‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 103 sur 142 · VI · texte numérisé non relu

VI

Yoîs sans cesse l'éloge , très mérité d'ailleurs, do GouYemement anglois. De bons François laissent entrevoir qu'il n'y anroit pas de mal que l'Angleterre rompit la neutralité et prit kâ armes con* tre leur patrie. Dans la cause de la liberté , ils oublient les injures qu'ils prodiguoient à cette même Angleterre il n'y a pas encore UD an, tes caricatures dont ils couvroient les boulevards, les bro cbures dont ils inondoient Paris, et le patriotisme qu'ils croyoient fidre éclatet en insultant, de la manière la plus grossière, de pauvres artistes de Londres. Dans leur amour des révolutions , ils semblent avoir oublié toute leur haine pour les soldats qui fareot heureux à Waterloo : peu leur importe à présent ce qu'ils ont fait , pourvu qu'ils servent à soutenir contre un Bourbon les révo** lutionnaires de l'Espagne. D'une autre part, ces alliés du continent dont ils recherchoient les suffrages sont devenus l'objet de leur animadversion. Pourquoi, ne se plaignoit-on pas de la perte de notre indépendance, lorsque les étrangers exergoient une si grande influence sur notre sort , lorsque l'on consultoit les ambassadeurs sur les lois mêmes qu'on portoitaux deux Chambres? L'Europe, nous disoit-on alors, applaudit à l'ordonnance du 5 septembre; l'Europe approuve le traitement que Ton ftût subir aux royalistes ; l'Europe, dans des actes publics , vient de déclarer qu'elle est satisfaite du systèmiB que l'on suit ; et , par considération pour ce système, elle retire ses soldats, elle (ait remise des subventions. Qui , à cette époque, messieurs, a protesté contre cet abandon de la dignité de la France? Sat>it-ce, par hasard, ceux-là même qui auroient été abaisser cette dignité à Vérone? Dans ce cas, il seroit Juste de les entendre avant de les condamner, de ne pas conclure trop précipitamment qu'ils ont changé d'intérdls et de principes , parceque d'autres en ont changé.

Messieurs , Je dois vous foire un aveu : Je suis arrivé au oongrès avec des préjugés qui lui étoient peu favorables ; Je me sonvenois encore des méprises de l'Europe. Sincère ami des lib^tés publiq[aes et de l'indépendance des nations, J'avois été un peu ébranlé l^r ces calomnies qu'on répète encore tous les Jours. Qu'ai-Je été forcé de voir à Vérone? des princes pleins de modération et de Jostice , des rois honnêtes hommes que leurs sujets voudroient âvoir pour amis, s*ils ne les avoient pour maîtres. Tai mis par écrit , messieurs , les paroles que j'ai entendues sortir de la bouche d'un {Irince dont mes honorabtes adversaires ont loué eux-mêmes la magnanimité et recherché la feveur à une autre époque : . u Je rais bien aise^ me dit un Jour i'«mpereur Alexandre, ^ue

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« VOUS soyey venu k Yérone , afin de rendre témfAgsmge à It vé- « rite. Auriez-^voqs cru , comme le disent nos ennemis, que l'ai- « liaoce est uxk mot qui ne sert qu'à couvrir des ambitions? Gela , « peut-être, eût été vrai dans l'ancien état des choses; maià il u s'agit bien aujourd'hui de quelques intérêts p^ticuUera, quand « le Qowde civilisé est en péril !

tt U ne peul plus y avoir de politique anglcôse , françoise , russe, « prussienne, autricbienne ^ il n'y a plus qu'une politique généu raie qui doit, pour le salut de tous, être admise en commun « par les peuple» et par les rois. C'est à moi à me montrer le preu mier convaincu des principes sur lesquels j'ai fondé l'alliance. (( Une occasion s'est présentée , le soulèvement de la Grèee : rien « psns doute ne paroissoit être plusdaqs mes intérêts, dans ceux % de mies peuples , dans l'opinion de mon pays , qu'une guerre ver « ligieuse contre la Turquie \ mais j'ai cru remarquer dans les <« troubles du Péloponèse le signe révolutionnaire.

u Dès lors je me suis abstenu. Que n'a-t-on point fait pour « rompre l'alliance? On a cberché tour à tour à me donner des ^ préventions ou à blesser mon amour-propre; on m'a outragé « ouvertement : on fne connoissoit bien mal , si on a cru que « mes principes ne tenoient qu'à des vanités ou pouvoient céder « à des ressentiments. Non, je ne me séparerai jamais des mo- « narques auxquels je suis uni : il doit être permis aux rois d'avoir M des alliances publiques pour se défendre contre les sociétés sett crêtes. Qu'est-ce qui pourroil me tenter? Qu'ai-^je besoin d'ao- M croître mon empire? La Providence n'a pas mis à mes (ordres « huit cent mille soldats pour satisfaire mon ambition , mais pow «« protéger la religion , la morale et la justice , et pour faire régner « ces principes d'ordre sur lesquels repose la société humaine. »

De telles paroles , messieurs , dans la bouche d'un tel souverain, mériteroient bien d'être reeueillies, et je me plais à vous les transmettre , sûr qu'elles feront naître en vous des sentiments d'adml* ration pareils aux miens. Un prince qui peut tenir un semblable langage pouvoit-il se démentir à l'instant même , et proposer à ki Franee rien qui compromit son indépendance et son honneur? La modération est le trait dominant du cw actère d'Alexandre ; croyeavous donc qu'il ait voulu la guerre à tout prix , en vertu de je ne sais quel droit divin , et en haine des libertés des peuples? Cest, messieurs , une complète erreur. A Yérone , on est toujours parti du principe de la paix ; à Vérone , les puissances alliées n'ont jap mais parlé ie la guerre qu'elles poorroient iàire à l'Espagne; mais

elles ont cru que la France , dans une position différente de la leur, pourroit être forcée à cette guerre. Le résultat de cette con- ' yiction a-t-il fait naître des traités onéreux ou déshonorants pour laTrance? Non. S'est-il môme agi de donner passage à des troupes étrangères sur le territoire de la France? Jamais. Qu'est-il donc arrivé? Il est arrivé que la France est une des cinq grandes puissances qui composent ralliance, qu'elle y restera invariablement attachée, et qu'en conséquence de cette alliance qui date déjà de huit années, elle trouvera, dans des cas prévus et déterminés, un appui qui, loin d'affecter sa dignité, prouveroit le haut rang qu'elle occupe en Europe.

L'erreur de mes honorables adversaires est de confondre Hndépendance avec l'isolement -, une nation cesse-t-elle d'être libre parcequ'elle a des traités? Est-elle contrainte dans sa marche, subit-elle un joug honteux, parcequ'elle a des rapports avec les' puissances égales en force à la sienne , et soumises aux conditions d'une parfaite réci[)rocité? Quelle nation fut jamais sans alliance au milieu des autres nations? En existe-t-il un seul exemple dans l'histoire? Voudroit-on faire des François une espèce de peuple juif, séparé du genre humain? A quel reproche bien autrement fondé seroit exposé le Gouvernement , s'il n'avoit rien prévu , rien combiné , et si , dans le cas d'une guerre possible , il eût ignoré jusqu'au parti que prendroient d'autres puissances!

Lorsque nous n'avions point d'armée \ lorsque nous ne comptions pour rien parmi les Etats du continent; lorsque les petits princes d'Allemagne envahissoient impunément nos villages, et que nous n'osions nous en plaindre , personne ne disoit que nous étions des esclaves-, aujourd'hui que notre résurrcK^tion militaire étonne l'Europe , aujourd'hui que nous élevons dans le conseil des rois une voix écoutée , aujourd'hui que de nouvelles conventions effacent le souvenir des traités par lesquels on nous a fait expier DOS victoires, aujourd'hui on s'écrie que nous subissons un joug humiliant! Jetez les yeux sur l'Italie, et voyez un autre effet du congrès de Vérone : le Piémont, dont l'évacuation sera complète au mois d'octobre ; le royaume de Naples, dont on retire dix-sept mille hommes, dont on diminue la contribution militaire, et qui seroit totalement évacué , s'il avoit recréé son armée.

Cependant l'Autriche n'aspiroit-elle pas à la domination entière de l'Italie? Le congrès de Laybach ne lui avoit-il pas livré ce beau pays ? et en général tous ces congrès ne sont-ils pas inventés pour étendre l'oppression , pour étouffer les libertés des peuples sous de

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longues occupations militaires? Toutefois un an s'est à peine écoulé, et YoWk Y ambitieuse Autriche qui commence à rendre à leurs souverains légitimes les Etals qu'elle a sauvés des révolutions!

Je suis tranquille aujourd'hui sur le sort de ma patrie : ce n'est pas au moment où la France a retrouvé les armées qui ont si glorieusement défendu son indépendance , que je tremble pour sa liberté.

Je passe à présent , messieurs , à quelques objections de détails.

On blâme cette phrase du discours de la couronne : Que Ferdinand soit libre de donner à ^on peuple des inslitulions qu'il ne peut tenir que de lui.

C'est la même objection que l'on a élevée contre le mot octroyé ^ placé dans la Charte, et elle part du même principe. On ne veut pas que la source de la souveraineté découle du souverain.

Il nous étoit libre de parler ou de ne pas parler d'institutions à donner à l'Espagne : si nous n'en avions rien dit, à l'instant on se fût écrié que nous voulions faire la guerre pour rétablir le Roi absolu et l'inquisition ; mais parcequ'il étoit juste, généreux et politique de parler d'institutions, falloit-il reconnotlre la souve* raineté du peuple proclamée dans la Ccmstitution espagnole ?. falloit-il se soumettre à deux principes qui bouleverseroient tout l'ordre social : cette souveraineté du peuple et l'insurrection militaire? L'amas informe de la Constitution des Certes vaut-il seulement la peine d'être examiné ?

La France a donc pu souhaiter à l'Espagne en 1823, comme l'Angleterre à la France en 1793, des institutions plus propres à la rendre heureuse et florissante. Mais la France , s'écrie-t-on , a , pendant cinq années , reconnu cette Constitution des Cortès ; et pourquoi ne veut-elle plus là reconnottre aujourd'hui ? De grandes puissances de l'Europe eurent aussi des ambassadeurs à Paris depuis 1789 jusqu'en 1793 : elles voyoient avec inquiétude commencer notre révolution, mais elles espéroient que les hommes raisonnables seroient écoutés tôt ou tard. Quand leur espérance fut déçue, quand leurs intérêts' essentiels se trouvèrent compromis par la révolution croissante, il leur fallut bien se retirer et chercher dans les chances de la guerre une sûreté qu'elles ne trouvoient plus dans la paix.

La France né prétend point, messieurs, imposer des institutions à l'Espagne. Assez de libertés nationales reposent dans les lois des anciennes Certes d'Aragon et de Gastille , pour que les

Espagnols y trouvent à la tbis un remède contre l'anarcbfe et le deâpotisme. Il faudroit cependant dtre d'accord ayee soi-même et ne pas nous reprocher, d'une part ; d'avoir l'intention de soutenir l'arbitraire en Espagne , de l'autre , d'avoir le projet d'y naturalh ser la Gliarte. Nous ne pouvons vouloir à la fois l'esclavage et la liberté.'

MeettieuTs , je le dirai franchement , la France ne doit pas se nieller des établissements politiques de l'Espagne. C'est aux Espagnols à savoir ce qui convient à l'état de leur civilisation ; mais je sObbaite de toute mon ame à ce grand peuple des iib^tés dans la mesure de ses mœurs, des institutions qui puissent mettre tKê vertus à l'abri des inconstances de la fortune et du caprice des hommes. Espagnols ! ce n'est point votre eniMni qui parle , c'est celui qui a annoncé le retour de vos nobles destinées quand oh vous croyoit descendus pour jamais de la scène du monde. Vous avez surpassé mes prédictions , vous avez arraché l'Europe au joug que les empires les plus puissants n'avoient pu briser : vous devez à la ï^ance vos malheurs et votre gloiro. Elle vous a envoyé ces deut fléaux , Buonaparte et la révolution : délivrez-vous du second , ommie vous avez repoussé le premier ^

Qu'il me soit permis , messieurs , de reponsser là ëompataison qlie l'on prétendoit (aire entro l'invasion de Buotiàpatte ^ ceWe à laquelle on contraint la FYance aujourd'hui , entre un Bourbon qui marobe à la délivrance d'un Bourbon , et l'usurpateur qui venoit saisir la couronne. d'un Bourbon après s'étro emparé de sa peraonne par une trahison sans exemple; entre un conquérant qui marchoit brisant les autels , tuant les religieux , déportant les prêtres , renversant les institutions du pays , et xm petit-fîts de sâlint Louis qui arHvè pour protéger tout ce qu'il y a de sacré pirmi les homfnes , ^ qui , jadis proscrit hii-mêmè , lient failre cMsér les proscriptlctts.

Buonaparte pduvoit ne pas rencontrer d'amis parmi les sujets d'ta Bourbon et chez les descendants du héros de la Gastilté ; mais nous n'avohS ni assassiné le denier des Oendé ni exhumé le Oid , et les bras armés contre Buonaparte combattront pour nous.

> La prédiction à laquelle on fait allusion ici se trouve dans leOétUê dm ^urîgUtmitme , lom. m, Uy. III, chap. v : « L'Espagne , séparée des autres nations; présente encore A « llristoiien lin caractère plus Original : IVspèce de stagnation de mœurs dans laquelle « alie repoie , lai sera peut^tfe utUo un jour ; (tt , lofiifue les peuples evropéens seront « usés par U corruption , elle seule pourra reparoitre avec éol«t 8W U «ctee iu BMMide, a parcequele rond.}les mœurs subsiste chez elle. i>

ET DiSGOUaS. 99»

J'aoroif désiré qtie Ton eût parié avec moins d'aoïertnme de cet royalistes espagnols qiû soutiennent aujourd'hui la cause de Ferdinand, le me souviens d'avoir été banni comme eux , maUiettreuK comme eux , calomnié comme eux. ^

Il m'est difiicile de préférer au baron d'Broles , estimé même de ses ennemis , des ecridats qui ont appu jé leurs baïonneites sur le cœur de leur Roi, pour lui prouver leur dévouement et leur fidélité.

Et pourquoi avoir été rappeler ce message au Sénat touchant l'occupation de l'Espagne par Buonaparte ? Ce monument de dérision et de servitude nous aeciise4-tl7 Je le connoissois; je n'avois pas voulu m'en servir dans la crainte de blesser ceux qui s'élèvent aujourd'hui contre .la guerre : on la faisoit en silence quand le Sénat eut déclaré que l'invasion de Buonaparte étoit juste et politiquç.

Ne nous laissons pas étonner par des déclamations et des menaces. S'il n'y avoit à s'élever contre la guerre que (}es hommes dont les opiniiMis sont honorables, on pourroit peut-être hésiter; mais quand tous les révolutionnaires de l'Europe vocifèrent la paix d'un commun accord , ils sentent apparemment qu'ils sont compromis en Esipagne; ils craignent de se voir chassés de leur dernier asile. Tel qui s'apitoie sur les maux où va nous précipiter la guerre , ccaint plus nos succès que nos revers.

Quant aux ministres , messieurs , le discours de la couronne leur a tracé la ligne de leurs devoirs. Ils ne cesseront de désirer la paix 4 de l'invoquer de tous leurs vœux^ d'écouter toute proposition compatible avec la sûreté et l'honneur de la France; mais il faut que Ferdinand soit libre, il faut que la France sorte à tout prix d'une position dans laquelle elle périroit bien plus sûrement que par la guerre. N'oublions jamais que si la guerre avec l'Espagne a, comme .toute guerre, ses inconvénients et ses périls^ elle aura eu pour nous un immense avantage. Elle nous aura créé une armée , elle nous aura fait remonter à notre rang militaire parmi les nations , elle aura décidé notre émancipation et rétabli notre indépendance. Il manquoit peut-être encore quelque chose à la réconciliation complète des François ; elle s'achèvera sous la tente : les compagnons d'armes sont bientôt amis, et tous les souvenirs se perdent dans la pensée d'une commune gloire.

Le Roi, ce roi si sage, si paternel, si pacifique, a parlé. Il a jugé que la sûreté de la France et la dignité de la couronne lui faisoient un devoir de recourir aux .amies.iy[irès avoir épuisé les

conseito. Le Roi a voulu que cent mille soldats s^assemblassent sous les ordres du prince qui , au passage de la Drôme , s'est montré vaillant comme Henri IV. Le roi , avec une généreuse confiance, a remis la garde du drapeau blanc à des capitaines qui ont fait triompher d'autre.s couleurs : ils lui rapprendront le chemin de la victoire ; il n'a jamais oublié celgi de l'honneur.

SUft LA LOI

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