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comme sans résultat. La Constitution républicaine de 1848, pour son malheur comme pour le nôtre, subit rinflucnce des mêmes invincibles préjugés. A l'Assemblée nationale, tous vous en souvenez comme moi, nous eûmes le très^grand tort de nous laisser trop exclusivement préoccuper par les appréhensions dominantes, par les émotions du moment; et malgré les sages avertissements de M. Raudot et autres, nous ne sûmes profiter ni des circonstances, ni des dispositions favorables d'une portion des deux grands partis qui divisaient alors la France, pour travailler à l'émancipation communale et départementale. Cependant la justice m'oblige à constater que, dans notre fameuse loi sur la liberté de l'enseignement, nous avions donné le premier exemple du self govemment et de la vraie décentralisation, en plaçant dans le Département le principal foyer de la nouvelle organisation, en confiant la direction de l'instruction publique et la surveillance des établissements libres à des Corps électifs, revêtus d'une autorité locale et de garanties d'indépendance que les décrets de 1852 et la loi de 1854 ont fait complètement disparaître. Vous savez qu'une organisation tout à fait analogue pour tout ce qui touche à l'assistance publique et à la liberté de la charité, avait été préparée au sein d'une grande Commission de trente membres et qu'elle allait être soumise aux délibérations de l'Assemblée , lorsque le coup d'État arriva.
Depuis lors, par je ne sais quelle mystérieuse réaction, la cause de la décentralisation a fait dans les esprits d'incontestables progrès, et l'on peut croire, avec vous, qu'elle est presque gagnée en principe* Mais, comme vous le dites trèsjustement, elle est loin, d'être gagnée dans les faits, l'omnipotence administrative n'ayant jamais été portée plus loin ni plus docilement acceptée que depuis 1892.
On peut même dire que nous courons le danger de voir cette cause compromise et perdue au moment même où elle semblera le plus approcher de son triomphe , et cela par suite d'une tendance qui exige toute la vigilance des ainis de la liberté. Les mesures prises depuis quelques années pour donner une satisfaction apparente aux avocats de la décentralisation n'ont augmenté en quoi que ce soit les franchises locales. Elles n'ont servi qu'à resserrer les nœuds du réseau administratif qui s'étend sur la nation entière : sue reie liber tas! Elles ont aggravé l'action gouvernementale en la simplifiant, en déchargeant le pouvoir central d'une partie du fardeau sous lequel il succombait, non pour restituer aux citoyens leurs droits, mais pour augmenter le prestige et la toute-puissance des Préfets.
Nous habitons un pays singulièrement enclin à prendra l'ombre pour la substance, et à être volontairement dupe des apparences et des subterfuges. On serait humilié d'être dupe sans le savoir : mais comme les spectateurs distraits d'une comédie amusante, on consent volontiers à se laisser imposer des fictions dont on connaît le secret et dont on accepte le mensonge.
Vous avez donc, vous et vos amis, entrepris une œuvre éminemment salutaire et patriotique, en provoquant tous les libéraux, vieux ou jeunes, à se prononcer publiquement sur cette question souveraine; en leur proposant un projet propre à la faire sortir du vague des discussions théoriques pour entrer sur le terrain de la réalité pratique et imniédiate, et pour fixer les idées les plus utiles à répandre ^ur les limites et les effets des réformes que nous désirons.
Je n'ai, quant à moi, qu'une seule objection à votre projet. 11 me semble ne pas faire la part assez grande «t la diversité des instincts et des besoins que la liberté doit ap-
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peler à se produire et à se satisfaire. Peut-ôtre avez-vous trèsinvolontairement cédé à ce penchant national qui nous porte à n'ouvrir qu'une seule voie à la volonté de tous , à la vie ])ublique et privée, même en Témancipaut. Or, pour moi, l'uniformité est de toutes les formes de la servitude une des plus insupportables.
A part cette seule réserve , je ne puis qu'applaudir à la laçon précise et décidée dont vous avez abordé le cœur de la question en démontrant qu'il faut avant tout restreindre le rôle de TÉtat, de cette idole séculaire qui , en se substituant tantôt au pays, tantôt au Gouvernement, a énervé, abaissé et confisqué l'esprit public, la vie publique de la France. Vous portez à cette idol&trie un coup mortel en demandant la suppression de la justice administrative, parfaitement inutile et parfaitement inconnue partout ailleurs que chez nous; en lui substituant, pour le contentieux judiciaire, la justice ordinaire des Tribunaux, beaucoup moins occupés qu'autrefois, et, pour la gestion de tous les intérêts locaux, l'autorité des Conseils municipaux, cantonaux et départementaux, sérieusement émancipés de toute pression du Pouvoir et se contrôlant hiérarchiquement. Mais surtout, vous mettez le sceau du bon sens pratique à votre projet, en confiant l'emploi de toutes les sommes votées et l'exécution de toutes ses décisions prises par ses Conseils, non plus aux Préfets, mais aux délégués élus des Conseils généraux.
Vous ne vous faites pas illusion sur le danger qu'il y aurait, dans l'état actuel des choses, à livrer absolument à ellesmêmes les Communes émancipées ; seulement vous placez le correctif aux abus de l'esprit de coterie ou des passions municipales, non plus dans l'infaillibilité des Préfets, mais flans l'intervention d'autres Conseils, placés en dehors et au-
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dessus de la Commune, bien qu'issus, comme les Conseils municipaux, du suffrage universel.
Vous évitez les excès d'une fausse logique en imposant à la liberté communale certaines restrictions ou plutôt certaines obligations, eh ce qui touche, par exemple, le soin de l'enseignement primaire ou des propriétés forestières. Mais vous entendez bien, n'est-ce pas? que l'administration forestière devra satisfaire avec plus de sollicitude et d'activité qu'elle ne le fait, en certains pays , aux intérêts communaux. Vous entendez surtout que les personnages préposés à la direction de l'enseignement seront pourvus des conditions d'indépendance et d'autorité morale auxquelles les fonctionnaires amovibles et salariés du Pouvoir central ne sauraient aspirer,
A ceux qui témoigneraient des craintes sur l'exorbitance des attributions que yous voulez confier aux délégués ou aux commissions des -Conseils généraux , vous pouvez opposer l'exemple du pays d'où je vous écris. Les dépulatiom provinciales^ élues au sein des Conseils provinciaux, et qui remplacent en Belgique les Conseils de préfecture , en exerçant de plus quelques-unes des fonctions que vous voulez avec raison réserver aux corps électifs, ces députations, de l'aveu de tous les partis, ne gênent en rien l'action du Gouvernement. Je dirai môme qu'elles ne le gênent pas assez, car je vois et je sens à chaque pas, dans cette noble et libre Belgique, l'influence délétère et invétérée de l'esprit centrali • sateur qui y a pénétré à la suite des armées et des administrations du dix-huitième siècle : ce qui prouve que les Constitutions les plus libérales et les Gouvernements les plus parlementaires ne suffisent pas pour préserver les nations modernes du virus bureaucratique.
Persévérez donc, avec vos excellents collaborateurs, à provoquer et à réveiller les esprits endormis. Faites comprendre
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à nos contemporains , tout en l'enregistrant pour l'histoire, le singulier spectacle qu'offre de nos jours cette France, issue des principes de 1789^ dont nous sommes tous les enfants et les serviteurs. Apprenez-leur à se passer de cette colonie de fonctionnaires, presque tous et toujours étrangers au pays qu'ils habitent, fort honnêtes gens d'ailleurs, mais qui, dans chaque chef-lieu de département, d'arrondissement et de canton, représentent une sorte de caste dominante ou conquérante , chargée , comme les Anglais dans THindous- Un , de penser, de parler et d'agir pour une popidation d'indigènes incapables. Apprenez-nous à tous, pendant qu'il en est encore temps et avant les orages de l'avenir, à sortir de l'apathie corruptrice, de la frivolité stérile où le pays est tombé, et à nous guérir de ce bonheur dépravé qu'éprouvent tant de Français à se mettre en tutelle ou à y mettre les autres.
Croyez surtout à ma sincère et affectueuse sympathie.
Ch. de MoNTAL£BIB£RT.