IX
sans excès. Il partageait les convictions et les généreuses illusions que nous respirions tous alors dans Tair qu'avait purifié la chute du despotisme impérial. Mais il ne voulait qu'une liberté forte et légitime, et sans être encore éclairé des lumières de la foi, il pressentait déjà le danger suprême des sociétés modernes, car il écrivait à vingt ans : « L'impiété conduit à la dépravation. Les moBurs corrompues enfantent les lois corruptrices, et la licence emporte les peuples vers l'esclavage. » Lui-même resta toujours digne et régulier dans ses mœurs, sans autre passion que celle de la gloire. Avant même d'être chrétien, il se respectait lui-même. Il n'eut pas besoin de traverser le désordre pour arriver à l'ordre. Il le disait dès lors : « Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. »
Il l'a sans cesse répété : aucun homme ni aucun livre ne fut l'instrument de sa conversion. Un coup subit et seicret de la grâce lui ouvrit les yeux sur le néant de l'irréligion. En un seul jour il devint chrétien, et le lendemain, de chrétien il voulut être prêtre. Séminariste à Saint-Sulpice en 1824, ordonné prêtre en 4827, aumftnier de couvent en i828, aumônier de collège en 1829, il semblait ne sortir par aucun côte du train ordinaire des choses et des hommes.
Il n'y avait de singulier chez lui que son libéralisme. Par un phénomène alors inouï, ce converti, ce séminariste, cet aumônier de religieuses, s'obstinait à rester libéral comme aux jours où il n'était qu'étudiant et avocat.
« Je ne veux pas, » disait-il, n perdre en devenant chrétien ces idées d'ordre, de justice, de liberté forte et légitime, qui ont été mes premières conquêtes. Le christianisme n'est pas une loi d'esclavage... Il n'a pas oublié que ses enfants furent libres à l'époque où le monde gémissait dans les fers de tant d'horribles Césars, et qu'ils avaient créé sous terre
LE PËRE LACORDÂIRE. 403
une société d'hommes qui pariaient d'huir^anité sous le palais de Néron.,. L'Église a parlé de rai$on et de liberté, quand les droits imprescriptibles du genre humain étaient menacés d'un naufrage commun'. » Il comprenait 4onc dans sa jeunesse et dans sa solitude ce que personne autour de lui ne semblait entrevoir : d'abord, que l'Église, après avoir donné la liberté au monde moderne, avait k sou tour le droit et l'impérieuse obligation de l'invoquer; ensuite qu'elle ne pouvait plus l'invoquer à titre de privilège^ mais seulement comme sa part dans le patrimoine commun de la société nouvelle.
M. de la Mennais, alors le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français, parti du pôle opposé, était arrivé à ja même conclusion. C'était là ce qui av^it tout à coup rapproché de lui l'obscur aumônier du collège Henri lY. Ce fut sur ce terrain que tous deux plantèrent la baijnière de Y Avenir. Ni l'ancien clergé ni le nouveau gouvernement n'étaiept disposés à goûter cette nouvelle doctrine, rpais on pouvait compter sur les violences et les maladresses de celui-ci, pour éclairer peu à peu et ramener celui-là. Il fallait donc à 1^ fois signaler les actes arbitraires de certains fonctionnaires contre la religion et enseigner aux catholiques à puiser dans les institutions et dans les idées libérales des armes que la chute d'une dynastie ne pourrait plus briser entre leurs mains. Ce fut à cette double tâche que Je jeune Henri Laoordaire consacra son talent encore inexpérimenté etjuscju'alors complètement inconnu. Du premier coup il égala, ^t, à dire vrai, il écUpsa la fougueuse ébquençe du grand écrivain dont on le croyait à tort le disciple.
Quelques jours après notre première rencontre, je lus dans
> UUre à M. Loraiuj p. 833.
Y Avenir un article qui portait les initiales de ce nom désormais voué à la publicité. Il s'agissait d'un refus de sépulture qui avait eu lieu à Âubusson, et à la suite duquel le souspréfet avait fait introduire dans l'église, par la force armée, la dépouille d'un homme mort sans avoir réclamé les secours de la religion. Le prêtre Lacordaire en prenait acte pour parler aux autres prêtres de France en ces termes :
« Un de vos frères a refusé à un homme mort hors de votre communion les paroles et les prières de l'adieu des chrétiens... Votre frère a bien fait : il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions serviles. Malheur à qui bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d'un cercueil ! qui conduit les âmes au jugement de Dieu par crainte des vivants et pour une vile monnaie ! Votre frère a bienfait. Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain? avons-nous fait un pacte avec lui pour flatter ses dépouilles, plus malheureux que les courtisans à qui la mort du prince rend le droit de le traiter comme le méritait sa vie ? Votre frère a bien fait : mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen aussi vil qu'un prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallùt-il employer la violence pour l'y conduire, et crocheter les portes de l'asile où repose, sous la protection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des Français.
« Sa volonté a été accomplie, un peloton de garde nationale a introduit le cercueil dans l'intérieur de l'église ; la force et la mort ont violé le domicile de Dieu, en pleine paix,
25ans émeute populaire, par les ordres de radministratiou.
On ne peut violer le domicile du citoyen qu'avec Tinterven-
tion de la justice ; la justice n'a pas même été appelée, pour
dire à la religion : Voile un moment ta face devant mon
«pée. Un simple sous-préfet, un salarié amovible, du sein
<le sa maison, gardée contre l'arbitraire par trente millions
d'hommes, a envoyé dans la maison de Dieu un cadavre. Il
« fait cela, tandis que vous dormiez tranquilles sur la foi
jurée dans la Charte du 7 août, tandis que l'on exigeait de
^'ous des prières pour bénir, dans le roi, le chef de la liberté
d'ime grande nation. Il a fait cela devant la loi qui déclare
que les cultes sont libres; et qu'est-ce qu'un culte libre si
îson temple ne l'est pas, si son autel ne l'est pas, si l'on peut
T apporter de la boue les armes à la main ? Il a fait cela à la
moitié des Français, lui, ce sous-préfet!
« Or, l'homme qui a bravé tant de Français dans
leur religion, qui a traité un lieu où les hommes plient le genou avec plus d'irrévérence qu'il ne s'en serait permis à l'égard d'une étable, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l'eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'État ' . »
Ces derniers mots indiquaient la conséquence extrême, ^lÙuste et dangereuse, devant laquelle Y Avenir ne reculait pas. Il disait crûment au clergé qu'il fallait savoir renoncer ^u budget du culte, seul débris de son antique et légitime Patrimoine, seule garantie de son existence matérielle, re-
' Atenir da 20 novembre 1830.
406 LE PÈRE LAGORDAIRE.
Doncer même aux églises dont l'État se prétendait propriétaire, pour entrer en pleine possession des forces invincibles et des inépuisables ressources de la liberté moderne. Quant à cette liberté, Toici sous quelle parure, après l'avoir arrachée du camp des révolutionnaires, il la présentait resplendissante et etlflammée aux catholiques ahuris :
a Aujourd'hui, la censure civile peut-elle être exercée par l'Église? Non. — L'État peutril et veut-il confier la censure à l'Église? Non. Reste donc la liberté, et Dieu soit béni ! Dieu soit béni d'avoir fait de l'homme une créature si élevée, que la force conspire vainement contre son intelligence, et que la pensée n'ait ici-bas d'autre juge que la pensée ! Loin que Tordre soit détruit par le libre combat de l'erreur contre la vérité, c'est ce combat même qui est l'ordre primitif et universel...
« On pouvait objecter aussi au souverain Créateur que le mal serait plus fort que le bien dans le régime libéra] qu'il choisissait. Il l'a néanmoins choisi, sachant que la liberté est le bien par excellence, contre lequel le crime ne prévaut pas, puisque le crime est une preuve même de la liberté.
« Il n'est pas vrai d'ailleurs, dans aucun sens, que le
mal soit plus fort que le bien, et que la vérité combatte sur la terre avec des armes dont Tinégalité ait besoin d'être réparée par le secours du pouvoir absolu. S'il en était ainsi, la vérité serait bien malheureuse, car le pouvoir absolu n'a jamais travaillé que pour lui-même. Est-ce à l'aide du pouvoir absolu que le christianisme s'est fondé ? est-ce à l'aide du pouvoir absolu que les hérésies du Bas-Empire ont été surmontées? est-ce à l'aide du poUVoîr absolu que les peuples ariens de l'Occident ont été convertis? est-ce à l'aide du pouvoir absolu que la philosophie du dix-huitième siècle tombe
LE PËRfi LAGORDAIRE. 407
en poussière aujourd'hui? La vérité persécutée a triomphé partout de l'erreur protégée et puissante : voilà l'histoire* Et aujourd'hui Ton vient nous dire que si la vérité est réduite à combattre Terreur par ses seules armes, librement, en plein air, tout est perdu ! Insensés ! il n'y a qu'une preuve que tout ne soit pas mensonge et jeu d'esprit, c'est que quelque chose hal depuis l'origine, esclave depuis Torigine, blessé et sanglant depuis l'origine, a pourtant triomphé depuis Torigine de tous les obstacles humains, et ce quelque chose battu des flots, vous croyez qu'il périra par la liberté ! Beaucoup d'hommes ont secoué la tête en passant devant le Christ, mais, je vous le jure, je n'en ai point rencontré dans l'histoire dont le blasphème égale le vôtre. Vous ne connaissez pas le Galiléen.
a Catholiques, croyez-moi, laissons à ceux qui n'ont foi qu'aux princes de la terre les espérances de la servitude. Laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle, et s'enfoncer dans des conséquences lamentables où ils n'auront plus qu'à choisir entre la destruction de l'ordi^e et celle de la raison. Ce sont des enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'éclipsé, et qui se tordent les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et, notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons : les jours ne tuent pas les siècles, la liberté ne tue pas Dieu ' . »
Ainsi écrivait, avec un singulier mélange d'effervescence juvénile et de puissante originalité, ce prêtre, cet inconnu de la veille^ à vingt-huit ans. Et il ne se contentait pas d'écrire, il parlait comme il écrivait. Il avait compris que dans les pays déjà libres, ou qui aspirent à le devenir, les grandes
'Avenir du 12 juin 1831.
causes se traduisent toujours, comme à Rome et en Angleterre, en procès débattus au grand jour de la publicité judiciaire. Une série de contestations dont le détail allongerait trop ce récit, mais qui toutes avaient pour objet Témancipation du prêtre et du citoyen catholique, l'amena plus d'une fois à Taudience de la police correctionnelle, soit comme prévenu, soit comme partie civile, soit enfin comme avocat, car, jusqu'à ce qu'il en eût été débouté par une décision du conseil de discipline, il eut la prétention de plaider en cette qualité; et je me rappelle la surprise d'un président de chambre en découvrant un jour, à la barre, sous la robe d'avocat, ce prêtre dont le nom commençait déjà à poindre. Kn foidllant dans les journaux du temps, on trouverait bien quelques rayons de cette parole déjà si virile, qui semait le trouble dans les rangs des substituts et qui électrisait l'auditoire.
Un jour, en répondant à un avocat du roi, qui s'était hasardé à dire que les prêtres étaient les ministres d'un pouvoir étranger, Lacordaire s'était écrié : a Nous sommes les minisires de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu. » Sur quoi l'auditoire, rempli de ce peuple de Juillet si hostile au clergé, se mit à applaudir ; on lui criait : « Mon prêtre, mon curé, comment vous nommez-vous ? vous êtes un brave homme ! » Je ne sais quel attrait l'entraînait toujours vers ces conflits de parole ; on eût dit qu'il éprouvait la trempe de son arme, en s'essayant à assurer ses coups. «Je me suis convaincu, écrivait-il au sortir d'une de ces escarmouches, que le sénat romain ne serait pas capable de m'effrayer. » Et, de fait, jamais homme ne sembla moins souffrir de ce qu'il a lui-même appelé les « tourments de la parole publique*. »
* Notice sur Ozanam.
LK Vi-IWE LACORDAIKK. 409
Bientôt le pouvoir lui rendit le service de lui ouvrir une arène plus digne de lui. Le roi Louis-Philippe, usant pour la première fois de la prérogative que le concordat avait consacrée, venait de nommer trois nouveaux évoques. Irrité, non sans raison, par deux articles qui lui imputaient à cette occasion des intentions perverses, avec une intempérance de langage que Lacordaire sut plus tard avouer et regretter, le gouvernement le fit traduire, en même temps que l'abbé de la Mennais, devant le jury, comme accusés d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et de provocation à la désobéissance aux lois. Ils comparurent devant la cour d'assises le 31 janvier 1831 . M. de la Mennais fut défendu avec un grand talent par M. Janvier. L'abbé Lacordaire se défendit lui-môme; il sut émouvoir ses juges en entremêlant à la hardiesse de ses doctrines un touchant et modeste retour sur lui-même. Nos lecteurs nous sauront gré de leur citer quelques fragments de ce discours, qui n'a jamais été réimprimé depuis 1831.
« Je me lève, dit-il en commençant, avec un souvenir qui ne saurait passer de mon esprit. Quand le prêtre autrefois se levait au milieu des peuples, quelque chose qui excitait un profond amour se levait en même temps que sa personne. Aujourd'hui, tout accusé que je sois, je sais que mon nom de prêtre est muet pour ma défense, et je m'y résigne. Les peuples ont dépouillé le prêtre de cet amour antique qu'ils lui portaient, lorsque le prêtre s'est dépouillé lui-même d'une part auguste de son caractère, lorsque l'homme de Dieu a cessé d'être l'homme de la liberté.
«Je ne suis qu'un jeune homme, qu'un catholique obscur; mes souvenirs publics ne remontent pas au delà de trois mois... Et pourtant, Messieurs, j'éprouve le besoin de vous
raconter les secrets sentiments de mon âme, qui ne seront une preuve de ma bonne foi qu'autant que vous y reconnaîtrez l'accent de ma sincérité...
c< J'étais bien jeune, Dieu avait péri dans mon âme, et la liberté ne régnait pas dans ma patrie. Dieu avait péri dans mon âme, parce que mon berceau avait été placé à l'aurore de ce dix-neuvième siècle, dans le bruit et les orages; la liberté ne régnait pas dans ma patrie, parce qu'après de grands malheurs Dieu avait donné à la France un homme plus grand encore que ces malheurs...
« J'étais bien jeune encore : je vis cette capitale où la curiosité, l'imagination, la soif d'apprendre, me faisaient croire que les secrets du monde me seraient révélés. Son poids m'accabla, et je fus chrétien; chrétien, je fus prêtre. Laissez-moi m'en réjouir. Messieurs ; car je ne connus jamais mieux la liberté que le jour où je reçus avec l'onction sainte le droit de parler de Dieu. L'univers s'ouvrit devant moi, ei je compris qu'il y avait dans l'homme quelque chose d'inaliénable, de divin, d'éternellement libre : la parole ! La parole du prêtre m'était confiée, et il m'était dit de la porter aux extrémités du monde, sans que personne eût le droit de sceller mes lèvres, un seul jour de ma vie. Je sortis du temple avec ces grandes destinées, et je rencontrai sur le seuil les lois et la servitude...
« Si j'ai provoqué à la désobéissance aux lois, j'ai commis une faute grave ; car les lois sont sacrées. Elles sont, après Dieu, le salut des nations, et nul ne doit leur porter un respect plus grand que lé prêtre, chargé d'apprendre aux peuples d'où leur vient la vie et d'où leur vient la mort. Cependant, je l'avoue, je n'éprouve pas pour lés lois de mon pays cet amour célèbre que les peuples anciens piôrtaîent aux leurs. Quand Léonidas mourut, on grava ceci sur sa
LE PÈRE LÂCORDAIRE. 411
tombe : Passant, va dire à Sparte que ?ious sommes morts pour obéir à ses saintes lois. Et moi, Messieurs, je ne voudrais pas qu'on gravât cette inscription sur ma tombe ; je ne voudrais pas mourir pour les saintes lois de mon pays. Car le temps n*est plus où la loi était l'expression vénérable des traditions, des mœurs et des dieux d'un peuple : tout est changé. Mille époques, mille opinions, mille tyrannies, la hache etl*épée se heurtent dans notre législation confuse, et ce serait adorer ensemble la gloire et l'infamie que de mourir pour de telles lois. Il en est une que je respecte, que j'aime, que je défendrai, c'est la Charte de France ; non pas que je m'attache aux formes variables du gouvernement représentatif avec une immobile ardeur, mais parce que la Charte stipule la liberté et que, dans l'anarchie du monde, il ne reste plus aux hommes qu'une patrie, la liberté...
« J'ai protesté contre les nominations d'évêques émanées du pouvoir civil, je me trompe, émanées de nos oppresseurs, c'est le terme dont je me suis servi ; et, comme M. l'avocat général s'y est arrêté longtemps, je m'y arrête aussi. Nos oppresseurs! ce mot vous a fait peine. Vous m'en avez demandé compte ; vous avez regardé mes mains pour voir si elles étaient meurtries par l'empreinte des fers. Mes mains sont libres, monsieur l'avocat général, mais aussi, mes mains, ce n'est pas moi. Moi, ce qui est moi, c'est ma pensée, c'est ma parole, et, pour que vous le sachiez, je le trouve opprimé dans ma patrie, ce moi divin, ce moi de l'homme, cette pensée, cette parole, moi, enfin! Oui, vous ne garrottez pas mes mains, et peu m'importerait'; car ce serait justice ou ce serait violence : justice ne serait pas oppression, et quant à la violence, il resterait contre elle la violence. Mais, si vous ne garrottez pas mes mains, vous garrottez ma pensée; vous ne me permettez pas d'enseigner.
412 LE PËRË LACORDAIRE.
moi à qui il a été dit : Docete. Le sceau de vos lois est sur mes lèvres; quand sera-t-il brisé? Je vous ai donc appelés mes oppresseurs, et je redoute des évoques de votre
main!
« J'ai reproché au gouvernement des torts réels ; je les lui ai reprochés avec énergie, mais sans avoir l'intention d'exciter les catholiques à le mépriser et à le haïr. Croyezle, Messieurs, du sein de la Providence, où la foi reporte incessamment nos pensées, nous regardons les empires qui tombent et ceux qui s'élèvent avec des pensées plus pures que celles qui agitent l'homme, quand il ne voit dans ces catastrophes souveraines que le combat des intérêts humains. La liberté de TÉglise et du monde nous paraît être le terme des desseins secrets de Dieu, et c'est aussi par là que nous jugeons des événements qui ont changé la face de la France. S'ils contribuent à l'affranchissement de la conscience humaine, nous leur accorderons une place dans notre amour; s'ils trahissent leurs propres destinées, ils ne peuvent exiger de nous des serments éternels qui ne sont dus qu'à la patrie, à la liberté, à Dieu : trois choses qui ne meurent pas...
c< Mon devoir est accompli. Le vôtre. Messieurs, est de me renvoyer absous de cette accusation ; ce n'est pas pour moi que je vous le demande. Il n'y a que deux choses qui donnent du génie : Dieu et un cachot. Je ne dois donc pas craindre l'un plus que l'autre. Mais je vous demande mon acquittement comme un pas vers l'alliance de la foi et de la liberté, comme un gage de paix et de réconciliation. Le clergé catholique a fait son devoir; il a crié vers ses concitoyens, il leur a jeté des paroles d'amour; c'est à vous d'y répondre. Je vous le demande encore, afin que ces despotes subalternes, ressuscites de l'Empire, apprennent au fond de leur province qu'il y a aussi une justice en France pour les
LE PÈRE LACORDAIRE. U-i
catholiques, et qu on ne peut plus les sacrifier à de vieilles préventions, à des haines d'un siècle désormais fini.
d Voilà donc, Messieurs. Je \ous propose d'acquitter Jean -Baptiste -Henri Lacordaire, attendu qu'il n'a point failli, qu'il s'est conduit en bon citoyen, qu'il a défendu son Dieu et sa liberté, et je le ferai toute ma vie. Messieurs. »
Les deux accusés furent acquittés.
. L'arrêt ne fut rendu qu'à minuit. Une foule nombreuse entourait et applaudissait le vainqueur de la journée. Quand elle se fut écoulée, nous revînmes seuls, dans l'obscurité, le long des quais. Sur le seuil de sa porte, je saluai en lui l'orateur de l'avenir. Il n'était ni enivré ni accablé de son triomphe; je vis que pour lui les petites vanités du succès étaient moins que rien, de la poussière dans la nuit. Mais je le vis avide de répandre la contagion du dévouement et du courage, et ravi par ces témoignages échangés de foi mutuelle et de tendresse désintéressée qui, dans des cœurs jeunes et chrétiens, brillent d'un éclat plus pur et plus aimé que toutes les victoires.
Cette vîctoire-là, si imprévue et si éclatante, n'était pas faite pour abattre nos courages. Une nouvelle campagne fut entreprise. On résolut de concentrer le principal effort de la lutte sur la question de la liberté d'enseignement. Déjà soulevée sous la Restauration, cette question avait obtenu droit de cité dans la Charte de 1830, qui, par son dernier article, promettait qu'il serait c< pourvu, dans le plus court dél i a possible^ à l'instruction publique et à la liberté d'ensei- « gnement. » Le gouvernement ne se montrait nullement pressé de tenir la main à l'exécution' de cette promesse; et l'administration universitaire, par la rudesse qu'elle déployait dans l'exécution des décrets impériaux qui avaient
fondé sou monopole, augmentait rimtatiou et Fimpatience des catholiques. Le recteur de Lyon alla jusqu'à enjoindre aux curés de cette ville de renvoyer les enfants de chœur auxquels ils donnaient gratuitement des leçons. A cette nou- A elle, les rédacteurs de V Avenir^ qui s'étaient constitués en Agence pour la défense de la liberté religieuse ^ annoncèrent publiquement, a attendu que la liberté se prend et ne se donne pas, » que trois d'entre eux ouvriraient à Paris une école libre et gratuite, et L'Université, disaient-ils, poursuit lu liberté de l'enseignement jusque dans les enfants de chœur : eh bien! nous la mettrons aux prises ^vec des hommes. » L'école fut ouverte le 7 mai 1831, après qu'avis préalable en eut été donné au préfet de police. L'abbé Lacordaire fit un court et énergique discours d'inauguration; nous fîmes chacun notre classe à une vingtaine d'enfants. Le surlendemain, un commissaire vint nous sommer de déguerpir. Il s'adressa d'abord aux enfants : Au nom de la loi Je vous somme de sortir ! L'abbé Lacordaire dit aussitôt : Au nom de vos parents dont j'ai t autorité^ je vous ordonne de rester I Les enfants s'écriaient unanimement : Nous resterons! Sur quoi des sergents de ville firent sortir élèves et maîtres, sauf Lacordaire, qui protesta que l'école louée par lui était son domicile, et qu'il y passerait la nuit, à moins qu'il n'en fût tiré par la force, a Laissez-moi, » nous disait-il en s'asseyant sur un lit de sangle qu'il y avait fait transporter; a je reste ici seul avec la loi et mon droit. » Il ne céda qu'à l'attouchement des sergents de ville : après quoi les scellés furent posés et une instruction judiciaire s'engagea aussitôt contre le maître d'école. Pendant que se vidaient les incidents divers d^ la poursuite, la mort prématurée de mon père m'ayant revêtu de la pairie héréditaire, et l'action contre les prévenus étant indivisible, nous devînmes tous
LE PÈUK LACORDAIRE. 415
deux justiciables de la Cour des Pairs, qui nous jugea le 13 septembre, et nous condamna à une amende de \ 00 francs. Tel fut le premier acte de ce grand procès, qui ne devait être gagné que vingt ans plus tard. C'était ar,heter à bien bon compte l'honneur et l'avantage d'avoir contraint l'opinion publique à s'occupejr d'une question vitale pour notre cause, et les catholiques à reconnaître le seul terrain où il pouvait leur être donné de vaincre un jour.
L'abbé Lacordaire conquit ce jour-là une nouvelle couronne. Il comprit très-bien la différence des hommes et des choses. Ardent et sans frein devant le jury, il se montra politique et modéré, sans être moins éloquent ou moins hardi, devaqt les quatre-vingt-quatorze pairs de France qui représentaient tant de services et tant d'illustration civile et militaire, mais aussi tant d'idées diverses et tant de pouvoirs tombés. Me pardonnera-t-on de le citer encore? Je l'espère ; car il me semble qu'on ne doit pas se lasser de recueillir ces premiers accents d'une voix prédestinée à un si glorieux et si souverain ascendant.
Son exorde fit tout d'abord dresser l'oreille à l'auditoire.
tt Nobles pairs ,
a Je regarde et je m'étonne. Je m'étonne ^e me voir au banc des prévenus, tandis cpxe M. le procureur général ' est au banc du ministère public ; je m'étonne que M. le procureur général ait osé se porter mon accusateur , lui qui est coupable du même délit que moi, et qui l'a commis dans l'enceinte où il m'accuse, devant vous, il y a si peu de temps. Car de quoi m'accuse-t-il? D'avoir usé d'un droit écrit dans la Charte, mais non encore réglé par une loi : et lui vous
* 41. P«r9il, depiMA gard^ des i|çe»u^, et »ujoMrd'bai conseiller d'État.
410 LE PftRE LACORDAIRE.
demandait naguère la tête de quatre ministres en vertu d'un droit écrit dans la Charte et non réglé par une loi! S'il a pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec la différence qu'il demandait du sang et que je voulais donner une instruction gi*atuite aux enfants du peuple. Tous deux nous avons agi au nom de l'art. 69 de la Charte. Si M. le procureur général est coupable, comment m'accuse-t-il ? et, s'il est innocent, comment m'accuse-tr-il encore?
tt J'ai d'autres raisons de m'étonner, nobles pairs ; car la garde d'honneur qui est à vos portes a violé comme moi et dans le même sens les lois existantes. Longtemps avant que l'armée nationale eût reçu l'organisation qui lui avait été promise par la Charte, et lorsqu'elle était encore sous le coup de l'ordonnance qui Tavait détruite, elle s'est formée, elle a élu ses chefs, elle a paru sous les armes, non pas sur un point de la France, mais dans toute l'étendue du pays. Comment suis-je coupable, si elle est innocente? comment se fait-il que, quelque part que tombent ici mes regards, ils rencontrent des complices, et que pourtant moi et mes amis nous soyons seuls au banc des prévenus? L'on a pu demander la tête des ministres en vertu d'un principe de liberté non organisé par une loi ; et, lorsque nous avons voulu, en vertu d'un principe de liberté non organisé par une loi, mais écrit à la môme page et dans le même article de la Charte, rassembler quelques enfants de familles pauvres pour leur apprendre les éléments des lettres divines et humaines, on est vena contre nous comme contre des perturbateurs de la paix publique ; on a chassé nos enfants, on m'a ravi mon domicile, ma porte est encore sous le scellé. Je n'ai rien vu dans tout ce qu'a dit M. le procureur général qui m'explique tant d'impunité d'une part et tant de rigueur de l'autre, à moins que l'impunité n'ait été justice et que la rigueur ne
soit persécution. Alors je les comprends toutes deux, et, après la persécution, nobles pairs, j'ose réclamer la justice... »
Voici maintenant un fragment de sa discussion :
« Partant de là, nobles pairs, je ne puis m'étonner assez du sang-froid avec lequel M. le procureur général yous a dit : Le décret de 1811 a été exécuté, donc il a force de loi. Mais a-t-il été exécuté librement? a-t-il été exécuté du consentement commun? a-t-il été exécuté d'une telle façon qu'il soit une liberté pour la France? Ah! nobles pairs, quelle dérision ! Et c'était avec complaisance que M. le procureur général vous suppliait de remarquer que le décret avait été exécuté sous l'Empire. Puis donc qu'il a bien voulu prendre mon rôle, il faut que je mè résigne à répéter après lui : C'étîiit sous l'Empire, c'était du temps où la France ne consentait à rien parce qu'on ne lui soumettait rien; c'était du temps où les restes de la république, descendus de l'échafaud, adoraient à genoux la fortune impériale; c'était du temps où il n'y avait en France que la gloire et le silence. Mais encore, l'esclavage a-t-il été assez long pour qu'on puisse dire au moins qu'il a eu la puissance et la majesté de la durée? Comptez les jours, nobles pairs, et remerciez la Providence qui les abrégea. Entre le 15 novembre 1811 et le 1" avril 1814, entre le décret qui mit l'Université sous la protection d'une pénalité arbitraire et l'acte qui précipita Napoléon du trône, il s'est écoulé deux ans trois mois et vingt-six jours. Est-ce là de quoi couvrir la servitude du voile que le temps jette sur tout?
a Le décret de 1811 a eu force de loi sous l'Empire : c'est vous qui l'avez dit, monsieur le procureur général, c'est voua, qiii avez mis là toute la cause, ou du moins son principal