‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 5)Chapitre 77 sur 94 · AUTORITÉ CONSTITUTIONNELLE · texte numérisé non relu

AUTORITÉ CONSTITUTIONNELLE

DE LA CHAMBRE DES PAIRS

CHAMBRE DES PAIRS

Di»ca»»lon de la loi Sur le» grande» ligne» de ehemin» de fer.

Séance du 30 mai 1842.

Le Gouvernement avait proposé à la Chambre des députés, qui Tavait adopté, un projet tendant à relier par un réseau de lignes ferrées les diverses parties du territoire national où il n'existait encore que quelques tronçons isolés. D'après ce projet TÉtat, restant propriétaire des chemins de fer, devait se charger de Fàchat des terrains, des terrassements, des ouvrages d'art et des stations, et abandonner les bénéfices de l'exploitation à des compagnies qui auraient à leur charge l'achat et la pose des rails, le matériel et les frais d'exploitation, d'entretien et de construction. En combattant ce'projet, qui devait entraîner une pi emiëre dépense de 126 millions^ comme trop coûteux et trop étendu, et en réclamant d'abord la construction d'une seule ligne allant d'une fraction quelconque de la France à l'autre, M. le comte de Montalembert s'éleva surtout contre la prétention qui avait été manifestée, dans la discussion des bureaux, de faire adopter cette loi par la Chambre des pairs sans amendements, par la raison que si elle était amendée, la Chambre des députés ne l'adopterait plus, et que la responsabilité du retard qui en résulterait retomberait tout entière sur la Chambre des pairs. Son discoui*s finissait par ces paroles :

Je terminerai en repoussant de toutes mes forces cette ^présomption fâcheuse pour notre dignité et pour les intérêts du pays. Les partisans du projet nous ont objecté la supériorité qui semblerait résulter de la forme des gouiremements abso-

AUTORITÉ CONSTITLTIONNELLE. 345

lus sur le nôtre, si nous montrions moins de zèle que la Prusse et rAutriche pour les chemins de fer : ils ont craint qu'on n*en pût déduire des conséquences fâcheuses pour rhonneur du gouvernement représentatif. Savez-vous, Messieurs, ce qui peut faire tort à Thonneur du gouvernement représentatif chez nous? c'est que, dans la pratique, il n'est pas sincère, il n'est pas réel, parce que la Chambre des Pairs n'y a pas la liberté morale dont elle aurait besoin pour juger les grands intérêts qui lui sont soumis. Voyez l'Angleterre, n'est-ce pas le pays par excellence du -gouvernement représentatif? Et qui a jamais songé à lui contester l'art de conduire de grandes guerres, une excellente diplomatie, surtout d'immenses travaux publics, avec une persévérance et une grandeur sans rivales? Qui a jamais songé à lui dénier la faculté de concilier toutes ces grandes œuvres politiques avec ses institutions libres? Et pourquoi, Messieurs, la lui reconnaîtron? Parce qu'elle possède réellement les trois pouvoirs, parce que la Chambre haute y est une véritable aristocratie politique, investie en fait de toute l'indépendance et de toute la puissance à laquelle, nous aussi, nous avons droit. Souvenons-nôus-en, Messieurs; nous sommes ici, non pour être utiles à tel ou tel ministère, à telles ou telles élections : nous y sommes pour veiller en toute liberté aux intérêts essentiels de la France, et nous ne devons jamais perdre de vue ces belles paroles par lesquelles un de nos nobles collègues caractérisait la mission du corps qu'il préside, mission qui est à plus forte raison la nôtre^ lorsqu'il disait : a La cour rend des arrêts et non pas des services. » [Très-bien l)

he projet fut adopté dans la séance du 4 juin par 122 voix contre 6. rExtrail du Moniùur du 1*' juin 1842.)

CHAMBRE DES PAIRS Discoftftton do budget de rinstroetlon pabliqfle.

Sdance du 6 juin 1843.

L'article 69 de la Charte de 1830 portait qu'il serait pourvu par des lois séparées, et dans le plv^ bref délai possible, à divers objets, au nombre desquels se trouvaient comprises « Tinstruction publique et la liberté d'enseignement. » Un premier projet , présenté par M. Guizot, ministre de Tinstruction publique en 1836, et voté par la Chambre des députés, sur le rapport de M. Saint-Marc Girardin, n'avait point été porté à la Chambre des pairs. Cependant l'exécution des promesses de la Charte était réclamée avec une insistance graduellement croissante par l'opinion catholique, inquiète et mécontente de voir le monopole de l'enseignement public attribué au corps universitaire, dont plusieurs membres étaient signalés comme hostiles, dans leurs cours et dans leurs écrits, à l'orthodoxie. Un grand nombre d'évôques exprimèrent le même vœu sous diverses formes. Le t^'mai 1842, à l'occasion de la fête du roi, l'archevêque de Paris, M*' Affre, se flt l'interprète de ces sentiments. Peu de jours après, la discussion du budget de l'instruction publique permit à M. le duc de Valmy et à M. Bécbard d'appeler sur cette question l'attention de la Chambre des députés , et de provoquer les explications de M. Villemain, ministre de l'instruction publique. Le 6 juin, le débat s'ouvrit sur le même chapitre du budget devant la Chambre des pairs entre M. le comte Alexis de Saint-Priest et M. le marquis de Barthélémy. Interrogé par ce dernier sur les intentions du Gouvernement, M. Villemain, ministre de l'instruction publique, déclara qu'il ne

pouvait prendre aucun engagement quant à la présentation de la loi réclamée, et défendit renseignement universitaire contre les attaques dont il avait été l'objet. M. le comte de Montalembert lui répondit en ces termes :

Je ne dirai que quelques mots sur les paroles que M. le ministre de l'instruction publique vient de prononcer; je demanderai ensuite à la Chambre la permission de réclamer de lui une explication sur d'autres paroles qu'il a aussi prononcées dans une autre enceinte, mais sur la même question.

D'abord, quant à la polémique qui vient de s'élever entre mon noble ami le marquis de Barthélémy et M. le comte de Saint-Priest, il serait très-difficile de la vider sur l'heure. Il faudrait pour cela apporter ici une foule de livres, de documents, de dénonciations même, puisque M. le comte de Saint-Priest veut se servir de cette expression. Ce serait mettre en présence des affirmations contradictoires qui peuvent avoir leur valeur relative. Ce qui est certain, et ce que M. le ministre ne peut nier en fait, quand bien même il le nierait en droit, c'est que l'enseignement universitaire inspire une vive défiance à une portion notable des citoyens français, à celle qui est plus particulièrement préoccupée des intérêts religieux. Pour moi, je ne m'en étonne nullement; et je n'en ferais pas même un crime à TUniversilé, quoique je partage au plus haut point ces craintes et ces défiances; je ne lui en ferais pas, dis-je, un crime, si l'Université n'exerçait un monopole. En effet. Messieurs, malgré l'affirmation contraire de M. le ministre de l'instruction publique, malgré ses bonnes intentions et celles de tous les ministres qui ont tour à tour présidé à l'instruction publique dans ce pays (je n'en excepte aucun, car j'ai la conviction intime que tous étaient * animés du désir que l'enseignement universitaire ne donnât

3i8 LIBERTÉ

lieu à aucun reproche); malgré tout cela, cette tache, comme je Tai déjà dit à cette trihune, est au-dessus de la force de ces hommes éminents, et clic le sera toujours. Dans une organisation sociale comme la nôtre, je crois qu'il est difficile que l'Université représente autre chose que Tindifférence en matière de religion. Cette indifférence, je le répète, je ne lui en fais pas un ciime, c'est le résultat de notre état social. Un État qui n'a point de religion officielle, qui admet toutes les religions pit)fessées i>ar les Français, et par conséquent celle professée par la majorité des citoyens, ne peut pas vouloir attaquer celle-ci; mais je ne pense pas qu'il ait mission, qu'il ait autorité suffisante pour la prêcher : or réducation, personne ne le niera, n'est autre chose qu'une prédication continuelle faite à des enfants, à des jeunes gens.

Il y a en France un grand nombre d'hommes qui professent cette mdifTérence en matière de religion; l'éducation universitauxî peut leur sembler parfaitement bonne et suffisante, mais elle ne suffit pas h d'autres. Ici j'ai besoin de rétablir la vérité sur deux assertions qui ont joué un gi^and rôle dans la polémique contraire à la liberté d'enseignement.

Jamais on n'a demandé la liberté de l'enseignement absolue, sans mesure et sans frein, ni dans cette Chambre, ni dans l'autre ; jamais on n'a entendu exclure le Gouveniement du droit de surveiller, du di*oit d'intei'venir jusqu'à un certain point dans un objet aussi impoiiant pour la prospérité publique et la sécurité de l'ordre social. Jamais non plus, et c est un autre fantôme qu'on a évoqué, jamais le clergé n'a demandé l'abolition de l'Univei^ilé et n'a prétendu se substituer à elle.

Il est foil commode, Messieui^s, de se créer des fantômes en guise d'advei*saires pour les combattre à son aise; il est très-facile de les pourfendre; mais derrière ces fantômes.

quand on les a pourfendus, il reste la justice et la vérité debout, hors de votre atteinte; et ce sont elles dont je veux plaider la cause devant vous.

Messieurs , je ferai encore un autre aveu , une autre concession. La liberté d'enseignement, nous a-t-on objecté comme un reproche, et je l'accepte comme une vérité , la liberté d'enseignement ne veut pas dire autre chose que l'éducation religieuse; elle n'est réclamée que par ceux qui croient qu'en France la religion n'exerce pas une influence suffisante dans l'éducation de la jeunesse^ et qui veulent revendiquer pour elle le droit d'intervenir dans cette éducacation. Oui, Messieurs, cela est vrai : ce droit, quand bien même il ne serait pas écrit dans la Charte , il appartiendrait à la religion, car on ne conçoit pas l'existence légale d'une religion qui en serait dépouillée. Mais heureusement il se trouve, dans la constitution à laquelle nous avons tous prêté serment et qui est le lien social du pays, un droit triple eu vertu duquel la religion catholique peut et doit intervenir dans l'éducation publique. Elle le peut d'abord en vertu de sa qualité de religion de la majorité, reconnue telle par l'article 6 de la charte. Elle le peut également en vertu de la liberté religieuse garantie par l'article 5, et qui serait dérisoire sans liberté d'enseignement. Elle le peut enfin en vertu de la promesse solennelle de cette liberté d'enseignement que contient l'article 69 et qui couronne l'œuvre de la Charte. C'est donc à l'abri d'un triple droit que la religion réclame cette liberté. Elle n'en exclut personne ; mais elle avoue volontiers que c'est elle qui en profitera avec le plus d'avantage et de puissance.

N'est-ce pas pour cela qu'on voit un tel acharnement contre cette cause chez tous les hommes qui attaquent avec plus ou moins de franchise l'ancienne religion de ce pays?

N'est-ce pas pour cela qu on voit enrégimentés sous la bannière, je ne dirai pas de TUniversité, mais de son monopole, des champions qui doivent embarrasser quelquefois, ce me semble, les chefs du Gouvernement et de l'Université ellemême? Oui, quand on voit les organes du parti républicain, les ennemis systématiques de rétablissement monarchique, déployer le plus grand zèle pour défendre ce monopole, n'y aumit-il pas lieu de réfléchir pour les hommes politiques, pour les ministres du roi, qui, avec un tout autre esprit et dans un tout autre intérêt, défendent ce même monopole et ses funestes conséquences.

Les choses auraient pu marcher tout autrement si le Gouvernement l'avait voulu. Au lieu d'une lutte fâcheuse entre le clergé et l'Université, entre l'éducation universitaire et l'éducation religieuse, nous aurions vu régner un accord satisfaisant fondé sur l'existence collatérale de toutes deux. Si le Gouvernement avait mis moins de lenteur dans l'accomplissement des promesses de la Charte, et j'oserai dire moins (le malveillance dans le but d'arrêter le développement de l'éducation religieuse en France, cette existence collatérale des deux enseignements se serait réalisée et régularisée. Il en serait résulté le bien de la paix d'abord, et ensuite une influence morale sur le pays qui eût été un bien non moins précieux. Le Gouvernement ne l'a pas voulu. Depuis douze ans que la liberté d'enseignement a été solennellement promise et acceptée avec empressement par les catholiques, on a écarté celte question comme l'une des moindres préoccupations de la politique, et, bien loin de tempérer ce refus ou ce retard par un langage conciliant, par de nouvelles promesses, les chefs de l'instruction publique, et particulièrement le ministre actuel, ont aggravé la situation par des manifestations hostiles émises officiellement, et sur

lesquelles je demanderai la permission de revenir tout à l'heure.

Mais je veux auparavant dire quelques mots à Tappui de Tassertion que j'avançais tout à Theure, en disant que rUniversité, dans l'état actuel des choses et des esprits, ne pouvait guère aboutir, sous le point de vue religieux, qu'à l'indifférence. En effet, elle ne pourrait pas, sans violenter un sentiment qui a été si souvent proclamé en France, et qui semble profondément enraciné dans le cœur du peuple français, imposer des pratiques ou des croyances religieuses à l'armée de fonctionnaires qu'elle renferme dans son sein. Or, Messieurs, il y a des parents, et en grand nombre, qui veulent veiller avant tout à l'éducation religieuse de leurs enfants, et qui attachent un beaucoup plus grand prix à cette éducation morale qu'à l'instruction, quelque développée et quelque perfectionnée qu'elle soit, que l'Université leur distribue. Nul homme sérieux ne voudrait soutenir qu'il suffit d'une ou deux heures d'enseignement religieux par semaine, donné par l'aumônier que T Université daigne entretenir dans ses collèges , pour former le cœur et l'intelligence d'un enfant sous le rapport religieux. Non, cela ne suffit pas, surtout quand tout le reste de l'enseignement supérieur, celui de la philosophie, de l'histoire, de la haute littérature, sont, sinon absolument hostiles (ce qui assurément n'a pas lieu partout, quoique cela arrive souvent), mais du moins absolument étrangers aux dogmes de la religion.

Or, je n'hésite pas à le dire, il y a dans les grands établissements fondés par l'État, sinon cette hostilité patente, du moins un éloignement complet de tout enseignement dogmatiquement religieux, et, je le répète encore une fois, il ne peut pas en être autrement dans un très-grand nombre d'établissements destinés à recevoir les enfants de beaucoup de

35i LIBERTÉ

parents qui seraient peut-être mécontents et inquiets s'ils voyaient à chaque instant la religion intervenir.

Mais à côté de cette catégorie de parents n oubliez pas, Messieui^S) qu'il y a, sinon la majorité des Français, comme le dit la Charte, du moins un grand nombre de Français qui tiennent à ce que la religion occupe la première place dans réducation. Et ne croyez pas que ce soient seulement les catholiques exagérés, des ultramontains , des hommes du parti clérical, comme on les appelle, qui réclament cette intervention supérieure et perpétuelle du sentiment religieux dans l'éducation de la jeunesse. Je vous demande la permission de vous lire quelques lignes d'un écrit publié par un protestant lrè&-loyal et très-distingué, fils de l'un de nos collègues, M. le comte de Gasparin. Dans cet écrit, intitulé Appel aux protestants^ je lis ce qui suit ;

c( Je suis prêt à rendre pleine justice aux collèges mixtes de l'Université, j'y ai été élevé... »

Ici, Messieurs, j'interromps ma citation pour dire à la Chambre que je puis me rendre le même témoignage que le jeune et religieux magistrat dont je cite les paroles. Moi aussi, j'ai été élevé par l'Université, et je ne parle que de ce que je sais par expérience. Je continue avec M. de Gasparin :

€( J'y ai été élevé, j'ai apprécié tout ce qu'on y trouve en fait d'études et de discipline. Mais ce qui leur manque surtout pour des protestants, je l'ai senti vaguement quand j'y étais, je l'ai clairement reconnu depuis... »

Puis, après quelques développements étrangers au point • en discussion :

« L'éducation religieuse n'existe réellement pas dans les collèges. C'est la tache ineffaçable^ c'est la oondanmation permanente des établissements mixtes (et ils le sont tous, Messieurs), que l'obligation où ils se trouvent de reléguer la

D'ENSEIGNEBIENT, 353

religion à son heure, comme Tune, et le plus souvent comme la dernière des leçons. On y fait, bien ou mal, son cours de christianisme ; mais le christianisme n' y pénètre pas toutes les branches de renseignement ; il n'y exerce pas cette domination absolue à laquelle il a droit, et en dehors de laquelle il n'est pas d'éducation vraiment bonne. »

Voilà, Messieurs, ce qu'a proclamé ce protestant loyal et sincère, parce qu'il est attaché de cœur à sa religion; et voilà ce que je proclame à mon tour, moi, catholique.

Il est impossible d'exprimer plus énergiquement et plus justement les souvenirs, les sentiments qui m'animent et qui animent en même temps que moi la majorité des catholiques français. Non; un homme sérieusement préoccupé de l'avenir de ses enfants, qui veut, comme les pères le désirent en général, que ses enfants vaillent mieux que lui-même, ne pourra être satisfait de cet enseignement si exactement qualifié par M. de Gasparin. Qu'en résulte-t-il? c*est qu'une foule de parents ne veulent pas confier leurs enfants à l'Université, c'est qu'ils élèvent ce qu'on appelle des clameurs pour demander l'accomplissement des promesses de la Charte, c'est qu'on demande de toutes parts au ministre l'autorisation de fonder des établissements d'instruction secondaire dirigés par le clergé, autorisation qu'il refuse presque toujours ; c'est par conséquent, chose que vous ignorez peut-être, c'est que beaucoup de familles françaises envoient leurs enfants à l'étranger pour y trouver la liberté que la patrie leur a refusée, et qu'en ce moment plus de huit cents élèves français se trouvent dans des collèges voisins de la frontière de la*^ France , uniquement parce qu'ils ne trouvent pas dans les collèges français une garantie suffisante pour leurs convictions religieuses. {Réclamations.) Je connais les chiffres et les lieux, et je les dirai si on conteste la vérité de ce fait.

Œuvres. 1. — > Di«cours. i. 23

Maintenant, après œs observations qui, j*espere, n'auront pas trop fatigué la Chambre, .j^ Toudrais, si elle me le permet^ continuer pendant q[udques instants, et relever les psffoies alarmantes qui ont été prononcées par M. le ministre de Hnstraction publique dans une autre enceinte, où la même discussion avait été soulevée à l'occasion du même budget. Là, M. le ministre a r^ndu à ceux qui réclamaient avec plus ou moins d'impatience, mais avec toute sorte de justice, la liberté de l'enseignement, qu'ils avaient la liberté de renseignement domestique, et que personne ne les empêchait d'avoir des "préciepteurs ! Serait-ce là par hasard. Messieurs, la .promesse de la charte?

Quoi ! nous sonmies libres d'avoir des précepteurs ! Mais cela est bon tout au plus pour les gens qui ont 30 ou 40,000 francs de rente. N'y attrait-îl donc dans la pensée du ministre de liberté possible que pour les gens riches? Certes, rien ne serdit plus contraire à l'esprit de la législation moderde ; et d'ailleurs, pour avoir des précepteurs au goût des pères de famille religieux, il faudrait qu'ils pussent se fonner ailleurs que dans les collèges de l'Université.

Plus loin, M. le ministre, répondant à M. le duc de Valmy ou à M. Béchard, a dit que l'instruction primaire était déjà libre et que cela pouvait suffire. Je répondrai que cette liberté matérielle et incomplète est bien loin de suffire, que les catholiques ont le droit de faire enseigner à leurs enfants autre chose que l'alphabet, la lecture et l'écriture; j'ajouterai, Messieurs, que l'instruction primaire, à l'exception de celle qui est donnée par les frères dits Ignorantins ^ est bien loin d'être aussi salutaire qu'on le dit, et que les écoles normales primaires, cette création principale de la dernière loi sur l'instruction primaire, ont donné jusqu'à présent des produits fort équivoques. J'invoque à ce sujet le

D'ENSEIGNEMENT. 35î^

témoignage de tous ceux qui comme moi habitent souvent la campagne, et peuvent juger sur les lieux de l'espèce d'instituteurs qui sortent des écoles normales pour régenter les intelligences populaires. C'est là une question fort grave, que je me borne à indiquer dans ce moment et à recommander aux observations de ceux qui m'écoutent.

M. le ministre a été plus loin encore, Messieurs, dans la discusdon à laquelle je fais allusion ; il a cherché à détourner la question de son véritable terrain, pour la porter sur celui des dangers hypothétiques de la spéculation; il a parlé deux fois dans un sens propre à faire croire que, selon lui , c'était principalement la spéculation qui réclamait la liberté de l'enseignement. Eh bien ! j'éprouve le besoin de m'élever avec toute l'énergie dont je suis capable contre cette assertion. Non, Messieurs, il ne s'agit pas ici de spéculation , elle est complètement en dehors des rangs de ceux qui réclament la liberté de l'enseignement. Parmi eux, il en est que je n'ai pas besoin assurément de défendre contre une accusation qui, dans la pensée de M. le ministre de l'instruction publique, n'a certes pas pu s'appliquer à ceux qui, au sein des Chambres, comme le marquis de Barthélémy, comme plusieurs honorables députés, comme moi enfin, réclament la liberté de l'enseignement. Elle s'adresserait tout aussi injustement à des écrivains qui, même hors des Chambres, usant de leur droit et sans aucune intention de fonder eux-mêmes des établissements d'éducation, réclament pour d'autres cette liberté. Elle serait enfin souverainement injuste si elle était portée contre le clergé. Où sontils donc, Messieurs, je le demande, où sont-ils ces hommes qui , au sein du corps le plus dévoué et le plus désintéressé qui soit au monde, ont pour but de s'enrichir? Où sont donc les richesses qu'ils se sont faites, qu'ils pourraient se faire en

cherchant à remplir leur devoir le plus solennel, celui d*enseigner?

La spéculation, savez-vous, Messieurs, où elle se trouve, puisque M. le ministre de Tinstruction publique a mis en avant ce mot et cette idée? Elle se trouve, sachez-le bien, dans rUniversité elle-même, dans cet esprit fiscal qui lutte avec tant d^achamement contre la liberté. A Dieu ne plaise que je prétende que ce soit Tintérét pécuniaire seul qui anime M. le ministre de Tinstruction publique et ses subordonnés dans la lutte qu'ils soutiennent contre les partisans de la liberté de renseignement; mais je dis que la spéculation est considérablement intéressée à la défense du monopole ; je dis que c'est en grande partie dans les pensions qui existent au sein de l'Université, qui sont autorisées par elle, qui peuplent ses collèges de leurs enfants, que c'est dans ces œuvres de spéculation privée que réside surtout l'inimitié la plus acharnée, l'hostilité la plus violente contre la liberté de l'enseignement. Qu'on ne vienne donc plus nous imputer une tendance qui n'existe que dans le camp qui nous est opposé.

Je voudrais passer très-brièvement sur certaines réflexions qui ont été faites par les défenseurs plus ou moins officiels de l'Université, à l'occasion des discours de M. le ministre de l'instruction publique. Il a été comblé de compliments à ce sujet; peut-être ne trouvera-t-il pas mauvais que ces compliments soient entremêlés de quelques protestations. Âpres avoir beaucoup félicité M. le ministre de l'énergie 'avec laquelle il avait repoussé ce qu'on appelle les prétentions du clergé, on a dit, et cela se lit dans le journal qui passe, à tort ou à raison, pour être l'organe le plus accrédité du cabinet, on a dit que Ton ne savait pas, en vérité, quelle idée nous animait, nous autres gens religieux, à invo-

quer la révolution de Juillet et la charte de 1830; que cette charte n'avait été faite ni par nous ni pour nous, mais contre nous. Quant à moi, Messieurs, je croyais et je crois encore que cette charte n'était faite contre personne, contre aucune classe de Français, mais qu'elle était la garantie des droits de tous. Je crois que des paroles semblables, surtout dans un organe du cabinet, sont tout ce qu'il y a de plus dangereux, de plus impolitique et de plus funeste; je suis persuadé que M. le ministre de l'instruction publique est loin de les approuver; mais j'avais à cœur de protester publiquement contre une pareille pensée, émanée d'hommes qui se disent amis et défenseurs du Gouvernement. Rien ne saurait être plus décourageant, plus propre à retarder en France une conciliation désirable pour tout le monde, que de telles idées , émises avec cette hauteur injurieuse. Elles sont propres à faire reculer de dix ans le mouvement naturel qui doit ramener à l'amour de nos lois et de nos institutions les hommes religieux encore trop justement inquiets, et chez qui se trouve cependant partout la base la plus assurée de l'ordre et de la sécurité publique.

Ce sujet est immense, Messieiu^s ; on ne peut pas l'aborder sans toucher à une foule d'idées qui se rattachent aux racines les plus profondes de l'ordre social.

Je ne veux pas continuer plus longtemps, puisque, après tout, ce n'est ici qu'une question incidente, je ne veux pas continuer à fatiguer votre attention ; je dirai seulement que je ne prétends pas faire de la liberté de l'enseignement ou de l'éducation religieuse, ce qui est tout un à mes yeux, un re^ mède souverain et infaillible pour les maux de notre société. Je dis seulement que c'est un remède puissant. Je dis que l'éducation religieuse distribuée dans la mesiure que je crois avoir suffisamment expliquée à la Chambre, sans aucun

358 UBWTE

envahissement^ sans empiétement quelconque sur la liberté des citoyens et le droit de TÉtat, distribuée par cenj, dont c'est la mission spéciale depuis dix-huit siècles, pourra tempérer le mal qui existe si abondamment en France, et fi>rtifier les éléments du bien qui y existent aussi.

Après cela, je terminerai en remerciant M. le mimstre de rinstruction publique des progrès qu*il a fait {aire 4 Qçtte question ; ce n'était pas sans doute son intention, mais c*est , je crois, le résultat qu'il a obtenu. Et ici je prie la Chambre et lui-même de croire que, dans ces luttes, dans ces duels, pour ainsi dire, qui me mettent sans cesse sur cette ques^ tion, en présence de lui, il n'y a absolument rien de personnel; je n'attaque que le ministre de l'instruction publique et nullement Thonorable M. YUlemain, dont je reconnais toute la bienveillance pour moi et pour tant d'autres, et je serais fâché qu'il crût voir dans mes attaques contre son administration la moindre animosité personnelle. Je dQh> seulement dire qu'avant son avènement au pouvoir et sous quelques-uns de ses prédécesseurs, et notamment sous l'honorable M. Cousin, dont je regrette l'absence en ce moment, on avait pu croire à une transaction entre les deux intérêts qui se combattent sur ce terrain , entre le clergé et T Université. Cette transaction, j'y ai travaillé pour ma part : je n'y ai jamais eu une très-grande confiance; mais enfin elle pouvait être utile et désirable^ Elle n'a pas eu li/çu, et je m'en félicite ; car le ministre actuel, par l'âpreté de ses procédés, par la rigueur avec laquelle ses subordonnés, subissant son ascendant, et sans doute encouragés par son esprit et ses paroles, ont rivé les chaînes qui entravent l'enseignement secondaire en France, le ministre actuel, dis-je, a rendu plus manifeste qu'elle ne l'avait encore été pour une foule d'esprits l'importance vitale , la nécessité urgente de la U*

D'ENSEI^IIEHENT. 359

berté de renseignement pour la paix et TaTenir des iamîiles. Ce progrès, cette améKoration sont dus à M. le mmistce de rinstruction publique; je )^en remercie pour ma part. G*est grâce à lui que Ton a vu enfin cette question sortir des discussions purement individuelles qui avaient été, à diverses reprises, soulevées dans Tune et l'autre Chambre. C'est grâce à lui qu'on a vu cinquante-six évoques, c'est-à-dire la majorité du corps épiscopal, et des évéques nommés pour la plupart par le Gouvernement actuel, descendre dans l'arène pour témoigner de leur sollicitude en faveur de l'éducation religieuse, le dépôt le plus précieux, à mon avis, que. des prêtres, que des évoques puissent avoir à défendre. C'est grâce à lui enfin que deux prélats éniinents, Tarchevêque de Paris et l'archevêque de Toulouse, ont dû publiquement protester en faveur de cette liberté sans laquelle...

M. LE MINISTRE DE l'iNSTRCCTION PUBLIQUE. CommCUt CCla?

de quoi ont-ils protesté?

M. LE COMTE DE MoNTÂLEMBERT. Je prie M. Ic miuistre de ne pas m'interrompre : il va me répondre à son aise.

Je dis que c'est sous l'administration du ministère actuel que l'on a dû désespérer d'une transaction possible, et que l'on a pu se convaincre que le monopole de l'Université tendait à devenir plus lourd, plus rigoureux qu'il ne l'avait jamais été. J'ajoute que, dans mon opinion, ce résultat est très-utile, qu'il est de nature à éclairer, et l'épiscopat, et le clergé, et les pères de famille, sur la véritable position des choses.

J'ai eu à cœur^ quant à moi, de dire ce peu de paroles pour l'instruction des pères de famille, précisément au moment des élections futures, afin que ces pères de famille, électeurs, sérieusement préoccupés de l'avenir de leurs enfants , sachent ce qu'ils font en votant pour des candidats prétendus

conservateurs, qui, dans un intérêt d'étroit égoîsme et d'aveugle orgueil, conservent et maintiennent debout la barrière qui sépare les maux de la société de leur principal remède, si remède il y a, Téducation religieuse de l'avenir. {Metwements divers.)

(Extrait du Monitmr da 7 juin 1843.)

La latte engagée dés 1842 entre les partisans de la liberté de l'enseignement et les défenseurs de l'Université se continua et se développa pendant toute Tannée 1843, mais en dehors du parlement. M. de Montalembert, alors retenu hors de France et d'Europe par un devoir domestique, ne put y pfendre part que par la publication d'un écrit intitulé : Du Devoir du caUnoUqum dan» la fneKioM de la liberté d'emtiqnmeiu^ que l'on trouvera au tome IV de cette eollection.

Page 1