‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 29 sur 53 · NOTICES BIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

NOTICES BIOGRAPHIQUES

LE PËRE LACORDAIRE

U cui parlât m'iDooda E scalda û che più e più m'aTviva.

Damtb.

On comprend toujours ceux qu'on aime quand on les aime pour eux-mêmes et de bonne foi. F^nbloii.

Janvier 1862

CE qu'il a Été et cr que nous avons perdu.

A bion un rey^ raben perdu t ! a Nous avions un roi et nous l'avons perdu, » disait en son dialecte albigeois une bonne femme d'entre ces vingt mille chrétiens rassemblés à Sorèze, pour faire au père Lacordaire de si magnifiques et de si populaires obsèques. Ce cri d'une naïve admiration, mêlée à la douleur, répond bien à Témotion dominante dans tous les cœurs qui ont subi de près ou de loin l'influence de Lacordaire. Mais comment rendre ce que doivent éprouver ceux qui ont vécu de sa vie, et qui ont suivi cet astre depuis ses premiers rayons jusqu'à son splendide couchant?

Je ressens, en voulant parler de lui, autant de trouble que de tristesse. Le silence semble seul convenir à une grande douleur, surtout quand il s'y mêle un grand respect. C'est lui, je crois, qui me disait un jour : « L'homme est si impuissant pour l'homme ! c'est sa plus douloureuse misère. » Je ne l'ai jamais mieux compris que devant cette tâche que Ton m'impose, de rendre un hommage superflu à celui que tant d'hommes ont aimé, que moi aussi j'ai tant aimé et qui a tant aimé mon âme. Je suis trop sûr d'avance de ne pas faire ce que je voudrais, de ne pas rendre justice à cette vie si grande, si pure et si pleine. La voilà donc finie, cette vie

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qui Dous semblait la plus précieuse, la plus nécessaire de toutes ! Il est mort, mais nous sommes tous frappés : a Sa mort nous rapetisse tous, » disait Arago sur la tombe de Cuvier. Et ce n'est pas assez dire pour ses \ieux amis et ses jeunes disciples. Nous gisons autour de ce. grand chêne tombé, quelques-uns écrasés, d'autres déracinés, tous étourdis par sa chute.

Ah ! ce que nous perdons, c'est bien plus qu un roi. L'Évangile dit de la mère qui vient d'enfanter qu'elle se console de ses angoisses, parce qu'il est né un homme pour le monde, Quia iiatus est homo in mundum. Et nous, nous sommes désolés, parce que dans le monde, il est mort un homme ; oui, avant tout, un homme, un véritable homme. Et quel homme ! Est-ce trop de dire qu'il fut un des plus grands orateurs, des plus grands religieux, et des plus grands serviteurs de Dieu en ce siècle? Non certes, et j'ajoute, sans craindre de blesser ses plus illustres émules, que parmi les morts et les vivants de notre temps, l'histoire ne saura pas découvrir un personnage plus singulier et plus attrayant.

Ce religieux, cet orateur, co libéral qui a été parmi nous le descendant et le continuateur de saint Dominique, de Bogsuet et d'O'Connell, appartient à toutes les grandes familles de la pensée humaine. Il appartient surtout à cette race d'hommes rares et forts qui, venue sur les confias de deux siècles, a, malgré plus d'une faute et plus d'une misère, racheté la France de ses forfaits et de ses abaissements ; qui a honoré, servi et relevé l'esprit français ; qui a substitué aux triomphes de l'esprit d'usurpation et de conquête un6 époque* de lumières, de liberté, de vie publique et intellectuelle, de renaissance catholique. Devant aucun des grands noms qui ont présidé à ce grand réveil politique et litigieux, celui de Lacordaire ne pâlira.

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Né âvec ce siècle, il en a connu toutes les douleui's et toutes les grandeurs. Né démocrate et nourri dans les idées républicaines, il a comprimé de bonne heure, sans l'éteindre jamais, cette lave révolutionnaire qui de temps à autre faisait explosion dans sa parole, non plus pour semer la ruine et leffroi, mais pour illuminer la nuit d'alentour.

Devenu chrétien, catholique, prêtre et religieux, il ne trahit aucun des instincts légitimes, aucune des généreuses convictions de sa jeunesse.

Il me représentait un de ces barbares que la main maternelle de TEglise allait choisir au milieu des hordes ennemies et victorieuses dont s'épouvantaient ses enfants, pour en faire des apôtres. Une fois baptisés, oints et sacrés par elle, sans jamais abdiquer leur énergie native, ils devenaient comme saint Martin, saint Boniface ou saint Colomban, des médiateurs tout-puissants entre elle et un monde nouveau, et lui ramenaient en foule des fidèles nés hors de son sein, nés pour la combattre, mais transformés soudain en soldats dociles de la vérité :

Miraturque novas frondes et non sua pouia.

Cet Achille chrétien, trempé dès le berceau et tout entier dans Tesprit moderne, rendu ainsi invuLiérable aux regrets et aux engagements du passé, n'est sorti de cette onde stygienne que pour s'éprendre des seuls biens de l'âme, pour fixer, pendant quarante ans, son regard sur le ciel, et pour en monti'er le chemin à des générations éperdues.

Il a été à coup sûr, dans l'Église, la personnification la plus éclatante de cet esprit nouveau que les chrétiens sont impérieusement condamnés à accepter et à employer, sous peine de laissei' la Vérité désarmée et enchaînée sur des rives oubliées. Et cependant, chose tristement étrange, lui, le plus

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grand des prêtres et le plus pur des démocrates, n'a jamais? été accepté par la démocratie ^ n'a jamais été complètement goûté ni compris par le clergé.

Parlez donc alors, me dit-on, vous qui avez été le témoin de sa vie. La postérité commence pour lui ; dites-nous ce que vous en savez. Oui, je le reconnais, j'ai été ce témoin; et, bien convaincu, comme je le suis, que sa gloire ne fait que débuter, et que dans un siècle tout au plus elle atteindra son apogée, je ne puis lui refuser mon témoignage. Avant de quitter à notre tour cette terre où il est si dur de survivre à ses amis, il convient de leur préparer l'accès de ce jugement de l'histoire qu'on doit à la fois attendre et redouter, quoiqu'il ne soit ni universel ni infaillible.

J'apporterai donc une déposition que je crois indépendante et impartiale. Il est vrai que s'il n'a pas été mon maître, il a été mon ami; mais trente ans d'amitié suffisent et ai» delà pour dissiper toute illusion, pour écarter les rêves de l'imagination, pour purifier l'ardeur de l'enthousiasme.

D'ailleurs nous n'avons pas toujours été d'accord. Parfaitement unis par le cœur, nous différions par l'esprit; con-

' Disons, pour montrer Tusagc qa'on fait parmi nous do la publicité, qu'il s'est trouvé un journal français (fe Temps du 34 novembre 1361) pour accuser, entre guiUemets et en spécifiant la date, le père Lacordairc d'avoir, en 1838, qualifié la raison humaine de « fille du néant, et de puissance qui, venant du démon, est inconciliable avec la foi, qui vient de Dieu. > Les expressions que l'on cite, en les altérant, n'ont été appliquées par Lacordaire qu'au rationalisme et non à la raison. Encore dit-il, dans la seule publication faite par lui en 1838, que tous les rationalistes ne le sont pas de la même façon. Lacordairc, qui a dit de la raison qu'elle était la sœur de la foi, est certainement do tous les orateurs chrétiens celui qui a le plus vanté, le plus caressé la raison humaine.

Cette ridicule calomnie a été aussitôt répétée à l'infini, et surtout en Angleterre, par un organe très-répandu {Salurday Review du 30 novembre 1861) : il y ajoute de son cru que Lacordaire est le type d'un genre qui n'échappe à la monstruosilé que par le ridicule {Only not monslruuus because so cfry ludicrous).

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stamment unis sur le but à poursuivre, nous différions souvent sur la conduite à tenir. C'est dans ces dissentiments même que je puise la liberté nécessaire pour le contempler sans être ébloui et pour le louer sans le flatter.

Entre tous les grands côtés que présente sa vie, je voudrais faire surtout comprendre quel a été sou caractère et quelle a été son âme. Je le louerai d'abord d'être resté fidèle à lui-même, sans une heure d'éclipsé dans toute sa carrière ; d'avoir, à travers tant de régimes et au milieu de la défaillance universelle, « eu toujours un égal souci du salut et de l'honneur, » et donné un immortel exemple d'immuable persévérance. Sans jamais abaisser son drapeau, il a pu tendre la main aux honnêtes gens qui n'étaient pas ses frères par la foi, parce qu'il était lui-même resté avant tout honnête homme, c'est-à-dire l'homme avec lequel tous peuvent traiter, que tous respectent, et qu'il définissait si bien par un des derniers éclats de sa victorieuse parole.

« Ah! s'écriait-il, je suis chrétien, et pourtant je m'attendris à ce nom d'honnête homme. Je me représente l'image vénérable d'un homme dont le cœur n'a jamais conçu l'injustice et dont la main ne l'a point exécutée... qui fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions ; à l'épreuve du temps qui change et qui veut entraîner tout dans ses changements, également éloigné de l'obstination dans l'erreur et de cette insolence particulière à l'apostasie, qui accuse la bassesse de la trahison ou la mobiUté honteuse de l'inconstance... Ce n'est pas encore là le héros, mais c'est déjà une noble chose, et peutêtre, hélas! une chose rare, du moins dans sa plénitude. Saluez donc en passant, et, qui que vous soyez, chrétien et même saint, aimez entendre à votre oreille, et surtout au

fond de votre conscience, celle belle parole : que vous êtes un honnête homme ' . «

Mais plus encore que son caractère, je chercherai à montrer sous son vrai jour cette àme qui a eu cela de commun avec Dieu qu'elle a surtout aimé nos âmes : Domine^ qui amas animas^; cette âme dont la trempe austère et forte s'alliait à une si merveilleuse douceur, où la tendresse et la fierté marchaient de front, où la candeur d'un enfant se mariait à une si intense virilité. Il a été de ceux à qui, comme parle Bossuet, la lumière de la raison et Thonneur de la liberté ne sont point à charge^. Mais il a été aussi de ceux qui ont cette pente naturelle vers le cœur d'autrui, cette pitié infinie pour les misères d'autrui, que lui-même appelait la bonté et qu'il préférait à tout. C'est ce souvenir qui m'encourage à entamer un récit qui ne sera guère que le pleur d'un ami. Que d'autres honorent en lui le génie, la sainteté, les grands discours et les grandes œuvres : sous le puissant écrivain, sous l'incomparable orateur, sous l'austère religieux, ma faiblesse cherchera Thomme, et dans l'homme, le cœur pur et généreux, doux et intrépide, que j'ai senti battre pendant trente ans comme le mien. Et pour cela, je parlerai bien moins que je ne le ferai parler lui-môme. C'est lui qui nous montrera comment il y a dans la bonté, a outre le don gratuit de soi-même, une manière de se donner, un charme qui déguise le bienfait, une transparence qui permet de voir le cœur et de l'aimer, je ne sais quoi de simple, de doux et de prévenant qui attire tout l'homme et lui fait préférer au spectacle même du génie celui de la bonté*. »

' â* Conférence de Toulouse.

^ Sap. XI, 27.

^ Sermon sur tes fondements de la vengeance divine,

* Panégyrique du B. Fourior.

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LE JOURNAL fAvCntr. — LE PROCÈS DE l'ÉCOLE LIBRE. — LE

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