POLITIQUE GÉNÉRALE
CHAMBRE DES PAIRS Bssion des f^nds secrets.
(SéAneo dn 3 avril 1843.)
La discussion sur les fonds secrets s'ouvrit à la Chambre des pairs le 2 avril 1842. Le crédit d'un million demandé par le ministère fut accordé après une discussion qui ne dura qu'une séance, et dans laquelle M. je comte de Montalembert prononça le discours suivant* .
Dans une grande assemblée comme celle-ci, animée d*un même esprit, étrangère, peut-être supérieure aux passions politiques, qui n*a guère d^intervention directe dans le choix des personnes appelées à gouverner TÉtat, ni dans la direction quotidienne des afiTaires politiques du pays, le rôle d*une minorité presque imperceptible, comme celle dont je fais partie, est bien difficile; sa position est nécessairement embarrassante et gênée. Cette difficulté sera un motif de plus, je Tespère , pour que la Chambre lui accorde , dans ma personne , beaucoup de son indulgence et beaucoup de sa patience.
Ce rôle est difficile, surtout dans une assemblée où les hommes d*État éminents, qui ont passé aux affaires, qui y ont fait preuve de capacité et d^influence, qu*on pourrait, à juste titre, appeler les princes de la parole, s abstiennent de
* Il se pourrait que les détracteurs du Gouvernement parlemenlaire fussent lentes de chercher des arguments en faveur de leur système, dans la sévérité de ces jugemenls d'autrefois sur la marche de ce gouvernement pendant sa trop eourte durée en France. Ils seront au moins obligés de reconnaître la force et la vertu des institutions qui autorisaient, qui provoquaient môme une telle liberté dans la contradiction, et qui garantissaient une si franche et si entière publicité à la critique des fautes comme à l'indication des resèdes.
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]^ndre part aux discussions tant qu ils ne sont pas euxmêmes ministres, et semblent attendre, bien différents en cela de Texemple qui leur en est donné de l'autre côté du détroit, le moment où le Roi les appellera de nouveau dans ses conseils, pour dire ce qu'ils pensent sur Tétat des affaires et les intérêts généraux du pays.
Mais, comme la Chambre désire sans doute qu'il y ait devant elle au moins un semblant de discussion, il lui faut bien, pour ce motif encore, avoir une certaine indulgence pour des combattants inexpérimentés et aventureux coaune moi.
L'aspect des choses a bien changé, ce me semble, depuis le conmfiencement de la session. Alors le Gouvernement se présentait devant le pays sous le coup d'événements graves, qui avaient éclaté sur divers points de la France. L'ordre public avait été sérieusement compromis à Toulouse, à Clermont et ailleurs*, par des factions coalisées , non pas pour corriger ou critiquer le gouvernement, mais bien pour le renverser et le remplacer. On avait vu des dénonciations violentes contre la justice du pays dans ses différents degrés; l'exécution des lois avait été violemment attaquée; en un mot, le repos public paraissait sérieusement menacé. Le premier devoir d'un bon citoyen pouvait être alors d'apporter son concours au gouvernement, au pouvoir qui avait été menacé et combattu dans l'intervalle des sessions. Ce devoir, je ne crois pas, pour ma part, y avoir failli.
Aujourd'hui, c'est autre chose : le calme et la stabilité sont revenus. Ces champions de la démocratie, qui devaient entrer armés de toutes pièces, la lance en arrêt, dans je ne sais quelle arène, n'ont pas remporté de très-formidables victoires. Ces croisades de toutes les nuances de la presse opposante, contre vos arrêts, n'ont pas été non plus suivies d'effets très-redoutables. Toutes ces démonstrations hostiles
aux lois, à nos institutions et à la chose jugée, n'ont abouti, ce me semble, qu'à un avortement plus ou moins complet. Enfin le ministère a obtenu sur la plupart des points importants des majorités triomphantes.
J'espère donc qu'il me sera permis de parler franchement sur la politique générale, même sur la politique étrangère , sans crainte d'ébranler, en quoi que ce. soit, la sécurité et l'ordre dont nous jouissons pour le moment.
Je demande à la Chambre de reyenir sur un thème qui ne lui est pas toujours agréable, je ne le sais que trop; je lui demande de pouvoir exercer mon droit et exprimer de nouveau ma crainte et ma douleur sur le système général du Gouvernement, principalement dans sa politique étrangère.
Le Gouvernement de ce pays. Messieurs, est engagé depuis douze années dans une tâche aussi laborieuse et aussi pénible qu'elle est honorable, celle de réprimer les germes de désordre si nombreux et si féconds dans notre patrie. Dans cette tâche il a droit à la sympathie de tous les gens de bien, mais il ne l'accomplira pas, il n'y parviendra point, je le crois sincèrement, s'il continue à fournir aux factions coalisées, à ses ennemis systématiques, le prétexte plus ou moins justifié de ce qu'un ministre actuel passe à tort ou à raison pour avoir appelé l'absdssement continu de la France. {Mouvement.)
Sans vouloir peut-être aller aussi loin que cette expression, il n'est personne, j'en suis sûr, qui ne sente bien que la France n'est pas, sous le Gouvernement actuel, à sa place en Europe. Seulement les uns ne veulent pas qu'on en parle, parce que, dans la situation actuelle, on n'y peut rien changer, et que par conséquent, selon eux, il est peu opportun et peu agréable d'en parler. Les autres, parmi lesquels je me range, croient qu'on peut et qu'on doit en parler, parce que d'abord, si l'on n'y pouvait rien changer, la France ne serait
pl«s la France; et ensuite parce que, s*il est peu opportun et peu agréable d'éclairer le pays sur ses dangers, il ne fallait pas inventer le gouvemement représentatif pour appeler les hommes placés dans les conseils de la nation à dire leur avis sur les grands intérêts de la patrie.
Messieurs, défendez le dépôt sacré des lois, défendez^le avec énergie, maintenez séyèrement l'ordre public, ne permettez jamais que l'émeute, qu'un semblant même d'émeute ait raison. Frappez sévèrement tous les attentats, tous tes crimes, tous les délits qui menaceront la sécurité et la paix publiques : frappez même la presse si elle le mérite ; empêchez la diffamation de devenir la loi commune de la vie publique dans ce pays, et vous ferez très-bien, et, certes, mon concours ne vous manquera pas. Mais soyez sûrs que vos efforts seront vains , en fin de compte , si vous continuez & entretenir cette blessure permanente, que j'indiquais tout à l'heure, dans le cœur de tous ceux qui croient avec moi que la France n'occupe pas sa véritable place en Europe, et qui le souffrent avec impatience. Soyons conservateurs, Messieurs, mais soyons-le complètement. Je crois que je le suis autant que personne dans cette enceinte; car je veux conserver beaucoup de choses saintes dont messieurs les confiervateurs se soucient en général fort peu. Mais savez-vous ce qu'il nous faut surtout conserver? c'est la grandeur de notre pays, la grandeur du nom que nous portons dans le monde, de l'influence que nous y avons toujours exercée et que nous avons reçue du passé.
Je sais bien que nous vivons à une époque de faiblesse générale, oii les hommes haut placés, les corps parlementaires , quelquefois les pouvobrs et les nations même , ne savent guère avoir le courage de leur conviction et la force de leur position. Mais je ne puis encore me résigner à ce que
la France, cette grande France, descende peu à peu dans cetle faiblesse contagieuse. On disait autrefois : Noblesse oblige/ et on le disait airec raison. Je crois que, pour un pays conune la France, on peut bien dire aussi : Grandeur oblige! Oui, sa grandeur oblige la France, elle Toblige non pas à se lancer dans des entreprises aventureuses, dans des guerres sans justice et sans but; mais elle Toblige à conserver intact le dépôt d'influence prépondérante, de dignité, de supériorité morale et politique qui nous a été légué par nos pères ; elle Foblige à ne pas décheoir du rang où ces pères nous avaient
Tous les jours, dans les organes de certaines opinions, tant en France qu*à rétranger, au milieu de beaucoup d'éloges décernés à M. le ministre des affidres étrangères, et qui, je crois, doivent finir par le fatiguer autant qu'ils le compromettent, on répète à la France qu'elle doit être sage, qu'elle doit se borner à soigner ses intérêts matériels, perfectionner ses institutions à l'intérieur, et s'occuper de son commerce et de son industrie. En un mot, après trente ans de paix, on nous parle comme si nous étions encore au lendemain de 1815. Ces conseils, c'est la première fois dans Tbistoire qu'on nous les donne. Je les trouverais très-bien placés à l'adresse du Wurtemberg et même de laBelgique, mais je ne crois pas qu'ils soient très-convenables, adressés à un pays de trentequatre millions d'hommes, à un pays qui est situé comme la France, au cowr et à la tête de l'Europe.
Je ne crois pas qu'un grand pays comme le nôtre puisse être condamné à concentrer son énergie, ses passions, si l'on veut, vers un but tout matériel, dans une activité tout intérieure, et à ne jouer qu'un rôle secondaire (car un rôle inactif est toujours secondabre) dans les destinées de l'Europe. Non, je ne crois pas qu'un grand pays puisse être gouverné
comme une usine, c*est-à-dire destiné à ne s'occuper que de ses produits et de ses débouchés, et ayant à se féliciter surtout de ce que ses budgets sont plus ou moins bien alignés.
Notez bien que, selon notre collègue, si compétent en pareille matière, M. le marquis d*Audiflret, les nôtres ne sont rien moins que bien alignés. [On rit.)
En effet. Messieurs, il faut bien le remarquer, les résultats que nous devions obtenir de cette politique pacifique dans laquelle nous sommes engagés depuis plusieurs années, qous ne les obtenons même pas! Ces résultats devaient être, ce semble, de deux soi^s. En premier lieu, la prospérité matérielle à rintérieur. Or, je ne la vois pas, du moins je ne la vois pas croissante et développée comme elle devrait l'être ; je vois le budget , le déficit croissant tous les ans, et je ne vois pas de ces grandes œuvres, de ces grandes créations qui pourraient fixer l'attention du pays et donner un aliment suffisant à son activité.
Là aussi le Gouvernement manque de magnanimité et de résolution, et je suis tenté de m'en féliciter; car je regretterais, pour la moralité politique du pays, qu'un pouvoir qui se fait petit au dehors pût être grand et généreux au dedans.
Votre diplomatie a-t-elle compensé ses échecs politiques et diplomatiques par des succès oonunerciaux? Pour le commerce, qu'avez-vous fait? Avez-vous terminé quelque grand traité de commerce comme celui avec la Belgique? Non; c'est encore une affaire ajournée indéfiniment. Avez-vous fait des chemins de fer? A cet égard, nous sommes les derniers en Europe, et quand vous avez apporté votre loi, elle a été à juste titre qualifiée de loi des tronçons. Y trouve-t-on une grande pensée d'intérêt général, propre à imposer silence aux prétentions non satisfaites, propre à saisir fortement l'attention et la satisfaction du pays? Pas le moins du monde ;
c'est une petite loi de transaction et d'ajournement, comme on aurait pu tout au plus la faire au milieu des plus grands embarras extérieurs.
Là question des sucres, une question bien matérielle, cellelà, TOUS n'avez pas pu la résoudre; là aussi ajournement. Le recrutement, encore ajourné ; la liberté de renseignement, ajournée; l'émancipation des esclaves, ajournée. Tout est donc ajourné. Quand donc saurez-vous ce que yous voulez? quand donc oserez-vous trancher une question importante, même à Tintérieur? Croyez-vous que ce soit là gouverner? Croyez-vous que Ton puisse impunément, en face d'un peuple aussi vif, aussi impressionnable que le nôtre, abandonner aux événements, quelquefois aux passions, presque toujours au hasard, la plus belle prérogative, le plus grand privilège du pouvoir?
Un autre résultat que nous devrions obtenir, et que je ne crob pas que nous ayons obtenu par notre politique essentiellement et indéfiniment pacifique, c'est la considération à l'étranger. Ainsi , à défaut d'une grande influence politique, avons-nous du moins obtenu ces égards qu'on a pour des voisins sages et bien appris? Je ne le crois pas.
Je sens que j'arrive ici sur un terrain très-délicat, et pour lequel j'ai besoin de cette indulgence que j'ai déjà réclamée de vous, de cette indulgence qui est due, ce me semble, par une assemblée où la majorité est immense, à une petite minorité qui croit de son devoir d'exprimer sa manière de sentir.
Je ne veux pas détailler des faits pénibles, à moins qu'on ne m'y force par des démentis téméraires ; je veux seulement indiquer ce qui arrive presque toujours dans un pays voisin, dont l'alliance n'excite pas en moi les mêmes sentiments de répugnance que chez le noble préopinant; car, au contraire,
elle a toujours été pour moi l'objet d'une grande sympathie et d'un vif désir. Mais la pensée de cette alliance ne m'empêchera pas de TOUS faire remarquer les procédés qu'on a pour nous en Angleterre. Toutes les fois que vous vous permettez ici quelque observation, que vous vous avancez quelque peu sur les affaires étrangères, ne les voyons-nous pas presque toujours accueillies à Londres par des désaveux, des explications blessantes, quelquefois des chicanes de mots
Vous vous souvenez certes, à ce sujet, de ce qui s'est passé dernièrement pour l'Algérie, ainsi que pour le droit de visite. On espérait , et il me semble qu'on avait quelque raison , quelques petits changements dans ce fameux traité, quelques marques d'égards, de respect, enfin un léger service bien dû à un gouvernement qui avait montré tant de facilité, pour ne rien dire de plus, à l'égard du gouvernement anglais. On n'a obtenu que des paroles désagréables. On a semblé vraiment avoir à cœur de vous prouver que, par votre rentrée dans le concert européen, on n'était pas du tout votre obligé; qu'au contraire cette rentrée, dont le ministère français s'est tant félicité, était le sceau mis à la déroute de notre politique , et nullement le signal d'une position plus avantageuse dans le monde politique.
A l'ouverture de la session, j'avais prié M. le ministre des affaires étrangères de vouloir bien m'indiquer un pays, en Europe, qui fût sincèrement notre allié, sur lequel nous pussions compter en cas de guerre ; il ne m'a répondu que par un signe de tête dédaigneux. Aujourd'hui, je ne renouvellerai pas cette prière; mais je me permettrai de lui faire une autre question. Je lui demanderai quel est le pays d'où les représentants accrédités de la France lui écrivent qu'ils se trouvent à l'aise, qu'ils se trouvent heureux d'y être, qu'ils
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s'y trouTent parfaitement accueillis, et placés comme il convient de l'être aux agents de la France?
M. GuizoT, ministre des affaires étrangères. Partout.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Partout! je cFois Vraiment que cette réponse de M. le ministre excitera un sourire partout! et d'un bout de l'Europe à l'autre, de Pétersbourg à Madrid, et précisément à Madrid et à Pétersbourg, où je ne me figurais pas que nos agents diplomatiques fussent tellement à leur aise. {On rit.)
En présence de résultats pareils, je ne sais vraiment s'il est permis de se féliciter, comme on le fait sans cesse parmi nous, dans toutes les occasions solennelles, de la bonne intelligence qui existe entre nous et les autres puissances de l'Europe, de nos bonnes relations, comme si la France avait besoin de cela pour vivre, pour vivre grande et heureuse. Ces panégyriques étemels de la paix, ces hymnes qu'on chante sur tous les tons en l'honneur de la paix, cela aurait pu être fort beau le lendemain de la victoire, par exemple, le lendemain des campagnes de l'empire.
Mais, en vérité, après douze années d'une politique qui, je ne crains pas de le dire, n'a été qu'une longue série de mécomptes et d'échecs, cela ne peut toucher personne. Je conçois encore ces panégyriques de la paix le lendemain de la révolution de 1830, qui a été d'abord considérée comme une espèce de revanche de nos malheurs de 1815 : l'expérience a démontré que c'était une revanche bien peu brillante. Je ne veux pas d'ailleurs, aujourd'hui pas plus qu'auparavant, vanter ime politique qui a eu pour premier résultat l'abandon d'un peuple ami, de cette généreuse Pologne, qui nous avait donné cent mille de ses enfants morts sous nos drapeaux. Mais enfin je reconnais qu'il y avait un certain mérite, une certaine force à plaider alors la cause de la paix , en face
des passions qui alors éyidemment confondaient un grand développement de politique extérieure avec le triomphe de Tanarchie au dedans. Mais cette force, ce mérite, dégénèrent en puérilité déplorable le lendemain de nos échecs, après douze années de défaites sur tous les points.
Maintenant, un mot sur la cause dont nous viennent ces défaites. Elles viennent, selon moi, d'une conviction qui gagne tous les jours du terrain en Europe, et que j*aimerais, non pas seulement combattre, parce que je suis trop faible pour cela, mais à voir démentie et confondue par des voix plus éloquentes que la mienne. Cette conviction, c'est que la France subira sinon tout, du moins beaucoup, avant d'en venir à une guerre, parce qu'une guerre dérangerait ses finances et donnerait lieu à une explosion des passions anarchiques à l'intérieur; et cette conviction, aujourd'hui si répandue dans le monde, c'est vous qui l'avez fait naître, en nous disant toutes les fois que l'on se montrait mécontent, inquiet des envahissements de la politique étrangère sur la nôtre, en nous disant : Attendez que l'honneur national soit sérieusement menacé, et vous verrez! Nous avons attendu jusqu'à ce jour, et nous n'avons rien vu. Cependant l'honneur national est-il bien intact encore? C'est ce qu'il faudrait examiner. L'honneur national n'est pas un édifice qu'on renverse en un jour, mais il peut être lentement miné, ébranlé, sans qu'il y paraisse.
On nous l'a dit une fois, un des organes peut-être un peu trop franc de cette tendance victorieuse jusqu'ici dans la direction du pays, on nous a dit qu'on tirerait volontiers l'épée le jour où le territoire serait menacé. Cette expression, je le sais, n'a pas été maintenue, mais elle a mis à nu une opinion dominante chez les hommes politiques qui nous gouvernent, et que l'Europe a su parfaitement saisir et apprécier.
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Messieurs, vous le savez aussi bien que moi, une grande nation comme la nôtre a un autre territoire que le territoire matériel ; elle a le territoire moral, le territoire des influences, le territoire de la supériorité morale qu'elle a conquis par tant de siècles d'efiorts et de sacrifices. Ce territoire, je le dis sans hésiter, est entamé de tous côtés. [Mouvement.)
Oui , Messieurs , et cette œuvre déplorable ne date pas d'aujourd'hui ; aussi a-tr-elle été signalée il y a plusieurs années par des voix bien plus compétentes que la mienne. Je ne veux pas me donner le plaisir facile et banal de faire contredire les actes et les paroles des ministres actuels, par ce qu'ils ont dit eux-mêmes autrefois. Cependant, quand je trouve parfaitement exprimés par un homme tel que M. le ministre des affaires étrangères les sentiments qui m'agitent, je ne puis me refuser à la satisfaction, au juste orgueil de me mettre à couvert sous son éloquence. Et j'ai trouvé dernièrement, dans une lettre publique écrite par lui à M. le maire 4e Lisieux, ces paroles :
ce En toute occasion, à chaque instant, ces étrangers à qui vous avez affaire vous observent et vous talent. Qu'ils vous sachent sûrs et fermes, ils mesureront, ils contiendront leurs paroles, leurs actes ; ils y regarderont à deux fois avant d'en^ gager une question et de courir une chance contre vous. Mais s'ils vous trouvent, s'ils vous sentent un peu timides, irrésolus, enclins à éluder, à céder, croyez-vous qu'ils vous feront des conditions meilleures, qu'ils vous traiteront avec plus de ménagement? tout au contraire; ils insisteront, ils presseront, ils inquiéteront ; ils se soucieront peu de vous susciter des affaires, ils compteront peu avec vous. Et la paix, chargée d'embarras, de questions, d'ennuis, de dégoûts, deviendra de plus en plus incommode, difficile, et se trouvera enfin en péril, quoi que vous ayez fait pour la maintenir. »
Œafres l. >— Discoun. l. }$
Vraiment, Messieurs, je n'ai trouvé nulle part un portrait plus fidèle de ce qui se passe aujourd'hui même, en 1842. Cela me parait une sorte de prophétie merveilleuse de This-» toire diplomatique de cette année même où nous sommes.
Je n'ai pas la date précise de cette lettre, mais je crois que M. Guizot l'a écrite eu 1839.
Or, quelle différence y a-t-il entre l'état des choses d'alors et l'état des choses actuel? D'abord il y en a une que je ne saurais omettre : c'est qu'alors l'honorable M. Guizot travaillait à faire les élections deTopposition, lui troisième, avec M. Thiers et M. Barrot, et qu'aujourd'hui, le même honorable M. Guizot dirige les affaires du pays qu'il critiquait alors^ si justement, selon moi.
Cette différence, j'en suis sur, ne saurait le consoler le moins du monde de l'absence d'une amélioration quelconque dans les affaires. Or, je crois que non-seulement il n'y a pas eu la plus légère amélioration, mais que la ])osition s'est considérablement empirée.
Nous avons eu, depuis ce temps-là, deux grandes déroutes» pardonnez-moi cette expression : une première déroute en Orient, une seconde en Espagne.
En Orient, vous savez ce qui s'est passé, je n'y reviendrai pas. En Espagne, nous avons vu un gouvernement ami et dont l'amitié devait se fonder principalement sur la reconnaissance, car sans nous il n'aurait pas duré longtemps ; nous avons vu ce gouvernement, ou du moins les personnes qui étaient à sa tête i^envei-sées et remplacées par d'autres qui ont eu toutes les apparences de l'hostilité ; et vous savez comment est revenu l'ambassadeur que nous avions envoyé pour saluer le nouveau gouvernement.
Or, quelle réparation avons-nous tirée de ce double malheur? quelle a été notre revanche?
Sortis du fameux concert européen par le traité du 15 juillet et par les bons soins de l'Angleterre , à peine y étionsnous rentrés par la convention des détroits, que nous avons trouvé l'occasion de faire un nouveau traité à cinq, uniqpiement pour faire plaisir à l'Angleterre. Je ne prétends pas que les hommes d'État qui ont eu la pensée de ce traité n'aient été mus d'abord par un sentiment philanthropique que chacun de nous connaît; mais enfiii le résultat le plus positif de ce ti-aité, avec ses modifications nouvelles, a été uniquement de faire plaisir à l'Angleterre, de lui rendre un très-grand ervice, de la mettre à même de tenir aux États-Unis le langage que vous avez pu lire ce matin même dans la note de lord Abeixleen au ministre d'Amérique, datée du jour même où il venait d'obtenir ce traité à cinq, qui sera pour lui une ai'me si puissante dans sa polémique avec ses adversaires. Or, ce beau service rendu à des amis qui s'étaient montrés si zélés pour notre dignité et nos intérêts en Orient, a eu pour résultat presque immédiat de nous mettre de nouveau un contre quatre; c'est ce que j'appelle notre revanche pour la déroute d'Orient.
Maintenant, pour TËspague, quelle a été notre revanche? Averti parce qui vient de se passer dans la Cliambre, je tâcherai d'être aussi prudent que possible en parlant du gouvernement espagnol , qui parait compter dans celte enceinte de si chauds défensem^. Cependant je ne crois violer aucune convenance en disant qu'il y a une très -grande différence entre le duc de la \ictoire et la reine Christine, au moins en ce qui touche à leurs dispositions respectives envers In France. Eh bien! ce gouvernement qui vous a témoigné tant d'hostilité, qui n'a pas voulu recevoir à des conditions tolérables notre ambassadeur, qu'on dit ofiiciellement en Angleterre être à la veille de conclure un traité qui ne peut être
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que très-désavantageux pour nous; ce gouvernement nouveau se plaint de ce que nous donnons Thospitalité trop près de ses frontières à ses adversaii*es. Or, ces adversaires sont tout simplement nos amis; ce sont les partisans de la reine Christine, les partisans des fueros des provinces basipies , ceux-ci armés, selon moi, pour la plus juste des causes, et contre une odieuse violation de la foi donnée.
Le régent d'Espagne trouve qu'à Bayonne et à Bordeaux ils sont trop près de lui, et nous nous empressons, si les renseignements que j'ai reçus sont vrais, de faire interner nos amis pour rendre service à nos adversaires, pour obéir en quelque sorte à la première sommation d'un pouvoir, dont on ne peut citer que la malveillance contre nous.
Si c'était un ministère de centre gauche ou de gauche, un ministère s'appuyant sur ces feuilles quotidiennes qui chaque jour nous débitent les éloges du gouvernement espa-gnol, je concevrais une telle mesure, tout en la blâmant ; mais de la part d'une administration qui jusqu'à présent passait pour ne pas se féliciter des changements opérés en Espagne, je ne puis y voir qu'une seule chose, c'est qu'elle n'a pas même le courage de ses répugnances et de ses i-essentiments.
Vous le savez, Messieurs, ce n'est pas, selon moi, en fomentant le désordre, en calomniant les agents de l'autorité, en insultant des préfets, des procureurs généraux qu^on améliorera ce triste état de choses. Ce n'est pas non plus par des intrigues parlementaires, par des votes clandestinement hostiles, comme celui qui a renversé le ministère du 12 mai. La France veut deux choses sincèrement : l'ordre à l'intérieur, la dignité à l'extérieur. Qu'est-ce qui a empêché le parti qui professe sur la politique étrangère des opinions analogues aux miennes, l'opposition , de triompher jusqu'à présent en
France? Qu est-ce qui lui a valu de très-grandes défaites? (^est qu'elle ne donnait pas des garanties suffisantes d'ordre, et qu'on a cru Toir dans son triomphe le triomphe du désordre intérieur. Craignez, Messieurs, que cette question ne se renverse un jour, et que de même qu'on a confondu le parti de l'opposition avec le désordre, on en vienne à confondre le parti conseiTateur avec l'abaissement de la France, avec cette position humble et inférieure que je signale; craignez que le parti conservateur ne périsse par ce côté dans les sympathies publiques; craignez de réunir dans un ressentiment commun, et qui pourra être exagéré, tous les hommes énergiques et généreux, tous les hommes dont le cœur bat encore pour l'honneur et la grandeur du pays. Puis, quand l'explosion viendra, et malheureusement dans ce pays les explosions ne sont que trop fréquentes, vous, hommes d'affaires, hommes puissants par l'expérience, la parole et la considération publique, vous vous trouverez tout à coup désarmés et impuissants en face de l'orage que vous aurez évoqué.
Voyez ce qui est arrivé à la Restauration. Il y a eu là aussi des moments de lassitude, de découragement dans l'opposition, comme on en voit, je crois, aujourd'hui. Mais un jour est venu où l'explosion dont je parlais tout à l'heure a eu lieu; et alors, combien d'hommes importants, pleins de talent et d'avenir, des hommes véritablement patriotes, qui eussent été si utiles, si précieux à la France d'aujourd'hui, combien de ces hommes-là se sont trouvés tout à coup brisés et annulés, imiquement pour n'avoir pas su avertir à temps, pour n'avoir pas apporté une lumière assez énergique, assez intense dans les conseils d'un pouvoir qui courait à sa perte.
Croyez bien, Messieurs, que dans les considérations que je viens d'avoir l'honneur d'exposer devant vous, j'ai eu bien plus en vue la position générale du pays que la position du
ministère. Je ne viens pas du tout offrir à ce ministère mon appui| sur tel point, ou lui dénoncer mon hostilité sur tel autre : je sais très-bien qu'il n'a pas besoin de mon appui et qu'il ne redoute nullement mon hostilité. Quant à mon appui, je ne peux pas oublier que le jour où je suis venu le lui témoigner, au commencement de cette session, M. le ministre de l'instruction publique, avec cette bienveillante éloquence qui le caractérise quelquefois, a répondu aux réserves que m'imposait ma sollicitude pour l'enseignement du pays, en me traitant d'imprudent et de frivole. ( On rit.)
Quant à une hostilité systématique , non-seulement elle serait impuissante, mais elle ne serait pas même sincère chez moi.
Ah ! si je voyais prêt à remplacer le ministère actuel un groupe d'hommes éminents, d'abord religieux et disposés à chercher dans une loi éternelle et suprême la sanction et la récompense de leurs efforts terrestres ; si je voyais ces hommes plus préoccupés des destinées morales du pays que de la manipulation des élections futures; des hommes se fiant pour le succès et la durée de leur existence ministérielle à la grandeur et à la franchise de leur politique ; ayant assez de courage pour dire la vérité tout entière à cette société et à ce peuple, et assez de talent pour les grandir en les contenant, ah ! certes, je ferais bien vite des vœux pour que le ministère actuel, qui ne réunit, à mon sens, aucune de ces qualités-là, tombe et disparaisse pour faire place à de tels hommes. Mais comme je ne vois pas se présenter nettement sur l'horizon politique des remplaçants de ce genre, je me borne à souhaiter que le ministère actuel se convertisse et qu'il vive, en me réservant le droit de protester consciencieusement et énergiquement contre ses fautes et ses faiblesses.
Je crois même, en ce faisant, agir envers lui en ami loyal,
sincère, désagréable [on rit)^ très-désagréable même, parce qu'on lest quand on ne caresse pas les faiblesses et qu'on ne flatte pas les illusions.
On sait d'ailleurs que ce n'est pas ici que se décident les questions ministérielles, que ce n'est pas ici qu'on fait naître et tomber les ministères. Seulement je crois qu'ici on peut les avertir, on peut essayer de les corriger et de les éclairer : que c'est là le devoir et la mission non-seulement de la pairie en général , mais encore quelquefois , quand l'indulgence de la Chambre veut bien le permettre, de chacun des individus qui la composent ; et je ne peux pas me persuader que la Chambre des Pairs n'admette pas d'autre alternative, dans le jugement d'une politique, que celle d'une opposition systématique et personnelle ou d'une adhésion servile et silencieuse.-(^far^'w^s d'approbation sur plusieurs bancs.)
(Extrait du HfmiUur du 3 avril 1842.)