VI
Il enchatne notre avenir politique , il augmente notre dette d'un milliard, il surcharge d'un tiers le capital de la Caisse d'amortisçement , il diminue de deux cinquièmes la force de l'intérêt composé, puisque l'amortissement sera surtout affecté au rachat des 3 pour cent ; il nous forcera à emprunter postérieurement à «3 pour cent , ce qui fera croître nos dettes à venir de deux cinquièmes, et il attaqua virtuellement le crédit public , en avilissant nos rentes destinées à devenir, sous leurs différents titres , des véhicules d'agiotage.
Les deux nécessités dont on veut faire sortir ce projet , la nécessité d'abaisser le taux de l'argent , la nécessité de mettre en mouvement la Caisse d'amortissement , n'existent pas. Les 3 pour ceii^ sont créés dans la loi d'indemnité , ils suflDsetit , et , le proje(! de loi de conversion rejeté , les indemnisés héritent de tous les \i^ néfices qui , dans l'autre cas , iroient aux seuls agioteurs , en ruinant le rentier et en augmentant le fardeau du contribuable.
Il ne me reste plus, messieurs, qu'à développer quelques considérations générales.
Lors de l'apparition du système de Law , la magistrature et le sacerdoce élevèrent la voix ; le Parlement fit des remontrances, l'Eglise tonna du haut de la chaire contre un système également subversif de l'ordre et de la morale publique. Aujourd'hui la France entière est appelée à la Bourse ; tous les genres de propriété sont obligés de venir s'y perdre. Ceux qui voudroient éviter de jouer, la loi les y contraint par corps , les uns cédant aux tentations , les autres aux menaces. Toutes les classes de la société ont appris le bas langage de l'agiotage *, une inquiétude générale s'est emparée des esprits. On entend répéter de toutes par|s cette question alarmante : « Où allons-nous ? que devenons-nous? » On ne sait comment disposer de ce qu'on possède : se retirera-troii d'une rente continuellement menacée? placera-t-on son argent en fonds de terre? l'ensevelira-t-on dans ses coffres en attendant cTe meilleurs jours? La perplexité des propriétaires les précipite dans une multitude de spéculations hasardeuses, pour éviter une catastrophe que chacun pressent , et contre laquelle chacun veut se prémunir.
Et pourtant notre crédit s'affermissoit tous les jours ! Encore quelque temps , et notre dette étoit réduite à ce qu'elle doit être pour nous rendre toutes nos forces ; et nous eussions fait alors des emprunts, s'il eût été nécessaire, et nous eussions eu des valeurs de différentes espèces , sans violence , saisis aventure , sans engager et compromettre l'avenir de la France.
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Aperçoit-on la plus petite raison satisfaisante pour toutQ cette agitation ? Pas la moindre. Un sage monarque disoit : << A côté dii <« besoin d'améliorer est le danger d'innover. » Cinq ans de repos auroient fait ce que vous prétendez faire par cinq ans d'inquiétudes et de périls \ l'intérêt auroit baissé par l'élévation naturelle d'une rente respectée. Nous sommes réduits a désirer que l'Europe nous laisse tranquilles pendant cinq ans, pour ébranler nousliiémes en paix nos foi*tunes pendant cinq ans. Ou des événements forceront l'Europe à ne pas écouter nos vœux , ou , applaudissant à notre impuissance volontaire , elle réglera sans nous le sort du iponde.
Toute la question se réduit à ce peu de mots : ai la mesure est nécessaire, si l'État ne peut être sauvé que par cette meaure, il faut la prendre, il faut courir toutes les chances de l'avenir» priant Dieu qu'elles soient assez favorables pour nous faire échapper ai|x écueils que multipliera autour de nous un pareil projet de loi.
Mais si cette mesure n'est pas nécessaire , s'il n'y a pas péril dans la demeure , s'il n'y va pas de notre existence sociale ; si , au contraire , nous trouvions notre sûreté extérieure et notre indépendance , comme nation , à ne rien changer ^ si nous trouvions notre prospérité intérieure , et l'affermissement du trône et de Tautel , à laisser nos fortunes et nos existences en repos pendant quelques années , ne seroit-ce pas folie de tenter, de propos délibéré , une opération désastreuse en elle-même , et au milieu de laquelle peuvent encore nous surprendre les événements renfermés dans un temps qui s'approche rapidement de nous?
Veuille le Ciel que mon opinion soit erronée ! Mais je pense que la loi actuelle , combinée avec la loi d'indemnité , peut ouvrir sous nos pas des abîmes. Certes , des ministres si sincèrement dévoués à leur auguste maître ont dû se faire une cruelle violence , ont dû étrangement souffrir de venir nous demander la conversion des rentes dans les circonstance où nous sommes. Au commencement d'un règne nouveau , à la première session de ce règne , étoit-ce bien le moment d'embrasser des mesures qui ébranlent le cr^it, détruisent la confiance, alarment et divisent les citoyens?
L'huile sainte qui coula sur le front de Louis IX , de François I*, d'Henri lY , de Louis XIV , va couler sur la tête de Charles X : quelle époque pour toucher à la dette publique, que celle d'uae cérémonie qui consacra, il y a treize cent vingt-neuf ans, la tour dation de l'empire des Rois Très Chrétiens ^ cérémonie que rustur- IMitioa ^OQLe crut devoir adopter, pour enopruntar |i te religîQil
Tair du pouvoir légitime. La monarchie va , pour ainsi dire , re« naître dans son berceau , à ce baptistère de Glovis où j'eus le bonheur de l'appeler le premier, quand un Roi-Ghevalieîr vint nous consoler de la perte d'un Roi-Législateur. Lorsque Paris ^ qui jadis avoit vu notre prince orné de toutes les grâces delà jeanesse , le revit paré de toute la dignité du malheur, ce n'étoit encore qu'un simple Frangois , qu*un François de plus parmi nous : aujourd'hui c'est un monarque ^ car cette France remplie de gloire a toujours des couronnes à donner ou à rendre. Ah ! qu'il eût été facile d'offrir au cœur compatissant et paternel de Charles X des moyens bien différents de ceux par lesquels on nous invite à signaler son avènement au trône! Que ne laissoit-on déborder la joie populaire! Faudra-t-il que quelques voix plaintives se mêlent à des bénédictions , qui pourtant sortiront encore du fond des cœurs les plus attristés ?
Si , à l'intérieur de la France, le moment est mal choisi pour courir les terribles aventures du projet de loi , l'est-il mieux dans l'ordre de la société générale? On nous dit que rien ne menace notre tranquillité. Peut-être la politique du moment est-elle stagnante , et il seroit facile d'assigner les causes de cet engourdissement : mais- il y a une grande politique, qui sort de l'esprit, des mœurs et des événements du siècle ; politique que doit comprendre un homme d'Etat, qui doit entrer dans tous ses calculs, s'il veut se rendre mattre des destinées de son pays.
Jetez les yeux sur l'Europe , vous n'y verrez plus que des royaumes, des institutions, des hommes mutilés dans cette lutte à main armée entre les principes anciens et les principes modernes des gouvernements. Les limites des États , le cercle des Constitutions, la barrière des mœurs, les bornes des idées, sont déplacées \ rien n'est assis, rien n'est stable, rien n'est définitif; tous les peuples semblent attendre encore quelque chose. Il y a trêve entre les principes , mais la paix n'est pas faite ; ce qui se passe en Grèce et dans un autre univers augmente les embarras du traité. Les vieux soldats , fatigués d'une mêlée sanglante , veulent le repos; mais les générations nouvelles arrivent au camp, et sont impatientes de partir. La tranquillité du monde tient peut-être au plus petit événement.
Et lorsqu'en France tout recommence à peine, que chaque él^ ment n'a pas encore repris sa place ; lorsqu'au mouvement général qui entraîne la société nous joignons notre mouvement intérieur; lorsqu'enlre les crimes du passé et les fautes du présent nous va-
cillons sur un terrain remué, labouré, déchiré par le soc révolutionnaire ; sans avoir égard à cette position déjà si difficile , nous nous précipiterions tète baissée dans des projets qui sont à eux seuls des révolutions ! La restauration a bflti sur les débris de notre antique monarchie le seul édifice qui puisse s'y maintenir, la Charte : il dépend de nous d'y vivre à l'abri de tout malheur ; mais ce n'est pas en admettant les mesures qu'on nous propose. L'expérience , messieurs , doit nous avoir appris que tout va vile dans ce pays, que beaucoup de siècles peuvent se renfermer dans peu d'années. Deux avtnirs plus ou moins éloignés existent pour la France : l'un ou l'autre peut sortir de l'urne où vous déposerez bientôt vos suflhiges.
Le système de I^w et les réductions de l'abbé Terray contribuèrent à la ruine de la monarchie ; les assignats en tombant précipitèrent la république ; les banqueroutes de Buonaparte préparèrent la chute de l'Empire. Que tant d'exemples nous avertissent. Qui bouleverse les fortunes bouleverse les mœurs , qui attaque les mœurs ébranle la religion , qui ébranle la religion perd les États.
Il nous importe, messieurs , de sauver le Gouvernement d'une grande méprise dans laquelle les dépositaires do l'autorité ne sont tombés , sans doute , que par le louable désir d'accroître la prospérité publique. Qu'ils ne dédaignent pas, dans l'illusion du pouvoir, des prévoyances salutaires, parcequ'elles leur sembleroient sortir d'une bouche suspecte ; qu'ils rendent justice à ceux qui , en évitant de blesser, et respectant toutes les convenances, expriment avec ménagement , mais avec sincérité , des choses qu'ils croient utiles au Roi et à la patrie.
Nobles pairs , supplions les ministres de SaMsgesté de retirer un projet funeste. Toutefois , s'ils se trouvoient trop engagés, s'ils se croyoient obligés de renoncer à cet honneur, nous , nous n'aurions {dus qu'à suivre ce qui me semble la route du devoir. De même que nous n'avons point écouté les cris des partis contre le principe d'une loi de propriété et de justice, tout en recoonoissant les vices multipliés des détails ; de même nous pouvons secourir l'autorité qui s'égare en croyant faire le bien : prêtons l'oreille à des plaintes trop motivées : mettons à l'abri le rentier , en honorant le sort de l'indemnisé. L'adoption de la loi d'indemnité sera pour les garanties monarchiques ; le rejet de la loi des rentes sera pour les garanties nationales : notre place est sur les marches du trdne entre le Roi et les peuples.
Je vote contre le projet de loi;
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