CHAPITRE X
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Les obsèques du prince eurent lieu à Saint-Denis. Il n'y avoit pas encore deux mois que Ton avoit vu ce prince , plein de vie , asm , le 21 janvier , en face du catafalque de Louis XYI ; on le cherehoit en vain sur le banc auprès de M*' le duc d'Angouléme son frère, et on ne le trou voit que sous ce même catafalque, devant lequ^ son frère pleuroit. Les yeux se portoient avec attendrissement sur la famille royale, déjà si peu nombreuse , et encore diminuée; sur le roi, qui sembloit méditer au milieu des ruines de la monarchie-, sur Madame, enveloppée dans un long crêpe, comme dans sa parure accoutumée; sur M^ le duc d'Angoulême, cftiargé de mener le deuil , et qui , saluant tour à tour et Tautel et le cercueil , sembloit demander au premier la force de regarder le second. On eût dit que ces paroles de TÉvangile du jour avoient été particulièrement choisies pour lui : Domine, si fuisses hic y frater meus non fuisset moriuus. M*' le duc d'Orléans et M.^ le duc de Bourbon menoient aussi le deuil , avec M'^ le duc d'Angouléme.
M^ le coadjuteur de Paris prononça une oraison funèbre remarquable dans ce vieux sanctuaire de nos chartes et de notre religion , qui entendit déjà tant d'oraisons funèbres : la première de toutes fut celle de Ôuguesdin , faite en 1493 par l'évèque d'Auxerre. Un poète gothique nous a transmis l'histoire de cette cérémonie : ce qu'il dit si naïvement du bon connétable et du discours du prélat s'applique de la manière la plus touchante à M^ le duc de Berry.
Tow Im ^rincQi foodoient en larmes Au mots que Tévéque moatroit , Car il difloit : c Pleurez, gendarmes, c Bertrand qui très tant tous aimoit.
ff On doit regretter les faits d*armes ■€ Qall it 10 temps que U Tivoit.
c Dieu ait pitié, sur toutes âmes, c De la sienne, car bonne étoit. »
Les honneurs qui avoient fui M^ le duc deBérry pendant sa vie l'aeeaUèreiit après sa mort. Ia basilique de Saint-Denis , tendue
de noir dans la longueur de la voûte , reaaembloit à un vaste tombeau. Des cordons de lumières se dessinoient sur les draperies tur nèbres : des lampadaires , des candélabres d'argent , des colonnes qui semblotent porter jusqu'au ciel , comme dit Bossuet , le magnifir que témoignage de notre néant , une large croix de feu dans le sanctuaire , tout enfin surpassoit l'idée qu'on avoit pu se faire de cette pompe. Un clergé nombreux , la cour , l'armée, les ambassadeurs étrangers , les deux Chambres , les tribunaux de justice remplissoient le chœur , la nef, les chapelles et les galeries. On chantoit , on agiloit les cloches, on tiroit le canon autour d'un cercueil muet : il y avoit tant de grandeur dans cette pompe , qu'on auroit cru assister aux funérailles de la monarchie.
Et que de sentiments divers dans cette foule ! La révolution avoit convoqué et rassemblé en présence de son dernier crime , comme pour la juger., les générations que trente années avoient produites : tout ce qui avoit triomphé ou souffert se rencontroit en ce moment à Saint-Denis. Et cette église de l'apôtre de la France, que ne disoit-elle pas elle-même I Elle étaloit extérieurement les richesses de la mort; mais on avoit arraché de ses entrailles ses trésors funèbres.
La messe ouïe , on 4ta le cercueil du catafalque pour le descendre dans le caveau. Alors l'héroïne du Temple fut vaincue pour la première fois : à la vue du cercueil , elle se sentit prête à défaillir , et fût obligée de se retirer de la tribune où elle étoit placée à la droite du roi. Le roi lui-même, à genoux, laissa tomber sa tête vénérable sur ses deux mains jointes : la France entière sembla courber sa tête avec lui. 11 paroissoit rouler dans son esprit les pensées qui se présentèrent à son aïeul Henri IV, lorsque celui-ci assistoit , dans la même église de Saint-Denis , au couronnement de la reine. « Savez-vous , dit le vainqueur d'Ivry à son « confesseur , ce que je pensois tout à l'heure en voyant cette « grande assemblée? Je pensois au jugement dernier , et au compte « que nous y devons rendre à Dieu \ »
Les gardes de MoiNsieur portoient le corps de son fils 5 leurs casques rapprochés formoient une espèce de voûte mouvante audessus du cercueil. M*^ le duc d'Angoulôme descendit le premier dans le souterrain où il alloit laisser son frère. Ensuite, selon l'antique usage , les hérauts d'armes appelèrent les selriteurs du prince. « Celui qui est dedans la fosse appelle l'un après l'autre
« yie du P. cottofif par le P. d'Orléans.
ce lesdits écuyers qui apportent les éperons , gantelets , escus , « cotte d'armes. Lors ledit hérault , estant dans ladile voûte , crie « par trois fois : Le prince est mort , et que l'on prie Dieu pour « soname *. »
Les entrailles du prince ont été portées à Lille, comme pour accomplir les paroles de Henri IV rappelées aux Lillois par M^^ le duc de Berry lui-môme: Désormais y avoit dit le Béamois aux habitants de Lille , entre nous , c'est àlavie y à la mort.
Le cœur de S. A. R. fut d'abord déposé à Saint-Denis par M. de Bombelles, évèque d'Amiens, premier aumônier de M*"^ la duchesse de Berry. Ce prélat, avant de recevoir les ordres sacrés, combattit auprès du prince; depuis longtemps il connoissoit le trésor qu'il étoit chargé de présenter aux gardiens de la sépulture royale, et il avoit plus de droit qu'un autre de leur dire : « Le « cœur que vous avez devant les yeux fut le plus noble et le plus « généreux qui exista jamais. »
M"^ la duchesse de Berry a depuis réclamé ce cœur comme son bleu. Une lettre de M. le duc de Lévis nous fait connoitre les dispositions de la princesse. « La douleur de M""^ la duchesse de « Berry est profonde, mais calme-, sa résignation , soutenue par « la piété et la force de son caractère, n'est plus troublée par ce « qui lui rappelle de cruels souvenirs. J'ai eu dernièrement la « bien triste commission de lui demander où elle vouloit que fût « déposé le cœur du prince. Voici sa réponse : Mes intentions sont M arrêtées. Je vais faire construire à Rosny un bâtiment composé d'un M pavillon et de deux ailes; dans Cune on soignera des malades, dans « C autre on élèvera de pauvres enfants : le milieu sera une chapelle où M l'on priera pour mon mari. »
Ce que le prince chérissoit davantage , c'étoit en effet les enfants et les pauvres : on ne pouvoit mieux placer son cœur qu'entre deux monuments consacrés à ce qu'il aimoit. C'est encore une heureuse circonstance qui fait d'un château de Sully le sanctuaire où reposera le cœur du petit-fils de Henri IV.