i juin
LE PftRE LACORDAIUE. 43
acclamations de TÉglise Tattendaient, et où il aurait plus fait pour l'affranchissement de Thumanité qu'il ne fera jamais sur la route où il est resté * . . .
« Je ne suis pas un saint, je le sens trop; mais je porte en moi un amour désintéressé du vrai, et, quoique j'aie cherché à me tirer honorablement de l'abîme où j'étais, jamais une pensée d'ambition ou d'orgueil n'a été un instant la source de ma conduite en cette occasion. L'orgueil m'a toujours dit : Reste où tu es, ne change pas, ne t'expose pas aux reproches de tes anciens amis. La grâce divine m'a crié plus fort : Foule aux pieds le respect humain , rends gloire au Saint-Siège et à Dieu. Ma soumission franche a seule fait mon habileté. Si tout a tourné comme je l'avais prévu, je ne l'avais prévu qu'à force d'oublier mon propre sens. Je ne me réjouis pas de l'abîme creusé par l'opiniàfreté sous un homme qui a rendu de grands services à l'Église, j'espère que Dieu l'arrêtera à temps; mais je me réjouis de ce que le Souverain Pontife, père non pas d'un seul chrétien, mais de tous , ait enfin fixé par sa divine autorité des questions qui déchiraient mon ÉgHse natale en sa fleur, qui détournaient de la vraie route une foule d'âmes sincèrement trompées^ et dont j'avais senti si longtemps et si amèrement le charme malheureux. Périsse mon triomphe personnel, s'il y en a un à quelque degré, et puisse l'Église de France, après cette haute et mémorable leçon , fleurir dans la paix active de l'unité ! Puissions-nous tous nous pardonner les erreurs de notre jeunesse et prier ensemble pour celui qui les causa par un excès (Timagination trop belle pour n't^tre pas pleurée ^? »
Ces prières, hélas ! ne furent pas exaucées. Elles sortirent
' 17 avril 1834.
' 2 aoûl 1H34.
438 LK PfcKK I.ACOKDAUU:.
pendant vingt ans d'une foule de cœurs invinciblement enchaînés à Tespérance, mais ce ftit en vaiû. Nul gage de réconciliation, nul signe de repentir n'est venu consoler ceux qui auraient mille fois donné leur vie d*ici-bas pout la vie de cette àme. Il n'est resté à leur confiance d'autre asile que l'impénétrable immensité de la miséricorde divine. Du moins, M. de la Mennais, en s'enfonçant de plus en plus flans l'abîme, n'y entraîna personne avec lui, absolument personne. C'est, si je ne me trompe, le seul exemple dans l'histoire du christianisme , d'un homme qui , ayant en lui toute l'étoffe du plus redoutable hérésiarque, n'a pas même réussi à détacher du centre de l'unité le moindre des acolytes.
Mais , paimi les âmes « sincèrement trompées » et profondément troublées par l'empire de ce fatal génie, il y en avait une que Lacordaire aimait par-dessus toutes et qui s,'obstinait, après toutes les autres, dans une fidélité désintéressée, moins peut-être à la personne de l'apôtre déchu qu'à la grande idée qui semblait ensevelie dans sa chute. Du milieu de ses luttes et de ses contradictions personnelles, c'était sur cette âme qu'il reportait Tardeur suprême de son zèle, la plus pure et la plus Violente passion de son cœur. C'était pour elle qu'il dépensait, à l'insu du monde entier, les plus riches trésors de son éloquence : Vadit ad illam qiiœ perierat, donec inventât eam. Que ne m'est-il donné de tout dire et de citer les lettres nombreuses qui, pendant trois années entières , poursuivirent cette tâche ingrate ! Un jour, peut-être, quand tous les témoins et tous les acteui's de cette lutte auront disparu comme lui, ces lettres tomberontelles entre des mains qui y puiseront de quoi écrire dans l'histoire de cette glorieuse vie une page qui n'en sera pas la moins touchante? Je viens de les relire, après tàtit d'années
LK PtUK LACUHDAIKK. V.\d
écoulées, avec une émotion que nulle parole ne pfeiil tendre. Je ne sais si son génie et sa bonté ont jamais jeté Un ^hxs pur éclat que dans cette lutte obscure et opiniâtre pour le salut d'une âme aimée. Avec le vain espoir de me dérober aux douleurs et aux orages d'un conflit trop cruel, je m'étais réfugié en Allemagne, où j'étais poursuivi par les appels de M. de la Mennais. Tout en se croyant obligé comme prêtre de signer des formulaires, l'infortuné répondait à mes craintes, à mes filiales représentations , en me félicitant de l'indépendance que je possédais comme laïque; il m*exhortait à la maintenir à tout prix. « Cette parole, » m'écrivait-il , « qui autrefois remua le monde , ne remuera pas « aujourd'hui une école de petits garçons ^ » Mais les mêmes couitiers qui m'apportaient ces lettres empoisonnées m'en apportaient d'autres bien plus nombreuses , où le vrai prêtre, où le véritable ami rétablissait les droits de la vérité en me montrant les sommets toujours accessibles de la lumière et de la paix. Il vint même de sa personne me cherche f et me prêcher auprès du tombeau de sainte Elisabeth. Avant comme après ce trop court voyage, il revenait sans cesse à la charge avec une inépuisable énergie , avec une indomptable persévérance. Sacrifié, méconnu, repoussé, il n'en prodiguait pas moins des avertissements toujours infructueux, des prédictions toujours vérifiées; mais avec quelle raison, quelle spirituelle et touchante éloquence, quel charmant mélange de sévérité et d'humble affection, quelles salutaires alternatives d'impitoyable franchise et d'irrésistible douceur ! Non, la plus tendre des providences n'aurait pu faire.plus ou mieux. Après avoir assis la vérité dans son austère et inviolable majesté, il la parait de toutes les fleurs de sa poésie, el,
' Loiue du 5 aoùl 1831.
4 40 LE PtRK I.ACOKDAIRK.
usant tour à tour de la supplication et du raisonnement, il entremêlait à des arguments sans réplique le cri d'un cœur sans pareil dans son fraternel et infatigable dévouement. Qu'on en juge par cette page prise entre cent autres du même ton :
« L'Église ne te dit pas : Vois. Ce pouvoir ne lui appartient pas. Elle te dit : Crois. Elle te dit, à vingt-trois ans, attaché que tu es à certaines pensées , ce qu'elle te disait à ta première communion : Reçois le Dieu caché et incompréhensible ; abaisse ta raison devant celle de Dieu et devant l'Église qui est son organe. Eh! pourquoi l'Église nous a-t-elle été donnée , sinon pour nous ramener à la vérité , quand nous prenons Terreur pour elle?... Tu t'étonnes de ce que le Saint-Père exige de M. de la Mennais... Certes, il est plus dur de se soumettre quand on s'est prononcé devant les hommes que lorsque tout se passe entre le cœur et Dieu. C'est là répreuve particulière réservée aux grands talenb^. Les plus grands hommes de l'Église ont eu à briser leur vie en deux, et, dans un ordre inférieur, toute conversion n'est qjue cela... Écoute cette voix trop dédaignée, car qui t'avertira, si ce n'est moi? qui t'aimera assez pour te traiter sans pitié? qui mettra le feu dans tes plaies, si ce n'est celui qui les baise avec tant d'amour, et qui voudrait en sucer le poison au péril de sa vie ? »
Je n'étais pas rebelle, comme on pourrait le croire d'après ces ardentes remontrances. Je n'étais qu'hésitant et troublé. Pendant que je résistais opiniâtrement aux pressantes sollicitations de Lacordnire, j'invoquais auprès de M. de la Mennais la fidélité de mon dévouement, le plus obstiné de tous ceux qu'il avait suscités, pour obtenir de lui la patience et le silence. Mais j'en voulais à mon ami d'avoir suivi une autre voie, plus publique et plus décisive. Je lui reprochais témé-
rairement Toubli apparent des aspirations libérales dont le souffle nous avait tous deux enflammés. Quand je cédai enfin, ce ne fut que lentement, comme à regret, et non sans avoir navré ce cœur généreux. Cette lutte avait trop duré. J'en parle avec confusion, avec remords, car je ne lui rendis pas alors toute la justice qu'il méritait. J'expie cette faute en Tavouant, et je fais de cet aveu un hommage à la grande âme qui a maintenant trouvé le juge qu'elle invoquait avec une si légitime confiance. C'est alors, c'est ainsi que j'ai pu plonger dans les derniers replis de cette Ame un regard d'abord distrait et irrité, mais depuis et aujourd'hui baigné des larmes d'une reconnaissance immortelle. C'est d'elle que j'ai appris à comprendre et à* vénérer le seul pouvoir devant lequel on grandit en s'inclinant. Captif de l'erreur et de l'orgueil, j'ai été racheté par celui en qui m'apparut alors l'idé.il du prêtre, tel qu'il l'a lui-même défini : « Fort comme !e diamant, et plus tendre qu'une mère, w
SA VIK SOI.ITAIiSK A I*AI«IS, — CONFÉRENCKS DU COLLÉiiK STANISLAS.
PREMlfcRKS STATIONS A NOTRE-DAME.
Mais j'ent(»nds des voix sceptiques et critiques qui inlerrompent ce récit. Tout ce que vous nous racontez là, est-ce bien vrai? y a-t-il donc eu, dans cette France moderne, un moment où l'on ait eu le culte passionné et désintéressé de son drapeau et de sa cause ? où l'on ait vraiment lutté et souffert pour elle? où l'on se soit ligué , armé , dévoué , enflammé, embrasé pour des idées, pour des principes, pour la seule vie de l'âme? où toute une géiiéiation de prêtres et de chrétiens se soit jetée au-devant des ennemis de la foi, sans autre arme que la confiance dans le droit commun et
dans la liberté, sans autre ambition que celle d'une part équitable dans le patrimoine reconquis par la justice et l'honneur ?
Oui, en vérité, croyez-le, jeunes gens : cela s'est vu. Il y a eu, parmi nous, dans ce pays et dans ce siècle, des gens et des jours de cette sorte. Et vous, qui n'êtes plus jeunes, vous en étiez aussi, ou vous faisiez semblant d'en être ; vous grossissiez ces foules enivrées d'éloquence et d'enthousiasme, vous qui doutez aujourd'hui de tout ce que vous avez oublié ou trahi ! vous admiriez avec extase ce grand moine, ce grand orateur que depuis vous avez renoncé à suivre et à comprendre, vous qpi essayez de nier la vie parce qu'elle s'est éteinte en vous^ et qui ne savez plus même mesurer du regard la hauteur dont vous êtes tombés. Ah! il n'est que trop vrai, ce temps-là, qui alors nous semblait, à nous et à nos jeunes ardeurs, trop terne et trop froid, ne ressemblait en rien à celui-ci. Pour savoir ce qu'il valait, il a fallu descendre à celui dont nous sommes les captifs indignés.
Reprenons toutefois notice récit, et suivons le jeune abbé Lacordaire dans la vie modeste et cachée qu'il mena pendant les trois années qui suivirent son retour de Rome. A peine revenu à Paris, en avril 1832, il y rencontra la première et formidable explosion du choléra, et, avec ce courage froid et calme qui l'a toujours distingué, il se dévoua aussitôt aux malades et aux moribonds. Il allait passer ses journées dans un hôpital temporaire établi aux Greniers d'abondance. Les préjugés contre le clergé étaient, encore dans toute leur force ; l'administration refusait les secours de l'archevêque de Paris, et les prêtres ne pouvaient se montrer eu soutane dans les rues : k II n'y a là, m'écrivait-il, ni sœurs de charité, ni aumônier, ni prêtres de la paroisse. On a bien voulu
LE PÉRK L.VCOKDAIKK. ii3
tolérer ma présence et celle de deux autres. J'ai la moindre part au travail, et chaque jour je fais une très-petite récolte pour réternité. La plupart des malades ne se confessent pas, et le prêtre n'est là qu'un député de l'Église, venant timidement chercher s'il n'y aurait pas quelque àme qui appartienne au troupeau... Çà et là, un ou deux se confessent. D'autres sont mourants, sans oreilles et sans voix. Je pose ma main sur leur front, et je dis, en me confiant à la miséricorde divine, les paroles de l'absolution. Il est rare que je sorte sans éprouver quelque contentement d'être venu. Hier, une femme venait d'être apportée, et elle avait à son chevet un militaire, son mari; je m'approche, et comme je suis en laïque, le militaire me demande à voix basse s'il n'y aurait pas un curé : Moi^ je le suis. On est heureux de se trouver juste pour sauver une âme et faire plaisir à un homme *. »
Vers la fin de cette même année et après sa séparation de M. de la Mennais, il reprit un rêve qui l'avait souvent poursuivi pendant les moments les plus agités de sa vie antérieure. Il voulait se faire curé de campagne dans une province éloignée, et il désignait, je ne sais pourquoi, la Franche-Comté : « Je veux, disait-il, m'ensevelir au fond d'une campagne, ne plus vivre que pour un petit troupeau d'hommes, trouver toute ma joie en Dieu et dans les champs. On verra bien que je suis un homme simple et sans ambition. Adieu les grands travaux! adieu le renom et les grands hommes! j'en ai connu la vanité, et je neveux plus que vivre obscur et bon. Quelque jour, quand Montalembert aura blanchi au milieu de l'ingratitude et de la célébrité, il viendra voir sur mon front les restes de notre jeunesse commune. Nous pleurerons ensemble au foyer du presbytère : il
' 22 avril 1832.
me rendra justice avant que nous mourions tous deux ; je bénirai ses enfants'... Pour moi, pauvre prêtre catholique, je n'aurai ni enfants qui croissent sous mes yeux pour me survivre, ni foyer domestique, ni église brillante de science et de sainteté. Né dans des temps médiocres, je passerai sur la terre entre des choses peu dignes de la mémoire des hommes ; je tacherai d'être bon, simple, pieux, espérant dans l'avenir avec désintéressement, puisque je ne le verrai pas, travaillant pour ceux qui le verront peut-être, n'accusant pas la Providence qui pouvait charger de plus de maux une vie de peu de mérite^. »
Mais M. de Quélen, archevêque de Paris, le retint dans son diocèse. Ce prélat témoigna longtemps au jeune prêtre qu'il avait ordonné une paternelle bonté, malgré la prodigieuse différence de leur nature, de leur origine, de leurs préférences politiques. A ce fils, sorti triste et meurtri d'.un conflit si inégal, le bon pasteur assigna une retraite douce et paisible, en lui rendant l'aumônerie de la Visitation, qu'il avait déjà occupée en i827. Lacordaire vécut pendant plus de trois ans dans le modeste logement qui lui était assigné au couvent. Sa mère vint demeurer avec lui : elle y mourut dans ses brns'. Mais Dieu lui en avait donné une autre qui devait ne le précéder que de peu d'années dans la tombe. J'avaiï? eu le bonheur de lui faire connaître, à son retour de la Chesnaie, madame Swetchine, qui bientôt reconnut en hii son fils de prédilection et qui concentra sur cette tête encore si jeune, mais déjà battue de l'orage, tout ce que son Ame, si haute et si droite, renfermait d'ingénieuse sollicitude et d'intime tendresse. Il a lui-même raconté l'impression qu'elle
• [) ;i\nl 1HM2 ' 11 (lôrombro IX'M.
' l février 183fi.
LK PHUIC LACOUDAIIli:. 4 i:,
produisit sur lui: « ,rabordàis aux rivages de sou àme comme une épave brisée par les ilôts, et je me rappelle encore, après vingt-cinq ans, ce qu'elle mit de lumière et de force au service d'un jeune homme qui lui était inconnu. Ses conseils me soutinrent à la fois contre la défaillance et l'exaltation. » Elle devint, et demeura, pendant un quart de siècle, le guide, l'avocat, le médecin de cette existejice agitée et contestée, qui *s'apaisa tout d'abord et se rangea de plus eu plus sous une si douce influence. Kien ne troubla jamais l'union bénie de ces deux âmes, de cette mère et de ce Bis si dignes l'un de l'autre, et si bien dépeints l'un et l'autre, par cette parole de Lacordaire sur madame Swetchine : (c Je n'ai rencontré personne qui eut une liberté aussi (c hardie dans une foi aussi solide. »
Ce fut donc là, dans une rue étroite et tortueuse du pays latin, aux pieds de la montagne Sainte-Geneviève, que Lacordaire vécut pendant plus de trois ans. C'est là que mon souvenir me le représente, plus grand, plus admirable peutêtre qu'à la Cour des Pairs, à l'Académie, ou même à Notre- Dame. Je l'y vois se recueillant et se rassérénant chaque jour davantage dans la prière, le travail, la charité, la sohtude, dans une vie grave, simple, ignorée, vraiment cachée en Dieu. C'est là le nid où il couva son génie et d'où s'élança cet aigle dont le vol a dépassé de si loin tous ses émules. Au plus fort de nos luttes, il avait toujours vanté et rêvé une existence paisible et uniforme : « Qu'on est heureux, écrivait-il, quand on naît et qu'on meurt sous le même toit sans l'avoir jamais quitté! Mais il n'y a plus de ces choses-là dans le monde : les riches même sont vagabonds comme les autres. Les palais ont cessé d'être héréditaires comme les cabanes : nous ressemblons tous à ces bûcherons qui se font un abri de quelques jours au pied d'un arbre, et qui,
446 LE PÈRE LACORDAIRR.
après avoir détruit tout ce qui est autour, coupent aussi le tronc contre lequel ils appuyaient la tête, et s'en vont. Faisons-nous du moins une amitié éternelle au milieu de ce monde où il ne reste rien de durable et d'immobile ; que nos cœurs nous soient le foyer de nos pères *. »
Le voilà donc, sous un toit qui n'était ni celui de ses pères, ni celui qui devait Tabriter toujours, mais sous un toit modeste et tranquille. Il en jouit avec abandon et sans songer à l'avenir : « Les habitudes seules plaisent défitinivement à l'âme. Le nouveau cesse d'être nouveau ; l'ancien finit par le devenir, tant il s'est peuplé de souvenirs et d'idées qui se combinent dans l'âme délicieusement^. » Il s'y attachait et se défendait contre tout appel. Il refusa par deux fois* la direction du journal f Univers, qui se formait alors. Il refusa également une chaire à l'université catholique de Louvaiu, dont les fondateurs ont à jamais honoré cette grande création de la religion et de la liberté au dix-neuvième siècle, par la seule intention d'y appeler le plus illustre champion de l'alliance entre la liberté et la religion. Inconnu du vul^ gaire, méconnu de plusieurs, il s'ignorait encore lui-même ; il se cramponnait à la solitude avec une passion dont l'expression forme comme le refrain de toutes ses lettres : a J'ai toujours eu besoin de la solitude, même pour dire combien j'aimais*.... Mes jours se ressemblent tous; je travaille le matin et l'après-midi régulièrement; je ne vois personne, sauf quelques ecclésiastiques de province qui viennent me voir çà et là. Je sens avec joie la solitude se faire autour de moi : c'est mon élément, ma vie^ !... On ne fait rien qu'avec
I 20 o€lobre 1831.
3 3 ilécembre 1834.
^ Décembre 1833 et décembre 1835.
* Septembre 183J.
'' H s«»pipmbre 18S3.
LE PfeHE LACORDAIRK. 447
la solitude : c'est mon grand axiome. Le cœur perd, même quand il ne se donne pas, à se verser trop souvent en présence des étrangers : c'est comme une fleur portée dehors'... Un homme se fait en dedans de lui et non en dehors!... » Néanmoins un certain instinct de l'avenir qui lui était réservé se combinait avec ce goût passionné de la solitude, et se fait jour de temps à autre, dans son âme, pour ses amis, comme un éclair dans la nuit : « Parler et écrire, vivre solitaire et dans l'étude, voilà mon âme tout entière. Du reste, l'avenir achèvera de me justifier, et encore plus le jugement de Dieu ^.. Un homme a toujours son heure : il suffît qu'il l'attende et qu'il ne fasse rien contre la Providence ^. »
Cette heure allait se lever pour lui, et il devait bientôt retrouver la vie active et publique sous la forme qui lui semblait la plus attrayante et la plus adaptée à son caractère. Il le disait avec une sincérité que rien dans sa vie n'a jamais démentie : a Je n'ai aucune ambition et je ne puis pas en avoir; car toutes les positions élevées dans le clergé sont des charges pastorales ou administratives, absolument incompatibles avec mes goûts. Je n'aurai .jamais de fonctions ni n'en veux avoir. Mais il faut faire quelque chose de soi à cause de la conscience qui y oblige *... » Se sentant né pour la parole, il dut naturellement, comme toutprêtrp ordinaire, essayer de la prédication. Il prêcha pour la première fois à Saint-Roch, dans cette môme église où dix-neuf ans plus tard devaient retentir les derniers et foudroyants accents de sa voix à Paris. C'était au printemps de 1833. J'y étais, avec MM. de Corcelles, Ampère et autres, qui doivent s'en
> 15 février 183i.
' !•' octobre 1834.
^ 30 juin 1833.
♦ 19 août 18:^^.
U8 LK PÈIIK LACOUDAIUt.
souvenir comme moi. Il échoua complètement, et chacun sortit en se disant : Cest un homme de talent^ mais ce ne sei^a jamais im prédicateur. Lui-même le crut : u 11 m'est évident que je n'ai ni assez de force physique, ni assez de flexibilité dans Tesprit, ni assez de compréhension du monde, où j'ai toujours vécu et vivrai toujours solitaire, enfin rien assez de ce qu'il faut pour être un prédicateur dans la force du terme. Mais je puis un jour être appelé à une œuvre que réclame la jeunesse et qui lui soit uniquement consacrée '... Si je puis utiliser ma parole pour l'Église, ce sera uniquement dans le genre apologétique, c'est-à-dire dans cette forme où l'on rassemble les beautés, les grandeurs, l'histoire et la polémique religieuse pour agrandir le christianisme dans les esprits et y engendrer la foi'"*. »
Cette œuvre, uniquement consacrée à la jeunesse^ se présentai bientôt : il fut invité à faire des conférences pour les élèves du plus modeste des collèges de Paris, le collège Stanislas. Elles commencèrent le 19 janvier 1834; dès la seconde, la chapelle ne put contenir la foule qui affluait du dehors, et il fallut y construire une tribune : <c C'est uu germe qui pousse ', » disait-il au bout d'un mois. Cinq ou six cents auditeurs s'y pressaient. On n'a qu'une analyse très-abrégée de ces premiers essais *. Mais dans ces noies incomplètes se retrouvent déjà les caractères distinctifs de l'orateur de Notre-Dame : l'originalité saisissante, la passion pénétrante et sincère, l'impétueux élan de la parole et de la pensée, la tendresse, Tironie. D'autres m'ont rapporté qu'un
' 20 juin 18.33.
'-« 19 aoùl 18:33.
3 17 février 1831.
* Elle est (lue à M. le docteur Haliéguen, de Chulcaulin, Tua des auditeurs de Sianislas cl l'un des premiers membres de la Société de Saint- Vincent de Faul.
jour il dit à l'adresse de certains ricaneurs : « Dieu vous a donné de Tesprit, Messieurs, beaucoup d'esprit, pour vous montrer qu'il n*a pas peur de Tesprit des hommes. » Toujours est-il que l'adhésion et le retentissement furent considérables ; l'opposition ne le fut pas moins et allait toujours en croissant : a Ici, » écrivait-il vers la fin de ces premières conférences, a on me traite de républicain forcené, d'homme incorrigible, relaps et mille autres douceurs... Il y a des ecclésiastiques qui m'accusent, non pas d'être athée, mais de n'avoir pas prononcé une seule fois le nom de Jésus- Christ... Je méprise les tracasseries qu'on me suscite; j'accomplis mes devoirs d'homme et de prêtre ; je suis solitaire, occupé, cakne, confiant en Dieu et dans l'avenir... On ne fait rien sans l'Église et sans le temps. Ah ! si l'abbé de la Mennais avait voulu, quel rôle lui restait! Il était au plus beau moment de sa gloire, et jamais je Yi'ai compris qu'un homme de cette trempe ne connût pas le prix de ce que Dieu lui laissait. Le rôle religieux qu'il abandonne est si beau, si facile à remplir, tellement supérieur à tous les autres, qu'en trois mois, à Paris, je viens de remuer plus de cœurs et d'intelligences que je n'aurais pu faire dans les quinze années de la Restauration '. d
Cependant, dénoncé à Rome, dénoncé auprès du gouvernement, dénoncé surtout auprès de l'archevêque de Paris, il lui fallut d'abord suspendre ses conférences, puis renoncer à les reprendre pendant l'hiver de 1834 à 483S. M. de Quélen, qui avait d'abord autorisé cette reprise, finit par l'interdire. Lacordaire ne murmura pas, même dans la plus secrète intimité : ce L'obéissance coûte, m'écrivait- il, mais j'ai appris de l'expérience qu'elle est tôt ou tard récompensée,
> n arril 183d.
450 LR PÈRE LACORDAIRIl.
et que Dieu seul sait ce qui nous convient \ . . La lumière vient à qui se soumet comme à un homme qui ouvre les
veux*. »
II n'avait pas quitté ses Visitandines. Il y continuait le cours de sa paisible existence, lorsque, par un mouvement inexpliqué, M. de Quélen, qui s^était trompé en appliquant à Tapparente soumission de M. de la Mennais le texte : Vir obediens loque tur victorias, donna à Lacordaire roccasioD ' de le vérifier avec éclat. Sur les instances réitérées d'une députation d'étudiants en droit, qui avait Ozanam pom* chef, l'archevêque appela le prédicateur du collège Stanislas à occuper la chaire de Notre-Dame et à y faire seul les conférences qui avaient été organisées pour la jeunesse des écoles, dès l'année précédente, sans grand succès. Lacordaire monta donc pour la première fois dans cette chaire qui IV immortalisé, et y fit pendant les années 1835 et 1836 les quinze fameuses Conférences sur l'Église, dont le texte est entre toutes les mains. On peut dire que, s'il n'a jamais décru, il a rarement surpassé, sauf dans ses Conférences de Toulouse en 1854, la splendeur et la solidité de cette première série de discours. M. de Quélen, qui assistait à tous ses sermons, et qui, pour la première fois depuis les violences dont il avait été victime après la Révolution de juillet, se trouvait en présence de la foule, fut transporté d'un succès qui le vengeait si noblement en l'associant à la popularité de celte gloire naissante. Un jour, se levant de son siège archiépiscopal devant cet immense auditoire, il décerna à son jeune protégé le titre de nouveau prophète.
On sait quel fut Tauditoire de Notre-Dame; jamais ces murs vénérables n'en avaient vu de semblable. Rappelons
> 1-2 novembre I8S4.
3 51 décembre 1834.
:|ue le noyau en fut d'abord formé par la Société de Saînt- Vincent de Paul, qui venait de naître des mains d*Ozanam, l'un des hommes que Lacordaire a le plus aimés et dont il disait tout récemment : C'est un ancêtre. Les rangs de cette glorieuse compagnie, l'immortel honneur de la France oon^^ temporaine, se serrèrent et se décuplèrent autour de la chaire de Notre-Dame. Elle y puisa l'esprit qui hii avait fait traverser jusqu'à hier, intacte, respectée et bénie, nos révolutions et nos luttes. Lacordaire en fut, après Ozanam et avec lui, le véritable père. Il aurait pu dire d*elle : Apollo plantavit;ego rigavi^ sed Deus incrementum dédit. Parlant un jour à Notre-Dame de cette jeune milice « qui a placé sa chasteté sous la garde de la charité, la plus belle des vertus sous la plus belle des gardes, » il avait dit : a Quelles bénédictions n'attirera pas sur la France cette chevalerie de la jeunesse, de la pureté et de la fraternité en faveur du pauvre ! . . . Que la patrie sache au moins protéger leur liberté de sa reconnaissance ! » Ce vœu n'a point été exaucé. Ah! qu'il faut plaindre le temps et le pays où nous vivons ! Le cher et glorieux apôtre de la jeunesse catholique languissait, en proie aux plus cuisantes douleurs, sur le lit dont ii ne devait plus se relever, et, déjà la délation et la calomnie avaient triomphé de son œuvre! déjà un coup fatal était porté à la plus belle œuvre du dix-neuvième siècle, au fruit le plus pur et le plus spontané de la démocratie chrétienne, par une de ces mains étourdiment cruelles à qui Dieu livre la puissance humaine quand il veut montrer aux hommes le peu de cas qu'il en fait !
Qu'on s'imagine Lacordaire debout et avec la liberté de la presse devant un acte pareil; que l'on se figure la justice qu'il en eût tirée avec cette plume qui naguère avait stigmatisé de bien moindres coupables par ces invectives brûlantes,
4i? LE Pf:RE LACORDAIKE.
dont récho vibrait encore dans la chaire de Notre-Dame : Lmî, ce sous^préfet * !
DBUXIÂMB sftjOUB A ROME — IL ENTRE DANS l'oRDRB DES FRÈRES PRÊCHEURS ET RÉTABLIT CET ORDRE EN FRANCE. » CONFtÎBBNCES DK NOTRB-DAME. — LA LIBBBTé D*ENSEI6NE1IBNT ET LA L1RERT& D*ASSOCI ATION .
La publicité, la popularité, la gloire , lui arrivaient ainsi pour la seconde fois et par des voies aussi régulières qu'éclatantes. Rien ne lui manquait de ce qui pouvait le satisfaire et l'enivrer, et il n'avait encore que trente-trois ans ! Mais voici que, par une de ces merveilleuses intuitions dont il a eu plus que personne le secret, il reconnaît que le recueillement, le travail, le silence, la solitude, lui sont encore nécessaires. Il s'arrête au faite de son triomphe : « Je laisse entre les mains de mon évéque cette chaire de Notre-Dame désormais fondée, fondée par lui et par vous, par le pasteur et par le peuple. Un moment ce double suffrage a brillé sur ma tête, souffrez que je l'écarté de moi-même et que je me retrouve seul quelque temps devant ma faiblesse et devant Dieu. » C'est par ces mots qu'il termine son second carême en avril 1836. Descendu de Ik chaire, il refuse, malgré les instances de son archevêque, d'y remonter et part pour Rome.
Il rentrait à Rome récompensé au delà de tout espoir du sacrifice qui l'en avait fait sortir quatre ans plus tôt, en y laissant la Mennais. Mais il y rentrait toujours humble, simple et modeste. « C'est un exil, m'écrivait-il, car je ne me suis jamais dissimulé que deux années passées hors de France dans la solitude et le travail du cabinet seraient une
I Vo)r plus haut, p. 405.
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chose dure : mais elle était nécessaire. 11 faut même remercier Dieu, qui a attaché de la peine à tout, afin qu'il pût y avoir du mérite en tout'. » Nous nous y rencontrâmes de nouveau et nous y vécûmes paisibles, unis et heureux sur le site de nos anciennes divisions et de nos anciens tourments. Je l'y laissai au printemps de 1837. Il comptait à son tour rentrer en France; mais le choléra vint à éclater avec une intensité terrible au moment où il allait partir. En présence du fléau et de la désertion générale, il resta et se mit à la disposition du. cardinal-vicaire. La lettre où il m'annonçait cette résolution se terminait ainsi : « Si je meurs, tu garderas ma mémoire. Il ne sera pas nécessaire de la défendre, elle sera trop peu de chose ^. »
A quoi va-t-il occuper cette nouvelle période de solitude et de silence ? Madame Swetchine disait de lui : a Je ne sais pas une plus admirable vertu que la sienne, une vertu plus faîte pour s'élever à la sainteté, si cette vertu peut se courber et s'enfermer dans l'obscurité*. » C'est précisément à ce doute qu'il va répondre en courbant sa virile nature et en contenant sa popularité naissante sous le frein d'une règle monastique.
Cinq ans s'écoulent depuis ses premières Conférences, et nous le voyons reparaître le 14 février 1 841 dans cette même chaire de Notre-Dame, revêtu du froc dominicain. Les motifs qui déterminèrent sa vocation monastique, les circonstances
* 15 août 1836. Cette môme lettre coalient un passage qu'oa lira avec intérêt : c En voyant de près les Jésaites, j'ai appris à les mieux connaître, et j'ai sincèrement admiré leur foi, leur zèle, leur bonne éducation, leur facilité à tout comprendre et à se mettre au niveau de tout, qui fut toujours un de leurs caractères, enfin, un détachement vrai des passions politiques, prêts à reconnaître l'ordre partout où il est, et la religion avant tout autre intérêt. >
Ml août 1837.
Lettre an vicomte de Melun, 18 novembre 1838.
4S4 LK PKKk; I.ACOUDAIKK.
critiques et singulières qui raccompagnèrent, les raisons qui lui firept choisir Tordre des Frères prêcheurs plutôt que tout autre, viennent d'être racontés par lui-même dans un écrit qui mettra le sceau à sa renommée et qui comptera, j'ose Taffirmer, parmi les plus beaux monuments de l'histoire catholique. Nées d'un véritable miracle de courage moral et dictées par lui avec une sûreté et une rapidité sans égales pendant le dernier mois de sa vie mortelle, ces pages, dont chacune a été précédée ou suivie d'atroces douleurs, et que son agonie a seule interrompues, feroçit voir son style arrivé à la perTection et son mâle génie comme illuminé par ce terrible flambeau quon allume aux mourants. J'emprunte à ce grave document, dont la publication a été confiée à M . l' abbé Perreyve, quelques lignes qui suppléent à tout,
« Mon long séjour à Rome me permettant beaucoup de a réflexion, je m'étudiais moi*même et j'étudiais aussi les (( besoins généraux de l'Église... Il n^e semblait donc que « depuis la destruction des ordres religieux, elle avait perdu « la moitié de ses forces. Je voyais à Rome les restes ma- « gniflques de ces institutions fondées par les plus grands c( saints, ^t sur le trône pontifical siégeait alors, après tant « d'autres, qn religieux sorti du cloître illustre de saint u Grégoire le Grand. L'histoire, plvis expressive encore que tt le spectacle de Rome, me montrait, dès la sortie des cata- M combes, cette suite incomparable de cellules, de monas- « téres, d'abbayes, de maisons d'étude et de prières, se-
Ai mées des sables de la Thébalde aux extrémités de Tlrlande, (c et des lies parfumées de la Provence aux froides plaines a de la Pologne et de la Russie. Elle me nommait saint An- « toine, saint Basile, saint Augustin, saint Martin, saint Be- (( nott, saint Colombaa, saint Bernard, saint François d'As-
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(( sise, saint Doiflinique, saint Ignace, comme les patriarches « de ces familles nombreuses qui avaient peuplé les déserts, « les forêts, les villes, les camps, e.t jusqu'au siège de Saint- « Pierre, de leurs héroïques vertus. Sous cette trace lumi- « neuse, qui eèt comme la voie lactée de l'Église, je discer- « nais pour principe créateur les trois vœux de pauvreté, de « chasteté et d'obéissance, clefs de voûte de l'Évangile et de « la parfaite imitation de Jésus-Christ. . . C'est en vain que « la corruption avait, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, « rongé ces vénérables instituts. Cette corruption elle-même « n'était que la flétrissure de longues vertus, comme on (( voit, dans les forêts où la hache n'entre pas, tomber des « arbres séculaires sous le poids d'une vie qui vient de trop « loin pour résister à la caducité. Fallait-il croire que Theure a était venue où l'on ne reverrait plus ces grands * monu- « ments de la foi et ces divines inspirations de l'amour de (( Dieu et des hommes? fallait-il croire que le vent de la ré- « volution, au lieu d'être pour eux une vengeance passagère « de leurs fautes, avait été l'épée et le sceau de la mort? Je (( ne pouvais le croire ; tout ce que Dieu a fait est immortel « de sa nature, et il ne se perd pas plus une vertu dans le « monde qu'il ne se perd un astre dans le ciel.
a Je me persuadais donc, en me promenant dans Rome et « en priant Dieu dans ses basiliques, que le plus grand ser- « vice à rendre à la chrétienté au temps où nous vivons était « de faire quelque chose pour la résurrection des ordres re- « ligieux. Mais cette persuasion, tout en ayant pour moi la « clarté même de l'Évangile, me laissait indécis et trem- ^ blant quand je venais à considérer le peu que j'étais pour « un si grand ouvrage. Ma foi, grâce à Dieu, était profonde ; <i j'aimais Jésus-Christ et son Église par-dessus toutes les « choses créées... J'avais aimé la gloire avant d'aimer Dieu,
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c( et rien autre chose. Cependant, en descendant en moi, je « n'y trouvais rien qui me parût répondre à l'idée d'un fonce dateur ou d'un restaurateur d'ordre. Dès que je regardais « ces colosses de la piété et de la force chrétiennes, mon M Ame tombait sous moi comme un cavalier sous son cheval. « Je demeurais par terre, découragé et meurtri. L'idée seule <c de sacrifier ma liberté à une règle et à des supérieurs « m'épouvantait. Fils d'un siècle qui ne sait guère obéir, ce l'indépendance avait été ma couche et mon guide. Com- « ment pourrais-je me transformer subitement en un cœur a docile et ne plus chercher que dans la soumission la lu- « mière de mes actes?...
« Ce n'était pas tout, les obstacles extérieurs se dressaient tt devant moi comme des montagnes... Aucune association, « même littéraire ou artistique, ne pouvant s'établir en a France sans une autorisation préalable ; cette servitude « extrême, mais acceptée, donnait aux préjugés un moyen c( facile de se couvrir contre toute invocation du droit natu- « rel et du droit public. Que faire dans un pays où la liberté « religieuse, admise de tous comme un principe sacré au (( monde nouveau, ne pouvait cependant protéger dans le « cœur d'un citoyen l'acte invisible d'une promesse faîte à « Dieu, et où cette promesse, arrachée de son sein par des « interrogatoires tyranniques, suffisait pour lui ravir les « avantages du sort commun? Quand un peuple en est là et « que toute liberté lui parait le privilège de ceux qui ne « croient point contre ceux qui croient, peut-on espérer d'y a voir régner jamais l'équité, la paix, la stabilité, et une cice vilisation qui soit autre chose que le progrès matériel?
« On le voit, ma pensée ne rencontrait nulle part que des (1 écueils, et, moins heureux qUe Christophe Colomb, je ne ce découvrais pas même une planche pour me porter au ri-
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« vage de la liberté. Ma seule ressource était daos Taudace M qui animait les premiers chrétieus, et dans une inébran- « lable foi à la toute-puissance de Dieu... Il y a toujours tt dans le cœiu* de Thomme, dans l'état des esprits, dans le « cours de l'opinion, dans les lois, les choses et les temps, tt un point d'appui pour Dieu. Le grand art est de le discer- « ner et de s'en servir, tout en mettant dans la vertu secrète « et invisible de Dieu lui-même le principe de son courage tt et de son espérance. Le christianisme n'a jamais bravé le tt monde; jamais il n'a insulté la nature et la raison; jamais tt il n'a fait de sa lumière une puissance qui aveugle à force « d'irriter; mais, aussi doux que hardi, aussi calme qu'énertt gique, aussi tendre qu'inébranlable, il a toujours su pétt nétrer l'àme des générations, et ce qui lui restera de fidèle « jusqu'au dernier jour ne lui sera conquis et gardé que t< par les mêmes voies.
« Je m'encourageai par ces pensées , et il me venait à « l'esprit que toute ma vie antérieure et jusqu'à mes fautes « m'avaient préparé quelque accès dans le cœur de mon « pays et de mon temps. Je me demandais si je ne serais « pas coupable de négliger ces ouvertures par une timidité tt qui ne profiterait qu'à mon repos, et si la grandeur même tt du sacrifice n'était pas une raison de le tenter...
tt Pressé par la situation même et sollicité par une grâce <« plus forte que moi, je pris enfin mon parti, mais le sacrîtt fice fut sanglant. Tandis qu'il ne m'en avait rien coûté tt de quitter le monde pour le sacerdoce , il m'en coûta tout « d'ajouter au sacerdoce le poids de la vie religieuse. Toutt tefois, dans le second cas comme dans le premier, une fois « mon consentement donné, je n'eus ni faiblesse ni repentir, « et je marchai courageusement au-devant des épreuves qui «t m'attendaient. »
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que Texpérience a prouvé être nécessaires à la France, la propagation de TËvangile , dont l'Église est Tunique et infaillible dépositaire : voilà, dans Tordre temporel et spirituel, mes pensées et mes affections. Étranger à tout esprit de parti, j'ai tâché toujours, pour honorer ma foi, de la tenir dans la région de la justice et de la bienveillance. L*opinion m*a récompensé en m'élevant bien au-dessus de la place marquée à mon faible talent, et, si le gouvernement ne m*a pas connu tel que je suis, je le dois peut-être à un auti-e mérite, celui de n'avoir point recherché ses faveurs. Aujourd'hui que je ne peux plus aspirer à rien, j'ai acquis la liberté de le dire, et j'en profite uniquement pour rassurer Votre Excellence sur mes sentiments et mes desseins ^ »
Pendant les trois années qui suivirent cette prise de possession de la chaire de Notre-Dame par la liberté monastique, Lacordaire partagea sa vie entre la France et l'Italie. En Italie, à la suite de graves épreuves que je ne veux ni juger, ni même l*aconter, il fut contraint de transporter son noviciat français de Rome à Bosco en Piémont, où il vivait heureux et tranquille sous la protection du gouvernement de Charles-Albert, et d'où il alla prêcher un jour, dans la forteresse d'Alexandrie, à la brigade de Savoie *. En France, où il revenait tous les hivers , il prêcha, avec un succès toujours croissant, à Bordeaux et à Nancy, et dans cette dernière ville , il fonda, à l'abri de la liberté commune et de Tinviolabilité de' la propriété privée, la première des sept maisons de son ordre restauré '.
Cependant la question de la liberté d'enseignement, posée par lui , douze ans auparavant , dans V Avenir et devant la
' 30 aoùl 1838.
' 2 août 1842.
> Janvier 1843.
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Zour des Pairs, après avoir sommeillé quelque temps, venait de ressusciter avec une vigueur nouvelle et de ressaisir puiss^miment l'attention publique. Avec elle surgissait naturel- 1 ement la question de la liberté d'association, puisque les c^ommunautés pouvaient seules pourvoir sérieusement aux cïxigences de l'enseignement libre. Tandis que les évoques ^t les publicistes catholiques réclamaient la liberté promise p>ar la Charte avec toutes ses conséquences, les orateurs et les écrivains, bien autrement nombreux, du parti universit.aire, défendaient à outrance le monopole et exploitaient, oontre les jésuites surtout, l'impopularité que les héritiers des doctrines perverses et des cruelles persécutions du dixliuitième siècle savent partout réveiller contre les ordres religieux . On ne leur doit que l'expulsion ! ce cri d'un député trop fameux par ses interruptions, semblait à la foule des soi- disant libéraux la meilleure réponse aux réclamations élevées pour les associations religieuses au nom de la liberté et de l'égalité. Le gouvernement, plus timide que malveillant et bien résolu au fond à ne persécuter personne, se laissait néanmoins entraîner et dominer par le courant des passions antireligieuses. Le froc blanc du dominicain, porté dans la chaire et dans la rue , ne rencontrait plus chez les ministres la neutralité inquiète, mais bienveillante, de 1841 : il excitait une anxiété sérieuse qui se trahissait par des protestations et des menaces, en attendant des démonstrations plus sérieuses, Sur ces entrefaites Mgr Affre, archevêque de Paris, invita le père Lacordaire à reprendre ses conférences, et, malgré les instances du pouvoir, le prélat qui devait sacrifier plus tard sa vie avec un si modeste sang-froid, maintint dès lors , avec une invincible fermeté , la liberté de la parole évangélique. En décembre <843, Lacordaire remonta dans cette chaire de Notre-Dame qu'il devait occuper
pendant huit années consécutives et jusqu'au coup d*Étal de 1851.
C'étaient les temps héroïques de nos luttes religieuses et libérales : on voyait un dominicain et un jésuite, tous deux illustres, tous deux supérieurs à l'ombre même d'une jalouse rivalité, enseigner à la jeunesse l'art de fouler aux pieds le respect humain, et la conduire à la pratique de la foi en môme temps qu'à la conquête des droits civiques du catholicisme. Chaque hiver le père Lacordaire faisait sept ou huit conférences, pendant les mois de décembre et janvier : après quoi, il allait prêcher le carême dans une ville de province, à Grenoble, à Lyon, à Strasbourg, en laissant au père de Ravignan le soin de le remplacer à Notre-Dame et de préparer par sa station du carême et sa retraite de la semaine sainte ces communions pascales qui ont été depuis lors la gloire et la consolation de l'Église de Paris, et qui faisaient dire, dès 1844 : (c II faut mettre la main de Voltaire sur ces gens-là. » On fit de son mieux pour accomplir cette parole ; mais, avec la liberté, on peut se moquer môme de Voltaire. Cette première station de Lacordaire à Notre-Dame, depuis que la lutte était devenue flagrante, ne se termina qu'en février 1844; m'appelait lui-même « la plus périlleuse et la plus; décisive de ses campagnes. » Elle réussit au delà de toute attente. Elle affermit et enflamma tous les courages : elle préluda dignement à la lutte parlementaire de cette mémorable année et de l'année suivante, où les ordres religieux, violemment attaqués à la tribune, y furent défendus comme ils ne l'avaient pas été depuis 1789. La résistance catholique aux passions et aux préjugés du libéralisme inconséquent grandissait à vue d'oeil, grâce à l'union et au courage de Tépiscopat, grâce aussi à l'attitude résolue des catholiques dans les élections. Leur action était à la fois di^ne et seii-
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sée : leur intervention dans les conditions de la société moderne devenait chaque jour plus régulière et plus efficace.
Cette situation dura jusqu'au moment où la i évolution de février vint d'abord précipiter, puis détourner, et enfin anéantir ce mouvement salutaire. Nulle voix ne s'élevait alors dans nos rangs pour l'entraver ou le critiquer : a Nous servions tous deux la liberté chrétienne sous les drapeaux de la liberté publique, » a dit avec une heureuse concision le père Lacordaire dans sa notice sur le père de Ravignan. Celui-ci, dans un écrit éloquent, calme et fier, réclamait comme citoyen et au nom de la Charte, au nom de la liberté de conscience, garantie à tous, le drqit d'être et de se dire jésuite. Enfin, le prêtre illustre qui depuis a conquis la première place dans l'épiscopat contemporain, parlait ainsi qu'il suit avec l'assentiment universel du clergé et des fidèles :
« Qu'entend-on par l'esprit de la révolution française?...
« Entend-onlesinstitutionslibre.s, la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile, la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation, la liberté des opinions, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des impôts et des charges publiques?
« Tout cehy nous le prenons au sérieux, nous F acceptons franchement^ nous Cinvoquons au grand jour des discussions publiques...
tt Ces Ubertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, fious les proclamons^ nous les invoquons