IX
54G LE PËRE LAC0RDA1RE.
Stances, de demeurer fidèle aux convictions de nos jeunes années et de nos premières luttes : c'est une grâce bien grande, et dont le prix nous sera connu davantage encore dans l'avenir. Nous ne saurions trop faire pour la rendre utile à rÉglise, si malheureusement tourmentée par des esprits dont Texagération sans pudeur est le signe d'une faiblesse sans bornes. Ils se croient les conducteurs de la chrétienté, et c'est à peine une bande de Scythes*. »
Jusqu'au dernier jour de sa vie, la douleur et l'indignation que lui inspirait la vue « de cette grande misère morale » ne s'affaiblirent pas. Il en était encore plus navré que nous, car l'honneur de sa robe y était phis compromis que le nôtre, en môme temps que son devoir de religieux, sa position de chef d'ordre lui imposaient une réserve silencieuse à laquelle nous n'étions pas tenus. Il lui fallait dire, comme l'écrivait un contemporain de Galilée : Inter hos vivendttm^ mariendunij et quod est durius^ tacendum! Mais son affliction, sa magnanime colère s'exhalaient dans ses lettres. Ce trésor nous reste, Dieu merci; il sera conservé pour la postérité, et quand viendra le temps où Ton pourra tout dire, il apparaîtra devant eDe comme la plus éclatante et la plus nécessaire des protestations contre ceux qui ont si misérablement divisé, désarmé et déconsidéré le catholicisme en France.
Écoutons toutefois, dès aujourd'hui, quelques accents, qui retentiront dans nos âmes comme les rugissements du lion blessé.
Voici comment, au plus fort de leur triomphe, ces hommes étaient jugés par loi : a Ce parti s'appuie sur les peurs et les passions du moment où nous sommes; apostat public, il a choisi son terrain au centre même de toutes les réactions, et il a couvert sa lâcheté propre de la lâcheté de tous, eu y
» Fiavigny, 27 février 1853.
LE Vt^KE LACORDAIRE. 547
ajoutant, pour se dérober encore plus à la vindicte de a conscience, l'audace nnmesorée des opinions contraires à celles qu'il avait auparavant soutenues... Ils sont devenus, ce qui ne manque jamais aux causes perdues, des champions désespérés, copistes exagérés des doctrines du passé les plus hostiles au sentiment universel, et qid n'étaient, même dans d'autres temps, que des sujets de controverse épineux'... C'est toujours le même style plein d'aigreur et de personnalités outrageantes. Une injure pour substantif, une autre* pour adjectif, voilà tout le secret'... Heureusement le silence de soixante -quatre évêques sur quatre-vingts sera un jour la preuve authentique que tout le clergé de France n'était pas sous le joug d'une aussi triste faction'... C'est à mes yeux un grand honneur que d'obtenir la haine de tels hommes, et si j'ai à me plaindre, c'est de n'avoir pas encore été traité comme l'a été ^L de Falloux. J'espère bien
qu'ils me traîneront sur leur claie avant que je meure*
Nous sommes tombés sous la direction de quelques esprits sans mesure, sans science et sans charité. Ah ! chère amie, que je bénis Dieu de n'avoir jamais trempé l'extrémité du doigt dans ces odieuses passions! Je vieillis; me voici à la veille de mes cinquante-quatre ans et les larmes me viennent aux yeux à la pensée que je m'«n irai pur de tout cela. Quelle belle solitude Dieu m'a faite dans un moment où il n'y avait plus qu'à se taire et à demeurer debout ! Et encore au milieu de tant d'apostasies, j*ai pu conserver quelques amis fidèles à notre foi commune^ ! »
* 18 jaDirier 1855.
> 9 août 1856.
' 10 septembre 1856.
* 30 janvier 1858. — Ce vœa n*a été exaucé qae depuis sa mort. Voir le Monde du 1» février 1862.
^ Lettre à madame Swetchine, du 11 avril 185G.
548 LE PÈRE LAGORDAIRE.
Les timides et infructueux ménagements qui ont tant contribué à encourager Taudace agressive de ces faux prophètes et Tayeuglement de leurs sectateurs, ne rencontraient chez lui qu'une réprobation énergique. « Il faut savoir rompre « avec les hommes qui font le mal au nom de Dieu, et on ce ne doit pas les appeler mon cher ami^ sous prétexte qu*0Q a les connaît depuis longtemps, et qu'ils communient d'ail- <c leurs tous les huit jours. On ne doit pas haïr, mais on doit a se séparer, et surtout n'avoir aucune peur de ceux qu'on a ne juge plus dignes de son affection'. »
Cette réprobation semblait redoubler d'intensité à mesure qu'il approchait de sa fin: Profondément atteint par Je mal qui peu de mois après allait l'enlever, il s'exprimait ainsi : a Cette odieuse apostasie, qui a été l'une des causes des c< malheurs présents de l'Église, persévère donc, quoique tt déjà bien sévèrement punie. Grâce à Dieu, toi et moi ce nous avons été étrangers à cet horrible drame d'or- « gueil, d'insolence et d'ignorance ; et rien au monde ne a me console plus que cette pensée. C'est là notre éterneUe
* 6 décembre 1855. — Lui-même était le premier à donner l'exemple de ces séparations nécessaires, ainsi que le prouve une lettre adressée à son ancien collaborateur de V Avenir, Mgr de Salinis, archevêque d'Auch, et Tun des principaux auteurs de la grande palinodie catholique de 1853. Cette lettre a été publiée par le biographe de ce prélat, M. l'abbé de La Doue, qui n'en cite pas la date, mais qui la donne comme une preuve de la singulière témérite du père Lacordaire. C'est à la fois un devoir et un bonheur pour nous de reproduire ces lignes qui expriment avec une si virile éloquence la douleur indignée que l'illustre religieux nous a si souvent confiée et que nous avons nous-même ressentie et exhalée toutes les fois que nous l'avons pu.
< Je ne dissimulerai pas à Votre Grandeur que, depuis quelques années, « bien des choses nous ont séparés. Wnieert est à mes yeux la négation de
< tout esprit chrétien et de tout bon sens humain, une sorte de gageure sou-
< tenue contre tous les sentiments de l'humanité contemporaine, et dont il c ne faudrait que rire, si le ton des doctrines et les procédés ne donnaient « une prise sérieuse aux ennemis de notre foi. Je ne crois pas que jamais c l'Ëglise ait été défendue par d'aussi tristes personnages et d'aussi pauvres
LE PÈRE LAGORDÂIBE. 549
« gloire, la preuve inébranlable de notre sincérité, le lien « profond de notre amitié publique. Nous n'avons pas été a de ceux qui, après avoir demandé la liberté pour tous, la « liberté civile, politique et religieuse j ont arboré le dratt peau de Tinquisition et de Philippe II, renié sans pudeur « tout ce qu'ils ont écrit, outragé leurs anciens compagnons « d'armes à cause de leur constance et de leur fidélité, déshott noré l'Église, salué César d'une acclamation qui aurait a excité le mépris de Tibère, et qui aujourd'hui, malgré la « leçon des événements, se drapent encore, dans leur chute, « du mal qu'ils ont fait et de la honte dont ils sont couverts. c( Séparés d'eux dès le premier jour, nous ne fûmes ja- <c mais des leurs. A mon dernier souffle et dans mon tom- « beau, ce sera là un doux et pur souvenir, et c'est par là « que notre amitié apparaîtra toujours sans rupture et sans ce nuages'. »
Je sais à quoi je m'expose en évoquant du sein de la tombe, contre une aberration qui a eu tant de complices, la voix foudroyante de ce grand chrétien indigné. Mais je suis
< théories. Si ma foi n'était pas aassi profonde, par la grâce de Dieu, je crois « que le spectacle plus que toléré qu'ils nous offrent n'eùl pas été sans péril « pour mon âme. C'est dire, monseigneur, pour ne pas vous parler du reste, « à quelte distance une singulière fortune nous a placés Tun de l'autre. C*est « pour moi un regret; c'est aussi un enseignement. En voyant l'école sortie c des ruines de l'abbé de la Mennais et l'étrange filiation qui lie ce qui est c À ce que j'ai vu en 1824, je comprends mieux la chute de cet homme cé- « lèbre, et la vengeance anticipée que Dieu a prise dans sa personne de tout « ce qui devait renaître de sa poussière. L'histoire lui demandera compte un c jour de ce que sa vie aura pu laisser dans l'ombre. Ce peu de mots^ monseic gneur, vous dira ce que je pense et ce que je suis. Ma consolation au milieu « de si grandes misères morales, est de vivre solitaire, occupé d'une œuvre « que Dieu bénit, çt de prolester par mon silence, et de temps en temps par « mes paroles, contre la plus grande insolence qui se soit encore autorisée c du nom de Jésus-Christ. » Vie de Mgr de Salinis, par H. l'abbé de La Doue. Paris, 1864, page 257.
« 13 avril 1861.
560 LE PÈRE LACORDAIAE.
d'avance consolé de toutes les récitiminatiouâ que pourront susciter des paroles marquées au coin de la prévoyance non moins que de la justice ; car Técole qu'il réprouvait ainsi nous réserve autant de périls et d'affronts dans l'avenir que danâ le passé. J'ajoute qu'il faudrait s'interdire toute vérité utile à ses contemporains, si l'on ne pouvait invoquer l'autorité d'un témoignage comme celui du père Lacordaire, revêtu du sceau de sa vie tout entière et du sceau plus imposant encore de sa mort.
Il connut donc dans toute son intensité ce qu'il appelait <c le poignant chagrin des hommes et des choses d'aujourd'hui. » On peut le dire littéralement : il en fut dévoré. Et ce n'est pas trop s'avancer que de croire que sa vie en futabrégéC) au moins autant que par ses austérités excessives. Que nul ne lui en fasse reproche; ceux qui ne connaissent point de telles douleurs sont bien plus à plaindre que ceux qui en meurent.
Toutefois l'irritation ne dégénérait pas chez lui en découragement, et sa tristesse n'était jamais sans espoir. Il allait volontiers puiser cet espoir dans le souvenir de nos anciennes luttes, dans ces temps « où nous n'avions pas éprouvé les revers, les trahisons, les inconstances et les lâchetés qui ont assombri notre âge mûr * . . . » ce JTe pense, » disait-il, « comme Vous sur tout ce que nous voyons. C'est une honte ineffaçable, mais tels sont les hommes. Il faut se tenir debout au miUeu de leur abaissement et remercier Dieu qui nous a donné une âme capable de ne pas fléchir devant les misères que le moment couronne. Ces flots d'illusion et d'adulation paéseront, et ilâ n'empêcheront pas le bon sens de subsistera » <c Si triste, » disait-il,. « que soit aujourd'hui le spec-
' 31 oclobre 1858.
' 9 oclobre 1852, à mademoiselle do la Tour du Pin.
tacle du monde, il ne faut pas laisser les esprits se jeter dans le découragement, qui est ie pire des maux. L'espérance 4oit survivre à tout et se montrer en ceux qui sont dignes d'espérer. Leur cœur est Tasile de ce qui n'est pas encore corrompu*... Le Correspondant n'est pas destiné à vaincre, mais à s'honorer et à honorer l'Église de son honneur. Un temps viendra où on sera bien aise de le citer, comme en nous rappelant l'attitude servile de l'épiscopat sous le premier empire, nous sommes bien aise de pouvoir nommer MM. de Boulogne, de Broglie, d'Astros, etc. Ce rôle est même le plus beau de tous, et rien n'a laissé dans l'histoire ime trace plus lumineuse que les rares représentants de la dignité humaine dans les temps de bassesse^. . . Nous sommes bien s^s, mais nous sommes avec notre devoir : cela suffit. Dieu nous a gardés purs de toute défection depuis près de trente ans; j'espère qu'il nous gardera jusqu'à la fin^... Le clergé doit être servi et non pas flatté dans ses fausses tendances... Notre recueil est une protestation contre les voies erronées où s'engagent une partie des catholiques, et cette protestation doit s'étendre à toutes les questions sociales, politiques, littéraires, scientifiques, que les événements font surgir autour de nous. Nous n'avons pas de popularité à attendre ou à conserver : nous ne cherchons que l'honneur de nous tenir en tout sur le terrain de l'équité, de l'hoQuéteté, de la prévoyance et du bon goût chrétien. Le reste est sans valeur^.. Dieu seul sait si nous verrons des jours meilleurs, et si la France est digne de ressaisir sous nos yeux les institutions qu'elle a perdues par sa faute. Mais quoi qull
* 29 Doveaibre 1857.
3 6 décembre 1855.
5 30 avril 1858.
11 octobre 1858.
S&2 LE PÈRE LACORDÀIRE.
arrive de notre temps, l'avenir se lèvera sur notre tombe. Il nous y trouvera purs de trahison, de défection, d'adulation du succès, et constants dans notre espoir d'un régime politique et religieux digne du christianisme dont nous sommes les enfants. Nous avons méprisé pour notre foi l'appui du despotisme, quelque part qu'il règne ; nous n'avons attendu son triomphe que des armes qu'employaient les apôtres et les martyrs, et si elle doit triompher en effet dans ce monde, livré à tant de désordres de cœur et d'esprit, elle ne le fera que par les moyens qui lui donnèrent l'empire sur le paganisme, et qui l'ont sauvée jusqu'à présent des haines conjurées d'une fausse philosophie et d'une fausse politique*. »
Cette tristesse publique, qui fut la plus vive et la plus longue de sa vie, n'était pas la seule amertume dont il fût abreuvé. Il en connut d'autres, plus intimes et non moins inattendues : il rencontra l'ingratitude sous toutes ses formes, et la division là où il devait le moins la prévoir. Jetons un voile sur ces épreuves qui sont l'apanage commun de tous les hommes, et qui d'ailleurs ne réussirent jamais à creuser dans son cœur un doute sur la justice de Dieu, même ici-bas, ni à l'aigrir contre les hommes pris en masse. Mais il ne revenait que lentement du trouble où le plongeaient certains mécomptes, certaines défections; il en demeurait quelque temps étourdi et comme accablé. Puis, redressant la tête, il en rejetait loin derrière lui le souvenir, comme un fardeau qui souille plus encore qu'il ne pèse, et s'enfonçait dans ce qui était devenu la grande préoccupation de ses dernières années, l'éducation de la jeunesse, a Une des consolations de ma vie présente, disait-il, est de ne plus vivre
» 26 novembre 1858. *
LE PÈRE LÂGORDAIRE. 553
qu'avec Dieu et des enfants : ceux-ci ont leurs défauts, mais ils n*ont encore rien trahi et rien déshonoré ' . »
Dieu lui (locorda de trouver à Sorèze la retraite laborieuse et animée dont il avait besoin. Cette antique abbaye, fondée en 757, sous Pépin le Bref, transformée mille ans plus tard en collège militaire, tenu par les bénédictins, devait échoir, après un siècle de nouvelles et fameuses vicissitudes, au tiers ordre de Saint-Dominique, que le père Lacordaire venait de réorganiser, en l'adaptant à l'enseignement de la jeunesse, qui avait toujours été la vocation suprême de sa vie. Il s'installa à Sorèze en 1854, en l'année même où il descendit définitivement de la chaire, après vingt ans de prédication. Pour régénérer cette grande école, il voulut tout conduire, tout animer, tout gouverner directement ; il . y réussit au delà de toute attente, et il avait déjà fait de Sorèze l'établissement scolaire le plus florissant et le plus populaire du Midi, lorsqu'il en célébra le jubilé plus que millénaire en 1857^. C'était là que devaient aller le chercher les suffrages de l'Académie française *, pour lui conférer la plus noble récompense qui puisse de nos jours couronner une vie glorieuse et indépendante. C'est de là qu'il devait sortir une dernière fois pour siéger, un jour seulement, dans les rangs de cette illustre assemblée, et y être-, comme il l'a dit devant elle, « le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion. » C'était là qu'jl devait rentrer pour mourir.
* Lettre du 11 octobre 1854.
^ Le défaut d'espace nous oblige de renvoyer nos lecteurs au récit très* intéressant de cette solennité, publié par M. MahuI, dans le Co'rrapondant du 25 septembre 1857, t. XLU, p. 137. — Sur un obélisque dressé dans le parc de l'école, le P. Lacordaire fit graver cette inscription de sa façon :
Primum aeholœ sœeulum Poêt deeem abbaliœ iaetda»
* Il y fut nommé le S février 1860, par SI voix contre 14.
S64 LE PÈW LACORDAIRE.
Il y avait déjà; choisi sa sépulture. Sorèze, disait-il, en condensant sa pensée par trois mots latins, sera le tonlbeau de ma vie, l'asile de ma mort ; pour l'un et l'autre un bienfait : Vivenli sepukrum^ morietiti hospitium^ utrique bentficium.
Ce rude métier d'instituteur rattachait ainsi les derniers efforts de sa carrière à ses premiers débuts, lorsque, interrogé devant la Cour des pairs sur sa profession, il se déclara maître d'école. Mais ce qui l'attirait, ce qui le retint jusqu'à son dernier jour à Sorèze, c'était l'amour de la jeunesse, cette passion dominante de son Ame, et le moyen le plus sàr à ses yenx de servir Dieu et le prochain. Un témoin assidu de ses dernières luttes nous a raconté que cette passion généreuse sembla effleurer son àme d'une certaine inqméiude, pendant les étreintes de l'agonie : «l II se peut que quelque . « mouvement d'amour-propre se soit glissé dans mes actions^ « mais c'est à mon insu : il me semble bien que j'ai toujours « voulu servir Dieu, l'Église.». » La voix lui manqua, puis il reprit avec force : « Et Notre-Seigneur Jésus-Christ... J'ai « aussi aimé beaucoup, oh! oui, beaucoup les jeunes gens: « mais le bon Dieu saurait-il m'en faire tm reproche ' ? »
C'était donc à ces chers jeunes gens qu'il allait réserver désormais les- trésors de son àme et de sa parole. En racontant ses premières relations avec Ozanam, il a peint, avee cette fraîcheur et cette intensité de coloris dont il a gardé le secret jusqu'à son dernier jour, le lien charmant qui se forme entre une jeune âme à peine éclose aux premières lueurs de l'enthousiasme, et l'homme célèbre, le prêtre surtout, qui lui ouvre sa porte et son cœur.
« C'est une grande chose pour un jeune homme que ses
» Dernière maladie et morl du «. P. Laeordaire^ par le R. P. Mooieyi directeur de l'école de Soréze, p. t3.
LE PËB£ LACORBAJRE. S&â
premières visites à des hommes qui ne sont pas de son âge, qui Vont précédé dans la vie, et dont il espère, sans qu'il sache bien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-là il n'a vécu que des caresses de sa famille et des familiarités de ses camarades ; il n'a pas vu l'homme, il n'a pas abordé cette plage douloureuse où tant de flots déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons ; il ignore et il croit : Ozanam ignorait aussi et il croyait. Je n'étais pas d'ailleurs un homme pour lui, j'étais un prêtre ; l'enfant qui s'est ouvert au prêtre en conserve un instinct de rapprochement, et ce que la femme est pour le cœur qu'agitent les passions, le prêtre l'est pour le cœur qui travaille à devenir pur. »
Ce qu'il avait été pour Ozanam, pour combien d'autres ne le fut-il pas? Et lorsque, sortant de ces entretiens paternels et confidentiels, le soldat des grandes batailles oratoires aspirait de nouveau le souffle de la lutte et de la parole publique, c'était encore à l'intention de ses chers jeunes gens qu*il composait et prononçait, dans les fêtes scolaires de Sorèze, ces discours, morceaux achevés, où sa parole a coule dans l'àme comme un fleuve d'onction et de paix, v» et où il s'applique tantôt à leur instiller l'amour et le sens du travail et du dévouement', tantôt à leur enseigner les droits et les devoirs de la propriété ^, tantôt à venger devant eux la philosophie de l'outrage qu'on lui a fait en efEaçant jusqu'à son nom du programme des études officielles^.
Ce n'était pas seulement dans ces occasions solennelles qu'il déployait à leur profit son éloquence habituelle. IL prêchait chaque semaine dans la chapelle du collège, et les
> Discours do 7 avril 1855. OEmre$, U V, p. 333. ' Discoars du 11 avril 1858. Correspondant, I. XLV. p. 1. ^ Discours du 10 avril 1859, sur les Études philosophiques. Correspondant, i. XLVU, p. 589.
556 LE PÈRE LACORDÂIRE.
témoins les plus accrédités nous affirment qu'il donnait sa parole à ce jeune auditoire avec le même soin et le même amour qu'aux grandes multitudes. C'était la même flamme, la même véhémence, les mêmes transports qu'à Notre-Dame. Pendant le dernier carême de sa vie, déjà épuisé par sa maladie mortelle, il n'en fut pas moins fidèle à cette fatigante habitude ; il prit pour thème de ses conférences intimes le Devoir : il conduisit ces enfants de degré en degré à travers tous les rangs de ceux qui font leur devoir, et dont il établit ainsi la magnifique hiérarchie : les honnêtes geas, les hommes d'honneur, les magnanimes, les héros, les saints ! Mais déjà la lassitude et la souffrance l'avaient contraint de renoncer à la confession des élèves, qu'il regardait comme un de ses plus chers et plus sacrés devoirs. Je lui dois ce témoignage que, un jour où je voulais le retenir à Paris pour un motif important et délicat, il me répondit après quelque hésitation : « Non, je ne puis, cela ferait peut-être manquer a la confession de quelques-uns de mes enfants qui se pré- « parent pour la fête prochaine. On ne peut pas calculer « l'effet d'une communion de moins dans la vie d'un chré- « tien. » Et à l'instant il fit deux cents lieues pour ne pas priver ses enfants des secours de sa paternité spirituelle. C'est ainsi qu'il avait acquis le droit de leur dire dans la der- ' nière allocution qu'il leur adressa, d'une voix éteinte, peu avant sa mort : « Si mou épée s'est rouillée, messieurs, c'est à votre service I »
C'est pour eux enfin qu'il a conçu le plan et posé les premières assises du grand et dernier édifice qu'il comptait élever, et où il voulait traiter tout le côté pratique de la religion : ses Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne. On l'invitait sans cesse à profiter de sa retraite pour écrire; on lui suggérait maint sujet d'ouvrage; mais il avait très-
peu de goût pour les travaux purement littéraires et pour les publications trop fréquentes. Cette répugnance datait de sa jeunesse : k Je hais, disait-il, les livres nombreux. Les plus grands hommes, au milieu de soixante volumes, n'ont pas laissé plus de deux ou trois ouvrages qui se lisent, et ce petit nombre contient au fond toutes leurs pensées. On ne lit au bout de deux cents ans qu'un très-petit nombre des livres passés, et souvent la vie d'un homme est la cause qui fait lire ses écrits. Le souvenir de l'homme soutient son Uvre contre l'oubli. La première chose est d'avoir une vie, de respecter profondément l'avenir en ne lui envoyant qu'un petit nombre d'écrits médités longtemps'. »
Avoir une vie : à coup sûr ce programme avait été bien rempli par Lacordaire; et à la fin de cette vie, on est ému de voir l'amour des âmes lui inspirer un surcroît de zèle et lui imposer un surcroit de fatigue au profit de cette jeunesse qu'il voulait nourrir d'enseignements plus intimes et plus pratiques que par le passé. Il avait d'abord songé à en faire le sujet d'une série de discours, mais n'entrevoyant plus la possibilité de reprendre sa vie apostolique soit à cause des temps, soit à cause de ses occupations scolaires, il eut recours à la forme épistolaire^. Il hésita quelque temps à
« Rome, 13 août 1837.
' En commençant cette série, il m'écrivait le 80 janvier 1858 : « Ce sera une affaire de longue baleine ; car il me semble que mon plan n'exigera pas moins de soixante â quatre-vingts lettres, de deux, feuilles d'impression in-8*, ce qui fera trois à quatre volumes. C'est par là que je terminerai ma carrière, et ainsi j'aurai publié avant de mourir, si Dieu le permet, un ensemble complet de théologie, apologétique et morale. » — Cette légitime ambition ne duvait pas être exaucée. Plus tard il a réduit son plan à des proportions moins vastes. Dans une note qu'il m'a dictée le 27 septembre 1861, du fond de ce lit d'où il ne devait plus sortir, mais ignorant encore que la mort fût si proche, il ne comptait plus y consacrer que trente à trente-cinq lettres. Les trois premières, les seules publiées et les seules écrites, sur le culte de Jésus-Christ, comme fondateur de la vie chrétienne, dans les £eri-
SSS tE PÈRE LAGORDAIRE.
donner une publicité périodique à ces lettres : a mais, dîsait-il, sur le fond du travail, je suis tout à faitrésoju; aucun autre ne serait plus analogue à mes travaux antérieurs, aucun ne Jes compléterait mieux, aucun même ne serait plus^ utile... La vie chrétienne est rare aujourd'hui, même en ceux qui sont chrétiens. L'aibaissement des caractères, Tincertîtude des convictions, la ressemblance de toute vie avec toute vie, semblent prouver que la grandeur évangélîque n'imprime plus son sceau sur les âmes avec assez d'énergie. Ne peut-on la relever dans un certain nombre? Les jansénistes , sous Louis XIV, l'avaient essayé, et ils y avaient réussi dans une certsdne mesure ; mais Terreur de leur point de départ dogmatique ne leur permit pas de fonder une tradition aussi saine que puissante. Néanmoins, depuis leur chute, un grand vide s'est fait. La morale facile a pénétré partout; elle a rabaissé bien des choses et bien des hommes, même dîms le clergé. Le clergé manque peut-être encore plus de ressort intérieur que de connaissances théologîqnes et de convictions sociales * . »
Fidèle à ce progranmie, il fit déborder, dans les trois seules lettres qu'il eut le temps de publier, la vraie sève chrétienne, et en même temps il y porta, comme dans ses deux articles sur le livre de M. le prince de Broglie ^, à leur point culminant son style et sa pensée ; on les lit et on les relit avec une
tares «t dans l'Église, devaient être snivtes d'une quatrième sar le CWle ée Jéêm-Chriêt dam 1m prHreif let évéquei et h pape ; c'était là, disait- il ^ le Tes- Ubnle de l'œuvre. Pots Tenaient trois grandes divisions on catégories de lettres, destinées à traiter da culte de Jésns-Christ : 1« dans les -vertos ; 2* dans les sacrements; 3» dans les mystères et dans la Irtorgie. Cbaqne catégorie aurait formé Û'ix h douze lettres, chacune d'une quarantaine de pages, et avec les quatre lettres du préambule, devait fournir la matière de trots volumes.
» Sorèze, 15 décembre 1857.
> Bans le Correepcndtmt du 25 septembre 1856 et du S5 juin 1859.
émotion toujours croissante. Tous les défauts de ses anciens écrits, qui apparaissent à la surface, comme les scories d^un métal précieux en ébullitîon, ont disparu. Il ne reste plus, dass le fond comme dans la forme, que la grandeur, Félévation, la force et l'originalité du génie. Il y conserve, par le plus rare des privilèges, Ténergie, l'élan, et jusqu'aux grâces de la jeunesse, en même temps qu'il y déploie tout ce que la maturité donne de perfection et d'autorité aux dons de l'intelligence. Madame Swetchine, qu'on nous pennettra de citer une dernière fois, avait bien raison de dire : «L'éclat de sa parole augmente toujours et sa beauté est incomparable : on n'a jamais vu un talent mûrir sous des conditions fkis brillantes, et qui semblent appartenir exclusivement à la jeunesse '. i>
Pour moi, toujours à la recherche de ce qui révèle, dans ces grandes œuvres, la touche humaine, la fibre intime du coeur, je suis tout d'abord attiré par l'expression de cette modestie, de cette défiance de soi, qui sied toujours à l'homme, mais qu'on est ému de rencontrer au dédin de la vie et à l'ombre de la gloire.
<c Voilà trente ans passés^ » dit-il à son Emmanuel, d depuis le jour où, jeune comme vous, jeté, comme vous dans les^ rév^ations d'une grande ville de ce monde, je levai pour la première fois un regard timide vers la bonté de Dieu. Depuis je n'ai oessé de croire et d'aimer. Les anaées, fidèles à leur mission, m'ont apporté chaque jour des certitudes phis grandes, des joies plus dirines, et j'ai vu l'homme diminuer à mes yeux pendant que le Christ y grandissait toujours. Vous frappez donc à ime porte qui s'ouvre d'elle-même : vous touchez à un fruit qui va tomber de soi-même : mais c'est cela
* Lettre du 8 septetobre 1856, à ta comtesse de Mesnard, t. H, p. 393.
même qui m'émeut. Je me demande s'il n'est pas trop tard, s'il me reste le temps de vous instruire, ou si l'ardeur des convictions, trahie par le§ faiblesses de l'âge, me laissera ce que je voudrais pour semer en vous l'éternité. Je me trompe, l'éternité liabite en vous puisque la foi y réside, mais qu'il y a loin encore de la foi à l'amour, et de l'amour qui commence à l'amour qui déborde ! Je suis un vieux vase, et j'ai peur pour vous qui voulez y boire : que Dieu cependant m'assiste et que sa grâce soutienne votre cœur après l'avoir préparé *. »
Plus loin, c'est la confiance, jointe à la tendresse qui l'emporte. « Je me réjouis, au bord d'un âge qui penche, de m'entretenir avec vous, non plus des profondeurs du dogme, mais des mystères iutimes de la vie. Quand on est jeune, on aime à s'exposer hardiment dans les périls de l'immensité ; plus tard, quand les longs voyages ont mûri le cœur et pacifié l'intelligence, on revient avec joie aux tranquillités domestiques ; on sent le prix du repos dans les choses acquises, et la mort qui s'approche nous révèle doucement et sans bruit plus de secrets que la spéculation n'en livre même au génie. Vous venez, et je m'en vais : c'est la consolation de ceux qui partent d'embrasser ceux qui demeurent, et c'est la force de ceux qui demeurent de songer à ceux qui sont partis. Je ranimerai mon souffle aux ardeurs du vôtre, et vous, enfant de ce siècle agité qui fut le mien, vous prendrez peutêtre dans mes épanchements refroidis, mais non pas éteints, quelque chose qui vous donnera la paix dans la ferveur. »
Cet Emmanuel auquel il adressait de si douces et si profondes leçons n'était point un interlocuteur fictif : c'était un jeune chrétien en chair et en os, un élève sorti de Sorèze, et
' CorretpondafU da 25 mars 1858, p. 383.
que le maître avait distingué entre tous pour en faire le dépositaire de ses derniers et plus suaves épanchements. Ces prédilections nouvelles ne le rendaient infidèle à aucun de ses anciens amis restés dignes de lui. A Tun d'eux, qu'il trouvait parfois trop passionné et trop mêlé aux affaires du temps, il disait avec son charme habituel : a Nous nous retrouvons dans la région plus calme et plus universelle des idées et des principes, comme ces arbres qui sont à distance par leurs racines, mais dont les cimes se rejoignent, s'entrelacent et ne font plus qu'une seule ombre dans la lumière qui les environne également. » Mais qui d'ailleurs ne lui aurait envié d'avoir trouvé, contre le refroidissement que l'âge amène trop souvent, un remède dans ces ardeurs rajeunies? Son cœur, tendre et expansif, comme aux premiers jours de sa jeunesse , cherchait toujours d'autres cœurs à aimer. Il avait été tenté d'adopter en quelque sorte un de ses enfants de Sorèze pour en faire l'éducation tout entière.
(( J'en aurais fait le fils de mon âme ; je lui aurais fait don (c de moi-même... Si je n'ai pas pris auprès de moi un ence faut, ce n'est pas que j'aie été retenu par la crainte de le « voir mourir au milieu de mes efforts ou au moment où il « aurait pu en tirer parti. Tout est à Dieu, et j'aurais fait, <c en lui offrant cette mort, le plus méritoire des sacrifices. <( Mais j'ai craint l'ingratitude... Je l'aurais tant aimé, que, « s'il eût méconnu mon amour en Dieu, il eût fait un mal « profond à l'infirmité de mon humaine nature '. »
Ah ! c'est bien lui. Je le retrouve tout entier, après trente ans écoulés , tel qu'il se montrait à moi dans ses premiers entretiens, dans ses premières lettres, quand il m'écrivait : « Je ne croirai jamais que le cœur s'use, et je sens tous les
' Entretien du 11 octobre 1857, recueilli par M. F. Lacointa. Bévue de Ttuiouu du 1*' janvier 1862.