‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 35 sur 53 · IX. ;jl · texte numérisé non relu

IX. ;jl

M2 LK Pf^RE LACORDAIRE.

raine délivraiicts et semait en nous le germe d'une renaissauce totale ett^ans tache parla résurrection. IL faut iwiire uiie ieconde fois{ioAJk. ui, 3). Telle est la parole que le Sauveur disait aux Pharisiens venus dans la nuit pour lïnterroger. Dès maintenant nous ressentons ce bienfait de délivrance qui est dans la mort ; car bien qu'il ne soit pas permis de tuer le corps pour nous affranchir, cependant il est permis de le mortifier^ selon Téuergique expression de TÉvangile. Kt sous un autre point de vue la mort est dès aujourd hui notre libératrice. O^e reste-t-il au chrétien persécuté pour sa foi, et paraissant devant les maîtres du monde comme coupable d'obéir à Dieu? La mort! Mouflons dans noire simplicité^ disaient les Machabées. Et ce cri sacré n'eût-il pas sauvé leur patrie, il eut toujours sauvé leur conscience, leur honneur et leur liberté.

« Telle est la force qui est dans la mort : la justice l'imposait comme châtiment, Vamour la donnait comme moveu de dévouement, de délivrance et de réintégration dans le bien : mais elle ne pouvait prendre ce dernier caractère que par un acte de concours de la liberté humaine. C'était à rhomme de faire de la mort lâchement subie un simple et terrible bupplice, ou bien, en l'acceptant comme une expiation méritée, d'en faire le trône de l'amour, de la gloire et de la résurrection. Mourir était alors l'acte d'un homme libre criant à Dieu : J'y consens, frappez votre victime. Mais un jour, pendant que les peuples offraient des sacrifices aux faux dieux, pendant que Terreur et la parole redisaient aux échos de l'humanité ce nom à' immortels qui leur avait été donné comme le plus auguste et le plus vrai de leurs noms, tout à coup, sous le chaume du pauvre et sous les frontons du Palatin, une voix descendit, une voix inouïe qui apportait au monde cette étonuciute nouvelle : Dieu est moi1 î II

LK PÈRE LACORDAlHlû. 48:)

est mort hier, à tel lieu, de telles mains, on Ta vu, on la entendu, il a parlé, il est mort ! Ne jurez plus par les dieux immortels, il a des amis qui lui survivent et qui jurent par cette mort de leur Dieu. Tout est changé, rien n'a plus sa forme et sa valeur, rien ne dit plus ce qu'il disait, rien n'est plus vrai de ce qui était vrai : Dieu est mort, voilà la vérité ! Que toute sagesse se taise, que tout front s'incline, que toute politique se transforme, que tonte la terre tressaille et joigne les mains : Dieu est mort.

« Et comme la cause était inouïe, l'effet pareillement fut inouï. On avait vu des révolutions d'empires, des trônes changer de maître, et c'était là, dans ces jeux de fortunes passagères, qu'avait éclaté le génie des plus grands hommes. Mais il se fit par cette parole : Dieu est mort, une révolution que l'homme n'avait pas encore faite et qu'il n'a point imitée depuis, une révolution dans le cœur humain. L'homme n'aimait pas Dieu, il aima Dieu ; il n'aimait pas l'homme, il aima l'homme ; l'amour fut fondé sur la terre et lui qui n'avait été qu'une passion devint une vertu. Au culte de la beauté sensible succéda le culte de l'éternelle beauté qui est en Dieu et qui de Dieu descend invisiblement sur les âmes. 11 V eut des âmes, un royaume des âmes, un service dcfe âmes, une vie et une mort en faveur des âmes. La mort changea de physionomie par l'amour et ces deux choses étroitement embrassées firent du cœur de l'homme où leur uniou s'opérait, un miracle qui subsiste et qui est devant vous. Li^ Dieu mort se suscite, après dix-huit siècles, des apùtres, des martyrs, des vierges, des serviteurs de son humanité dans la nôtre. Et si vous deniandez à tous les possédés de cette folie d'où leur vient l'idée et le courage de leurs vertus, ilt vous répondi'ont avec la simplicité de la certitude : Dieu est mort pour nous ! Ce sépulcre où fut Dieu, soutient leur âme

484 LE PÈRE LÀGORDAIRE.

et chacun de leurs dévouements répond à une plaie du Dieu qui mourut et qui souffrit pour nous. »

Voici encore une page aussi neuve que consolante et que Ton a besoin de relire souvent dans un siècle dont tous les progrès aboutissent à faciliter et à populariser le despotisme :

« Longtemps le dernier des capitaines avait rivé le sort à sa volonté ; les Alpes et les Pyrénées avaient tremblé sous lui; l'Europe en silence écoutait le bruit de sa pensée, lorsque, las de ce domaine où la gloire avait épuisé toutes ses ressources pour lui complaire, il se précipita jusqu'aux coulins de TAsie. Là, son regard se troubla, et ses aigles tournèrent la tête pour la première fois. Qu'avait-il donc rencoutré? était-ce un général plus habile que lui? Non. Une armée qui n'eût pas encore été vaincue? Non. Ou bien était-ce Tàge qui refroidissait déjà son génie? Non. Qu'avait-il donc rencontré? 11 avait rencontré le protecteur des faibles, Tasile des peuples opprimés, le grand défenseur de la liberté humaine : il avait rencontré l'espace, et toute sa puissance avait failli sous ses pieds.

a Car, si Dieu a créé de telles barrières au sein de la nature, c'est qu'il a eu pitié de nous. Il savait tout ce que l'unité violente renferme de despotisme et de malheur pour la race humaine, et il nous a préparé dans les montagnes et dans les déserts des retraites inabordables. Il a creusé la roche de saint Antoine et de saint Paul, premier ermite ; il a tressé avec la paille des nids où l'aigle ne viendra pas ravir les petits de la colombe. 0 montagnes inaccessibles, neiges éternelles, sables brûlants, marais empestés, climats destructeurs, nous vous rendons grâce pour le passé et nous espérons en vous pour l'avenir! Oui. vous nous conserverez de

LE PËRk; LACOHDAIKE. 4B5

libres oasis, des Ihéba'ides solitaires, des sentiers perdus ; vous ne cesserez de nous protéger contre les forts de ce monde; vous ne permettrez pas à la chimie de prévaloir contre la nature et de faire du globe, si bien pétri par la main de Dieu, une espèce d'horrible et étroit cachot où Ton ne respirera plus librement que la vapeur, et où le fer et le feu seront les premiers officiers d'une impitoyable autocratie '. »

Mais laissons ces régions de l'histoire et de la philosophie sociale, où se complaisait, peut-être trop souvent, notre ami ; suivons-le dans ce domaine des mystères de Tàm'e, qu'il a parcouru, sondé, décrit avec une si émouvante perspicacité. Où trouverait-on une peinture mieux étudiée et plus suave de cette mélancolie pure et généreuse qu'éveille dans la jeunesse la soif de l'infini? et ne croit-on pas retrouver la plume de René, mais purifiée et retrempée par la vérité suprême, dans les lignes que voici :

« A peine dix-huit printemps ont- ils épanoui nos années, que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet, ni la chair, ni l'amour, Vii la gloire, ni rien qui ait une forme ou un nom. Errant dans le secret des solitudes ou dans les splendides carrefours des villes célèbres, le jeune homme se sent oppressé d'aspirations sans but ; il s*éloigne des réalités de la vie comme d'une prison où son cœur étouffe, et il demande à tout ce qui est vague et incertain, aux nuages du soir, aux vents de l'automne, aux feuilles tombées des bois, une impression qui le remplisse en le navrant. Mais c'est en vain : les nuages passent, les vents se taisent, les feuilles se décolorent et se dessèchent sans lui dire pourquoi il souffre, sans mieux suffire à son âme que les larmes d'une mère et les

• Confèrencei de Notre- Dame ^ 31 « Conférence, 1815.

48ri LE PKRK LACOBDAiKK.

tendresses d'une sœur. 0 Ame, dirait le prophète, pourquoi es-tu triste et pourquoi te troubleb*tu? Espère en Dieu. C'est Dieu, en eflfet, c'est Tinfini qui se remue dans nos cœurs de vin^ ans touchés par le Christ, mais qui se sont éloignés de lui parniéfj;^arde, et en qui Touction divine, n'obtenant plus son effet surnaturel, soulève néanmoins les flots qu'elle devait apaiser. Jusqu'en nos jours déjà blanchis, il nous revient de ces secousses d'autrefois, de ces apparitions mélancoliques que les anciens croyaient un apanage du génie, et dont ils ont dit : Non est magnum ingenitim sine melantolia. L'âme, faiblissant par intervalles, se retourne douloureusement sur elle-même, elle redescend aux rivages de sa jeunesse, pour y rechercher ses larmes, et ne pouvant plus pleurer comme alors, elle se nourrit un moment de leur amer et pieux souvenir ^ »

Celui qui parlait ainsi de la jeunesse, dix ans avant sa mort, avait sans doute traversé ces douces et périlleuses rêveries. Mais comment s'expliquer qu'il ait trouvé des accents si intimes et si vrais pour peindre des émotions qu'il n'a jamais connues? Tout jeune encore, il répondait à un ami qui lui faisait part de son mariage : « Moi aussi, j'espère bien me marier un jour, j'ai une fiancée belle, chaste, immortelle; et notre mariage, célébré sur la terre, se consommera dans les cieux. Je ne dirai jamais : Linquenda domus eiplacens lixor*. » Sur son lit de mort il disait : a Avant d'iiimer Dieu, j'avais aimé la gloire, et rien autre chose. »

Tout, dans les souvenirs de ceux qui l'ont le mieux connu, démontre la sincérité «de cette affirmation. Et cependant, avec cette pénétration merveilleuse que l'on rencontre chez tous les grands maîtres de la parole chrétienne, et jusque

' m* Conférence, la'iO.

- Leilre cirée pnr M. I.oraijï, Corretpondanf, t. XVII, p. 836.

LE PÈRR LACORDAIRE. 487

dans le froid Bourdaloue, il a fouillé et illuminé nonrsoulement les passions coupables dont les consciences troublées et pénitentes pouvaient lui révéler la ténébreuse horreur, mais encore et surtout les mystérieux replis des affections pures et légitimes qu'il s'était interdites. Il en a parlé av^r un charme où la beauté le dispute à la vérité. Ce n'est pas de ses immortels discours sur la Chasteté^ mais d'un autre plus récent et moins connu, que je veux extraire cette page sur l'amour dans le mariage :

« Si, pris de compassion et d'amitié pour vos secrètes blessures, je voulais vous persuader d'être chastes...; si quelque jeune Ame a touché mon cœur de tendresse, et que je veuille faire tomber de ses mains la coupe trompeuse du mal, je lui dirai : Ami, enfant de ta mère et frère de ta sœur, enfant de ta mère qui t'a mis au monde dans la continence sacrée du mariage, frère de ta sœur dont tu gardes et dont tu respires la vertu, ah! ne déshonore point en toi-même ce grand bienquiVa fait homme; conserve dans une chair fragile l'honneur de ton Ame, la source religieuse d'où s'épanche la vie, et où fleurit l'amour. Prépare à ta couche future de? amitiés saintes, des embrassements que le ciel et la terre puissent bénir; sois chaste pour aimer longtemps, pour être aimé toujours. Il y au monde entre ta mère et ta sœur, entre tes aïeux et ta postérité, une frêle et douce créature qui t'est destinée de Dieu ; cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra, elle vit déjà pour toi qu'elle ignore; elle t'immole ses penchants, elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour au moindre de tes désirs. Ah! srarde-lui ton cœur comme elle te garde le sien ; ne lui apporte pas des ruines en échange de sa jeunesse; et, puisqu'elle se sacrifie pour toi par un amour

488 LK PËRK UCORDAIRR.

anticipé, fais à ce même amour, dans les replis de tes passions, un juste et sanglant sacriBce' ! »

Jusque dans les dernières effusions de son éloquence et de son âme sacerdotale, on retrouve cette peinture achevée de ce que Pascal appelait les passions de famour.

a Si je dis à un homme : Je vous estime. . . je vous admire... je vous vénère, ne puis-je pas lui dire autre chose encore ! ai-je épuisé dans ce mot la parole humaine tout entière? Non, j'ai encore une chose à lui dire, une seule, la dernière de toutes; je puis lui dire : Je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là, mais aucun autre ne vient après dans aucune langue, et, quand on la dit une fois à un homme, il n y a plus qu'une ressource, c'est de le lui répéter à jamais^. »

« Tôt ou tard, dit Yauvenargues, nous ne jouissons que des âmes. Mais à cause de notre structure à la fois spirituelle et corporelle, la première recherche que nous faisons des âmes est au frontispice de notre être, dans la beauté sensible... En présence de ce spectacle du visage humain, où commence la révélation du monde invisible, l'homme se trouble... Il n'eût pas versé une goutte de sang pour l'univers, il est prêt à le donner tout entier pour une créature qui n'a qu'un jour de vie et qu'une heure d'éclat. Un regard l'y décide, et si tout à coup la parole s'ajoute au regard, si cette puissance, qui n'est dans le reste de la nature qu'un son, un air, un murmure, une mélodie, devient une voix vivante qui dit la pensée d'une âme ; alors l'amour, qui n'était qu'un instinct, se transfigure lui-même avec la beauté qui en est la

' 61* Conférence, de l'Épreute, 18ô0.

' 4' Conférence de Toulouse, 1854.

cause, et la mort se tait devant un sentiment qui ne peut plus avoir de maître que la vertu. Hélas ! je me trompe. Le temps est aussi son maître. Né des sens bien plus que de Tesprit, cet amour dépend du soufUe qui passe sur le visage aimé. Un trait qui s'altère, une ride qui se creuse, suffit pour l'absorber et Téteindre. Souvent même, la cause demeurant tout entière, l'effet s'évanouit. On voit des amours effrénés tomber comme un vent qui s'apaise, et celui-là même qui adorait tout à l'heure ne sait pas d'où vient l'indifférence qui a glacé son transport... Il faut donc à l'amour, comme à tout ce qui est durable, l'océan de l'éternité... Mais pouvons-nous jamais aimer Dieu de personne à personne, comme un être vivant que nous tenons dans nos bras, qui nous parle, qui nous répond, qui nous dit : Je vous aime? Ah! sans doute, ce mot est trompeur dans la bouche de l'homme, il est souvent trahi, plus souvent oublié ; mais pourtant il est dit, il est dit sincèrement, il est dit avec le sentiment qu'on ne le retirera jamais. 11 remplit de son immensité un jour de notre existence, et, lorsqu'il tombe à terre comme une fleur qui s'est fanée, nous lui donnons quelque part encore dans notre souvenir un tombeau doux et sacré * . »

Achevons de faire connaître ce prêtre lorsqu'il est aux prises avec les transports et les mécomptes des liaisons humaines, et voyons comment il s'y prend pour conduire doucement au refuge divin un cœur enivré et meurtri par les chimères des passions. Empruntons à ses lettres, encore plus éloquentes, s'il est possible, que ses discours, ce fragment qu'il adressait, tout jeune encore, à un ami jeune comme lui, et que des peines de cœur avaient porté à chercher

' .V Conférence de Toulouse, 1854.

400 LK pèkf: 1 acokdaihr:.

quelques jours de retraite dans une communauté : a Dieu t'a

i( donné une rude part dans les maux de cette vie; il t'a

« frappé comme à plaisir, moins en enfant qu'on châtie

tf qu'en victime qu'on immole, et toutefois tu ne remarquer

« pas le penchant qu'il t'a donné pour lui. S'il veut ton âme

« tout entière, faut-il s'étonner qu'il lui ftte tout ce qui

a pourrait l'enchaîner? C'est un Dieu doux, nous dit l'Écri-

« ture. Ces caresses que tu rêves, cet amour doux et légi-

« tiipe qui coulerait comme un baume de ton cœur épris,

« ces choses ineffables de l'affection pure qu'il est donné

a aux hommes de goûter en passant : tout cela, pourquoi .

« ton Seigneur n>n aurait-il pas peur s'il veut que tii

« l'aimes uniquement? Nous avons été broyés pour être

a mêles^ disait M. de Maistre, des peuples de TEurope:

c< quand Dieu nous broie sous les verges, n'est-ce pas pour

(( que notre sang se mêle au sien, le sien répandu si loag-

« temps d'avance sous des coups plus durs encore et plus

« humiliants? n'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas

« d'autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur, pas

« d'autres yeux que ses yeux, pas d'autres lèvres que ses

c< lèvres , pas d'autres épaules où nous reposer que ses

« épaules sillonnées par les fouets, pas d'autres mains et

a d'autres piexls à baiser que ses mains et ses pieds percés

<c de clous pour notre amour, pas d'autres plaies à soigner

« doucement que ses plaies divines et toujours saignantes?

a Ah ! mon ami, l'amour n'est-il pas toujours l'amour? Tu

« te plains de n'être pas aimé, et Dieu t'a donné au fond du

« cœur un amour chaste, immense, invincible. Tu voudrais

« y mêler d'autres amours profanes, et Dieu, qui ne le veut

« pas peut-être, te frappe et te blesse; il te découvre l'infini,

« la vanité du monde; il te crucifie pour te faire aimer

(( davantage et imiter le crucifié. Probablement turecevra&-

Lï, PÈRE LACOHDAIRK. 491

u ma (ettr^ dans le solitude, dans un lieu où il y a d'autres

<t cœurs qui auraient aussi aimé la créature avec délices et

« qui ront sacrifiée à Dieu. J'ignore ses desseins particujiîffs

(1 sur toi, mais je sais que son dessein sur tous les bompes

« est d'être aimé d'eux, et que toute sa providence est diri-

« gée dans ce but. »

C'était donc ainsi que Lacordaire parlait aux jeunes genii de ces jeunes amours qu'il n'avait jamais connues. Et, chose merveilleuse, il n'a pas moins compris, sans l'avoir éprouvé davantage, un autre amour qui est de tous le plus pur et le plus ardent, le plus tendre et le plus légitime. Né le dernier, il l'emporte sur tout et survit à tout; il s'alimente de tout ce qui disparaît autour de nous et se fortifie de tout ce qui nous abat; il traverse le cœur attendri et isolé par l'âge d'une morsure plus poignante et plus profonde que les plus fougueuses passions de la jeunesse. C'est la passion du père pour l'enfant, surtout du père ou de l'aïeul au déclin de la vie pour la jeune âme bienheureuse qu'il voit éclore sous ses yeux. Et comment en serait-il autrement? ni les premiers feux du jour naissant, ni le printemps en sa première verdure, ni la jTose en ses premiers parfums , ni le premier chant du rossignol dans les nuits d'avril ou de mai, non, rien, absolument rien, dans la nature ou dans l'art, n'égale la beauté, la pureté, la grâce incomparable de l'enfant. Et rien, non, rien dans la religion elle-mt^me, n'attire vers Dieu, ne révèle Dieu, comme la foi et la bonne foi de Tenfant, comme son cœur, sa voix et son regard; ce cœur si innocent et si passionné, qui veut tout avoir parce qu'Use donne tout entier, et tout savoir parce qu'il n'a rien à cacher : cette voix d'une mélodie si candide et si suave, qui parle à l'homme comme il faudrait toujours parler à Dieu; ce regard serein

et doux, naïf et lumineux, qui plonge sans efforts dans les profondeurs du ciel ! Leurs anges voient toujours Dieu, a dit Notre-Seigneur. « Eux, ils n'en savent rien, mais ils en vivent et tressaillent de joie dans cette lumière, où ils croissent pleins de pressentiments, de germes, de ravissants élans'.» Ceux qui les aiment et qui ne vivent plus que de cet amour, sont parfois baignés, eux aussi, dans cette céleste lumière. Lii sagesse des nations a dit : Si jeunesse savait I si vieillesse pouvait! Or ^ le père qui aime, le vieux père, possède à la fois la science et la puissance : il sait et il peut aimer sans limite comme sans reproche... Je m'arrête de peur que ces lignes n'aillent navrer quelque cœur désespéré de n'avoir pas connu cette félicité, ou, l'ayant connue, de l'avoir perdue sans retour.

Mais là même, dans cette joie suprême et irréprochable, l'inévitable amertume, l'inséparable infirmité des choses humaines, apparaît comme partout. Et voici comme Lacordaire nous l'annonce, nous l'explique et nous en console :

« Avec les premières ombres de la vieillesse, le sentiment de la paternité descend dans notre cœur et prend possession du vide qu'y ont laissé ses précédentes affections. Ce n'est pas une décadence, gardez-vous de le croire; après le regard de Dieu sur le monde, rien n'est plus beau que le regard du vieillard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désintéressé, et qui marque dans notre vie le point même de la perfection et de la plus haute similitude avec Dieu. Le corps baisse avec l'âge, l'esprit peut-être aussi, mais non l'àme, par laquelle nous aimons. La paternité est autant supérieure à l'amour que l'amour lui-même est supérieur à l'amitié. La paternité couronne la vie. Ce serait l'amour sans tache et plein, si de

' Le P. Gratry. Lei Source*, 2' partie.

LE ï>tKE LACORDAIRE. \9Z

Teûfant au père il y avait le retour égal de l'ami à l'ami, de l'époux à l'épouse ; mais il n'en est rien . Quand nous étions enfants, on nous aimait plus que nous n'aimions, et, devenus vieux, nous aimons à notre tour plus que nous ne sommes aimés. Il ne faut pas s'en plaindre. Vos enfants reprennent le chemin que vous avez suivi vous-mêmes, le chemin de l'amitié, le chemin de l'amour, traces ardentes qui ne leur permettent pas de récompenser cette passion à cheveux blancs que nous appelons la paternité. C'est Thonneur de l'homme de retrouver dans ses enfants l'ingratitude qu'il eut pour ses pères et de finir ainsi, comme Dieu, par un sentiment désintéressé ' . »>

On ne se lasse pas de transcrire de telles pages. Et cependant, s'il faut en croire les superbes dédains de la critique incrédule, le père Lacordaire n'a pas laissé, a dans toute son œuvre oratoire, un seul passage qui, à la lecture, puisse êti*e dit éloquent, une seule phrase qui remue encore quelque chose dans nos cœurs''*. »

JUGEMENTS KRnONft« PONT IL A ÉTÉ l/OBJET. -r- SON CARACT^RK

. ET SES OlIAMTÉS.

Mais, c'est trop parler de l'orateur; voyons l'homme. Voyons s'il n'y a pas chez l'homme public comme chez l'homme privé, plus d'un côté tout à fait inconnu à mettre en lumière; s'il n'y a pas sur son compte plus d'une singulière erreur à redresser. Voyons-le aux prises avec la renommée, avec la grande position qu'il s'était créée, avec ses

* Conférritres df JS'nhe-Iltmr, 3iJ* Conférence. 1810. 'M. Eil. Schorer, l» Temp$, 8 décembre IHol.

414 LE PÈRE LAGORDAIHE

admirateurs passion aés comme avec ses obstinés détracteurs.

Lorsqu'il fut entré en possession de la gloire (car on peut bien décerner ce nom à Fimmense popularité qui l'entoura longtemps), il n'en parut jamais ébloui : il conservait, dans tout l'éclat de ses triomphes, la modestie et la simplicité d'un enfant. Il semble s'être vu lui-même comme dans un miroir, quand il a parlé de son ami Ozanam en ces termes: tt Ce point si envié de l'assiette dans le succès, qui est presque toujours le signal d'une transformation égoïste dans le cœur de l'homme , l'avait laissé tel qu'il était... Pendant vingt ans que je l'ai connu, je l'ai vu troublé, indigné, mai? sans qu'il m'eût été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation, ce qui est le signe certain d'une àme plus grande que la fortune et qui voit Dieu constamment. y>

Simplement grand dans le triomphe, il fut plus grand encore dans sa lutte contre les passions haineuses et envieuses qui n'ont cessé de le poursuivre.

Les vrais grands hommes sont presque toujours mal jugés et mal compris par leurs contemporains. Nul n'a peut-être subi ce privilège de la grandeur au môme degré que le père Lacordaire. Quand on connaît sa vie et son àme, on demeure stupéfait de la fausseté et de la niaiserie d'une foule de ju-. gements émis à son sujet. Car il n'a pas eu seulement à lutter, comme tout homme supérieur, contre la jalousie, l'ignorance et la frivolité, puis, comme tous les hommes^ publics de notre pays, contre la pitoyable instabilité du caractère français; il a de plus rencontré un ordre spécial d'adversaires dans tous ceux que blessaient la rare noblesse de son attitude en même temps que l'éclatante originalité de son talent. Ayant atteint la plénitude de sa force et de sa

LE ?t\iE LACORDAIRE. 405

renommée à uue époque signalée entre toutes par la déchéance contagieuse des caractères et des convictions, par rabaissement subit et complet de la température morale du pays, il a cruellement froissé tous ceux dont son intrépide tristesse était la vivante condamnation. Son âme haute et pure, incapable de courtiser la fortune dans n'importe laquelle de ses phases, semblait trop accuser tout ce qui ne Tavait pas imité. La malveillance aveugle et puérile qui l'avait assailli dès ses débuts, redoubla d'intensité pendant les dernières années de sa vie. La défiance naturelle que devait susciter l'originalité hardie de ses premières allures, s'était évanouie, chez tous les bons esprits, devant l'ensemble de sa carrière et la sagesse définitive de sa conduite : mais à cette défiance avait succédé dans la tourbe vulgaire une sorte de répulsion mêlée de terreur. Les petits esprits et les petits cœurs, incapables d'enthousiasme, de courage et de générosité, incapables de comprendre la force dans l'action et la dignité de la retraite, l'avaient de tout temps méconnu et calomnié; ils le poursuivirent de leur impuissante aversion jusqu'à son dernier jour. Un moment, ils purent le croire abattu sous le double poids des événements et de leur hostilité satisfaite. 11 n'en était rien; passagèrement obscurcie par l'orage, sa gloire a toujours reparu pure et inébranlable. Elle a décrit son orbite comme un astre qu'accompagnent des satellites, non pas lumineux et dociles, mais destinés à rehausser par leurs ombres sa victorieuse splendeur. C'est ainsi qu'il a marché, toujours contesté et toujours triomphant, depuis ses premières conférences au collège Stanislas, où certains prêtres lui reprochaient de ne jamais prononcer le nom de Jésus-Christ, jusqu'au glorieux épilogue de toute sa vie, jusqu'à ce discours de réception à l'Académie si fier, si noble, si chrétien, et où, faute d'autres griefs,

,«.»(; LE PKRE LACOHDAIKE.

ses pieux détracteurs lui firent un crime d'avoir cité Montesquieu !

Du reste, sans jamais fermer les yeux sur les inimitiés dont il était victime, il sut leur opposer toujours une dignité simple et une sereine indifférence. Personne ne les a mieux connues et ne les a plus froidement dédaignées. Jamais nul n'a saisi sur ses lèvres une parole d'amertume contre ses dénonciateurs et ses persécuteurs. 11 élevait contre les petitesses de la jalousie le môme rempart que contre les orages les plus formidables : le silence, (c Quand un homme met un quart de lieue entre lui et moi, j'en mets dix mille et je n'y pense plus '. » a Je sentais, » disait-il, en parlant de la station qui le rendit maître du terrain à Paris en 1836, « j<' sentais tout autour de moi une fureur concentrée qui chercherait quelque part une issue à son mauvais vouloir. Le pape me mettrait la main sur la téie pendant toute ma vie, que je ne perdrais pas une injure, pas une calomnie, pa^ une mise en suspicion souterraine. Le tout est d'être irréprochable à Rome et à Paris, d'être prudent, et d'agir sous la protection de Dieu avec une énergie invincible et un silence profond contre ses ennemis ^. »

A mesure qu'il avançait dans la vie, la conscience de l'hostilité dont il était l'objet dut se rasseoir et s'épurer sans devenir moins poignante. « A proportion de ma vocation dans lÉglise, Dieu m'a accablé pendant près de vingt ans d'une suite ininterrompue de choses douloureuses. Depuis mon entrée au séminaire, en 1824, jusqu'à ma station de 4 844 à Paris, j'ai été en butte à une inimitié persévérante qui s'était condensée dans un certain nombre d'hommes capables de nuire beaucoup, et qui n'ont rien négligé pour

10 août IHil».

' 13 aûùt 1837.

me perdre de réputation et me pousser à des extrémités. Il m*a fallu vingt ans de patience, de douceur et de persévérance pour arriver à un peu de paix, qui durera ce qu'il plaira à Dieu '. »

De toutes les erreurs qui ont eu cours sur le père Lacordaire, la plus répandue peut-être et la moins fondée est celle qui Ta fait regarder comme un esprit violent, emporté, sans mesure et sans frein, épris du bruit et du combat, épris surtout de certaines utopies , incapable de s*arréter ou de se contenir. C'est précisément le contraire de la vérité.

Personne n'eut plus que lui le sentiment du réel, du possible. Il y avait en lui un fond solide et invariable de bon sens. Comme un coursier fougueux, mais dressé pour la guerre, il sut toujours sentir le mors et régler ses allures. Si -quelquefois des aspirations trop ardentes, des conceptions trop hâtives l'ont un moment étourdi ou entraîné, ces fumées s*entr' ouvraient tout à coup et se déchiraient comme des nuages pour lui laisser voir le vrai fond des choses : à l'instant il s'arrêtait et tournait court avec l'énergique précision qui le caractérisait en tout.

On sentait en lui un homme à la fois d'une grande imagination et d'un grand sens. De toutes les rares facultés dont il était pourvu, aucune n'était plus développée que la réflexion. Elle le rendait capable de longs desseins et de profonds calculs. Personne ne pesait plus mûrement ses résolutions et n'en sondait plus à fond toutes les conséquences. Une fois arrêtées, il s'y cramponnait avec une inflexible ténacité. Ce que j'ai toujours et surtout remarqué en lui, à côté de tant d'autres dons plus éclatants peut-être, mais non plus essentiels, c'est une fermeté inébranlable jointe à une patience héroïque.

■ S3 jaillet 1846.

ix. 32

498 LE PËRB LAOORUAIRE.

«Je n'ai qu'un principe en politique, écm^l-iï; c'est de ne jamais reculer d'un pas ; on n-a de force que 'par celte invincible fermeté *..• On n'arrive à rien d^utile en ayant peur d'autre chose que de Terreur et de la lâcheté*... Toutes les fois que la dignité est compromise, j'ai coutume de ne regarder ni en avant ni en arrière, mais seulement à t::e qui est honorable, me fiant du reste à la Providence'... Accomplir son devoir avec courage et' simplicité est encore lé che-i min le plus sûr pour obtenir de» hommesla justice d*une vraie admiration ^... Se retirer en soi et en Dieu est la plus grande force qui soit au mondé ^.• J'attends patiemment, Aans me défendre, laissant' au temps ce cours providentiel qui ramène les hommes à la sagesse^... y>

On voit que je fais à sa correspondance des emprunts moins étendus , mais plus nombreux qû*à ses discours. ' Madame Swetchinè, pendant qu'ils vivaient encore ton^ les deux, avait tenu sur lui un propos bien des fois répété : On ne le connaîtra bien qtie par ses lettres. Ce jugement sera confirmé par tous ceux qui ont gardé le tette ou le sou* venir de ces lettres. C'est là, je ne crains pas de l'affirmer, que son génie et son âme, bien pltis^ haute encore qiie son génie, resplendiront du feu le plus pur. Le siècle proehain pourra jouir, dans toute la plénitude, dé ces effusions de foi, de poésie, de tendresse, de magnanimité, quelquefois aussi d'une douce malioequi lui était moins étrangère qu'on ne pense. ScribantiéP'h'iecin ^eneraiionèuUera\^

On y trouvera j usqi^e* dans son éerituré,* butinée -eorome

I 30 janvier 1838.

' 8 avril 1837.

» 13 avril 1837.

« 15 mai 1844. » 10 avril 1840.

• 7. juin 1841.

LE PÈRE LAGORDAIRE. i99

pour la postérité, sans rature et sans tache, même dans les lettres les plus intimes et les plus pressées, une nouvelle preuve de la prodigieuse faculté d'improvisation dont il était 4oué. A l'heure qu'il est, on ne doit extraire de ce trésor que certains traits propres à faire apprécier ce caractère aussi singulier qu'attachant. J'en veux citer ici deux passages propres à montrer avec quelle finesse et quelle noblesse ce prêtre, ce religieux, supérieur à la gloire, indifférent h la fortune, jugeait, en les édairant de sa lumière intérieure, ces deux grandes tentatrices.

ce Un nom célèbre ne doit pas être un nom banal. Tous « les jours le nom d'un ministre ou d'un député est dans <c les feuilles publiques, tandis qu'il y a des noms profonds « que leur gloire même défend d'une exposition si fréquente. « Je suis frappé combien peu les hommes de notre temps « entendent les secrets de la gloire : presque tous viennent « échouer dans une vanité puérile. Là gloire est comme la « beauté : elle s'illumine dans la pudeur *. »

Il ajoutait plus tard, en parlant d'une grande intelligence •déchue : «Ce pauvre homme ! c'est un nouvel apostat de la « gloire à joindre avec plusieurs autres, et j'admire. corn- <( ment Dieu leur retire le sens ordinairement si fin de Tor- « gueil^.î)

Voilà pour la gloire, qui avait été sa première et son unique passion. Voici pour la fortune :« En général, les « grands hommes de l'antiquité ont été pauvres... Aujour<c< d'hui tout le monde échoue là : on ne sait plus vivre de « peu... Il est vrai qu'accoutumé à vivre pauvrement depuis « que je suis au monde, je ne vois pas les diffictdtés que « peuvent rencontrer ceux qui n'ont pas lea mêmes habi-

■ Florence, 11 août 1838.

^ Strasboarg , S3 mars 1846.

tt tudes que moi... Mais le retranchement de Tinutile, le ce manque même du nécessaire relatif, est la grande route

« du détachement chrétien comme de la force antique

« Quiconque est arrivé à la beauté morale de la vie, nona seulement devant Dieu, mais devant les hommes, celui-là ce ne peut plus déchoir par les revers extérieurs sans prou- « ver que sa grandeur d'âme était vaine, son habileté une a simple chance heureuse. Ce qui manque le plus à notre «( siècle, c'est un homme placé pour arriver à tout et se con- « tentantde peu. Pour mon compte, humainement parlant, je tt n'ambitionne rien de plus. Un grand cœur dans une petite a maison est toujours ce qui m'a touché davantage ici-bas. «( L'abbé de la Mennais, mourant pauvre et fidèle à la « Chesnaie, eût été le héros de cet âge où la fortune de tout ce homme est plus haute que son mérite ' . »

Cette intelligence de la vraie gloire, ce noble dédain de la fortune, ce grand cœur dans une petite maison, tout pela lui était facile, grâce à l'élévation où le plaçait toujours l'ardente simplicité de sa foi et de sa confiance en Dieu. Or, sa confiance dans la justice de Dieu dès ce monde, dans le triomphe imprévu mais inévitable de la vérité, était sans bornes. Il était sans cesse occupé à étudier la marche providentielle des événements, à la reconnaître, à la signaler, à la bénir. « J'ai toujours vu Dieu se justifier à la longue : j'ai toujours compris que je l'avais méconnu, blasphémé, lorsqu'il était le meilleur '. . . Il faut écouter mentir les adversaires, et laisser venir la vérité, qui arrive à son heure^ quoique lentement '• »

Aux époques de sa vie où il a été le plus contesté, le plus

* Notre-Dame de Chalats, 33 jaUIet 1816.

' 15 mari 1838.

> Rome, SI jain 1838.

LE PÈRE LÂC0RDA1RE. 501

abandonné, où ses plus intimes confidents se laissaient aller à la tristesse, à Teffroi de la solitude qu'ils voyaient se faire autour de la justice et de la vérité, lui, portant au delà du temps et de Tespace son œil flamboyant, semblait apercevoir au loin des foules inconnues, une armée d'auxiliaires encore muets mais infaillibles, toute une postérité de disciples vainqueurs et vengeurs. « Quand on fait quelque chose, c'est une grande erreur de croire que tout n'est pas fait dès qu'un bon germe a été produit et ensemencé. Heureux qui sème le bien et le vrai! la moisson ne lui manquera pas^.. Travaillons sérieusement, comme nous pouvons, et laissons se lever l'avenir avec cette modestie que Dieu donne à tout ce qu'il fait, et qui en ôte la gloire aux hommes par la lenteur du succès ^... Pourvu que nous soyons humbles, sans esprit de parti, vraiment et uniquement à Dieu, prêts à périr ou à vivre , nous ne pourrons manquer, dans la chute ou dans le succès, des consolations du chrétien qui a fait tout ce qu'il pouvait, et qui accepte tout ce que veut Dieu '. . . C'est Dieu qui fait les Jiommes, quand il veut s'en servir, et qui leur donne juste ce qu'il faut, par une suite d'événements imprévus dont la liaison ne se découvre qu'à la longue. En repassant ma vie tout entière, je la trouve convergeant vers le point où je suis, de quelque côté que je la regarde *... Nous ne mourrons pas sans voir une autre génération d'hommes; Dieu nous donnera avant de mourir au moins une lueur crépusculaire des hommes futurs... Quoi qu'il arrive, les faits demeureront, et nous aurons des héritiers pour recueillir la moisson ^.• Je m'abandonne à Dieu; sa main

* Solesmes, 1*' juillet 1838.

* Us Chaises, 25 juillet 1838.

* Dijon, 4 oetobre 1838.

* Aisey-!e-Dac, i novembre 1838.

^ La Qaercia, 10 mai 1839.

&02 LE PËRE LACORDAIRE.

toujours si bonne me tient de plus en plus en adoration et en reconnaissance'... Dieu m'a préparé par toute ma yie passée à souffrir l'injustice ^..^ Les questions de ce monde sont tellement difficiles à résoudre, elles se présentent aux diverses intelligences sous des rapports si contradictoires, que j'estime un grand bonheur quand elles sont résolues par des événements qui ne dépendent pas de la volonté humaine. J'ai toujours passionnément recherché ces sortes de solutions, jusqu'à en être un peu superstitieux'... Depuis dix ans que ma vie publique a commencé, je n'ai jamais regardé qu'en haut pour y lire le devoir et les destinées^... Il faut avoir la certitude absolue, infinie, que ce qui vient de Dieu est le meilleur, même quand il nous semble le pire au point de vue humain. J'ai vu cela vingt fois dans ma vie, et j'ai toujours acquis de cette expérience un abandon sans mesure à la volonté de Dieu, qui est maintenant ma plus grande force, et qui me sert contre toutes les imperfections d'une nature prompte et portée à rompre en visière aux choses*. »

Mais j'en reviens au trait par lequel j'ai conmiencé ce portrait intime. Dès sa jeunesse, comme je crois l'avoir démon^ tré par le récit de ses relations avec M. de la Mennais, il sut combiQer une saine modération dans le jugement et une rare prudence dans la conduite, avec l'ardeur de ses opinions et la hardiesse de ses résolutiQQ3. « Regarde, » m'écrivait-il tp^t j|^i^lQ Qncore, « regarde dfuis l'histoire d^ nos troubles, qn^s^at ceux doQ.tl^ mémoire est demeurée pure? GmixrU seuls qui n'ont ja^f^^, été extrêmes : tou^l^ s^tre&oni péri

* 4 février 1810.

' Rome, S. Clémente, 11 mai 1841.

> Rome, 30 août 1837.

* Rome, Sainte-Sabine, 35 octobre 1860^

* Bosco, 4 octobre 1842.

LE P&RE LACORDAIRE. SOa

daDS,rQ3tiine de.lg patrie ^ » Vingt ans plus tard il disait et à bon droit : a Lemodus in rébus est une des choses à quoi je m'applique le plus, étant persuadé que la mesure est à la fois ce qu'il y. a de plus rare et ce qui contient le plus de forcfs^r 1^ La mesure^ donc, le juste milieu étdt le fond de sa jaature en toutes choses : ce qui ne Ta jamais empêché de prendre, au moment voulu, de grands partis avec Ténergie propre au]( cœurs droits et purs.

Il n'ya jamais eu de pensée basse dans cette grande âme, pas plus qu'il n'y a eu ,de note fausse dans l'harmonie de celte grande vie. En cerjtaines circonstances on ne saurait plus délicates, il a montré un heureux mélange de tact et de dignité, et je ne veux ici qu'indiquer à son futur historien toute la série de ses relations avec Mgr de Quélen, son premier archevêque, dont il eut parfois à se plaindre autant qu'à se louer, et dont les incertitudes, jointes à l'action; des événements, finirent par amener une séparation qui. permit à son illustre client de se sentir « libre sans ingratitude, d

A ces qualités essentielles de l'homme public, de L'honune d'affaires, du fondateur d'œuvres, venaient se joindre un rare esprit d'ordre et de méthode, un goût passionné pour la précision, la propreté, le bon arrangement, de touiea choses au sein de l'extrême simplicité et pauvreté de ses mœurs. Ce goût, qu'il a conservé jusqu'à son demiec sougiit,, dégénérait presque en minutie. Il en portaitrempEeintejdans $es moindres habitudes ; c'est ce qu'ont pui vérifier toufiroeuii qui ont été admis dans cette cellule oàiLreoevaii:.ami»^,dier ciples, jeunes g^ia surtout, aveo.tant d'^uâen, mais»» où quelques-uns n'avaient d'autre resseuirce que d^groHieneB dans tous les recoins un regard é^ecdui lonugi'iiliEkaffiOUH]-

' LaCbesnaJe, 3 novembre laSS^ > Flavigny, 27 février ISôS.

lait avec ce silence glacial dont personne n'a poussé Taudace aussi loin que lui, à Tendroit de visiteurs indiscrets ou de convives trop curieux.

Cette mesure, cette justesse qui présidait à ses jugements et à sa conduite, il la portait et la gardait inviolable dans son enseignement religieux. La splendeur de son talent n'a jamais nui à la sûreté de sa doctrine, a Son éclat, d a dit un juge excellent, M. Augustin Cochin, « son éclat voilait sa solidité. » Sous une forme quelquefois excessive et violente, il n'a jamais déguisé que des opinions modérées. La parfaite orthodoxie de sa doctrine est restée pure de tout reproche sérieux. Ceux qui se sont cru le droit d'en douter le plus haut n'ont jamais pu citer que des bribes de discours détachées de leur ensemble et souvent détournées de leur véritable sens. Mais des phrases isolées ou des métaphores plus ou moins heureuses, des images ou des épithètes contestables, ne sauraient être érigées en erreurs contre la foi. Ce qui est incontestable, c'est que, ayant traité pendant vingt ans, en chaire ou par écrit, des matières dogmatiques les plus délicates, il n'a jamais subi aucun blâme public sur aucun point, de la part d'aucune autorité ; et ses Conférences ayant été soumises à Rome à l'examen d'un consulteur de Y Index, ont été reconnues à l'abri de toute condamnation * .

Un prince de l'Église, dont le courageux appui n'a jamais manqué aux bonnes causes, vient de lui rendre ce témoignage public, en prononçant son oraison funèbre : m Après «c le plus mûr examen, dans toute la série des questions tou- « jours profondes , souvent indécises , soulevées par son. « m&le génie, aucune proposition n'a été de la part de Rome

* IrréprœkabUs^ dit fa lettre du 5 juin 1859; il ajoute : « C'est do moins cm qui m'a été affirmé. >

LE PÈRE LâCORDAIRE. 505

« l'objet d'une censure ou simplement d'une critique : « voilà pourquoi je suis dans cette chaire '. »

« Je sais, écrivait-il, que plusieurs me jugent mal et me croient entraîné par mes idées : c'est la forme qui fait illusion à cet égard. Elle dissimule le soin délicat que j'apporte au fond des choses et qui bien souvent m'a fait éviter des écueils où j'aurais pu périr. Un jour viendra peut-être où l'orateur laissera voir l'homme doctrinal; mais il y faut la mort. Trop de tempêtes ont assailli ma barque pour qu'on juge encore comment je l'ai gouvernée^! » Cette forme, si nouvelle en même temps que si brillante , si différente des vieilles habitudes de la chaire française, a toujours effarouché un grand nombre d'esprits superficiels ou malveillants. Et cependant quoi de plus nécessaire et de plus naturel que cette nouveauté de la forme au sein d'une société si complètement renouvelée? Ce qu'il voulait tenter, et ce à quoi il a réussi plus qu'aucun autre, c'était d'attirer, de remuer, de réconcilier avec la parole du prêtre la foule hostile et indifférente, la jeunesse surtout. Comme l'a parfaitement établi un des hommes qui aime le mieux et qui honore le plus la société contemporaine , M. le vicomte de Melun ^, ses singularités et ses hardiesses ont été toutes justifiées par la multitude de nouveaux chrétiens que sa parole a ramenés au pied des autels , dont ils avaient longtemps oublié ou toujours ignoré le chemin. Le discours que telle personne pieuse trouvait téméraire ou déplacé était précisément ce qui attirait le sceptique , ébranlait l'incrédule et ouvrait à la vérité leurs intelligences et leurs cœurs. Il faut d'ailleurs remarquer

* Oraium fuhèbre du A. P. Laeordaire, par S. Ëm. le cardinal Bonnet, arclievèque de Bordeaux, prononcée le IG janvier 1862, p. 13. ' Soréze, 5jain 1859.

> SUtue d* économie ehrélitnnef décembre 1861, p. 964.

M6 LE BÈSkK LACORIWURE

qu'il n*y a^ait absolument de nouveau chez lui que Texpressien, ou tout au plus. le rapport qu'il établissait entre la, doctrine ancienne et les.besoins nouveaux. A.rinyerse de lamé* thode indiquée par André Chénier dans un vers célèbre :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,

il s'agissait pour lui de répandre sur des vérités antiques, immuables, éternelles, une lumière nouvelle en les adaptant, avec toutes les séductions du coloris le plus original, aux besoins et aux hab'tudes des intelligences modernes. Jamais il n'a prétendu inventer une vérité nouvelle ; jamais non plus il. n'a sacrifié une vérité ancienne aux idées nouvelles; mais il s'est emparé de ces idées pour les faire chrétiennes, pour mettre d'accord les aspirations du temps et le soufSe de J'Évangile. Ce n'était pas une concession^ mais une conquête ^ Nier que la polémique et l'apologétique chrétiennes doivent présenter des caractères divers et des développements nécessaires selon les exigences des temps et des événements, ce serait nier dans l'Église le mouvement, c'est-àdire la vie, et lui refuser ce progrès de lumière et de certitude qu'ont réclamé pour elle ses plus beaux génies et ses plus fidèles enfants, depuis saint Vincent de Lérins jusqu'à nos jours '.

Lacordaire avait d'ailleurs entrepris une tâche encore plus indispensable que nouvelle, dans un siècle où le dogme est aussi peu discuté qu'étudié, ^mais où l'action de l'Église ëur la société est chaque jour calomniée, tmvestie ou reniée. Ramené lui-même àla vérité par l'éfidence sociale et historique*

■ M. de MeluD, p. 965.

^ NoUusne ergo in.EeelesUGhrisll pnofecuis.babebiliir iûtelUifentiœ? Habebitur plane in maximis, aed ita tamen at vere profecios ait Uie adei, dod permautio. Commonitoriwm, c. xxu.

da catholicisme, il voulait faire passer cette éyidence dans rame de ses. contemporains. Dans cette: tâche qa'il a* si glorieusement accomplie, il n'avait aucun modèle, aucun précurseur. Il a malheureusement eu des imitateurs trop nombreux qui se sont armés de son exemple et de séssuecè&pour inonder nos chaires d*élucubrations historiques, politiques, économiques, aussi superficielles que contestables, à ce point que, après les avoir entendus, on éprouve une vraie jouissance à retrouver le prône de quelque modeste curé de village qui se borne à commenter une page de TÉvangile ou un article du catéchisme. Mais le père Lacordaire ne saurait être responsable des aberrations du servum pecus de ses maladroits copistes. Lui-même était fait pour aborder les questions de dogme et de morale avec une supériorité aussi originale et aussi orthodoxe que les questions sociales et historiques; il Ta bien montre dans ses Conférences sur la Chasteté j sur Jésus-Christ et sur le Commerce surnaturel de r homme avec Dieu. On ne regrettera jamais assez que la maladie et la mort Talent arrêté au moment où il entrait de plus en plus dans cette voie qu'il avait si heureusement ouverte par ses admirables Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne.

Mais quant à la première partie de son programme, qui en était peut-être la plus neuve et la plus difficile, il fdut reconnaître qu*il Ta remplie avec autant d'éclat que de fruit. Nul, parmi les modernes, n'a rendu plus éminente l'immorteUe union entre les enseignements de la religion et les lois fondamentales de l'honneur, de la vertu et de la justice, union sur laquelle repose la société chrétienne, et que Pie IX vieo^t. ^core 4e proclamer avec une si souveraine autorité daB»80B bfeC* àr Farchcrvéque de Varsovie ^ En poursuivant

* Ne desinas vero nnqaam... eosdem fidèles popolos...«ieiDp0r.iBODere,

cette tâche qui associera son nom et son œuvre à la glorieuse immortalité de TËgiise, on Ta toujours vu inébranlablement soumis à cette Épouse du Christ dont les épreuves avaient remué son cœur, dont les enseignements avaient maîtrisé sa fière intelligence, dont le service a consumé sa vie. Tout en parcourant de son vol altier et audacieux les régions les plus diverses, tout en planant au plus haut des cieux, cet aigle fixait toujours de son fidèle et intrépide regard le soleil de i'Église,

Quel sol che pria d'amer gli scaldo'I petto >.

Je dis l'Église, épouse de Jésus-Christ, et non telle opinion, telle passion, telle fantaisie prédominante pour un temps chez les catholiques de tel pays ou de tel régime. Car jusque dans les ardeurs de son inébranlable orthodoxie, je retrouve cette mesure et cette justesse que je ne cesserai de réclamer pour lui, comme un des meilleurs fleurons de sa couronne. Le prêtre qui inquiétait le clergé gallican de 1830 par ses sympathies ultramontaines pour M. de la Mennais, a assez vécu pour avoir pu protester contre les extravagances de nos ultramontains d'aujourd'hui, et je trouve dans une de ses lettres écrites au plus fort de l'enthousiasme inspiré par Pie IX, et dont il était pénétré plus que personne, ces paroles significatives : « V omnipotence papale est sans doute une expression conforme à la doctrine du concile d& Florence, mais dont il faut éviter de se servir, parce que c^ mot d'omnipotence se traduit dans la pensée de la foule pai* celui de pouvoir absolu et arbitraire, tandis que rien n'esX

exhortari, excjlare, at a verilalis, bonorif , Yirtulis, jastitixque semita ae aanctissimis divins nostro relig ionis prœoeplionibas nunqaam defleclant. » Bref du 6 juin 1861. I ParadiaOf c. iii.

LE PËRE LACORDAIRE. &09

moins absolu et moins arbitraire que le pouvoir pontifical. J'ai sans cesse occasion de voir combien il importe de ne pas donner lieu à de fausses idées sur un point aussi important. Le gallicanisme ancien est une vieillerie qui n'a plus que le souffle, et à peine ; mais le gallicanisme instinctif, qui consiste à redouter un pouvoir qu on lui présente comme sans limites et s'étendant pai: tout Tunivers sur deux cents millions dindividus, est un gallicanisme très-vivant et très-redoutable, parce qu'il est fondé sur un instinct naturel et mt^me chrétien'. »

Je lui dois encore cet hommage, aussi rare que désirable en nos temps, que, dans ses polémiques avec les adversaires, non-seulement de ses opinions personnelles, mais de la doctrine catholique, il a toujours observé les lois de la modération, de l'urbanité et de ce respect que les créatures déchues et faillibles se doivent entre elles et à leurs mutuelles infirmités. « Je veux, » m'écrivait-il dès les premières années de sa vie claustrale, a devenir plus doux chaque jour envers tous, mais aussi plus solide, plus confirmé, comme une lame qui s'adoucit en se trempant^. y> Il a tenu parole, et il a mérité ainsi le bel éloge qu'il décernait à son cher Ozanam, qui a fut doux pour tout le monde et juste envers Terreur. » Oui, juste envers Ferveur^ ce qui est une des obligations les plus strictes de la justice chrétienne et des plus spécialement imposées à ceux qui ont trempé par un coin quelconque dans l'erreur. La grande âme de Lacordaire, pendant ses quarante ans de luttes contre les adversaires du catholicisme, ne se ferma jamais à la compassion que lui inspirait le souvenir des aberrations qu'il avait rapidement mais douloureusement traversées. Il avait horreur des attaques person-

* Nancy, 26 mai 1847.

' Bosco, 31 fepiembre 18i?.

610 LE PfeRE LAGORDAIRE.

nelles, du zèle impitoyable et insulteur, des dénoneiationë et des imprécations, smtout chez les néophytes; Je ne Tai jamais yu plus révolté que par a Fardeur de ces convertis qui, en cherchant la pensée dans leur esprit, n^y trouvent jamais que Tinjure. i» Et il ajoutait : a L'homme converti quin^a pas pitié ^ est à mes yeux une vile créature; c'est comme si le centurion du Calvaire, en reconnaissant Jésus** Christ, s'était fait bourreau au lieu de se frapper la poitrine ' . »

YIII

SON ATTITUDE POUTIQUS. — LA 1l£V01.CTJ0N I» FÉVRIER. — LA QUESTION

ITAUBNNE ET LA QUESTION RORAINE.

Est-ce à dire que dans la vie politique, pendant le peu de temps qu'il y a touché, le père Lacordaire ait toujours montré ce jugement sûr et et solide dont je lui fais honneur? Je ne le pense pas, et je dirai pourquoi, avec la sincérité modeste d'un homme qui s'est lui-même trompé plus d'une foi;?, mais aussi avec la certitude de trouver, dans cette critique même, une occasion naturelle de défendre la mémoire d'un ami contre les attaques injustes et exagérées dont il a été victime. Qui pourrait d'ailleurs songer à lui faire un crime, en ce siècle mobile et confus, d'une erreur politique ou autre? qui donc serait assez irréprochable pour lui jeter la première pierre? L'erreur est le propre de l'homme; et j'ajoute que ce sont les motifs de l'erreur qui en déterminent la gravité morale. Quand une faute politique, quand un changement dopinion n'a été déterminé par aucun mobile ignoble, aucuur peur égoïste, aucune basse jalousie^ aucun sordide intérêt, il n'y a point à en rougir. Ai-je besoin de dire que l'omliri^

' Chalais, 14 iopt0inbre«185a.

LE PËRK LACORDAIRË. 511

même d'un pareil soupçon ne saurait atteindre la grande et sainte mémoire du père Lacordaire?

Constatons d'abord que, en politique comme en tout, et malgré les apparences contraires, il est toujours resté modéré, homme du milieu. Il a toujours répudié avec énergie la pensée de s'inféoder à un parti quelconque. Il n'avait, a ■vrai dire, aucun goût pour les luttes politiques, et il ne s'y est trouvé mêlé qu'involontairement et insensiblement par la place considérable qu'occupera toujours dans ces luttes la question de la liberté religieuse. Paslsionnément dévoué à la liberté comme l'a été plus ou moins longtemps toute sa génération, il lui est resté opiniâtrement fidèle. Né démocrate, il ne lui en pas coûté de croire, avec tous les hommes sensés de ce siècle, au triomphe inévitable de la démocratie ; mais il n'en avait épousé ni les tendances outrées, ni les mauvaises querelles. Comme la plupart des vrais libéraux, il était assez indifférent aux questions dynastiques, et même, jusqu'à un certain point, aux formes gouvernementales. Mais ses préférences demeurèrent toujours acquises à la monarchie tempérée*; En ee qui touche l'ensemble de ses juge-^ ments sur l'état de la société moderne, je trouve dans une de ses anciennes lettres, de 1838, une opinion qu'il a constamment professée, que tout chrétien éclairé, ce me semble, peut admettre, et qui demeure, après les deux nouvelles révolutions que nou& avons traversées depuis cette date^ aussi sensée et aussi judicieuse qu'alors : « Ou'apprécions-nous daps-ce temps moderne qui a commencé avec la révolution d'Amérique en 1776? Nous y apprécions la ruine de trois élémmt& desiructeun» de FÉ^lise catholique,' notre étemelle patrie, savoir : l'absohitismey le gallicanisme, ' le rationa-

■ Voir tartoat la UUrt tur U SaifU-SUge, de 1888, que ne contint point, •ou ee rapport,' loti âeruter opmcotesur k question italienne, de 1860.

542 LE PÈRE LÂGORDAIRE.

lisme. Nous aimons le temps présent, parce qu*il sape le pouvoir absolu des princes et relève l'esprit écrasé depuis trois siècles par la force. Sans adopter tels ou tels actes des révolutions, nous y assistons comme à une grande justice de Dieu, comme à une tragédie où se joue la libération de TÉglise, et par elle la libération de l'humanité; mais cette tragédie est confuse dans les détails, mêlée de bien et de mal, présentant Robespierre à côté de Washington, M. Isambert à c6té de M. de Mérode; et la conscience trébuche à tout moment dans l'appréciation de mille éléments divers. C'est le chaos couvé par le souffle de l'Esprit-Saint ; le fiai lux ne s'est pas encore entendu. Nous aimons encore le temps présent, parce qu'il met en poudre l'esprit affreux du gallicanisme, ce schisme lent et sourd qui désunit en ayant l'air de souder, qui met le démon à l'aise et la conscience en paii. Nous aimons enfin ces coups terribles portés au rationalisme par l'impuissance où il se montre d'édifier quoi que ce soit... Nous avons donc l'amour du présent, en tant qu'il ruine le passé, en tant qu'il parait poussé vers un avenir catholique libérateur à la fois de l'Église et du monde ; mais nous ne pouvons pas nous rendre solidaires de ses actes. Un homme politique le peut et le doit dans l'ordre de ses fonctions; un homme religieux, un homme d'avenir, doit se tenir comme Moïse sur la montagne, lever les mains pour Israël, dire la vérité à ce peuple demi-libre et demi-esclave, qui tantôt élève le veau d'or, tantôt prie à la porte du tabernacle ^1» Ces derniers mots me rappellent que la sévérité passagère de ses jugements sur la France contemporaine, qu'il exprimait souvent avec son énergie habituelle^, n'excluait pas de son cœur un tendre et ardent patriotisme.

* Melz, 14 mars 1838.

> « La France est ce qu'elle est^et non ce que tu U crois; c'est an pays qv i

a II s'est rencontré un pays, » dîsait-il au début de ses luttes polémiques, « qui n'est ni esclave, ni libre, déplorable jouet de deux pensées contraires, l'amour de la liberté et la défiance de Dieu, le plus noble pays de la terre, le plus heureux après qu'il aura rapproché dans son amour ce que ses chefs ont désuni dans leur politique : notre bien-aimée patrie, la France * ! » Et qui pourrait ne pas admirer, ne pas envier la confiance touchante, la filiale tendresse qui lui dictait la dédicace de ce Mémoire pour le rétablissement en France des Frères prêcheurs , où il semble se présenter comme un de ces exilés et de ces suppliants qui, dans l'antiquité, venaient demander un asile en embrassant les autels domestiques de leurs hôtes ?

« Mon pays,

« Pendant que vous poursuivez avec joie et douleur la « formation de la société moderne, un de vos enfants noutt veaux, chrétien par la foi, prêtre par l'onction tradîtiona nelle de l'Église, vient réclamer de vous sa part dans les o libertés que vous avez conquises. Il vous prie de lire le « mémoire qu'il vous adresse ici, et connaissant ses vœux, <K ses droits, son cœur même, de lui accorder la protection « que vous donnerez toujours à ce qui est utile et sincère. « Puissiez-vous, mon pays, ne jamais désespérer de votre « cause, vaincre la mauvaise fortune par la patience, et la a bonne par l'équité envers vos ennemis ; aimer Dieu qui

n'a pas comprit une seule fois en trois cents ans ce que c'est que l^ltliéfléir pays oà qaelqaes-ans ont penr de la messe, tons de rinëgalité des raofSi et où ces deax idées forment la somme totale de la philosophie courante. » la Cbesnaie, 3 novembre 183S.

c En France, ce n'est pas la liberté, c'est la religion qui manque : ce n'et t pas le souverain, c'est le peuple qui est peu digne. » 15 mars 1833.

I ÊjBlTêUê de VÀtttùT, 1. 1, p. 4S3. Article sur les obsèques de Grégoire.

n. aa

su LB »ÈBB LAQ^BMIRB.

ce est le père de tout ce que vous aîme^;. voue agenouiller a devant son fils Jésus-Clurist, le libérateur du monde ; ne (c laisser passer à personne Toffice éminent que vous rem* tt plissez dans la création, et trouver de meilleurs serviteurs (( que moi, mais non pas de pluâ davoués ! »

Et cette conclusion du même écrit :

a Quel que soit le traitement que me réserve ma patrie, u je ne m'en plaindrai donc pas ; j'espérerai en elle jusqu'à <c mon dernier soupir. Je comprends même ses injustices, a je respecte même ses erreurs, non comme le courtisan a qui adore son maitre, mais comme Tami qui sait par a quels nœuds le mal s'enchaine au bieu dans le plus proii fond du cœur de son ami. Ces sentiments sont trop a anciens chez moi pour y périr jamais, et dussé-je n'en a pas recueillir le fruit, ils seront jusqu'à la fin mes hôtes <c et mes consolateurs. »

Comment donc, avec ce sentiment exquis de la dignité et de la mesure que je ne me lasse pas de signaler en lui, a-t-il pu se laisser entraîner une ou deux fois dans sa vie à prendre une attitude qui a désorienté, affligé ses amis les plus anciens et les plus fidèles ? Je ne me l'explique que par la seule faiblesse que j'ai reconnue en lui, une trop grande indulgence pour la politique immorale et essentiellement révolutionnaire dont on connaît la formule : Qui veut la fin veut les moyens. Assurément il ne professait pas, comme certains de nos modernes réformateurs, la souveraineté du but; mais quand ce but lui semblait légitime, glorieux^ nécessaire et populaire, il était trop porté à excuser l'injustice et la violence des actes qui y faisaient aboutir, .

Et cependant qnoi de plus incertain, de plus trompeur ici-bas que le tut de nos travaux, dé nos eotreprises, de

LE PÈRE LACORDÀIRE. &15

nos dévouements mêmes? Le chrétien ne coDnait qu un seul but infaillible et nécessaire : le salut de son âme. L'boaneur et le mérite de la vie ne coQsistent que dans le choix et remploi des moyens. <ic Ce n'est pas assez, » dit Bossuet, a à rhomme de bien de ne vouloir que ce qpi est jjaste; il craint de corrompre la pureté de ses desseins innocents, il ne veut que de bons moyens pour y parvenir, et il a toujours devant les yeux ce précepte de la loi : a Tu poursuite vras justement ce qui est juste. Juste quod justum est n persequeris '. » On peut tendre à un but mesquin ou erroné : si on n'y arrive que par des moyens honnêtes, avoués de la conscience, on demeure irréprochable. Tout au contraire, on peut aspirer à u^ but en apparence ou en réalité très-utile et très-élevé ; mais si on n'y parvient que par des voies criminelles ou ignobles, ou a beau réussir,, on ne mérite ni honneur, ni estime, ni sympathie. Cette doctrine élémentaire de la morale publique et privée me semble avoir été quelquefois méconnue par I^acordaire dans ses appréciations exclusivement politiques.

Lui, si pur, si généreux, si incapable des iniquités ou des bassesses révolutionnaires, il les pardonnait, il les oubliait trop> facilement chez les champions de la cause qu'il préCé^ rait. Les triomphes de la force qui profitaient k ses opinion&, sans profiter en rien à sa personne, ne lui inspiraient pas cette défiance salutaire qu'exprimait si bien sa sainte et sfirituelle amie, madame Swetchine, quand elle disait : « Je n'ai jamais redouté qu'une seule chose : le triomphe absolu de quelqu'un. » C'est aiosi quej^s'explique son adhésion à la révolution de Février et à la révolution italienne.

Je distingue soigneusement entre la révolution de Février

' Swr VàmbitUm^ fragmenl, lU, 146, édition de Verf ailles^

516 LE PÈRE UCORDAIRE.

et la république. Il n'y avait rien dans la forme républicaine qui dût blesser Lacordaire ou le refouler dans l'inaction. Il rayait d'avance condamnée dans ses écrits antérieurs, avec une sévérité qui lui fut même alors amèrement reprochée ' , et qui s'était exhalée avec encore plus de liberté dans ses lettres et ses conversations particulières : « Si la république vient, avait-il dit autrefois, elle ne pourra éviter de faire mourir de rire qu'en faisant mourir de peur '. » Mais cette prédiction s'adressait bien moins à la république elle-même qu'aux républicains tels qu'il les avait connus dans sa jeunesse, comme le moutre cet autre passage encore plus cruellement prophétique : « Si les républicains triomphent, c'est-à-dire « cette lie ambitieuse de chaque ville et de chaque bourg, ils a seront l'horreur de la liberté... et la France fatiguée se « jettera entre les bras d'un maître, qui fera de nous ce qu'il « lui plaira^. » Au fond, la république, mise à part de ses auteurs et de ses créatures, différait beaucoup trop peu de la royauté selon la Charte, pour ne pas pouvoir être loyalement acceptée par les partisans de celle-ci. Comme on vient de nous le rappeler avec tant d'autorité : entre la monarchie constitutionnelle et la république, la différence n'est que dans la forme ; entre la monarchie constitutionnelle et la monarchie absolue, la différence est dans le fond *. Lacordaire pouvait donc sans inconséquence saluer Tavénement de la république avec joie et avec confiance. Il s'associa au groupe de catholiques fervents qui crurent que 1848 allait

■ « On découvre i fond de eale de la société je ne sais quelle faction qui se croit républicaine, et dont on n'a le eonnige de dire du mal que parce qu'elle a des chances de nous eoaptr la tête dans rintenralle d« deux monarchies. » LeUre nir le SaintSUge, 1838.

> 11 décembre 1833.

* La Chesnaie, 9 novembre 1833.

* Bbnjahin Constant cité par M. Edouard Laboalaye dans son bcan travail de la Bev¥€ naiUmmte,

décidément inaugurer une ère nouvelle. Ce fut le titre qu'ils donnèrent à leur journal, où ils prêchaient l'acceptation du régime nouveau, et professaient la solidarité du christianisme et de la démocratie avec une ardeur honnête, mais intempérante, que ne partageait point \ mais que ne put assez refréner celui qui avait si éloquemment combattu la croyance traditionnelle à la solidarité du catholicisme et de la monarchie. Il fut élu à la Constituante; et personne ne saurait lui faire un reproche d'avoir siégé dans une assemblée qui comptait dans son sein trois évéques et vingt prêtres. Tous ceux qui se rappellent ces temps conviendront avec moi que son élection charma et rassura tous les hommes religieux. Il n'avait pas sollicité sa candidature ; elle lui fut imposée par les vœux passionnés des catholiques comme par les sympathies populaires, que lui avait acquises son attitude résolue et indépendante sous le gouvernement antérieur. Ces sympathies se traduisirent par les applaudissements dont la foule le salua lorsqu'il parut avec l'assemblée sur le perron du Palais-Bourbon, pour acclamer la république. Du reste, sa campagne législative ne fut pas longue. Elle dura dix jours. Pendant ce court intervalle il aborda deux fois la tribune, et n'y fut pas heureux.

Je le vis assister, impassible sur son banc, à l'invasion du ! S mai, signalé entre tous par son froc blanc aux menaces des émeutiers^. Le lendemain il donna sa démission : il avait l'econnu, avec la prudence dont je lui ai déjà fait honneur, que son tempérament, à la fois impérieux et méditatif,

* « Ce joaroal va bien au delà de mes pensées en fait de démocratie, et toQS ses rédacteurs savent combien j'ai combattu poar le maintenir dans une ligne plus réservée. » Chalais, 7 novembre 1848. *

' J'insiste sur ce détail, parce que j'ai entendu des témoins oculaires de cette journée affirmer qu'ils avaient vu le père Lacordaire sur le chemin de THÔtel de Ville.

religion et pour la France ; toutes les deux poursuivent leur carrière sous la main de Dieu qui les protège ; toutes les deux vous rendent grâces d'avoir cru à leur indissoluble alliance et d'avoir discerné des choses qui passent celles qui demeurent et s'affermissent par la mobilité même des événements*. »

L'équité nous commande d'ailleurs de l'écouter expliquant lui-même dans le calme de la retraite, après plusieiu^ années écoulées, ce qu'il pensait et ce qu'il voulait alors. <c Je n'étais point d'accord, même alors, avec le point de vue d'Ozanam.Je ne voulais point traiter théoriquement la question de la démocratie, mais me borner à l'acceptation du fait accompli et à en tirer tout le parti possible pour le bien . de la religion et de la société... J'ai accepté la république qui nous a donné la liberté d'enseigi^cment et la liberté des corps religieux, et qui n'a été détruite, grâce à l'impatience et à l'inhabilité des royalistes de toutes nuances, que par la violence. Je conçois très-bien, même à mon point de Yue, qu'on n'ait accepté la république que transi toirement; mais il fallait se conduire de manière à ne pas avoir pire et à ne pas jeter la France dans la prostration morale où elle est tombée. La république était un moyen et une leçon; on devait la comprendre, la supporter, ménager l'avenir, éloigner les prétendants au lieu de les appeler, savoir attendre et ne pas ruiner tout en précipitant tout^. » Sans être ud très-chaud royaliste , on pouvait lui répondre : La république, elle aussi, est née de la violence, d'une violence que rien n'avait provoquée ; elle n'a péri que parce que les républicains ont fait perdre la tête à la France par la panique que lui inspiraient leurs doctrines spoliatrices, leurs apologies

* Conférence de Notre-Dame do ^ février 1848. 3 Soréze, 8 septembre 1855.

d'un passé sanglant et leur grossièreté tumultueuse au sein des deux assemblées. Bamaye avait d'avance prononcé son arrêt comme celui de sa devancière, quand il disait : «i II y a deux choses dont les peuples généreux et policés ne peuvent se passer : la tranquillité et la liberté. Mais pour le commun des hommes, la tranquillité est plus nécessairç que la liberté. La liberté n'est qu'un superflu qui fait le bonheur; si vous ne les mariez pas ensemble, si vous les rendez incompatibles, si vous présentez à la nation la perte de la tranquillité dans l'établissement de la liberté, craignez de voir bientôt cette majorité détruire la liberté plutôt que de se condamner à un état perpétuel d'agitation et d'incertitude * . »

Me pardonnera-t-on de m'arrôter encore un peu, et trop longuement peut-être, sur cette époque orageuse, afin d'en relever un incident propre à faire ressortir la noblesse innée du caractère de Lacordaire et son inviolable fidélité à l'amitié? C'était le H avril 1848. Lacordaire avait été invité à venir exposer ses principes politiques et religieux devant le club de r Union, qui se tenait dans la grande salle de la Sorbonne envahie par.deux à trois mille auditeurs, tandis qu'une foule innombrable ne pouvant pénétrer dans l'enceinte, inondait la cour de l'antique édifice et troublait de ses chants et de ses clameurs les interpellations et les discussions du dedans. Un citoyen Barnabe imagina de lui demander compte de ses relations avec moi. Nous étions précisément alors plus séparés que nous ne l'avons jamais été, et cela non-seulement depuis la révolution de Février, mais dès auparavant. Il n'avait ni partagé les appréhensions ni approuvé les pronostics que m'inspiraient les violences du parti libérâtre en Belgique, l'oppression impie des petits cantons suisses, l'écrasement

■ Discours da 81 aoat 1791.

5?2 LE TÈRE LACORDÀfRE.

du Sonderbund par le nombre, Taudàce croissante du radicalisme des banquets. Depuis la proclamation de la république nous nous étions à peine entrevus. Toutefois sa générosité naturelle l'emporta à rinstant sur la crainte de blesser cet auditoire fougueux. Callme et intrépide au milieu du tumulte^ il prit ma défense. Je transcris le récit sténographié de cette séance * .

le dloyen Barnabe Chauvelot. Je demande au citoyen Lacordaire s*il partage les opinions émises par le citoyen Montalembert , dans son discours à la Chambre des pairs sur la question suisse...

Le citoyen Lacordaire... Citoyens, vous m'avez posé cette question : Si j'approuvais le discours de M. de Montalembert. Je distingue : M. de Montalembert n*a pas vu, à mon sens, la question d*une manière complète. Il n'a vu que la liberté religieuse compromise, il y avait aussi à examiner la question de Tunlté et de la nationalité belvéliques. Pour ma part , si j*avais eu à 'traiter cette question , j'aurais établi que la Suisse avait le droit de vouloir l'unité helvétique ; que, par conséquent, il ne fallait pas confondre tous les mouvements qui se produisent dans ce pays avec des mouvements antireligieux. Je crois donc que M. de Montalembert n'a vu qu'une partie de la question et ne l'amas vue tout entière. Mais toutes les fois qu'un orateur a;des vues qui, sans être complètes, partent néanmoins d^un cœur ferme, ami de la liberté, anii de Ja liberté de tous les peuples, je crois que l'on doit se montrer plus qu'indulgent à l'égard de cet homme. Je n'aurais pas dit ce qu'il a dit, et cependant son discours ne m'empêche pas de reconnaître que M. de Montalembert est un bon Français, un homme de talent, dévoué à la chose publique ; 'par conséquent, je suis resté pénétré d'estime et d'amitié 'pour lui.

Le citoyen Barnabe. La question que je posais au candidat n'était

* 'Biographie dereandidaU à l'Âisembtie nationate par un Vieux Montagnard. Lacordairb (Henri) devant le elub de l'Union. Sténographié par Corby (Albert). Paris, librairie républicaine de Gustave Havard, 34, rue des Mathurins-Saint- Jacques; 1818. — In-^ de 33 pagçs.

LB ^ËHË LACORDAlBE. 533

pas une iqtiedtion religîetise, je demandafs seuîétnedt au père Xacordalre s'il adopte le jugem^tlt porté sur les libéraux en général, et sur les hommes de 93 en particiilier, par le citoyen Montalembert.

Le citoyen Lacùrdaire. Le citoyen Montalembert, dans son discours, a porté un jugement sur ce qu'il a appelé les radicaux présents et anciens : les radicaux de 1793 et les radicaux de 1847. Je déclare, pour ma part, que je ne suis pas le moins du monde radical , dans le sens qu*on attache ordinairement à ce mot. — Le mot radical est un mot qui a une signification dans notre langue, qui, 'jusqu'à présent, n*est pas favorable.... (Le candidat est interrompu dans ce moment. ~ Mouvements divers à Tintérieur. — Clameurs au dehors.)

Messieurs, en deux mots, M. de Montalembert a dit du mal de {7'93 : eh bien ! je détiare que, pour ma part, il y a des 'hommes de 93 dont je ne pourrai jamais dire du bien; qu'il y a eu également en 1847, en I8464 et qu'il y aura même en 1849, des discours, des faits, de certains révolutionnaires, dont je ne pourrai iamai& dire du bien. Maintenant, quels sont ces révolutionnaires? Ce sont ceux qui ne veulent ni la liberté dans l'ordre, ni l'ordre dans la liberté. Je regarde Tordre et la liberté comme deux éléments essentiels & la'vie humaine, et quiconque est convaincu d'avoir été Tennemi de l'drdns est l'ennemi de la liberté. (Nouvelles rumeurs en dehors : — le calme se rétablit au bout de quelque temps)... Je méprise les tyrans^ parce qu'ils ont été les ennemis de la liberté ; je méprise les révolutionnaires, parce qu'ils étaient au fond des tyrans sous un autre nom. Entre les tyrans et ces révolutionnaires, je ne fais aucune différence*

Le citoyen Barnabe, Je ne trouve pas la réponse catégorique. Je demande au citoyen Lacordaire si ce discours, qui tétait tout entier une longue satire envenimée contre nos pères de 93, mérite son éloge ou son blâme.

Le citoyen Lacordaire, On me dit catégoriquement que le discours du citoyen Montalembert était contre nos pères de 93 : eh bien I pour ma part, je déclare que je ne me reconnais aucun père de 93. Je reconnais en 1789 des hommes qui ont voulu la destruction

bU LE >ÈRE LACORDAIRE.

d*uQ grand nombre d*abus, qui ont combattu cette destruction ; je reconnais, de 89 à 93, des bommes qui sont morts pour combattre ces abus, soit à l'intérieur sur Téchafaud, soit à l'exlérieur dans les victoires que nous avons remportées. Les bommies persévérants dans leur volonté, dans leurs luttes pour la liberté, voilà ce que j*appelle mes pères. Parmi tous ceux qui sont morts à cette époque, Je distingue ceux qui mouraient pour défendre cette liberté, et ceux qui faisaient mourir pour anéantir et reculer cette même liberté.

J*imagine qu'un tel langage porté à rAssenoiblée nationale y aurait réussi au point de l'y retenir peut-être ; mais mieui valait assurément pour lui la retraite qui lui permit de remonter dans la chaire de Notre-Dame. Ce qui ajoute d'ailleurs à la générosité que cet incident orageux le mit à même de montrer, c'est qu'il n'en dit pas tm mot à celui qu'il avait ainsi défendu, et qui n'en fut informé que longtemps après, par la découverte de l'obscur livret dont ces détails sont extraits. Il en fut d'autant plus touché, qu'il avait déjà rencontré non-seulement des répubUcains de la veille, mais certains catholiques qui lui avaient signifié que sa carrière était finie, en raison de cet axiome si répandu en France : Vous avez protesté contre ceux qui sont devenus les maîtres : vous ne pouvez plus rien ni pour nous ni pour vous-même.

La même illusion que j'ai signalée plus haut lui fit prendre sur la question italienne une attitude qui surprit et affligea la plupart de ses amis et de ses admirateurs. Elle lui fit d'autant plus de tort qu'elle compta, parmi les catholiques, beaucoup moins de complices que son adhésion à la révolution de Février.

Il ne sut pas distinguer assez tôt les dangers évidents et inséparables de la ligne suivie par les patriotes italiens. Le but légitime et sacré qu'ils se proposaient en émancipant l'Italie de la domination étrangère lui voila pendant trop

longtemps l'immoralité profonde des moyens qu'ils mirent en œuvre. Il avait trop facilement pardonné aux Italiens de 1848 d'avoir si mal servi leur noble cause dans un moment où tout leur était si favorable, d'avoir laissé tuer Rossi, chasser Pie IX et tirer sur Charles- Albert dans les rues de Milan, sans qu une protestation sérieuse se soit élevée parmi eux contre ces atroces folies. S'étant interdit la lecture des journaux, il avait trop ignoré les vexations, les spoliations et les humiliations de tout genre dont M. de Cavour avait accablé l'Église en Piémont, dès son avènement au pouvoir, ' comme pour éloigner à dessein les catholiques de toute participation au mouvement italien en justifiant toutes leurs répugnances et tous leurs regrets. Enfin, je le dis avec douleur, il sembla quelquefois prêter un assentiment dangereux à ce lâche sophisme qui prétend excuser les persécuteurs et les spoliateurs, parce que l'Église est toujours sortie triomphante et purifiée des spoliations et des persécutions.

Il applaudit sincèrement à la guerre de 1859 parce qu'il la croyait juste et favorable à l'émancipation d'un peuple chrétien, et aussi parce qu'il croyait à la sincérité des promesses qui garantissaient au monde catholique « le respect de tous les droits du Saint-Siège, n Mais bien que ses opinions, inutilement divulguées alors, aient été souvent citées comme un argument contre les nôtres, il faut reconnaître qu'il ne poussa jamais Tenthousiasme et la confiance au même point que beaucoup d'évéques, tels que, par exemple, Mgr de Salinis, archevêque d'Auch, qui disait à son clergé : a Ce n'est pas la révolution, c'est la véritable France qui a « traversé les Alpes à la suite de l'Empereur, la France de « Chariemagne et de saint Louis'. »

* Circulaire à MM. les curés do diocèse d'Auch. Mat 1859.

La guerre terminée, lorsque la convoitise du Piémont se montra dans toute sa nudité» lorsque éclatèrent les périls et les épreuves du Saint-Père, le prêtre et le catholique reparurent tout entiers chez Lacordaire. V unification de Tltalie, cette fatale utopie, inventée par le despotisme révolutionnaire pour aliéner à jamais de la cause italienne les cœurs catholiques, ne lui inspirait ni coofiaoce ni sympathie. Ses correspondants d'Italie savent bien avec quelle énergie il reprochait à M. de Cavour et à. c< sa politique antisociale et 'antichrétienne » d'avoir condamné le Saint-^Siége à n'accepter aucune transaction ; et comment, à partir de Tinva^ sion des États romains et napoUt^ins, il rqconnaissait qye la révolution italienne était tombée en proie à. « Tei^rit d'usurpation et de conquête. »

Dès le 21 janvier 1.860, il écrivait à M. Cochin :

a Je vous remercie d'avoir désavoué l'abus qu'on a fait de deux lettres mal connues ; écrites au début de la guerre itaUenne, lorsque rien encore n'arrêtait mes vœux et mes espérances, elles ne pouvaient s'appliquer à une situation dont la nouveauté est à la fois trop évidente et trop regrettable. Pie IX est maintenaat trop ptès de Pie VU par ses malheurs, comme ill'a été par ses généreux desseins, pour que la piété Maie ne dpmine pas mes pensées et mes paroles. »

L'ingratitude des Italiens envers Pie IX l'avait depuis longtemps choqué. «X'estlà, » écrivaitril dès 1856^ «le vrai point où il faut plaiceir la défense de ce, généreux et infortuné pontife. La postérité lui reprochera peutrétre quelque chose, nKiis sa vertu, sa bonté, ses magnanimes vouloirs, feront contre-poids dans la balance de l'avenir, et plaideront avec sa cause celle de la Papauté * . »

» 10 septembre 1856. tt^> ■ • r o. ^-^ lU • .

LE PfiRE LACORDAIRB. 527

a Un jour, » disait-il plus tard, « lorsque l'étranger ne régnera plus en Italie, lorsque, maîtresse chez elle, sauvée de rirréligiou par la liberté, elle reviendra en arrière de ses destinées accomplies, Timage d'un Pontife malheureux se lèvera devant ses regards pacifiés ; elle reconnaîtra sous ses traits tristes et calmes le premier héros de son indépendance, l'homme qui eût épargné à sa cause du sang, des larmes, de la honte et des regrets ; et juste trop tard, si jamais on peut l'être trop tard, elle élèvera une statue au Washington que la Providence lui avait donné et dont elle n'aura pas voulu*. »

I] est vrai que, soldat intrépide et enfant dévoué de la Papauté, ayant donné de ce courage et de ce dévouement des preuves constantes et mémorables, il se croyait en droit de désirer pour les États romains un autre système d'administration que celui dont il a si bien résumé le danger, l'infirmité et l'excuse en le qualifiant de gouvernement (T ancien régime. Dès 1838, dans cette magnifique apologie de la Papauté où il peint le Sairit-Siége « toujours insulté entre sa 4i gloire passée et sa gloire future, semblable à Jésus-Christ <c cruçifiéi au milieu des temps, entre le jour de la création <( et celui du jugement upiversel, s> il avait combattu l'erreur qui identifiait la cause de Rome avec celle des gouvernements s^bsolus, et la rendait ennemie de tous les>pays dont les institutions rappelaient les anciennes franchises de! l'Europe catholique^.

Resté invinciblement fidèle au souvenir de l'enthousiasme qu'avaient excité les premières années du pontificat de Pie IX^ il ne croyait ni à l'utilité ni à 1^. durée possible de cet éternel statu quo dont les résultats ont été si désastreux : oc. Oui^

■ Dt la Liberté de VÉglite el de l'ilalie, p. 35.

' LeUre iwr le SainUSiégf, Préface de la 1" éditioo.

S2S LE PÈRE LACORBAIRE.

disaitril, le chef de la chrétienté dispersée par tout le monde, le plus haut organe de TÉvangile qui a sauyé le genre humain, le Vicaire de Dieu fait homme, oui, cet homme-là doit être souverain : mais il faut qu'il soit un souverain capable, administrant bien son État, et sachant s'y créer une force morale qui puisse l'y soutenir'. »

Certes il n'eàt jamais été de ceux qui reprochaient à la Papauté son immobilité, parce qu'elle maintient les lois immuables de justice, en refusant de ratifier, même implicitement, la spoliation. Mais il ne reconnaissait à aucun abus le droit de se légitimer par la durée.

Il espérait donc toujours voir rentrer le Pontife, par un effort spontané de son autorité, dans la voie des réformes, et former ainsi en Italie un parti d'honnêtes gens et de chrétiens sensés. « Je suis pour le Saint*Siége contre ses oppresseurs ; je crois à la nécessité morale de son domaine temporel, je le plains des maux qu'il souffre, et je donnerais pour lui jusqu'à la dernière goutte de mon sang ; mais en même temps je désire l'affranchissement de l'Italie, des modifications sérieuses dans le gouvernement des États romains, et un changement plus grave encore dans la direction morale résumée en ces derniers temps par V Univers et la Civiltà caiiolica ^. »

Mais, pas plus que le savant et consciencieux Dœllinger, dont les vœux se rencontraient sur tant de points avec les siens, il n'admettait la suppression ou l'amoindrissement de cette souveraineté pontificale dont il rêvait la régénération. Tous les doutes qui ont pu exister sur ce point ont disparu depuis son dernier écrit intitulé : De la Liberté de r Italie et de r Église j et publié aussitôt après son élection à l'Académie

' 9 août 1856.

> 11 février 1860.

(février 1860). Éloquente comme tout ce qu'il a jamais écrit, mais calme, équitable, impartiale, à la fois a libre et respectueuse, » cette protestation eut un double avantage : elle ferma la bouche de ceux qui reprochaient . à Tillustre religieux un défaut de piété filiale envers Rome : elle doit préserver son nom glorieux et pur d'être désormais invoqué par les partisans du Piémont, par les admirateurs des d'Azeglio et des Passaglia.

A partir de ce moment, ceux qui se sont prévalus contre l'indignation unanime du monde catholique des sympathies italiennes du père Lacordaire ont perdu le droit de le citer parmi leurs autorités. Ah ! ce n'est pas lui qui eût jamais <c blasphémé Rome malheureuse et commis le crime de Cham, le crime qui a été puni sur la terre de la manière la plus visible et la plus durable après le déicide*. » Ce n'est pas lui qui pouvait sacrifier le principe de là royauté pontificale, lui qui, il y a vingt ans, en célébrant du haut de la chaire de Notre-Dame la vocation de la nation française, avait ainsi parlé de la création de cette royauté : « Au moment où la Papauté à peine délivrée des mains tortueuses du Bas-Empire était menacée de subir le joug d'une puissance barbare, ce fut la France qui assura sa liberté et sa dignité par ses armes d'abord, enôuite et d'une manière définitive, par une dotation territoriale, à laquelle était annexée la souveraineté. Le Chef de l'ÉgUse, grâce à Charlemagne, cessa de dépendre d'une autorité qui, moins que jamais, par la formation des nations modernes, gardait un caractère d'universalité, et il put étendre, sur les nations dont il était le père commun, un sceptre pacifique... Ce grand ouvrage fut le ïiôtre ; je dis le nôtre : car nos pères, n'est-ce pas nous? ne

' LeUre da 2 décembre 1833, df^jà citée.

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