DISCOURS SIJR LES DÉBATS DU PARLEMENT D'ANGLETERRE
PEOMOHCB A LA CRAMBBB DM PAIB8 LB S6 DBCBMBBB 1896.
Dans la déclaration que M. le ministre des affaires étrangères a cru devoir faire connottre , j'ai été étonné du silence que le noble ministre a gardé sur les discours prononcés dernièrement dans le parlement d'Angleterre. Je respecte cette prudence, bien que je n'en comprenne pas les molifls ; mais moi , sur la tête de qui aucune responsabilité ne pèse, si ce n'est, comme pour tout François, la responsabilité de mon pays, je dirai franchement ce que M. le ministre des affaires étrangères a cru devoir omettre.
Vous vous souvenez peut-être, messieurs, de m'avoir vu repousser, comme ministre , à celte tribune , des outrages adressés au nom françois, dans le parlement anglois. Les généreuses victoires de M. le Dauphin répondroient bien mieux et bien plus Haut que nos vaines paroles aux déclamations de nos adversaires.
Aujourd'hui les choses sont bien changées : je n'eus à combattre en 1823 que l'opposition angloise; en 1826, c'est le principal ministre de Sa Majesté britannique qui dépasse dans la carrière les membres de celte opposition ; ma tÂche est pénible , ce ministre fût mon honorable ami ; j'admire ses talents, je respecte sa personne ; mais il me pardonnera , j'espère , d'essayer de faire pour mon pays ce qu'il a trop bien fait pour le sien.
Il fout d'abord , messieurs , que je m'exprime nettement sur le fond de l'affaire de Portugal.
Je ne reconnoltrai jamais à des soldats le droit de faire et de défaire des institutions politiques, de proclamer et de détrôner des rois ; j'aime peut'-êlre mieux la Charte portugaise que les ministrea
jB» OPINIONS
anglois eux-mômes qifi en parlent presque dérisoirement « et qqi ont cru devoir rappejer sir Charles Stuart de sa mission , pour avoir convoyé cette Ch^te à Lisbonne. Je pense que l'indépendance appuie Tindëpendance , qu^uh peuple lif^re est une garantie pour uq autfe peuple libre*, je crois qu^on ne renverse pas une constitution généreuse , quelque part que ce soit sur le globe , saâs porter un coup à l'espèce humaine tout entière.
Cette large part faite j{ mes principes, j'entre avec hardiesse daim l'examen du document qui nous est venu d'outre-mer.
Le ministre de Sa Majesté britannique a commencé son discoure par l'inventaire des traités qui lient l'Angleterre au Portugal : il auroit pu en citer davantage^ il auroit pu parler de l'alliance de la maison de Lancastre avec l'ancienne maison de Portugal ; mais alors pous 9urioi^ py Iqi dire que la miiison de Bragançe tire son origine de la maison de France. Pourquoi se tant eOaroucher de nos liaisons avec l'Espagne , quand on fait un si fastueux étalage des rapports que l'on a eus dans tous les temps avec le Portugal ? Et nous, n'avons-nous pas des traités qui nous enchaînent à l'Espagne 7 Sans remonter à la reine Brunehaut , à Charlemagne et à la mère de saint Louis , n'avons-nous pas le traité du roi Jean et de Pierre , roi de Castille , en 1351, pour le mariage de Blanche de Bourbon^ le traité de Charles V et de Henri II le MagniGque, roi de Castille , en 1 368 ; le renouvellement de la même alliance en 1380 ] le traité de Charles YI et dç Jean, roi de Castille , en 1387 , contre l'Angleterre , et renouvelé en 1408-, le traité entre Louis XI et Henri , roi de Castille et de Léon , en 1469 \ un autre traité avec Ferdinand et Isabelle , roi et reine de Castille , en 1478? Louis XII renouvela ce traité en 1498. Germaine de Foix, nièce de Louis XII, flit promise en mariage à Ferdinand, roi d'Espagne, en 1503. Autre traité d'alliance.
Le traité du 13 octobre 1640 avec Louis XIII et la principauté de Catalogne, et les conditions de Barcelone du 19 septembre 16^1, nous donnèrent des droits sur la Catalogne ; puis viennent le fameux traité des Pyrénées du 7 mars 1659, le contrat de mariage de Louis XrV, du 7 novembre de la même année, tous les traités qui accompagnèrent et suivirent la guerre de la Succession de 1701 à 1713, et enfin le pacte de famille en 1761, qui, par son article 28, déclare que les états respectifs doivent être regardes et agir comme s'ils ne faisoient qu'une seule et même puissance. Que Te pacte dé famille ait été annulé par les derniers traités, cela est vrai Jus(}u'à un certain point \ mais il n'est pas du tout clair que
ET DIS(X)PRS. 4»
ces mâmes traités avoient maintenu toutes les conventions anlérieures entre l'Angleterre et le Portugal.
Au reste , qu'est-ce que cette érud ition diplomatique prouve des deux côtés? rien du tout ; elle n'établit pas plus notre droit nouveau de nous mêler des afbires d'Espagne , qu'elle ne confirme le droit que l'Angleterre prétend avoir de s'immiscer dans les affaires intérieures du Portugal : nos (droits respectifs se tirent tout sin^plement de part et d'autre de nos intérêts essentiels. On parla beaucoup d'un cams fœderisj lequel seroit arrivé. Un membre de Topposition angloise a très bien répondu qu'il ne vpyoit pas confinent la révolte de deux régiments portugais établissoit le casus foderis. On cherche des coupables, les Espagnols sont derrière l'insurrection portugaise : si ce ne sont les Espagnols, ce sont les François; pourquoi pas les Autrichiens? Don Migue) n'est-il pas à Vienne? Dans ce pays-là on n'aime pas beaucoup les Chartes : pourquoi la colère du cabinet anglois ne se tourne- t-elle pas de ce côté ? Pourquoi , messieurs ? il y a de bonnes raisons pour cela : ces raisons sont les mêmes qui font que le libéralisme' anglois porte le bonnet de la liberté à Mexico et le turban à Athènes.
Mais tandis qu'on proclame le casus fcederis , s'ilarrivoit, ce qui n'est nullement probable, que Lisbonne tpmbàt aux mains du marquis de Chaves, etque les Anglois , au lieu d'y trouver un allié, n'y trouvassent qu'un ennemi , s'il falloit entrer de force en Portugal , n'est-il pas clair qu'au lieu (Talltance et d'occupation il y auroit conquête , et conquête sur les seuls Portugais? Que deviendroit alors le casus fœderisT La question politique seroit entièrement changée pour l'Europe.
Je viens maintenant, messieurs, à la partie des discours qui nous regarde , particulièrement; il faut rapporter les textes: « Je ne puis que redouter la guerre quand je pense au pouvoir « immense de ce pays, quand Je pense que les mécontents de « toutes les nations de l'Europe sont prêts à se ranger du côté de « l'Angleterre...
a Un des moyens de redressement étoit une guerre cojitre ^ « France ; il y avoit encore un autre moyen : c'étoit de rendre ja « possession de ce pays inutile entre des mains rivales; ç'étoit d« « la rendre plus qu'inutile , c'étoit enfin de la rendre préjudiciable « au possesseur : j'ai adopté ce dernier moyen. Ne pensez*vous <i pas que l'Angleterre ait trouvé en cela une compensation ppur «« ce qu'elle a éprouvé en voyant entrer en E^agne l'armée fran- « çoise, et en voyant bloquer Cadix?
« rai regardé l'Espagne sous un autre aspect; j'ai vu l'Espagne « et les Indes-, j'ai dans ces dernières contrées appelé à l'exis- « lence un nouveau monde, et j'ai ainsi réglé la balance-, j'ai « laissé à la France tous les résultats de son invasion.
« J'ai trouvé une compensation pour l'invasion de l'Espagne , « pendant que je laisse à la France son fardeau , fardeau dont elle « voudroit bien se débarrasser, et qu'elle ne peut porter sans se « plaindre. C'est ainsi que je réponds à ce qu'on a dit sur l'occu- « pation de l'Espagne... Je sais, dis-je, que notre pays verra se « ranger sous ses bannières , pour prendre part à la lutte , tous « les mécontents et tous les esprits inquiets du siècle, tous les « hommes qui , justement ou injustement, ne sont pas satisfaits « de la condition actuelle de leur patrie.
« L'idée d'une pareille situation excite toutes les craintes ; car « elle montre qu'il existe un pouvoir entre les mains de la Grandei« Bretagne plus terrible peut-être qu'on n'en vit jamais en action « dans l'histoire de la race humaine. (Ecoutez!) Mais est-il bon « d'avoir une force gigantesque? il peut y avoir de la tyrannie à « en user comme un géant ; la conscience de posséder celte force « fait notre sécurité ; et notre affaire est de ne point chercher « d'occasion de la déployer, excepté partiellement et d'une ma- H nière suffisante pour faire sentir qu'il est de l'intérêt des deux « côtés de se garder de convertir leur arbitre en compétiteur. « (Écoutez !) La situation de notre pays peut être comparée à celle Ci du maître des vents telle que le décrit le poêle :
■Celsa sedet iBolos arce.
« Voici donc la raison , raison inverse de la crainte, contraire à l'im- « puissance , qui me fait appréhender le retour de la guerre, etc.»
Ces paroles ne peuvent que nous attrister profondément ; c'est la première fois que des aveux aussi dédaigneux, que des malédictions aussi franches ont été prononcées k une tribune publique ; ni les Chatham, ni les Fox, ni les Pitt, n'ont exprimé contre la France des sentiments aussi pénibles. Lorsque lord Londonderry faisoit au parlement anglois le récit de la bataille de Waterloo , que disoitil dans toute l'exaltation de la victoire? il disoit: « Les « soldats françois et les soldats anglois lavoient leurs mains sanu glantes dans le même ruisseau en se félicitant mutuellement de «( leur courage. » Yoilà le langage d'un noble ennemi.
Que l'Angleterre soit un géant, je ne lui dispute point la taille
qu'elle se donne-, mais ce géant ne fait aucune frayeur, que je crois , à la France. Un colosse a quelquefois les pieds d'argile. Que FAngleterre soit Éole , je le veux bien encore ^ mais Eole n'auroitil pas des tempêtes dans son empire? Il ne faut pas parler des mécontents qui peuvent se trouver en d'autres pays, quand on a chez soi cinq millions de catholiques opprimés , cinq millions d'hommes qu'on est obligé de contenir par un camp permanent en Irlande ; quand on est dans la dure nécessité de faire fusiller tous les ans des populations ouvrières qui manquent de pain ; quand une taxe des pauvres qui s'augmente sans cesse annonce une misère toujours croissante : on sait que la misère fait des mécontents. Eh quoi! messieurs, si l'étendard britannique se levoit, on yerroit se ranger autour de lui tous les mécontents du globe ! Est-ce la France seule qui doive s'inquiéter de cette naïve révélation? N'y a -t -il pas des mécontents en Italie, en Hongrie, en Pologne et en Russie?
C'est une triste chose d'avoir à craindre pour auxiliaires les passions et les malheurs des hommes , d'apercevoir des succès qui pourroient prendre leur source dans le bouleversement des empires , de posséder un drapeau d'une telle vertu qu'il seroit à l'instant choisi par la discorde. Il est malheureux d'avouer qu'on pourroit trouver la puissance dans la confusion et le chaos! Si le géant de l'Angleterre, en sortant dfe son île , reconnoît qu'il peut brûler le monde, ne justiQe-t-il pas le blocus continental d'un autre géant?
La France , messieurs, a des prétentions différentes. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise , elle étoit obligée de reparoître pour sa défense sur les champs de bataille , elle rallieroit autour de son drapeau , non les mécontents des divers pays , mais tous les hommei fidèles à leur Roi , à leur honneur y à la pairie , tous les hommes amis des libertés publiques dans un ordre sage et létjuL
Si jamais nous étions obligés de combattre l'Angleterre ellemême , nous n'essaierions point de soulever dans son sein ces millions de mécontents que j'ai indiqués. Ce n'est point en allumant le flambeau de la guerre civile chez un peuple ennemi que nous tâcherions d'obtenir des succès ; une victoire qui ne seroit pas le prix de notre propre sang seroit indigne de nous.
Dieu nous préserve , messieurs^ que la nation angloise , qui fait tant d'honneur à la nature humaine, périsse à jamais par les troubles que Ton pourroit exciter dans son sein ! Le monde reconnoissant s'obstinera à ne voir dans la patrie des Bacon , des