LA VICI'OIRE DU KORD
millions d'êtres humains à vivre privés de tout mariage régulier, du droit d'ester en justice ; qui érigeait pour eux rinstruction en crime; qui les assimilait à des animaux plus ou moins bien traités, selon leur valeur ; qui condamnait les femmes à la promiscuité, les époux, les parents et les enfants à des séparations déchirantes ; qui les exposait tous, à tout âge et de tout sexe, à des châtiments dont rignominie n'était surpassée que par la cruauté !
Je renvoie à Fouvrage capital de M. Cochin, sur Y Abolition de r esclavage j tous ceux qui éprouveraient le besoin de réfuter les lieux communs des apologistes de la servitude, sur le prétendu bonheur des nègres, sur la prétendue vertu des négriers ou des blancs livrés aux terribles tentations de Fomnipotence, sur la prétendue impossibilité du travail libre dans certaines régions, sur la prétendue impossibilité d'y produire le sucre et le coton sans l'esclavage, sur les prétendus désastres qui devaient suivre partout l'émancipation.
Je ne veux m'arréter un instant que sur un seul des points qui troublent quelquefois les bons esprits, sur l'infériorité supposée de la race noire. Sans doute, elle n'est pas destinée à prendre le premier rang parmi les races humaines ; mais tout ce qui se passe en Amérique montre que les noirs affranchis sont parfaitement capables de pratiquer les devoirs de la vie chrétienne et sociale, comme aussi de devenir les serviteurs libres et actifs du public et de l'Ëtat. Ils ont tout d'abord montré qu'ils étaient capables de se battre en connaissance de cause et pour la cause qui était la leur. C'est en vain que le Sud a essayé d'armer ses esclaves et de les conduire au combat comme au travail forcé. « J'ai entendu dans ma vie, » disait tout récemment le président Lincoln, avec cette bonhomie ironique qui caractérisait sou-
vent ses discours, «j'ai entendu bien des arguments desc( tinés à prouver que les nègres sont faits pour la servitude, <c mais s'ils consentent à se battre pour que leurs maîtres a les retiennent dans l'esclavage, ce sera le meilleur arçutt ment de tous ceux que j'aie jamais connus. Celui qui se <( battra pour cela méritera à coup sûr de rester à jamais « esclave. Quant à moi, je crois que tout homme a le droit « d'être libre; cependant, je permettrais volontiers aux a noirs qui aimeraient à être esclaves de le rester; j'irai <( même jusqu'à permettre aux blancs qui vantent et en- (( vient la condition des esclaves de le devenir. » Mais cet essai, dont se moquait ainsi Lincoln, ne réussit nulle 'part, tandis que le Nord a formé, avec des noirs aifranchis, d'excellents régiments, parfaitement disciplinés et aussi intrépides que les régiments noirs au service de l'Angleterre ou les compagnons de Théroïque Toussaint Louverture*. Le parti de l'émancipation n'a jamais produit d'argument plus irréfutable ni de résultat plus décisif. On peut y compter ; ces bras qui ont manié le sabre et la baïonnette sous le drapeau delà liberté ne retourneront plus jamais à d'indignes entraves, et ces soldats improvisés ont révélé par leur exemple à la race dont ils sortent le secret de sa force en "même temps que de son droit.
Pour entamer cette grande œuvre, aujourd'hui si merveil-
* Le DaUy-Newi du 24 mars 1664 publie un récit très-curieux sur TefTet produit par le premier régiment noir qui parut dans les rues de New- York. l\ avait été levé par un club de cette ville, The Union league Club. Au moment de partir pour le théâtre de la guerre, il reçut ses drapeaux, des mains d'une réunion de dames appartenant à la meilleure société de New-York. « Lorsqu'il parut dans Broadway, musique en télé et drapeaux déployés, l'enthousiasme fut au comble; les négresses et les mulâtresses fondaient en larmes : des milliers de bras noirs agitaient des mouchoirs blancs sur toute la ligne qae le regard pouvait embrasser : « Que pensez-vous de cela? ■ enlendis-jj dire par un homme de couleur à son voisin, qui répondit : « Je l'aime, je Taime, et je remercie Dieu d'avoir assez vécu pour en être témoin. »