VOYAGE DE ROME
Ce fût en novembre 1830 que je ie vis pour la première fois dans le cabinet de Tabbé de la Mennais, quatre mois «près une révolution qui avait paru un moment confondre dans une ruine commune le trône et Tautel, et un mois après la création du journal r Avenir. Ce journal avait pour épigraphe : Dieu et la liberté I II devait, dans la pensée de ses fondateurs, régénérer l'opinion catholique en France et en sceller Tunion avec le progrès libéral. J'accourais pour prendre part à cette œuvre avec l'ardeur de mes vingt ans, du fond de l'Irlande, où je venais de voir O'Connell à la tête d un peuple dont l'invincible fidélité h la foi catholique avait lassé trois siècles de persécution, et dont l'émancipation religieuse venait d'être conquise par la presse libre et la libre parole. Un très -petit groupe de laïques s'était associé à la pensée de M. de la Mennais, avec un nombre encore plus restreint de prêtres. Parmi ceux-ci on me nomma l'abbé Lacordaire, que nul ne connaissait encore. Non-seulement il n'était pas de ceux qui s'étaient fait un nom en reproduisant les doctrines du célèbre auteur de V Essai sur t indifférence^ mais il n'était à aucun titre son élève. Il écrivait le 7 juin 1825 : « Je n'aime ni le système de M. de la Mennais, que je croîs faux, ni ses opinions politiques, que je trouve exa* gérées, d Depuis lors, quelques jours passés à la Chesnaie l'avaient rapproché du grand polémiste, devenu peu à peu aussi révolutionnaire qu'il avait été monarchique, et resté aussi excessif et aussi absolu dans son républicanisme qu'il l'avait été dans son royalisme. Mais il n'avait fallu rien moins
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que la révolution de Juillet et ï Avenir pour engager dans une œuvre commune ces deux natures si profondément distinctes.
Je les voyais tous les deux pour la première fois ; ébloui et dominé par Tun^ je me sentis plus doucement et plus naturellement attiré vers l'autre. Que ne m'est-il donné de le peindre tel qu'il m'apparut alors dans l'éclat et le charme de la jeunesse ! Il avait vingt-huit ans ; il était vêtu en laïque (l'état de Paris ne permettant pas alors aux prêtres de porter leur costume] ; sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder, non-seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de l'âme et du talent. Il m'apparut charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore et désire le plus : le génie et la gloire. Mais lui, plus épris encore des suaves joies de l'amitié chrétienne que des lointains échos de la renommée, me fit comprendre que les plus grandes luttes ne nous émeuvent qu'à demi; qu'elles nous laissent la force de songer avant tout à la vie du cœur; que les jours commencent et finissent selon qu'un souvenir aimé se lève ou se tait dans une âme. C'est
lui qui me parlait ainsi; il ajoutait aussitôt : « Hélas! uous ne devrioas aimer que rinfini, et voilà pourquoi, quand nous aimons, ce que nous aimons est si accompli dans notre âme. »
Le lendemain de cette première rencontre, il me mena entendre sa messe, qu'il disait dans la chapelle d*un petit couvent de Yisitandines, au pays latin, et déjà nous nous aimions comme on s'aime dans ces purs et généreux élans de la jeunesse et sous le feu de Tennemi. Il daigna jouir de cette rencontre qu'il avait désirée et dont il se félicitait, eu des termes qui répondaient à sa pensée classique et démocratique. Il écrivait quelque temps auparavant : a Mon âme, comme Iphigénie, attend son frère au pied des autels. » Puis, parlant de son nouvel ami à un plus ancien, il disait : a Je Taime comme un plébéien*. »
Rien du reste de plus simple et de plus banal que la vie de ce jeune prêtre jusque-là. Ceux qui recherchent dans la vie des personnages historiques, ou au moins dans leur jeunesse, les romans et les orages, doivent se pourvoir ailleurs*. Aucune aventure, aucun coup du sort ou de la passion, ne vint troubler le cours de ses premières années. Fils d'un médecin de village, élevé par une mère pieuse, il avait, comme presque tous les jeunes gens de ce temps-là, perdu la foi au collège, et ne l'avait retrouvée ni à l'École de droit ni au barreau, où il compta pendant deux ans parmi les avocats stagiaires. En apparence, rien ne le distinguait de ses contemporains; il était déiste comme l'était alors toute la jeunesse; il était surtout libéral comme la France entière, mais
I Lorain, Biographie du père Laeordaire {Correspondant, t. XVIII, p. 19).
^ H faat voir, poar lout ce qui touche la jeunesse du père Lacordaiiv, i'excellente et très-intéressante notice, publiée dans le Correspondant on 1817 (tomes XVII.et XVUI), par M. Lorain, l'un de ses anciens amis et condisciples. Elle renferme beaucoup de lettres de lui.