AVANT-PROPOS
Ces irolumes représentent les vestiges >d'une vie publique qui s*est consumée dans des luttes souvent obscures, toujours inégales, et qui a fini par s'écrouler sous le poids d'une conviction et d'une illusion : d'une conviction que je maintiens, d'une illusion que je reconnais sans en rougir.
J'ai cru, et je crois encore, que la liberté politique et religieuse était la seule sauvegarde efficace contre la corruption inséparable d'une civilisation avancée, la seule solution praticable et honorable de toutes les difficultés et de toutes les divisions des temps modernes.
J ai cru, et je ne crois plus, que la France, telle que 1789 Ta refaite, tenait à la liberté par-dessus tout, et que pour avoir, à la longue, raison de ses passions et de ses préjugés, il suffisait d'invoquer et de pratiquer sincèrement la liberté de tous.
La France a trompé cette confiance, excusable et naturelle chez ceux qui sont nés à la vie politique lors
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de ce radieux réveil du sens moral, de l'activité intellectuelle, des enthousiasmes de l'esprit, des aspirations libérales, de la dignité civique , de la parole libre, dont la Restauration a donné le signal, et qui fit si vite reconquérir à notre patrie par la tribune l'ascendant européen qu'elle avait perdu par l'épée.
La France a malheureusement montré plus d'une fois qu'elle n'entendait supporter ni la fatigue ni la responsabilité qu'impose la liberté. Elle n'eu a compris ni les conditions ni les conséquences. Elle lui a préféré, nonseulement l'ordre, mais même le désordre, puis la dictature, puis le lucre, puis la guerre, puis tout ce qui peut, au nom de la Révolution insurgée ou couronnée , étourdir et enivrer une nation, incomparable sur le champ de bataille , mais très-peu héroïque dans la vie civile, où elle ne sait ni se servir de sa force ni la contenir.
Je ne lui sais pas gré de m^avoir trompé. Hais je me félicite de n'avoir pas été détrompé trop tôt. Peut-être, si j'étais venu au monde vingt ou trente ans plus tard, j'aurais reconnu d'avance la stérilité d'une carrière consacrée à soutenir des principes indifférents à la multitude, quoique destinés à l'affranchir et à l'ennoblir. J'aurais peut-être fait mon deuil des institutions libres et régulières, salué tour à tour les triomphes les plus divers, et pris ma part dans les défaillances intéressées, dans l'abdication volontaire dont on nous a donné le spectacle. J'aime mieux, mille fois mieux, avoir cru à
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ua idéal, peut-être trop élevé, et l'avoir servi, que de 1 avoir ignoré ou trahi. Eclairé désormais sur le degré de sympathie que la vraie liberté inspire aux masses démocratiques» je n'éprouva aucune confusion à confesser une illusion prêchée par tant de grandes âmes et partagée par tant d'honnêtes gens. Je m'en console en remontant dans le passé, pour y suivre la traînée lumineuse des aspirations magnanimes qui ont animé, de siècle en siècle, l'Iiôpital, Fénelon» Montesquieu, Turgot, madame de Staël, Chateaubriand, Casimir Périer, Royer-Collard, Tocqueville, presque to is méconnus ou abandonnés par le pouvoir, tous désavoués ou dépassés par la démocratie moderne. Je me range humblement à la suite de cette élite qui, toujours vaincue et disgraciée, jamais anéantie ni découragée, a toujours reparu à travers toutes les phases de notre histoire, a toujours voulu, rêvé, réclamé pour elle et pour les autres une liberté sincère, honnête et réglée. Je reste échoué sur le promontoire où m'avait porté le flot des généreuses croyances de mon jeune temps, et je m'y console du naufrage qui m'a préservé de suivre la marée descendante de l'ingratitude et de la peur.
Nul ne comprend mieui. que l'auteur d'un recueil comme celui-ci les inconvénients nombreui; de son entreprise et les objections inséparables de toute publication semblable. Essayer de remettre en lumière des polémiques à la fois contemporaines et oubliées.
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c'est braver l'inattention du lecteur, c'est provoquer sa froideur et son éloignement. Il se défie et se détourne d'une étude qui n'offre ni l'attrait de la nouveauté, ni le prestige d'un passé lointain, et qui semble vouloir l'affubler, comme on Ta dit avec raison, « d'une de ces modes de l'année dernière que personne n'aime à porter*. »
Toutefois, grâce à la mobilité des impressions du public français, grâce à l'agilité et à l'unanimité des conversions qu'on a vues s'opérer de nos jours, ce passé tout récent est tellement éteint, tellement renié, tellement enseveli dans l'oubli, qu'il peut offrir à quelques esprits curieux et oisifs le genre d'intérêt qui s'attache à une exhumation archéologique. Y déterrer quelques indices de ces luttes qui ont si vivement passionné la France, rassembler ces fragments épars pour reconstruire un coin quelconque de l'édifice où se concentraient naguère l'attention et la sympathie publique, c'est peutêtre rendre d'avance un service modeste aux investigateurs futurs de nos annales. C'est donc surtout à titre de documents, ou plutôt de renseignements historiques, que l'on a cru pouvoir réunir ces pages empruntées au Moniteur et y joindre quelques écrits destinés à préparer ou à développer diverses opinions produites à la tribune nationale.
Ce ne serait pas sans une souveraine injustice que l'on me supposerait une trop haute opinion du mérite
' Albert de Broglie. Étude sur Armand CarreL
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de ces productions. Je n'ai eu d'autre intention que celle de recueillir quelques-uns des éléments d'une his-toire sincère de l'époque où les débats législatifs et la polénoique des partis ont tenu une si large part. Ce n'est pas un monument littéraire que l'on a prétendu élever, ce n'est qu'une collection de matériaux qui peut-être serviront un jour à quelque annaliste curieux. Si la vanité oratoire eût présidé à cette entreprise, elle eût à coup sûr conseillé la suppression de la plus grande partie de ce recueil. L'amour-propre le moins eiercé eût jeté un voile épais sur tant de discours et d'opuscules insignifiants, oubliés de tout le monde comme de moi-même, sur ces bégaiements d'une parole inexpérimentée, sur ces jugements d'une naïveté juvénile, sur ces efforts le plus souvent infructueux et consacrés à des questions devenues étrangères ou indifférentes aux générations nouvelles. Ma renommée littéraire, quelle qu'elle soit, aura beaucoup plus à perdre qu'à gagner à cette résurrection trop fidèle de mon passé. Mais j'ai tout laissé tel que je l'ai retrouvé, et cela pour deux motifs. D'abord, par respect pour un régime qui n'est plus, mais que j'ai aimé et servi de mon mieux, et que la France avait semblé identifier avec sa grandeur intellectuelle et sociale. Puis, par le désir de conserver la trace exacte du sillon que pouvait creuser un honnête homme, laborieux et indépendant, dans le champ de la vie publique d'un pays libre.
Tel discours, de nulle valeur en lui-même, pourra