‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 34 sur 53 · POLE NOUS GOMME POUR LES AUTRES · texte numérisé non relu

POLE NOUS GOMME POUR LES AUTRES

(c Que faisons-nous en ce moment que rendre hommage au véritable esprit de la révolution française, en invoquant ses bienfaits, en réclamant la liberté d'enseignement promise par la Charte, au nom de toutes les légitimes Hbertés religieuses?...

404 LE VPMï, LACORDAIRE.

« Nous acceptons , nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89...

« Je le pense et je le dis sans hésiter aux hommes de 89 et aux hommes de ce temps, qui voudraient faire peser sur nous le joug intolérable d*une absurde oppression, et qui invoquent contre nous seuls les lois sans force d'une jurisprudence anéantie ;

« Je le dis sans hésiter, dût-on trouver cette parole hardie dans la bouche d'un prêtre, et, je veux l'ajouter, d'un prêtre qui n'est pas un révolutionnaire :

a Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et contre nous^ mais pour nogs : Dieu le voulant ainsi malgré vous *. »

Prédicateurs, orateurs, écrivains, tous d'accord entre eux et avec les réclamations unanimes de l'épiscopat, invoquaient ainsi la liberté religieuse; non pas, comme l'a si bien expliqué Lacordaire lui-même, la liberté religieuse à la façon de Luther, qui n'était qu'une révolte et une destruction, mais (c la liberté, selon l'esprit moderne, qui n'a pas enlevé un pouce de terre à la juridiction spirituelle du Pontife romain; qui n'est que le respect des convictions d'autrui, qui ne touche en rien aux dogmes, à la morale, au culte, à l'autorité du christianisme ; qui lui retire seulement le secours du bras civil pour rechercher et punir l'hérésie, confiant à la force intime et divine de la foi, qui ne saurait faillir faute d'un glaive matériel levé contre l'erreur ^. »

Les catholiques avaient ainsi mis de leur côté le passé, le présent et Tavenir à l'aide d'une seule arme : la publicité, qui est la voix et le bras droit de l'homme, comme le disait

' Dupanloup, De la Faeifieationveligint$e, p. 986, 987, 300, 304, de la réimpression i\e 1861.

' Diicoura tur la hi de l'HUtoire^ 1851.

encore Lacordaire dans un de ces mouvements oratoires qui électrisaient ses auditeurs :

« La publicité est une puissance qui force les ennemis d'une cause à se prononcer tout haut et à concourir malgré eux à la formation authentique d'une histoire qu'ils détestent et qu'ils voudraient anéantir. C'est en vain : la publicité les presse ; il faut qu'ils parlent et que, même en calomniant, ils disent assez la vérité pour qu'elle ne puisse plus périr. C'est là. Messieurs, ce qui sauve l'histoire ; il n'y a rien à quoi dans le monde on en veuille plus ; les oppresseurs des peuples et les oppresseurs de Dieu ne travaillent à rien plus ardemment qu'à empêcher l'histoire d'exister; ils rassemblent contre elle le silence des quatre vents du ciel, ils renferment leurs victimes dans les murs étroits et profonds des cachots ; ils mettent autour encore des canons, des lances, tous les appareils de la menace et de la peur ; mais la publicité est plus forte que tout empire, elle entraîne ceux-là même qui l'ont en exécration ; elle les contraint de parler, les canons se détournent, les lances se baissent, et l'histoire passe * ! »

Lacordaire voyait ainsi les hommes et les choses se mettre d'accord pour réaliser et pour justifier ses rêves de jeune homme. Il jouissait de ce triomphe inattendu, mais sans ivresse et sans orgueil... « Accomplir son devoir avec courage et simplicité est encore le chemin le plus sûr pour obteinr des hommes la justice d'une vraie admiration... Le temps est nécessaire à tout, écrivait-il, il suffit d'être prêt toujours sans anticiper jamais sur l'heure marquée par la Providence. Quelle différence entre 1834 et 1844! 11 a suffi de dix ans pour changer toute la scène ^... Ce que nous

^ Conférence de Notre-Dame, De la puUtance publique de Jésui-Çhrùt» > 15 mai 1844.

466 LK PÈRE UGORUAlRl!:.

avous gagnS dons cette dernière campagne eu unité, eu force, en avenir, es{ à peine croyable ; quand même la cause de la liberté d'enseignement serait perdue pour cinquautt> ans, nous avons gagné plus qu'elle-même, parce que nous avons gagné l'instrument qui nous la procure, et avec elle bien des libertés nécessaires au salut de la France et du monde ^ . . Si ce pauvre abbé de la Mennais avait su attendre, quel moment pour lui ! Hélas ! nous le lui avions tant dit ! il serait plus grand que jamais... Il suffisait d'être humble et confiant dans l'Église. Jusqu'au dernier moment la partie était magnifique, elle l'était si bien, que la voilà gagnée... Plus jeunes et plus simples, nous avons accepté la direction de l'Église : nous avons reconnu avec droiture nos exagérations de style et même d'idées ; et Dieu, qui sonde les reioà et les cœurs, a jeté sur nous un regard de miséricorde, il a daigné ne pas nous briser et même se servir encore de nous. Jamais }l n*y eut dans l'Église l'exemple d'une récompense plus grande donnée à la soumission, à côté d'un chàtimeut plus terrible imposé à la révolte ^. »

Ses conseils étaient, d'ailleurs, marqués au coin de la prudence et de cet esprit pratique qui Ta toujours caractérisé. Il nous exhortait à ne pas vouloir tout à la fois, à garder avec patience le terrain déjà conquis, à ne pas nous lancer dans des théories sans fond ni rive, surtout à ne pas fournir à w^ ennemis des prétextes de crier sur les toits que nous voulions renverser de fond en comble la société française. Il n'intervint lui-même dans la polémique par aucun écrit ou aiicun acte, et l'on n'y trouve pas la moindre allusion dans toutes ses conférences. C'est dans cette année guerroyante de 1844 qu'il prononça ses fameux discours sur la Chasteté,

' 25 juin 1844.

m mars, 2:i juin 1814

LE PÈRK LACORDAIRK. ur,

qui fermèrent la bouche à ses plus opiniâtres détracteurs, v\ dout la beauté reste à l'abri du temps et de la critique, comme une perle exquise qu'aucun souffle ne peut ternir. Mais Tuniverselle popularité de sa parole, les immenses auditoires qui partout se groupaient autour de la chaire drs qu'il y montait, c'étaient là des arguments bien autrement éloquents que des thèses de politique ou de droit public. Il lui suffisait de constater sa victoire par sa prédication à Paris et dans toute la France, puis> par la prise de possession du droit d'habiter en commun et de se vêtir à son gré, que nul n'osa lui contester dans les différents endroits où il séjourna avec ses frères. Il était, d'ailleurs, résolu à persévérer jusqu'au bout dans la voie qui lui permettait de déployer ce courage civique si rare en France et pourtant si nécessaire, surtout aux catholiques. Il annonçait nettement, en fondant ses diverses maisons, l'intention de recommencer au besoin le procès de l'École libre : « Se laisser tirer de chez soi par la force, y rentrer dès que la force sera loin, protester publiquement, réclamer judiciairement la jouissance de sa propriété; la jouissance recouvrée, y rentrer avec les siens ' : » telle* était la Ugne qu'il s'était tracée et qu'il conseillait à toutes les communautés menacées. Heureusement, d'une part, la modération et la moralité du roi et de ses ministres, de l'autre, l'influence toute-puissante de la libre discussion, le dispensèrent de cette lutte judiciaire. Dix-sept ans plus tard, en repassant sur son Ut de mort les souvenirs de ce grand moment de sa vie, il disait :

u Désormais dans toutes les chaires et sur tous les chea mins de la France, l'habit religieux a repris le droit de a bouupgeoisie qu'il avait perdu en 1790. Ce fut là, à vr^i

' Lelire ilu -10 avril IH-i:..

4C8 LK PÈRE LACORDAIKE.

a dire, la promière conquête de l'Église de France dans les « pandas et difficiles voies de la liberté. Elle ne fut ni obte- « nue ni consacrée par une loi, mais le triple résultat des « besoins de la conscience, de la force cachée de l'Évangile « et de la modération du gouvernement. Ce gouvernement tt tenait à n*être pas persécuteur, et quand il vit la tranquil- « lité publique assurée, il accepta tacitement ce qu'il n'au- (( rait empêché qu'au prix de violences qui n'étaient pas u dans ses intentions. Dès qu'il y a chez un peuple des élé- « ments sérieux de liberté, ces éléments travaillent, même u sans le savoir, contre toutes les oppressions, et, comme tt la vérité appelle la vérité, comme la justice appelle la jus- « tice, ainsi, dans ce cercle logique des choses divines et « humaines, la liberté appelle la liberté. Il n'y a que les a nations étouffées sous les serres du pouvoir absolu qui ne « peuvent rien pour respirer plus à l'aise, parce que l'air « même leur manque et que la bouche de leurs maîtres est « scellée sur la leur avec l'airain. La France n'en était pas a là. Elle avait une Charte, des assemblées indépendantes, « des journaux libres, des écrivains, des orateurs, une reliu gion qui sortait de son âme, et, quand un peuple est a ainsi armé, c'est sa faute s'il ne conquiert pas les droits « légitimes qui lui manquent encore * . »

On peut dire que dans cet éloquent retour sur la grande victoire qui immortalisa son nom, Lacordaire ne s'est pas fait à lui-même une part assez belle. Il n'a pas assez dit que, sans son libéralisme notoire et incontesté, sans son adhésion résolue aux principes de la société moderne, jamais il n'aurait fait accepter son Mémoire pour le rétablissement des Frères prêcheurs ; jamais il ne se serait fait écouter de

* Mé motte dict» on octobre 1861.

la foule; jamais il n aurait gagné dans Topinion publique le procès de la liberté des ordres religieux. Et ne Toublions pas : ce procès, il l'avait gagné hautement; et non- seulement le procès de son ordre, qu'on croyait écrasé à toujours sous le poids de Timpopularité de l'Inquisition, mais encore le procès de tous les instituts religieux et celui des jésuites eux-mêmes. Ceux-ci avaient été un instant menacés par un ordre du jour fameux, un instant dispersés en apparence par ordre de leur général. Mais la haine antimonastique n'avait pas osé aller plus loin. Pourquoi? Parce que le père Lacordaire avait osé, lui, paraître en froc à Notre-Dame, et, invoquant hardiment et franchement la liberté de conscience proclamée en 1789, mettre de son côté cette masse flottante qui, dans tous les pays et dans tous les temps, a toujours décidé toutes les questions. Les loups ne cessaient pas d'être loups, et nous le voyons bien aujourd'hui ; mais le père Lacordaire avait fait honte à ceux qui hurlaient avec eux, et, au nom de la liberté, il les avait retournés contre les hommes d'oppression.

NATIHK tf CAÏUCTÈRK l'K SON KLUQUt.NCt:.

\ partir de l'année décisive qui. inaugura ces luttes mémorables et fécondes, la vie de Lacordaire se partagea entre le clQÎtre et la chaire.

On n'attend, certes, pas de moi le récit do sa vie religieuse. C'est à ses frères, à ses fils, à ceux qu'il a enfantés, par une surabondance de force et d'amour, à la vie religieuse, dans un siècle où tout semblait condamner une telle entreprise, c'est à eux seuls qu'il peut appartenir de dévoiler les pieux mystères de ces vingt-deux années écoulées dans

470 LK Pf:nE LACOnDAIRE.

la stricte et parfaite observance d'une règle aussi sévère que minutieuse. Je me sens à la fois indigne et incapable de toucher à cette arche sainte. Je dirai seulement, sans craindre aucun démenti, que jamais religieux ne fut plus fidèle à sdh état, ne dompta plus cruellement sa chair, n'étancha plus généreusement cette soif d'immolation qu'il a nommée, la « moitié généreuse de l'amour. » Ce qu'il nous a lui-même raconté des pénitences et des humiliations volontaires que s'imposait saint Dominique pour se délivrer des atteintes du mal, le régénérateur moderne de l'ordre dominicain l'accomplissait avec une énergique simplicité qui n'altérait en rien ni l'indulgence habituelle de son âme, ni même la sérénité de son aspect. C'est une opinion très-répandue chez ceux • qui l'ont suivi de plus près, pendant sa vie monastique, que ses jours ont été abrégés par les macérations excessives où il s'est complu. Quand tous les secrets de cette généreuse vie seront connus, l'orateur disparaîtra devant le religieux ; et le prestige de cette parole qui a remué, éclairé, converti tant d'âmes, semblera une moindre merveille que l'austérité formidable de sa vie, que les rigueurs dont il châtia sa chair, que sa tendresse passionnée pour Jésu:r Christ.

Il me convient mieux de parler de sa vie oratoire. Mais là encore, c'est aussi Jésus crucifié que tout d'abord j'aperçois et que j'adore. Car je veux et je dois y insister, de peur que mes instincts laïques, mes prédilections personnelles, mes ardeurs politiques, dans un récit qui en portera naturellement l'empreinte, ne.jettent comme un voile trop terrestre èuv cette vérité souveraine. Lacordaire fut avant tout le prêtre, le confesseur, le disciple pénitent de Jésus crucifié. Encore séminariste, il avait écrit : « Je veux sortir de cette vie naturelle et mé consacrer tout entier au service de celui

LE l>ÊRB LAC0RDA1RE. 471

qui ne sera jamais ni jaloux, ni ingrat, ni vîP. » Kt totri, dans sa parole comme dans sa ^ie, porte Tempreinte de cet amour après lequel il n'y a plus d'amours. Qu'on écoute ce cri de surnaturelle tendresse lorsqu'au début de sa station de 1846, au lendemain des luttes les plus irlyes entre toutes celles dont nous parlions tout à l'heure, il annonça qu'il allait parler de la vie intime de Jésus-Christ.

<c Seigneur Jésus, depuis dix ans que je parle de votre Église à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que j'ai parlé, mais enfin, aujourd'hui plus directement j'arrive à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains aimables qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné de gloire et d'épines, à cette vie doiit j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, que mon âge mûr adore et annonce à toute créature. 0 Père ! 6 Maître ! 6 Ami ! 6 Jésus ! secondez-moi plus que jamais, puisque étant plus proche de vous, il convient qu'on s'en aperçoive, et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de cet admirable voisinage^. »

Les huit discours de cette année 1 846 roulent exclusivement sur Jésus-Christ, et c'est là, à mon sens, que se trouvent les plus merveilleux trésors de son éloquence. Qu'on en juge par ces paroles qu'on ose à peine citer, lorsqu'on n'a pour les transcrire qu'une plume profane, mais que n'oublieront jamais ceux qui ont eu le bonheur de les entendre.

« Poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants, que nous en reste-

' Lclire à M. Lorain, p. 837.

* 1" Conférence de 1816.

472 LE P^MK. LACOHUAIRR.

t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom, mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, Toubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l'amour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour, a Je me trompe, messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit] siècles, n'est pas refroidie; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hommes ; qui est visité dans son berceau par les bergers et par les rois, lui apportant à l'envi et l'or, et l'encens, et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, ^t cet homme, des milliers d'adorateurs le détachent chaque jour du trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et jusqu'à

U: PÈRE LACOKUAIRK. 473

l'extase. Il y a uq homme poursuivi, dans son supplice et sa tombe, par une inextinguible haine, et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enûn, et le seul qui ait fondé son amour sur la terre, et cet homme c'est vous, ô Jésus! vous qui avez, bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne me connaissais pas'. »

Ah ! oui, cet accent, il ne se le connaissait pas, ni nous non plus; et nul d'entre nous n'en avait jamais entendu de pareil; et parmi ceux qui l'ont entendu ce jour-là, nul ne l'oubliera jamais. Quelle que soit leur faiblesse, ils n'oublieront jamais c.es jours où la fibre du beau, du vrai, du grand, du bien, a tressailli dans leyr cœur, sous le coup de cette parole; où ils ont vu et entendu jaillir d'une poitrine sacerdotale, comme du rocher frappé par la verge divine, ce fleuve impétueux et limpide, bouillonnant et irrésistible, comme un torrent des Alpes. Oui, j'évoque avec confiance autour de cette grande et chère mémoire tous ceux que j'ai vus naguère rassemblés en rangs pressés et palpitants d'émotion autour de la chaire de Notre-Dame. Ils se font rares et vieux. Mais, certes, ils ne sauraient être tous morts par le cœur et lamémoire. Qu'ils parlent donc et qu'ils disent tout ce qu'ils ont dû de bonheur irréprochable, de sainte exaltation, d'indomptable confiance, de chrétienne fierté, à cette voix éteinte ! Où est -il celui d'entre ses auditeurs d'autrefois qui pourrait aujourd'hui rentrer seul et triste, dans Notre-Dame silencieuse, et s'arrêter devant cette chaire veuve à jamais

' 39» conférence. 0^ l'f:taMùst>mfnt du rrgne de Jnut-Chriii.

47 4 LE PÈRK LACORDAIRK.

de son hôte le plus illustre, sans que l'écho de cette incomparable parole retentisse dans son cœur? sans que, devant son regard rajeuni, ces larges nefs ne s'emplissent de nouveau de cette foule émue et frémissante, buvant à longs traits aux sources débordées de l'enthousiasme et de la foi ?

Si hitacuerint^ lapides clamabunt. Oui^ cette enceinte vénérable, qui a traversé tant de souillures et tant de triomphes, gardera inviolable le souvenir de celui qui ramena dans ses flancs longtemps déserts des flots de fidèles fascinés et d'infidèles éblouis ou ébranlés.

Empire invincible de l'éloquence ! qui n'est exercé que par les plus grands d'entre les enfants des hommes, et que les plus obscurs subissent avec délices, mais qu'il est permis de reconnaître et nécessaire de proclamer, puisque dans la patrie de Bossuet et de Berryer, il s'est trouvé une école religieuse et politique pour maudire la parole libre, pour en faire un péril public et une infirmité sociale ! « Il y a des paroles, dit madame Swetchine, qui valent les meilleures actions, parce qu'en germe elles les contiennent toutes, et, lorsque le regard, l'accent, leur sont fidèles, ce n'est plus la terre, c'est la révélation de l'infini*. » C'est précisément ce regard, cet accent, dont Lacordaire avait plus qu'aucun autre le secret, qui fait le charme et le prix de l'éloquence, et qui donne à la parole parlée une supériorité si infinie sur la parole écrite. Pourquoi Cicéron parmi les anciens, Bossuet parmi les modernes, qui ont beaucoup plus écrit que parlé, sont-ils surtout célèbres comme orateurè? Pourqfuoi Démosthène, Périclès, Chatham, Burke, Mirabeau, excitent-ils, après un siècle et après vingt siècles, une admiration sans rivale? C'est que l'homme a besoin d'entendre, de voir celui qui lui prêche la justice et la vérité. La multitude et la

1 Pentéet, IBll.

LK PÉÎRK LACORDAIHK. 475

postérité elles-mêmes qui n'ont jamais vu ni entendu l'orateur, ont besoin, pour croire en lui, de savoir que, à un jour donné, il s'est montré à visage découvert devant ses sem* blables, qu'il a échangé son regard avec le leur, bravé leurs murmures ou commandé leur silence. Elles ont besoin de savoir qu'on a pu lire sur son front et dans son attitude si tout en lui répond à sa parole, s'il n'est pas une de ces âmes équivoques qui distillent dans l'ombre, sans émotion et sans péril, des homélies ou des imprécations. Là est donc la pierre de touche de la sincérité, de l'autorité, du courage ; là le secret de cet ascendant suprême du grand don de l'éloquence qui désespère tous les scribes de bas étage dont la bouche ne s'est jamais ouverte en public, qui excite leur implacable dépit, qui leur fait dire comme aux Athéniens esclaves des Césars et rebelles à la prédication de saint Paul : Quid vult seminiverbius hic? Là est ce qui empêche le premier venu de prendre ou de garder l'empire» des âmes. Là est ce qui fait de la voix humaine une musique si exquise et si céleste quand elle sert d'instrument à la vérité, à la tendresse, au courage.

Mais qui nous rendra l'éclair de ce regard, la magie de cette voix, la puissance de ce geste ce qui achève la parole? i» Oui nous peindra ces surprises, ces hardiesses et ces familiarités, ces élans aventureux, où semblait se jouer un génie aussi audacieux que sûr de lui-même, côtoyant le précipice sans y tomber jamais, puis planant au plus haut des cieux d'un essor que Bossuet seul a surpassé dans la chaire française, qui enlevait littéralement ses auditeurs et les laissait en proie à une émotion qu'un seul mot peut rendre, ce mot de ravissement dont on fait un si vulgaire abus, mais qui rappelle dans la langue chrétienne les visions miraculeuses de saint Paul : Quoniam raptus est inparadistim?

476 LE PÉRK LACORbAlRE.

Oui, comme saint Paul et comme ses deux glorieux compatriotes saint Bernard et Bossuet, ce petit prêtre bourguignon de nos jours et de notre pays a été véritablement lui prince de la parole : Quoniam ipse erat dux verbi^. Il a connu le chemin de nos cœurs ; il les a envahis, emportés, enchaînés, non par cette admiration éphémère et banale qu'excite le talent, mais par cet ascendant mystérieux qui appartient à la parole humaine lorsqu'elle s'abreuve aux sources d'en haut, lorsqu'elle devient cette éloquence sacerdotale que Laqordaire a portée au comble, dont il a connu tous les secrets, et dont il a ainsi défini la nature :

c( Le prêtre est un homme éloquent, car il doit rendre la vie sur ses lèvres à la parole de Dieu, et l'éloquence n'est pas autre chose que la parole qui vit. Deux tombeaux sont entre les mains du prêtre, le livre des Écritures et le tabernacle de l'autel ; tous les deux renferment sous des signes inanimés Téternelle vie ; tous les deux attendent qu'on les ouvre à la multitude affamée du pain de la parole et du pain de la vie. Ah ! comment le prêtre possesseur de ce double trésor et y croyant du fond du cœur, pouiTait-il ne pas être éloquent? Tous les saints l'ont été; ils l'ont été sans génie, parce que si le génie est nécessaire à l'éloquence humaine, il ne l'est pas à l'éloquence divine. La foi et l'amour n'ont pas besoin de génie : ils parlent, et toute la terre les reconnaît*. »

Mais est-il vrai que le prodigieux effet produit par la parole de Lacordaire tînt uniquement à l'improvisation? n'en re^tera-t-il rien après ces a courtes années de Torateur, et ces assemblées éphémères qui se forment des quatre vents

' Act., XIV, 2.

' Panégyrique du B. Pierre Fourrier.

LK PKHE LACORDAIRE. i::

du ciel autour de la parole d'un homme et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir*? »*peut-on admettre, avec un critique quelquefois mieux inspiré, que les discours du père Lacordaire « sont aujourd'hui illisibles, et que l'impression, en figeant la lave brillante de l'improvisation, ne nous a laissé qu'un amas de scories^?» Si nous émettions un avis semblable sur quelque orateur protestant , on nous accuserait certainement de sacrifier la vérité à l'esprit de secte. J'aime mieux supposer que l'auteur de cet étrange jugement n'a jamais ouvert les quatre volumes qui renferment les discours imprimés de notre illustre mort, et j'ai la certitude qu'il sera désavoué par tous ceux qui les ont parcourus. Sans doute , l'improvisation a été pour beaucoup dans le succès de Lacordaire ; car c'était, chose si rare, un véritable improvisateur! Il préparait, par un travail intense, mais court, ses discours, et ne les écrivait pas; il ne corrigeait que très-peu, je dirais volontiers trop peu, la sténographie de chacune de ses Conférences, recueillies au pied de sa chaire, présentées dès le lendemain à son examen, et publiées dans la semaine sous la forme qui leur a été définitivement conservée. Sans doute aussi il y avait dans son accent, presque au môme degré que chez M. Berryer (cet autre roi des improvisateurs), ce quelque chose de poignant et d'inimitable qui atteint les cordes les plus intimes-de l'âme, et qui, en trahissant la sincérité et la profondeur de l'émotion chez l'orateur, bouleverse et enlève l'auditoire. Je me souviens encore, avec un frémissement intime, de l'intonation désespérée de sa voix lorsque, dans le tableau de la fragilité des affections d'ici-bas que je citais tout à l'heure, il prononça ces mots : « C'est fini, à jamais fini/ » Mais je

' I^oiice $ur Frédéric Oznuant.

M. Ed. Scliercr, dans te Tempit du K décembre 1861.

HH LK PÈHfe; LACORDAlKE.

ne crains pas d'aftirmer, ea faisant abstractioa de toute partialité d*aiui, et en invoquant une certaine expérience pratique des principaux orateurs de liion temps, qu'il n'y en a jamais eu parmi nous dont les improvisations résistent aussi bien à la lecture et conservent, dans cette redoutable épreuve, autant de flamme, de vie et de couleur. Ceux qui Tout entendu et qui le lisent retrouvent facilement Tattrait invincible qu'ils avaient naguère subi. Ceux qui ne pourront que le lire découvriront en lui, malgré tous ses défauts, un écrivain accompli à côté d'un orateur merveilleux.

Que son talent ait eii des défauts et des lacunes, ce n'est certes pas moi qui le nierai. Je les lui ai trop de fois signalés de son vivant pour n'avoir pas le droit de les reconnaître aujourd'hui, tl 'était incomplet, comme le sont tous les hommes, même les plus grands. Il n'échappait pas toujours à l'emphase ; il ne reculait pas assez devant la déclamation, et la responsabilité de ces vices, beaucoup plus sensibles chez ses trop nombreux imitateurs, doit remonter jusqu'à lui. Sa dialectique était parfois faible et confuse ; il inquiétait et désolait souvent ses auditeurs en donnant à l'objection qu'il énonçait, avant de la combattre, une force qui ne parait pas toujours suffisamment renversée par ses réfutations. Il arrivait trop rarement à la beauté par la simplicité. Quoique sa voix ait été, à coup sûr, la plus éloquente qui ait rçtenti dans la chaire chrétienne depuis Bossue t, il lui a précisément manqué la simplicité sublime par où ce génie incomparable touche à la perfection. Lacordaire avait même un certain penchant pour la subtilité, non-seulement dans la formC) mais dans la pensée même, et c'était un lien de plus entre lui et cette sainte et noble femme dont le oom demeurera uni au sien dans l'histoire de notre temps, comme dans le cœur de tous ceux qui les ont aimés.

LE PÈRK LAGORDAIRK. 47 U

Personne, d ailleurs, ne le suivait, dans sa chaire, avec une plus tendre sollicitude que madame Swetchine : et Je sens, disait-elle, tous ses périls, je tremble à chaque écueil, ^ je ressens tous les coups. » Et elle faisait à la fois le portrait et l'apologie de cette parole si originale dans ces lignes qu'il faut citer : a Son discours est pour le sens humain comme la sainteté elle-mém« : s'il blesse, il ravit. Jamais en n'a tant exposé en apparence la chose qu'on voulait défendre, et jamais on n'en a fait ressortir des rayons plus divins *. » Son goût littéraire et ses connaissances historiques manquaient, j'oserai le dire, de sûreté comme d'étendue. Pas plus que M. de la Mennais, il n'avait étudié sérieusement l'histoire, surtout celle du moyen âge ; il n'avait trempé par aucun côté dans la grande rénovation des études historiques qui est l'un des traits distinctifâ et l'une des meilleures gloires de notre siècle. On eût dit que son érudition se bor-^ nait d'une part au De Viris et à Cornélius Népos ; de l'autre aux classiques purement scolaires appris par coBur dans son enfance. Ce romantique échevele\, comme on le croyait et comme on le disait beaucoup, était au contraire le plus obstiné, et j'ajouterai le plus étroitement obstiné des classiques. La mythologie, l'histoire grecque et romaine, lui semblaient un arsenal inépuisable. Jamais, de notre temps du moins, on n'a plus usé et abusé de Brutus et de Socrate, d'Épaminondas et de Scipion. Il s'était fait ainsi un petit bagage littéraire, dont il ne se séparait jamais, dont il tirait

* UUrei pubUées par M. de Falloax, t. II, p. 386. «» tant qae sa santé le permit, elle assista aux Conférences de Notre-Dame. « Voulez-vous voir la mère du prédicateur? » disait-on à deux personnes qui récoutaient avec une admiration manifeste. « Mais elle est morte depuis dix ans ! -* Non : la voilà ! regardez-la. » £t on montrait madame Swetchine, cachée derrière une colonne, mais dont la constante assiduité, la vigilante attention, et l'évidente béatitude avaient donné lieu à cette touchante illusion.

\V) lE PfeBK LACOHDAIIŒ.

souvent un parti merveilleux, mais dont en général il n'usait pas assez sobrement. Son goût, si grand, si élevé, n'était pas irréprochable ; il admirait et citait volontiers le médiocre, et on Ta vu soutenir, il n'y a pas longtemps , une longue contestation, par écrit et de vive voix, pour maintenir, dans un de ses plus beaux écrits, deux pitoyables vers de Tancrède. Impossible de lui faire comprendre quC, lorsqu'on veut citer Voltaire, jîe n'est pas dans ses tragédies qu'il faut le chercher. Il a dit un jour en chaire : a Par la grâce de Dieu, j'ai horreur du lieu commun, » et jamais il ne s'est plus trompé que ce jour-là. Ce n'est pas qu'il ne cherchât et qu'il n'ait réussi à y échapper dans la conception générale de ses discours; mais il y retombait plus qu'il ne l'a cru dans l'exécution. Du reste, s'il ne détestait \)as le lieu commun oratoire, il l'a quelquefois créé, ce qui n'est pas donne à tout le monde, et ce qui indique toujours une heureuse facilité à maîtriser l'imagination de ses contemporains comme à uti- Hser leurs préjugés. C'est lui qui a le premier, dans un article de V Avenir j exhumé ce titre de la chronique des Gesta Dei per Francos^ dont on use depuis lors, à tort et à travers, dans la littérature ecclésiastique; c'est lui surtout qui, en invoquant sans cesse l'empereur Napoléon l"et sa prétendue conversion à Sainte-Hélène, a fait du météore impérial un des lieux communs les plus répugnants et les plus malavisés de la chaire chrétienne.

Cette part faite à la critique avec une impartiale sévérité, et toutes ces taches, avec bien d'autres, si l'on veut, constatées et reconnues, je ne crois pas trop m'avancer en demandant si, parmi les auteurs et les écrivains de notre temps, il y en a un seul qui laissera des pages supérieures pour le fond ou pour la forme à certaines pages du père Lacordaire. Il me faut bien appuyer cette assertion par des preuves, et.

après avoir tant cité, il faut qu'on me permette de citer encore, en commençant par cette page qui montre si bien de quelle façon il savait rattacher renseignement de la foi aux souvenirs classiques, et qui me semble pouvoir se résumer par ces mots qu'il lui donne pour titre :

MOL'UIK, c/tST VIVI:E.

« Un sage avait dit à Crésus, heureux jusque-là sur son trône : Ne parlez pas de votre bonheur avant de mourir. » 11 eût mieux dit encore : « Ne parlez pas de votre gloire avant de mourir. » Et le monarque sur le bûcher, où l'avait appelé l'arrêt des batailles, s'écriait douloureusement : 0 Solon, 6 Solon I L'infortuné croyait perdre son bonheur en perdant la vie; il ne savait pas quel don c'est de Dieu qu'un grand malheur envoyé du ciel à une grande fortune, et que la Providence ne peut clore mieux une carrière qu'elle veut honorer qu'en lui faisant d'une mort éprouvée un immortel trépied.

« Malheur au siècle qui ne comprend pas le don de la mort! Malheur aux écrivains, aux princes, aux hommes d'État, aux nations qui se préparent de loin par des lâchetés cachées ce qu'ils appellent une mort tranquille. Infortunés ! que leur reste-t-il de la science du bien et de la science de la gloire? Que leur reste-t-il de ce qui est dans l'âme du dernier soldat épargné par le sort, et qui, mourant loin des fanfares des batailles, regrette en priant Dieu de n'être pas tombé au champ d'honneur. La mort est le puits mystérieux d'où jaillissent les hautes vertus et c'était sous ce rapport un divin présent fait par l'amour à l'humanité déchue; mais par un autre côté non moins profond, la mort venait encore à notre secours. La mort, en ramenant l'âme à Dieu et le corps à la terre, accomplissait en notre faveur un acte de souve-

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