‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 32 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

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fondement, et qui faisiez remarquer tout à Fheure à la cour, avec une sorte d'orgueil, que personne n'avait été si hardi sous l'Empire que de s'opposer à la volonté de Napoléon. Je place volontiers la cause où vous la placez vous-même, et je suis curieux de répéter la preuve par laquelle vous établissez que le décret de 1811 a eu force de loi sous le sceptre impérial. C'est, dites-vous, qu'il a été exécuté; mais tout s'exéeute par l'épée, et si nulle autre condition n'est nécessaire pour qu'une volonté d'homme devienne une loi, ta violence est la suprême législatrice du genre humain : un fait est un droit; le silence de la peur est la voix de Dieu. S'il faut d'autres conditions, quelles sontp-elles? ont-elles été remplies à l'égard du décret de 1811? M. le procureur général ne nous a rien dit. Il s'est borné à ce mot superbe : Le décret a été exécuté, en ajoutant avec intention que c'était sous l'Empire. En effet, sous l'Empire! il y avait alors tant de liberté et de courage civil, que l'exécution d'une volonté impériale lui donnait nécessairement la force de la loi, c'est-àdire le caractère du consentement de la nation ou de ses représentants, c'est-à-dire le caractère de la justice ! Non, si la doctrine du ministère public était vraie, s^il était possible qu'en France un décret exécuté devint une loi par cela seul qu'il est exécuté, il faudrait fuir notre patrie et aller demander aux civilisations les plus abjectes un peu de cette liberté qui ne se perd jamais tout entière, si ce n'est chez les peuples où l'on parle de violence comme d'une chose sacrée, et où Tordre du maitre s'appelle une loi, pourvu que l'esclave ait répondu : J'obéis. »

Après avoir si bien parlé de l'Empire devant tant d'anciens serviteurs du pouvoir impérial, il terminait ainsi ;

« Si le temps ne me manquait pas, j'aurais accordé au .

ministère public tout ce qu'il aurait voulu, et, supposant que nous étions coupables de la violation d'un décret sanctionné par une peine, j'aurais tiré de notre culpabilité iQéme la preuve de notre innocence. Car, nobles pairs, il est de saintes fautes, et la violation d'une loi peut être quelquefois raccomplissement d une loi plus élevée. Dans la pr^paièr^ cause de la liberté d'enseignement, dans cette cause célèbre où Socrate succomba, il était évidemment coupable contre les dieux, et par conséquent contre les lois de son pays. Cependant la postérité des peuples païens et la postérité des siècles venus depuis le Christ ont flétri ses juges et ses f^çcur sateurs ; ils n'ont absous que le coupable et le bourreau, le coupable parce qu'il avait manqué aux lois d'Athènes pour obéir à des lois plus grandes ; le bourreau, parc^ qu'il n'avait présenté la coupe au condamné qu'en pleurant, F4 oiQ), nobles pairs, je vous aurais prouvé qu'en foulant au^ pi^^s ce décret de l'Empire, j'avais bien mérité des lois de ma patrie, bien servi sa liberté, bien servi la cause et l'avenir dp tous les peuples chrétiens. Mais le temps me ravit ma pensée, je lui pardonne puisqu'il me laisse votre justice. C'est donc ass€2. Quand Socrate, dans cette première et fameuse cause de la liberté d'enseignement, était prêt à quitter ses juges, il leur dit : (( Nous allons sortir, vous pour vivre, n^oi pour a niourir. » Ce n'est pas ainsi, mes nobles juges, que nous ^ous quitterons- Quel que soit votre arrêt, nous sortirons d'ici pour vivre : car la liberté et la religion sont immortelles, et les sentiments d'un cœur pur que vous avei entendus de notre bouche ne périssent pas davantage, » {Moniteur du 20 septembre 1831.)

C'est à peine s'il existe encore cinq ou six des nobles pairs à qui l'on parlait ainsi ; mais ils ne me démentiront pas si

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j^afQrme que la chambre entière, qui, avec son incomparable respect pour la liberté illimitée de la défense, avait froidement et patiemment écouté les autres plaidoiries, resta sous le charme de la parole et de la personne du jeune orateur. L'heureuse audace de son improvisation avait éveillé Tatteution des moins sympathiques. Ce fier langage, qui aujourd'hui peut-être semblera excessif à beaucoup de mes lecteurs, ne choquait point alors la noble assemblée où siégeaient tant d'illustres personnages; et lorsque, plus tard, mon âge m'eut appelé à çiéger parmi nos juges, je retrouvai, vivant encore, le souvenir du prêtre qui, au milieu des cruels orages de l'année 183J, les avait un instant émerveillés par son éloquence enchanteresse * .

On me pardonnera de m'être étendu sur les événements de cette année, si mémorables pour tous. Il n'est personne, quelque obscure et inutile qu'ait été sa vie, qui, au déclin de ses jours, ne se sente entraîné par un invincible courant vers le moment où les premiers feux de l'enthousiasme s'allumèrent dans son âme et sur ses lèvres ; personne qui ne respire avec une sorte d'ivresse le parfum de ces souvenirs, et qui ne soit tenté d'en vanter outre mesure le charme et l'éclat : c< Jours à la fois heureux et tristes, » disait Lacordaire, « jours dévorés par le travail et l'enthousiasme ; jours comme on n'en voit qu'une fois dans sa vie. » Je ne crains pas d'exagérer la valeur et l'intensité de ces luttes qui, pour le fond des choses en question, ont prévalu et qui décidèrent de l'attitude des catholiques en France et ailleurs, depuis la Révolution de Juillet jusqu'au second Empire. La génération actuelle ne saurait se faire une idée des fortes et généreuses passions qui enflammaient alors tous les cœurs. Il y avait

' Voir à VAffpendiee, la liste des Pairs de FraDce qui siégèrent dans le procès de l'Ecole libre.

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bien moins de journaux et bien moins de lecteurs qu'aujourd*bui {V Avenir ne compta jamais trois mille abonnés). Les communications postales et autres étaient bien plus difficiles ; il n'y avait ni chemins de fer ni télégraphie électrique, et dans nos voyages de propagande nous mettions trois jours et trois nuits pour aller de Paris à Lyon dans d'exécrables diligences. Mais quelle vie dans les âmes ! quelle ardeur dans les intelligences ! quel culte désintéressé de son drapeau, de sa cause ! que de sillons profonds creusés dans les jeunes cœurs d'alors par une idée, par un dévouement, par un grand exemple, par un acte de foi ou de courage ! Celui qui a pris place entre les premiers de nos poètes vivants, l'illustre et cher confrère que l'Académie française a appelé dans ses rangs, comme un digne précurseur, bien peu de temps avant de les ouvrir à Lacordaire, M. de Laprade, a décrit, dans des vers mémorables, ce que valait alors cette jeimesse dont il était :

Ah ! j'ai connu des jours et je les ai vécu

Où les droits désarmés, où l'idéal vaincu,

Le penseur qu'on proscrit et le Dieu qu'on délaisse ,

Avaient au moins pour eux les cœurs de Ja jeunesse !...

Sous ses drapeaux la Muse enrôla de tout temps

Le bataillon sacré des âmes de vingt ans...

Alors aux grandes voix les cœurs étaient ouverts...

Tous, alors, adoptant nos poôtes pour guides ,

Nous montions, dédaigneux des intérêts sordides,

Fiers, altérés du beau plutôt que dubonbeur.

Amoureux de l'amoui*, du droit, du vieil honneur,

Et tous prêts à mourir, purs de toute autre envie ,

Pour ces biens qui font seuls les causes de la vie...

Écoliers, jeunes fous, c'étaient ià nos orgies,

L'ivresse où nous puisions nos rudes élégies ;

C'était notre soleil dans les travaux obscurs

Qui nous ont gardés fiers en nous conservant purs.

Pour savoir ce qu'il éclata alors d'enthousiasme pur et désintéressé dans les presbytères du jeune clergé et dans cfertains groupes de francs et nobles jeunes gens, il faut avoir vécu dans ce temps, lu dans leurs yeux, écouté leurs confidences, serré leurs mains frémissantes, contracté, dans la chaleur du combat, des liens que la mort seule a pu briser; il faut surtout lire les discours et les lettres intimes de Lacordaire, qui écrivait un mois après son apparition devant la Cour des Pairs : <c Si cruel que soit le temps, il n'ôtera rien « aux délices de l'année qui vient de passer ; elle sera éter- « nellement dans mon cœur comme une vierge qui vient de « mourir. » '

Elle allait mourir, en effet, cette année qui avait passé comme un de ces jours sains et glorieux dont le crépuscule est encore plein de lumière et de joie. V Avenir touchait à la fin de son aventureuse carrière. Les ardentes et généreuses s)Tnpathie8 qu'il excitait n'étaient que trop contre-balancées par la violente répulsion que lui témoignaient à la fois les partisans de l'absolutisme démocratique et les fidèles de l'autorité monarchique. La défiance de plus en plus prononcée de l'épiscopat était un obstacle bien autrement sérieux. A des idées pratiques neuves, justes et honnêtes en ellesmêmes, et qui sont devenues pendant vingt ans le pain quotidien de l'apologétique catholique, nous avions eu le tort d'ajouter des théories excessives et téméraires, puis de soutenir les unes et les autres avec cette logique absolue qui perd toutes les causes qu'elle ne déshonore pas, La renonciation à l'indemnité stipulée par le concordat était une des aberrations de cette logique, parfaitement comparable à celle qui porte aujourd'hui certains esprits à réclamer l'abolition du pouvoir temporel par amour pour la liberté du pape. De plus, notre œuvre était compromise aux yeux du clergé, d'un

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côté, par le système philosophique de M . de la Mennais sur la certitude, dont il prétendait faire la base de sa politique comme de sa théologie ; de Tautre, par Tultramontanisme extrême du grand écrivain et de ses premiers disciples, car il est bon d*ajouter, pour l'instruction de ceux qui n'ont pas sondé les abîmes de la mobilité française, qu'à cette époque les doctrines ultramontaines rencontraient auprès de Timmense majorité du clergé précisément la même impopula-» rite que celle dont le gallicanisme est aiyourd'hui la victime; ' Enfin les ressources matérielles, épuisées non-seulement [MU* un journal quotidien, mais par tant de procès et de pu*^ blications diverses, nous faisaient défaut. Il fallait donc se taire, au moins pour un temps. Mais en annonçant la suspension du journal, le ^5 novembre 1831, treize mois après son apparition, nous annonçâmes en même temps le départ des trois principaux rédacteurs pour Rome, afin de soumettre au Pape les questions controversées entre nos adversaires et nous, promettant d'avance une soumission absolue à la décision pontificale. C'était, je crois, Lacordaire qui avait eu cette idée ; je la trouve d'abord énoncée dans un article de lui qui avait été poursuivi un an auparavant, et qui se terminait ainsi : a Nous confions notre protestation au souvenir de tous les Français en qui la foi et la pudeur n'ont pas péri ; à nos frères des États-Unis, de l'Irlande et de Belgique ; à tous ceux qui sont en travail de la liberté du monde, quelque part qu'ils soient. Nous la porterons s*il le faut à la ville des Apôtres, aux marches de la confession de Saint- Pierre, et on verra qui arrêtera les pèlerins de Dieu et de la liberté*.»

Personne n'avait la moindre envie de les arrêter, et c'était

' Avenir da 95 novembre 1830.

monde une puissance qui soutienne les intelligences faibles contre les intelligences fortes, et qui les délivre de l'oppression la plus terrible de toutes, celle de l*esprit. Cette puissance, en effet, est venue à mon secours ; ce n'est pas moi qui me suis délivré, c'est elle. Arrivé à Rome au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, je me suis agenouillé, j'ai dit à Dieu : « Seigneur, je commence à sentir ma faiblesse, a ma vue se couvre ; Terreur et la vérité m'échappent égacc lement; ayez pitié de votre serviteur qui vient à vous avec tt un cœur sincère ; écoutez la prière du pauvre. » Je ne sais ni le jour, ni l'heure, mais j'ai vu ce que je ne voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victorieux. J'ai pris de ma propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain ; et comme de la liberté de l'intelligence découlent nécessairement toutes les autres, j'ai aperçu sous leur véritable jour les questions qui divisent le monde d'aujourd'hui, tt Oui, le monde cherche la paix et la liberté; mais il les cherche sur la route du trouble et de la servitude. L'Église seule eu fut la source pour le genre humain, et seule, dans ses mamelles outragées par ses fils, elle en conserve le lait intarissable et sacré. Quand les nations seront lasses d'être parricides, elles retrouveront là le bien qu'elles ne possèdent plus. C'est pourquoi le prêtre ne se mêlera pas aux querelles sanglantes et stériles de s'on siècle; il priera pour le présent et pour l'avenir..., il prédira sans se lasser aux générations contemporaines qu'il n'y a ni paix ni liberté possible hors de la vérité... ; il remerciera Dieu de vivre dans un tenjps où l'ambition n'est plus mêpae possible; il comprendra que plus les hommes sont agités, plus la paix qui règne sur le front et dans l'âme du prêtre est une puissante chose ; que plus les hommes sont dans l'anarchie, plus l'unité de l'Église est une puissante chose ; que plus les hommes sont forts en

apparence, plus la faiblesse extérieure de TÉglise qui vit de la seule force de Dieu est une puissante chose ; que plus le siècle prophétise la mort du christianisme, plus le christianisme eu sera glorieux un jour, lorsque le temps, fidèle à Téternité, aura balayé cette orgueilleuse poussière qui ne se doute pas que pour être quelqye chose dans Tavenir, il faut être quelque chose dans le présent, et que rien ne mène à rien. Le prêtre enfin sera ce qu'est l'ÉgUse, désarmé, pacifique, charitable, patient, voyageur qui passe en faisant le bien, et qui ne s'étonne pas d'être méconnu du temps, puisqu il n'est pas du temps.

a 0 Rome! o'est ainsi que je t'ai vue. Assise au milieu des orages de l'Europe, il n'y avait en toi aucun doute de toi-même, aucune lassitude; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait ayec une lucidité sqblime le développement des affaires humaines dans leur liaisQU avec les affaires divines : seulement la tempête, qui te laissait calme parce que l'esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait, aux yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles, quelque chose qui rendait son admiration compatissante... 0 Rome I Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue pour n'avoir pas rencontré des rois prosternés à tes portes; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles ; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du monde... 0 Rome ! un de tes fils à qui tu as rendu la paix, de retour dans sa patrie, a écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds comme une preuve de sa reconnaissance, il le soumet à ton jugement comme une preuve de sa foi. »

Dans tout le cours de ce livre il n'y avait pas une exprès-

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sion injurieuse ou violente contre M. de la Mennais; il semblait même que la contrainte inaccoutumée que s'imposait le jeune écrivain eût légèrement déteint, en certains endroits, sur son style et sur sa pensée.

Il se rencontra néanmoins des écrivains catholiques qui blâmèrent publiquement ce qu ils appelaient «une agression de Lacordaire contre son aacien maître; » tels furent notre savant et regrettable baron d'Eckstein et le père Ventura, qui avait, lui, tant à se reprocher les encouragements qu'il avait prodigués à M. de la Mennais pendant les derniers temps de son séjour à Rome. Lacordaire ue se laissa pas déconcerter par les critiques : « Maintenant, écrivait-il, j*ai accompli mon devoir tout entier à Tégard de M. delà Mennais. J'ai dit ce qu'une expérience personnelle, de dix années m'a appris sur l'école qu'il avait voulu fonder, et, u'eussé-je fait que cela dans ma vie, je mourrais content. Ma conscience est à l'aise, elle respire enfin; après une oppression de dix ans, je commence à vivre *... Quelquesuns au moins me comprennent ; ils savent que je ne suis devenu ni républicain, ni juste-milieu, ni légitimiste, mais que j'ai fait un pas vers ce noble caractère du prêtre, supérieur à tous les partis, quoique compatissant à toutes les misères. Us savent que le fruit retiré de mon voyage à Rome a été d'adoucir ma pensée, de me tirer du tourbillon fatal de la politique pour ne plus me mêler que des choses dv Dieu, et par les choses de Dieu au bonheur lent et futur de? peuples. Ils savent que je ne me suis séparé d'un homme célèbre que pour ne pas me jeter plus avant avec lui dan^ cette politique quotidienne et malheureuse, et par l'impossibilité où j'étais de Tamener lui-même sur une ligne où les

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