‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 102 sur 142 · RELATIVE A L'EMPRUNT DE ŒNT MILLIONS · texte numérisé non relu

RELATIVE A L'EMPRUNT DE ŒNT MILLIONS

PRONONCÉ A LA GHAMBRB DBS DÉPUTÉg LB 35 fAiHUSI 48SI *.

Messieurs , j'écailerai d'abord les objections personnelles : les intérêts de mon amour-propre ne doivent trouver aucune place ici. Je n'ai rien à répondre à des pièces mutilées, imprimées, par je ne sais quel moyen , dans les gazettes étrangères. J'ai commencé ma carrière ministérielle avec l'honorable préopinant pendant les Cent-Jours. Nous avions tous les deux un portefeuille par intérim^ n)oi à Gand, lui à Paris. Je faisqis alors un roman; lui s'occupoit de Y histoire : je m'en tiens encore au roman.

Je vais parcourir la série des objections présentées à cette tribune. Ces otqections sont nombreuses et diverses; poiff" ne pas

< J'étoU alors mlnUtre dei affalrM éiraof èrM.

m'égarer dans un aussi vaste sujet, je les rangerai sous différents titres.

Les orateurs qui ont obtenu la parole lors du vote de Vadresse ont fait imprimer leurs discours. Hier , en séance publique , quelques-uns des honorables députés ont référé leurs opinions à ces discours mêmes. Aujourd'hui , on a rappelé une partie des arguments produits par le comité secret. J'essaierai donc de répondre i ce qui a été dit, imprimé et redit , afin d'embrasser l'ensemble du sujet.

Suivant dans leurs objections les orateurs qui siègent sur les bancs de l'opposition, j'examinerai, V le droit d'intervention, puisque c'est là la base de tous les raisonnements; 2'^ le droit de parler des institutions qui peuvent être uliles à l'Espagne; 3*» le droit des alliances et d^ transactions de Yérone ; et enfin quelques autres objeclions.

Examinons donc d'abord la question de l'intervention :

Un gouvernement a-t-il le droit d'intervenir dans les affaires iiftérieures d'un autre gouvernement ? Cette grande question du droit des gens a été résolue en sens opposé.

Ceux qui l'ont rattachée au droit naturel , tels que Bacon , Puffendorf et Grotius , et tous les anciens , ont pensé qu'il est permis de prendre les armes, au nom de la société humaine, contre un peuple qui viole les principes sur lesquels repose l'ordre général , de même que, dans un Etat particulier , on punit les perturbateurs du repos public.

Ceux qui voient la question dans le droit civil soutiennent , au contraire, qu'un gouvernement n'a pas le droit d'intervenir dans les affaires d'un autre gouvernement.

Ainsi les premiers placent le droit d'intervention dans les devoirs , et les derniers dans les intérêts.

J'adopte , messieurs, le principe émané du droit civil ; je me range au parti des politiques modernes , et je dis comme eux : Nul gouvernement n'a le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre gouvernement.

En effet , si ce principe n'étoit pas admis , et surtout par les peuples qui jouissent d'une constitution libre, aucune nation ne seroit en sûreté chez elle. Il suflQroit de la corruption d'un ministre ou de l'ambition d'un roi pour attaquer tout État qui chercheroit à améliorer son sort. Aux divers cas de guerre déjà trop multipliés, vous ajouteriez un principe perpétuel d'hostilités, principe dont chaque homme en pouvoir seroit juge , puisqu'on auroit tou-

jours le droit de dire à ses voisins : Yos institutions me déplaisent; changez-les , ou je vous déclare la guerre.

J'espère que mes honorables adversaires conviendront que je m'explique avec franchise.

Mais, si je me présente à cette tribune pour soutenir la justice de notre intervention dans les affaires d'Espagne , comment vaisje me soustraire au principe que j'ai moi-même si nettement énoncé? Vous allez le voir , messieurs.

Lorsque les politiques modernes eurent repoussé le droit d'intervention , en sortant du droit naturel pour se placer dans le droit civil, ils se trouvèrent très embarrassés. Des cas survinrent où il

étoit impossible de s'abstenir de l'intervention sans mettre l'Etat en danger. Au commencement de la révolution , on avoit dit : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » et les colonies périrent. Falloit-il dire aussi : Périsse l'ordre social plutôt qu'un principe ? Pour ne pas se briser contre la règle même qu'on avoit établie, on eut recours h une exception au moyen de laquelle on rentroit dans le droit naturel , et l'on dit : Nul gouvernement n'a le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'une nation , excepté dans le cas où la sûreté immédiate et les intérêts essentiels de ce gouvernement sont compromis. Je citerai bientôt l'autorité dont j'emprunte les paroles.

L'exception, messieurs, ne me parott pas plus contestable que la règle : nul Etat ne peut laisser périr ses intérêts essentiels sous peine de périr lui-même comme État. Arrivé à ce point de la question , tout change de face. Nous sommes transportés sur un aut^ terrain ; je ne suis plus tenu à combattre victorieusement la règle , mais à prouver que le cas d'exception est venu pour la France.

Avant de déduire les motifs qui justifient notre intervention dans les affaires d'Espagne , je dois d'abord , messieurs , ro'appuyer sur l'autorité des exemples.

J'aurai souvent l'occasion, dans la suite de mon discours, de parler de l'Angleterre, puisque mes honorables adversaires nous l'opposent atout moment, et dans leurs discours improvisés, et dans leurs discours écrits , et dans leurs discours imprimés. « Cest la Grande-Bretagne qui seule à Yérone a défendu les principes; c'est elle qui s'élève seule aujourd'hui contre le droit d'intervention ; c'est elle qui est prête à prendre les armes pour la cause d'un peuple libre; c'est elle qui réprouve une guerre impie, attentatoire au droit des gens, une guerre qu'une petite faction bigote et servile veut entreprendre, pour revenir ensuite brûler la

Charte françoisc , après avoir déchiré la constitution espagnole. » N'est-ce pas cela , messieurs? nous reviendrons sur tous ces points. Parlons d'abord de l'intervention.

Je crains que mes honorables adversaires aient mal choisi leur autorité. L'Angleterre, disent-ils, nous donne un grand exemple en protégeant l'indépendance des nations.

Que l'Angleterre , en sûreté au milieu des flots , et défendue par de vieilles institutions, que l'Angleterre, qui n'a subi ni les désastres de deux invasions , ni les bouleversements d'une révolution de trente années , pense n'avoir rien à craindre de l'Espagne et ne veuille intervenir dans ses aflaires , rien sans doute n'est plus natui*el ; mais s'ensuit-il que la France jouisse de la même sûreté , et soit dans la même position? Lorsque, dans d'autres circonstances , les intérêts essentiels de la Grande-Bretagne ont été compromis, n'est-ce pas elle qui a , pour son salut , et très justement sans doute, dérogé au principe que l'on invoque en son nom aujourd'hui ?

L'Angleterre, en entrant en guerre contre la France, donna, au mois de novembre 1793 , la fameuse déclaration de Whitehall. Permettez-moi , messieurs , de vous en lire un passage. La déclaration commence par rappeler les malheurs de la révolution , puis elle ajoute :

u Les desseins annoncés de réformer les abus du Gouvernement M françois , d'établir sur des bases solides la liberté personnelle et « le droit des propriétés, d'assurer à un peuple nombreux une w sage législature , et une administration des lois juste et modérée, « toutes ces vues salutaires ont malheureusement disparu. Elles « ont fait place à un système destructeur de tout l'ordre public , u soutenu par des proscriptions , des exils , des confiscations sans u nombre , par des emprisonnements arbitraires , par des massa-

« cres dont le souvenir seul fait frémir Les habitants de ce

M malheureux pays, si longtemps trompés par des promesses de « bonheur toujours renouvelées à l'époque de chaque nouveau « crime , se sont vus plongés dans un abtoie de calamités sans « exemple.

u Cet élat de choses ne peut subsister en France sans impliquer « dans un danger commun toutes les puissances qui l'avoisinent , « sans leur donner le droit , sans leur imposer le devoir d'arrêter « les progrès d'un mal qui n'existe que par la violation successive « de toutes les lois et de toutes les propriétés , et par la subversion « des principes fondamentaux qui réunissent les hommes par les

« liens de la vie sociale. Sa Majesté ne veut certainement pas « contester à la France le droit de réformer ses lois ; eUe'n*auroit « jamais désiré d'influer par la force extérieure sur le mode de « gouvernement d'un État indépendant Elle ne le désire actuelle* « ment qu'autant que cet. objet est devenu essentiel au ref)08 et à « la sûreté des autres puissances. Dans ces circonstances, elle « demande à la France , et elle lui demande à juste titre , de faire « cesser enfln un système anarcbique qui n'a de force que pour u le mal , incapable de remplir%vers les François le premier de- « voir des gouvernements, de réprimer les troubles, de punir les « crimes qui se multiplient journellement dans l'intérieur du pays; « mais disposant arbitrairement de leurs propriétés et de leur « sang pour troubler le repos des autres nations, et pour faire de « toute l'Europe le théâtre des mêmes crimes et des mêmes mal* « heurs. Elle lui demande d'établir un gouvernement légitime et u stable , fondé sur les [principes reconnus de justice universelle , « et propre à entretenir avec les autres nations les relations usi*

« tées d'union et de paix Le roi leur promet d'avance de sa

u part suspension d'hostilités , amitié , et (autant que les événe- « menls le permettront , dont la volonté humaine ne peut dia- « poser) sûreté et protection à tous ceux qui , en se déclarant « pour uii gouvernement monarchique , se soustrairont au des*- « potisme d'une anarchie qui a rompu tous les liens les plus sa^ M crés de la société , brisé les rapports de la vie civile , violé toua » les droits, confondu tous les devoirs , se servant du nom de la « liberté pour exercer la. tyrannie la plus cruelle, pour anéantir a toutes les propriétés, pour s'emparer de toutes les fortunes, « fondant son pouvoir sur le consentement prétendu du peuple, « et mettant elle-même à feu et à sang des provinces entières a pour avoir réclamé leurs lois , leur religion et leur souverain « légitime. »

Hé bien , messieurs , que pensez - vous de cette déclaration ? N'avez-vous pas cru entendre le discours même prononcé par le Roi à l'ouverture de la présente session , mais ce discours dévor loppé , interprété , commenté avec autant de force que d'élo^ quence? L'Angleterre dit qu'elle agit de concert avec ses alliés, et on nous feroit un crime d'avoir des alliés ; l'Angleterre promet secours aux royalistes françois , et on trouvcroit mauvais que nous protégeassions les royalistes espagnols ; l'Angleterre soutient qu'elle a le droit d'intervenir pour se sauver elle et l'Europe des maux qui désolent la France , et nous , il nous seroit interdit d^

nous défendre contre la contagion espagnole; l'Angleterre repousse le prétendu consentement du peuple françois , elle impose à la France , pour obtenir la paix , la condition d'éiablir un gouvernement fondé sur les principes de la justice , ei propre à entretenir avec les autres États les relations naturelles , et nous , nous serions obligés de reconnoftre la prétendue souveraineté du peuple, la légalité d'une constitution établie par une révolte militaire , et nous n'aurions pas le droit de demander à l'Espagne , pour notre sûreté , des institutions légitimées par la libené de Ferdinand.

Il faut être juste pourtant : quand l'Angleterre publia cette fameuse déclaration , Marie-Antoinelte et Louis XYI n'étoient plus. Je conviens que Marie- Joséphine n'est encore que captive, et que l'on n'a encore fait couler que ses larmes ; Ferdinand n'est encore que prisonnier dans son palais, comme Louis XVI l'étoit dans le sien avant d'aller au Temple et de là à Téchafaud. Je ne veux point calomnier les Espagnols , mais je ne veux point les estimer plus que mes compatriotes. La France révolutionnaire enfanta une Convention , pourquoi l'Espagne révolutionnaire ne produiroit-elle pas la sienne? Ce juge qui a condamné don Carlos aux galères seroit un digne membre de ce tribunal. La révolution espagnole n'a-t-elle pas pris la nôtre pour modèle? ne la copiet-elle pas servilement ? ne proclame-t-elle pas les mêmes principes? n'a-t-elle pas déjà dépouillé les autels , assassiné les prêtres dans les prisons, élevé des instruments de supplice, prononcé des confiscations et des exils? Nous qui avons eu cette terrible maladie , pouvons-nous en méconnoître les symptômes, et n'avoir pas quelques alarmes pour les jours de Ferdinand ? Direz-vous qu'en avapçant le moment de l'intervention, on rend la position de ce monarque plus périlleuse ; mais l'Angleterre sauvat-elle Louis XYI en refusant de se déclarer? L'intervention qui prévient le mal n'estelle pas plus utile que celle qui le venge ? L'Espagne avoit un agent diplomatique à Paris lors de la sanglante catastrophe , et ses prières ne purent rien obtenir. Que faisoit là ce témoin de famille? Certes, il n'étoit pas nécessaire pour constater une mort connue de la terre et du ciel. Messieurs , c'est déjà trop dans le monde que le procès de Charles l" et celui de Louis. Encore un assassinat juridique, et on établira, par l'autorité des précédents^ une espèce de droit de crime , et un corps de jurisprudence à l'usage des peuples contre les rois.

Mais peut-être que l'Angleterre , qui avoit admis le cas d'exception dans sa propre cause , ne l'admet pas pour la cause d'au-

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trui? Non, messieurs; TAngleterre n'a point une politique si étroite et si personnelle. Elle reconnoît aux autres les droits qu'elle réclame pour elle-même. Ses intérêts essentiels n'étoient pas compromis dans la révolution de Naples, et elle n'a pas cra devoir intervenir ; mais elle a jugé qu'il pouvoit en être autrement pour rAutriche , et c'est à propos de cette transaction que lord Castlereagb s'explique nettement dans sa circulaire du 19 janvier 1821. 11 combat d'abord le principe d'intervenlionqu'il trouve trop généralement posé par la Russie , l'Autricbe et la Prusse , dans la circulaire de Laybach; puis il ajoute : Il doit être clairemenl entendu qu aucun gouvernement ne peut être plus disposé que le gouvernement britannique à maintenir le droit de tout État ou États à intervenir lorsque sa sûreté immédiate ou ses intérêts essentiels sont sérieusement compromis par les transactions domestiques d'un autre État. Rien de plus formel que cette déclaration, et le ministre de l'intérieur de la Grande-Bretagne, l'honorable M. Peel , n'a pas craint de dire, dans une des dernières séances de la Chambre des communes, que l'Autriche avoit eu le droit d'intervenir dans les affaires de Naples. Certes , si l'Autriche a eu le droit d'aller à Naples renverser la Constitution espagnole , on ne nous contestera peut-être pas le droit de combattre cette Constitution dans son propre pays lorsqu'elle met la France en péril.

J'espère, messieurs, qu'on ne nous opposera plus l'exemple et l'opinion de l'Angleterre au sujet de l'intervention , puisque j'ai détruit ces objections par l'exemple et l'opinion même de l'Angleterre. Il faut prouver maintenant que nous sommes dans le cas légal d'exception , et que nos intérêts essentiels sont blessés. D'abord nos intérêts essentiels sont blessés par l'état de souffrance où la révolution d'Espagne tient une partie de notre commerce. Nous sommes obligés d'entretenir des bâtiments de guerre dans les mers de l'Amérique qu'infestent des pirates nés de l'anarchie de l'Espagne. Plusieurs de nos vaisseaux marchands ont été pillés, et nous n'avons pas, comme l'Angleterre , les moyens de forces maritimes pour obliger les Cortès à nous indemniser de nos pertes.

D'une autre part, nos provinces limitrophes de l'Espagne ont le besoin le plus pressant de voir se rétablir l'ordre au delà des Pyrénées. Dès le mois de juin 1820 (et alors il n'étoit pas question de guerre), un honorable député a dit à cette Chambre que la révolution espagnole, en interrompant les communications avec la France, diminuoit de moitié la valeur des terres. du départe.

ment des Landes. Le commerce seul des mules et des mulets étoit d'une valeur considérable. Le paysan du Rouergue , de la Haute- Auvergne^ du Haut-Limousin , du Poitou , payoit souvent sa con* tribution foncière avec le prix de la vente des mulets, etiln'y avoit pas jusqu'au Dauphiné qui ne participât à cet avantageux trafic. Nos grains du Midi s'écouloient aussi en Espagne , qui les payoit en piastres, sur les négociations desquelles s'établissoit ua nouveau gain. Nos toiles trouvoient un vaste marché dans les ports de la péninsule espagnole. Les troubles survenus à la suite de l'insurrection militaire dans Ttle de Léon ont considérablement amoindri ces échanges, et un gouvernement seroit coupable, qui latsseroit ruiner, sans la protéger,' une population entière. Espèret-on que les guerres civiles cesseront et laisseront le champ libre à notre commerce ? N'y comptez pas : rien ne finit de soi-même en Espagne , ni les passions ni les vertus.

Nos consuls menacés dans leur personne, nos vaisseaux re« poussés des fiorls de l'Espagne , notre territoire violé trois ftrfs , 8ont-ce là des intérêts essentiels compromis?

Un honorable député a cru qu'il ne s'agissoit que de la petite vallée d'Andorre , reconnue pays neutre par les traités ; cette vallée, en effet, a aussi été parcourue par les soldats de Mina ; mais le sol françois n'a pas plus été respecté. Notre territoire violé, et comment? et pourquoi? pour aller égorger quelques malheureux blessés de l'armée royaliste qui croyoient pouvoir mourir en paix dans le voisinage , et comme à l'ombre de notre généreuse patrie. Leurs cris ont été entendus de nos paysans qui ont béni, dans leurs chaumières, le Roi auquel ils doivent le bonheur d'être délivrés des révolutions.

Nos intérêts essentiels sont encore compromis par cela seul que nous sommes obligés d'avoir une armée d'observation sur les frontières de l'Espagne. Combien de jours , de mois , d'années foudrat-il entretenir cette armée? Cet état de demi-hostilité a tous les inconvénients de la guerre sans avoir les avantages de la paix : il pèse sur nos finances , il inquiète l'esprit public , il expose les soldats trop longtemps oisifs à toutes les corruptions des agents de discordes. Les partisans de la paix à tout prix veulent-ils , pour l'obtenir, que nous obéissions à la déclaration de M. San Miguel, que nous retirions l'armée d'observation? Eh bien! fuyons devant la compagnie du Marteau et des bandes Landaburiennes , et que le souvenir de notre foiblesse , au premier acte militaire de la restauration , s'allie pour jamais au souvenir du retour de la légitimité.

ET WSCOURS. à67

Mais pourquoi a*t-on établi une armée d'obseryation ? Que ne laissoit-on l'Espagne se consumer elle-même? Quelle neutralité! Quoi ! si nous étions certains d'être à l'abri des maux qui désolent nos voisins , nous les verrions de sang-fîroid s'égorger les uns les autres , sans essayer d'étendre entre eux une main généreuse ! Et si nous n'étions pas sûrs d'être respectés , falloit-il, par notre imprévoyance , laisser les Espagnols vider leur querelle au milieu de nous , brûler nos villages , piller nos paysans ? La violation de notre territoire ne suffiroit-elle pas pour justiGer l'établissement d'un cordon de sûreté? L'Angleterre elle-même a prouvé la sagesse de cette mesure. Dans une note officielle de S. G. le duc de Wellington, présentée au congrès de Vérone, se trouve ce passage :

« En considérant qu'une guerre civile est allumée sur toute « l'étendue des frontières qui séparent les deux royaumes , que « des armées actives opèrent sur tous les points de cette frontière « du cdté de la t^rance , et qu'il n'y a pas une ville ou un village «( placé sur cette frontière du côté de la France'qui ne risque d'être t( insulté ou inquiété , personne ne sauroit désapprouver la pré- « caution prise par S. M. T. C. de former un corps d'observation « pour la protection de ses frontières et la tranquillité de ses « peuples. »>

Une note , adressée le 11 janvier dernier au chargé d'affaires de S. M. T. C. à Londres , par le principal secrétaire d'Etat des affaires étrangères de S. M. B. , contient ces paroles :

« Le duc de Wellington n'a point établi d'objection au nom du <t Roi son maître contre les mesures de précaution prises par la « France sur ses propres frontières , parceqne ces mesures étoient «t évidemment autorisées par le droit de sa propre défense, non- « seulement contre les dangers sanitaires qui furent l'origine de « ces mesures, et le motif exclusivement allégué jusqu'au mois « de septembre pour les maintenir, mais encore contre les incon- « vénients que pouvoient avoir pour la France des troubles civils « dans un pays séparé d'elle uniquement par une délimitation de « convention , contre la contagion morale des intrigues çoliti- « ques, enfin contre la violation du territoire françois par des ex- « cursions militaires fortuites. »

La contagion morale, messieurs; ce n'est pas moi qui l'ai dit. Je prends acte de cet aveu , je conviens que cette contagion morale est la plus terrible de toutes , que c'est elle surtout qui compromet nos intérêts essentiels. Qui ignore que les révolutionnaires d'Espagne sont en correspondance avec les nôtres? N'a-t-on pas, par

des provocations publiques , cherché à porter nos soldats à la révolte? Ne nousa-t-on pas menacés de faire descendre le drapeau tricolore du haut des Pyrénées , pour ramener le fils de Buonaparte? Ne connoissons-nous pas les desseins, les complots et lesnoms des coupables échappés à la justice, qui prétendent venir à nous, sous cet uniforme des braves, qui doit mal convenir à des traîtres*? Une révolution qui soulève parmi nous tant de passions et de souvenirs ne compromettroit pas nos intérêts essentiels ! Cette révolution , dit-on , est isolée , renfermée dans la Péninsule , dont elle ne peut sorlir, comme si , dans l'état de civilisation où le monde est arrivé , il y avoit en Europe des Etats étrangers les uns aux autres ! Ce qui est arrivé naguère à Naples et à Turin n'est-il pas une preuve suflisante que la contagion morale peut franchir les Pyrénées? N'est-ce pas pour la Constitution des Cortès que Ton a voulu renverser le gouvernement de ces pays? Et qu'on ne vienne pas même nous (^ire que les peuples vouloient cette Constitution à cause de son excellence : on la connoissoit si peu à Naples , qu'en l'adoptant, on nommoit une commission pour la traduire. Aussi passa-t-elle , comme tout ce qui n'est pas national , comme tout ce qui est étranger aux mœurs d'un peuple. Née ridicule , elle mourut méprisable , entre un carbonaro et un caporal autrichien.

Sous les rapports de la politique extérieure, nos intérêts essentiels ne sont pas moins compromis. M. le président du conseil l'a déjà dit à la Chambre des pairs : nous ne prétendons en Espagne ni à des avantages particuliers, ni au rétablissement des traités que le temps a détruits ^ mais nous devons désirer une égalité qui ne nous laisse rien à craindre : si la Constitution de Cadix restoit telle qu'elle est, elle mèneroit infailliblement l'Espagne à la république. Alors nous pourrions voir se former des alliances, se créer des relations qui, dans les guerres futures, aflbibliroient considérablementnos forces. Avant la révolution, la France n'avoit qu'une seule frontière à défendre. Elle étoit gardéeau midi par la Méditerranée, à l'occident par l'Espagne, au nord par l'Océan, à l'orient par la Suisse*, il ne restoit entre le nord et l'orient qu'une ligne asse2 courte, hérissée de places fortes, et sur laquelle nous pouvions porter tous nos soldats. Changez cet état de choses; soyez forcés de surveiller vos frontières occidentales et orientales, et à l'instant vos armées partagées vous obligent , pour faire face au nord, à ces efforts qui épuisent les États. De cette position pourroient résulter les plus grands malheurs; oui , messieurs, les plus grands malheurs , et je suis fondé à le dire. Que l'expérience

nous instruise : par où sont passées les armées qui ont envahi notre territoire? Par la Suisse et par l'Espagne; par la Suisse et par l'Espagne que l'ambition insensée et la fausse politique d'un homme avoient détachées de notre alliance. Politiques à vue bornée , n'allons pas croire que ce n'est rien pour nous que les innovations de l'Espagne, et exposer, par le contre-coup de nos fautes , l'indépendance de notre postérité.

J'arrive , messieurs , à la grande question de l'alliance et des congrès. L'alliance a été imaginée pour la servitude du monde ; les tyrans se sont réunis pour conspirer contre les peuples; à Vérone, la France a mendié les secours de l'Europe pour détruire la liberté ; à Vérone, nos plénipotentiaires ont compromis l'honneur et vendu l'indépendance de leur patrie; à Vérone, on a résolu l'occupation militaire de l'Espagne et de la France; les Cosaques accourent du fond de leur repaire pour exécuter les hautes œuvres du Roi , et ceux-ci forcent la France à entrer dans une guerre odieuse, comme les anciens faisoient quelquefois marcher leurs esclaves au combat.

C'est ici , messieurs , que je suis obligé de faire un effort sur moi-même pour mettre dans ma réponse le sang-froid et la mesure qui conservent la dignité du caractère. Il est difficile, j'en conviens , d'entendre sans émotion porter de si étranges accusations contre un ancien ministre, qui commande le respect à tout ce qui l'approche. Je n'ai qu'un regret , et il est sincère ; c'est que vous n'entendiez pas , de la bouche même de mon prédécesseur, des explications auxquelles ses vertus ajouleroient un poids que je ne me flatte pas de leur donner. On l'a appelé à cette tribune le duc de Vérone. Si c'est à cause de l'estime qu'il a inspirée à tous les souverains de TEurope, il mérite d'être ainsi nommé; c'est un nouveau titre de noblesse ajouté à tous ceux que possèdent d^ les Montmorency.

Quant à mes nobles collègues au congrès de Vérone, ce seroit les insulter que de les défendre ; un compagnon de l'exil du Roi , un ami de M*^ le duc de Berry , sont au-dessus du soupçon d'avoir trahi les intérêts de leur patrie. Il ne reste donc que moi. La Chambre n'a pas besoin de mes apologies; mais j'oserai lui dire que, parmi tant d'honorables députés , il n'y en a pas un seul que je reconnoisse pour meilleur François que moi.

Je ne veux point récriminer : cependant je demande la permission d'appuyer un moment sur une remarque.

En lisant les journaux de l'opinion opposée à la mienne , j'y

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