‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 5)Chapitre 50 sur 94 · DES SŒURS HOSPITALIÈRES · texte numérisé non relu

DES SŒURS HOSPITALIÈRES

CHAMBRE DES PAIRS

Séance du 6 avril 1840.

Deux pétitions avaient été adressées à la Chambre des pairs par les commissions jadministratives des hospices civils de Moulins et de Lisieux, pour réclamer contre une mesure ministérielle qui prescrivait un système uniforme d'économat applicable à tous les hospices du royaume, et qui substituait la gestion d'économes institués par l'administration à celle des congrégations religieuses de femmes qui en étaient précédemment chargées. A la suite du rapport présenté sur ces pétitions par M. le comte de Tascher, M. le comte de Montalembert prit la parole en ces termes.

Je demande le renvoi de cette pétition nouvelle du bureau de lisieux au ministre de l'intérieur, parce que je ne crois pas que les concessions de la circulaire du 6 août 1839, dont a parlé M. le comte de Tascher, soient suffisantes pour réparer le mal dont on s'est plaint Tannée dernière, et qui a donné lieu dans cette enceinte à une discussion si belle et si utile.

Il y a peu de jours, Messieurs, nous avons terminé une

discussion qui â fixé Tattention publique, et où nous nous efforcions de défendre les enfants des pauvres. Aujourd'hui, le même ordre dldées et d'intérêts nous appelle à défendre les malades pauvres. Il y a peu de jours vous défendiez les enfants contre la cupidité individuelle; aujourd'hui il s'agit de défendre les malades et les pauvres contre l'esprit d'uniformité, et, je ne crains pas de le dire, de despotisme administratif. Seulement, tandis que nous invoquions, dans la dernière discussion, le secours de l'autorité contre les excès de l'individualisme, aujourd'hui nous sommes obligés de réclamer le maintien, l'indépendance de la charité contre les abus du pouvoir.

Deux choses me frappent comme particulièrement répréhensibles dans les mesures qui ont été prises par les derniers ministres de l'intérieur, et dans lesquelles j'espère que le ministre actuel ne persévérera pas : la première, c'est un esprit de défiance et de suspicion contre les sœurs de Charité ; la seconde, c'est cet esprit d'uniformité absolue si funeste à toutes institutions locales et charitables. Et voyez quel contraste fâcheux pour nous! Dans toute l'Europe, les sœurs de Charité sont enviées à la France; elles sont considérées comme une sorte de produit national, car, il faut le dire, elles ne sont pas seulement un produit de la religion catholique , elles sont encore une des gloires spéciales de la France. De Rome même, si je ne me trompe, c'est à la France qu'on est venu emprunter ces congrégations. En Prusse, pays qui n'est pas suspect d'une grande prédilection pour les institutions catholiques, on est venu demander précisément les sœurs de Saint- Charles, qu'on veut déposséder à Nancy, pour les mettre dans les villes des provinces rhénanes. A Prague, par une négociation dont je m'honore d'avoir été l'intermédiaire, on est venu chercher toujours ces mêmes sœurs pour diriger

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la nouvelle maison des aveugles. Enfin , il n'y a pas jusqu'en Algérie, comme le disait fort bien M. le comte de Tascher, l'année dernière, alors peut-être plus partial que cette année pour la cause des sœurs et des pauvres , il n y a pas jusqu'en Algérie, où, dans nos armées, les filles de Saint-Vincent-de-Paul ne soient à l'avant-garde de la civilisation. Mais, tandis que le monde entier les admire et nous les envie, c'est en France, c'est sur le sol nourricier de cette belle institution qu'on s'est senti saisi tout à coup d'une grande défiance envers elle, et qu'on a établi, en vertu de certaines dispositions plus ou moins légales, un système oppressif par lequel les sœurs sont dépouillées de la gestion économique des maisons qu'elles maintiennent par leur charité.

C'est contre cette mesure que plusieurs villes importantes sont venues protester devant vous ou ailleurs. Parmi elles, je citerai : Nancy, Moulins, Beaune, Mirecourt, Versailles, Montpellier, et enfin Lisieux, dont nous discutons les pétitions ; vous voyez qu'il y en a de toutes les provinces de la France. Beaucoup d'autres, sans se plaindre publiquement, n'ont pas exécuté les nouvelles dispositions. Je pourrais en nommer plusieurs, mais ce serait peut-être les dénoncer au ministère , et j'aime mieux m'abstenir jusqu'à ce qu'elles se dénoncent elles-mêmes par leur résistance. Je crois que ces villes ont eu tous les droits possibles à protester contre cette uniformité. Remarquez bien que, comme vous le disait tout à l'heure M. le marquis Barthélémy, nous ne prétendons pas, de notre côté, réclamer pour toutes les localités de la France la gestion des sœurs. Nous disons que là où l'économat laïque a existé de tout temps et a produit quelque bien, on doit le respecter et le maintenir; mais nous disons en même temps que là où la gestion des sœurs a produit des résultats satisfaisants , on doit aussi la respecter , et ne pas établir partout

un esprit d'uniformité qui détruira la charité comme il a déjà détruit tant d'autres choses vitales en France.

Cette question a plus de gravité qu'on ne pense; je crois y reconnaître ce funeste esprit de centralisation absolue qui, après avoir tué en France la vie intellectuelle et la vie politique des provinces, finira par y tuer aussi la vie charitable. Vous n'aurez bientôt plus en France qu'un certain nombre d'établissements plus ou moins réguliers, plus ou moins alignés, et qui seront moralement ce que sont matériellement les affreuses constructions nouvelles du ministère de l'intérieur où s'élaborent toutes ces belles circulaires et ces règlements oppressifs. On ne peut pas mieux aligner, sans doute, mais voilà tout : votre charité sera comme votre architecture, étroite, mesquine, pitoyable et sans vie. {Mouvement.)

Croyez bien. Messieurs, que ce n'est pas ici une question de religion ou d'imagination; c'est une question d'économie et de bonne gestion. Yoilà le vrai terrain de la discussion. Soyez assurés que si l'on avait trouvé , dans les maisons où les sœurs ont jusqu'ici obtenu de si heureux résultats, quelques moyens de faire du bien à un plus grand nombre de pauvres malades avec les mêmes ressources, on n'aurait pas hésité un instant à sacrifier la gestion des sœurs. Mais ce qui est constaté par l'expérience, c'est que les sœurs n'ont pas seulement le génie du dévouement et des soins les plus tendres et les plus paternels pour les malades, elles ont aussi le génie de la bonne gestion; les chiffres sont là pour le prouver. Vous avez entendu le vote si remarquable du conseil général des Vosges sur cet hospice des aliénés de Maréville, qui fait la consolation de nos provinces de l'Est; vous avez entendu les chiffres si concluants que la commission administrative de Nancy a cités , et contre lesquels M. le ministre n'a élevé aucune objection. Croyez bien qu'il y a

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