‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 116 sur 142 · VI · texte numérisé non relu

VI

Locke et des Newton, que des lumières, que des principes de liberté et de civilisation. Le monde ne croira jamais que le pavillon brltanniquef' puisse être l'étendard de ces désordres qui amènent l'anarchie, et avec l'anarchie le despotisme, qui la suit et la punit.

Le ministre anglois se vante d'avoir prévu les résultats de là guerre d'Espagne , et d'en avoir profité pour affranchir un nouveau monde. Il n'y a là dedans qu'une erreur de date. On oublie que longtemps avant le ministère de M. Canning, lord Castlereagh, au congrès d'Aix-la-Chapelle , avoit déclaré que l'Angleterre reconnottroit tôt ou tard l'indépendance des Colonies espagnoles. Ce n'est donc point notre guerre en Espagne qui a produit cette reconnoissance. Les Colonies espagnoles étoient émancipées, les ports de l'Angleterre étoient ouverts à leurs vaisseaux, pour le commerce, à l'époque même où l'honorable M. Canning alloit s'embarquer pour les Indes. Aujourd'hui cet homme d'état a tout simplement suivi les événements comme tant d'autres ministres. Nous l'en félicitons, car s'il avoit prévu les maux dont l'Espagne est accablée depuis trois ans , et s'il les avoit laissés s'accroître dans l'unique espoir de nuire à la France, de quel nom faudroitil appeler cette politique?

Le ministre anglois a déclaré que les forces britanniques alloient occuper le Portugal. Il le peut et le doit aux termes de ses traités, si le casus fœderis est réellement arrivé : il faut être juste d'ailleurs, le ministère anglois nous a fait grâce; il a déclaré au Gouvernement françois , appelé à la barro du parlement anglois , qu'on est content de lui. On doute encore un peu de notre franchise; on auroit voulu des actions et non des paroles ; mais enfin , vaille que vaille , on est satisfait.

La France étoit peu accoutumée à se voir ainsi mandée par thui^ sier de la verge noire. Cela est assez dur pour cette France qui a encore les plus belles finances de l'Europe (il est vrai un peu malgré les combinaisons); pour cette France qui, sur un seul mot du Roi , rassembleroit un million de soldats autour de monsieur le Dauphin.

L'occupation du Portugal par les Anglois, qui peut avoir des avantages sous des rapports généraux , est cependant en particulier très fâcheuse pour nous , en ce qu'elle nous condamne à rester en Espagne. C'est ici le casus fœderis de l'honneur; jamais les François ne refusent d'en accepter les charges.

Au reste, je ne crois point à une guerre entre l'Espagne et

TAngleterre. L^Aogleterre n'a plus rien à prendre è un peuple dépouillé, si ce n'est son dernier manteau. On ne s'imagine pas sans doute que nous puissions livrer aux Anglois les portes de Barcelone et de Cadix. Pour s emparer de Cuba, il faut faire la guerre aux États-Unis : l'Angleterre sait tout cela.

Je ne crois pas davantage à la possibilité d'une guerre entre la France et l'Angleterre , dont nous nous déclarons d'ailleurs , dans ce moment même , les ûdëles alliés. Qu'aurions-nous k perdre dans une guerre maritime? deux ou trois rochers dans deux océans : nos cent cinquante vaisseaux armés, non réunis en escadre, mais dispersés sur les mers du globe, feroient plus de mal à l'immense commerce anglois que toutes les flottes de l'Angleterre n'en pourroient faire au commerce malheureusement trop borné de la France. Sur le continent, où est le point d'attaque? Les Anglois, qui n'auroient plus pour eux les populations du Poi^ tugal , pourroient-ils s'y maintenir contre nous? Puisque l'Angleterre se vante justement de sa force , elle nous donne le droit de parler de la nôtre. Qu'on n'oublie pas qu'il y a en France une population surabondante, pleine d'énergie et de courage ; une population qui voit ce que la France a perdu, et qu'il est plus difficile de retenir que de soulever. Il seroit souverainement impolitique de blesser par des paroles méprisantes l'orgueil d'un million de jeunes François qui jettent des regards impatients sur le vaste champ de bataille glorieusement arrosé du sang de leurs aînés.

Je ne viens point , messieurs , vous proposer de rendre dans votre adresse outrage pour outrage; cela ne conviendroit point h votre dignité , et j'ose dire que cela n'est point dans mon caractère. Mais je suis persuadé que vous penserez , comme moi, qu'un ton grave et même un peu sévère est celui qui convient dans ce moment à cette Chambre gardienne de l'honneur françois comme des libertés publiques. On a déjà poussé bien loin les complaisances ; quiconque se laisse humilier n'obtient pas la paix , mais la honte.

J'ai fait tous mes efforts pour mettre dans mes paroles la mesure et la modération que les circonstances exigent ; je ne me suis pas même souvenu des ministres. Nous nous retrouverons dans les affaires intérieures de la France ^ aujourd'hui il s'agit de l'étranger : sur ce point-là l'opinion ne connoît point de dissensions ; nous sommes tous François.

Soutenons, messieurs, les intérêts de notre pays, la majesté du trône et de la France. Si l'on vouloit encore une fois enchaîner nos pensées*, si l'on osoit encore, par impossible, nous ravir les fran-

chises que la Charte nous garantit et que les serments de nos rois nous assurent, sauvons du moins l'honneur : tôt ou tard avec rhonneur et la gloire nous referions la liberté.

PBOHOMCB A LA CHAMBRE DBS PAIBS, DAICS LA SBSSIOH DB 1897,

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